MÉDISANCE
11 se peut que le don le plus précieux fait à rhomme soit la parole ; mais, bon Dieu, comme il en abuse! Ne semble-t-il pas qu'elle ne lui ait été donnée que pour médire, tant, dans ses clubs • et salons , il la prodigue à ce malveillant usage !
Vous vous récriez : « Qu'est-ce que la raison dans l'homme, dites-vous, si ce n'est un juge? Et qu'est-ce que juger, si ce n'est louer ou blâmer ce qu'on voit et ce qu'on entend? Voulezvous donc qu'on se fasse aveugle , sourd et muet, ou que l'on écoute et regarde sans en rien conclure? Médire est donc, aussi bien que louer, un droit naturel et légitime. C'est même plus : c'est un devoir, et le frein le plus salutaire aux défauts et aux vices de nos semblables! Supprimez la médisance qui fait de nos salons des cours de justice contre toute infraction aux bonnes mœurs et à l'honneur, et vous verrez ce que la société, bientôt, deviendrait! »
Soit ; et cela prouverait encore que les pires choses ont leur bon côté. Mais si la médisance est une magistrature , elle doit se prendre au sérieux et ne point prévariquer; ce qu'elle fait sans cesse, quand c'est par passe-temps, et pour faire briller son esprit, qu'elle déchire; sans songer qu'un jour ses paroles lui seront d'autant plus lourdes devant Dieu qu'elles auront été plus légères devant les hommes !
Messieurs les juges , vous ne remettriez pas , trop tard en cela, à songer à ce grand juge, si vous vous rappeliez ces simples vers (i), qui, depuis ma première jeunesse , sont restés dans ma mémoire :
Au bout du compte Remettre d'être humain , vraiment
C'est faire un compte.
Mon ami, par trop imprudent; La vie est un terrible compte :
Savons-nous ce qui nous atlend
Au bout du compte?
(1) De Dieu-la-Foy.
X*** crie au voleur! — De quoi? lui demande la foule. — De ma bourse! réplique-t-il; et tous, aussitôt, de courir, de saisir le malfaiteur et de le livrer à la justice.
Mais supposez qu'à l'interpellation de la même foule , X*** eût répliqué en lui désignant le malfaiteur comme l'ayant dépouillé non de sa bourse, mais de l'estime de ses concitoyens par sa médisance malveillante ou inconsidérée : « Quoi ! ce n'est que cela ! » répondrait la foule ^ en se dispersant et se contentant de rire.
Si la médisance avait pour but de faciliter notre marche vers la perfection, il y a longtemps que , de tant de pierres qu'elle nous jette , elle aurait macadamisé tous les chemins qui peuvent nous y conduire. Mais tel n'est point l'usage qu'elle en fait; soit qu'elle ne nous les jette que pour faire briller son adresse, ou que leur méchante nature les rende impropres à cet
emploi, et que ce soit d'autres pierres toutes différentes, celles que l'on se jette à soi-même, qui y conviennent exclusivement.
Encore celles-ci ne sont-elles que d'un usage tout personnel , utiles à leur seul propriétaire , pour affermir le sentier que chacun de nous doit se tracer vers son perfectionnement.
Car, au rebours de nos voies matérielles toutes publiques, nos voies morales sont toutes privées. On n'en voit point de départementales, point de communales; on remarque même sur celles où, par des règles austères, nos congrégations religieuses s'efforcent d'enchaîner l'un à l'autre leurs adeptes pour les leur faire suivre en commun , que , tout au contraire , chacun de ceux-ci n'en porte pas moins son ciel ou son enfer en lui seul , et ne marche pas moins , dans l'une pu l'autre de ces directions, à sa manière et séparément.
Tant sont diverses nos natures, et infinies leurs diversités ; et tant est entière et toute personnelle, quoique sociable, mais par égoisme peut-être, notre singulière individualité!
DES ABUS DE LA Pi^ROLE.
là un des plus dangereux abu^ de la parole, mais surtout pour celui qui le commet, c'est lorsque celui-ci, dans l'irascible fougue de sa médisante humeur, se montre si prodigue, contre son prochain absent, d'imputations hasardées et de qualifications injurieuses.
Il ne s'aperçoit pas que ces exagérations d'un langage inconsidéré, le déconsidèrent; qu'elles mettent en garde contre des jugements aussi amèrement prononcés ; et que , s'il sait être plus mesuré dans ses actions que dans ses paroles, il semble ignorer que de telles paroles sont aussi des actions, et des plus compromettantes.
Aussi le voit-on s'attirer sans cesse des inimitiés dont il s'étonne , s'inquiète , et qu'il n'apaise qu'aux dépens de sa propre dignité , ou au prix de bien d'autres sacrifices plus ou moins coûteux à son amour-propre.
Oh ! comme alors il se repent de ses coups de
langue ; comme il en accuse sa première nature ! oubliant que c'est la seconde ^ l'habitude^ qui lui a rendu la première incorrigible ; ce qui est ^i vrai , qu'en dépit de son repentir, dès qu'une nouvelle occasion se présente , on ne le retrouve dans ses paroles, ni moins injurieux ni moins inconsidéré.
VJE riCTIS!
Quand un chien crie, tous accourent et le déchirent! L'homme à ce spectacle s'indigne. Et pourtant que fait-il lui-même , quand l'un de ses semblables tombe frappé d'un revers d'amourpropre, de fortune ou de santé , sinon d'aggraver sa chute en la lui reprochant, et en l'attribuant aune faute quelconque, dont il l'accuse.^
D'où vient qu'ainsi l'on donne toujours tort au malheur? car ces deux faits, ou plutôt ces deux méfaits de l'homme et du chien contre l'infortune, sont fréquents et incontestés.
e4 . SOUVENIRS ET RÊVERIES
La cause en est, pour le chien, que le cri de douleur de son pareil réveille en lui l'aveugle instinct d'une proie à dévorer ; et pour l'homme, le besoin de se croire à l'abri d'un revers pareil à celui dont il est témoin : ce qu'il se persuade, en n'y voulant voir que l!effet d'une faute qu'il s'empres&e de signaler, et qu'il se promet bien de ne pas commettre.
Chien et homme, c'est donc un même instinct égoïste qui les pousse à déchirer ainsi leur semblable malheureux , l'un de ses dents, l'autre de sa langue.
Mais combien l'homme est pire que le chiéri, quand, &i souvent, c'est une envieuse joie qui le porte à mordre à si belles dents son semblable dans sa chute !