‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 11 sur 88 · EN ALGÉRIE · texte numérisé non relu

EN ALGÉRIE

Deuxième article (1).

Perpendendæ et non numerandæ sunt observationes.

Morgxgni.

Dans un premier article sur la question importante de racclimatement et de la colonisation en Algérie, nous avons essayé de ramener la question sur son véritable terrain, c’est-à-dire sur celui des faits dûment interprétés. Au lieu d’accepter comme axiome cette maxime qu’on a voulu faire prévaloir dans ces derniers temps : « La vérité est dans les faits et non dans l’esprit qui les juge, » nous avons dit : « La vérité est dans les faits légitimement interprétés ; les chiffres sont une matière brute qui a besoin d’être fécondée par le raisonnement. »

Nous marcherons encore aujourd’hui sous la même bannière. Après avoir si franchement exprimé notre opinion, émanée d’une conviction sincère qui a sa source dans les faits, quelque hésitation à paraître de nouveau dans ce tournoi à armes courtoises, semblerait à notre savant et affectionné chef, M. Boudin, un doute jeté sur l’élévation de ses sentiments, et ne pourrait

(1) Voir p. 21.

manquer d’altirer sur notre indépendance des suspicions qui nous rendraient peu digne de l’affectueuse bienveillance dont il nous honore et dont nous sentons tout le prix.

Nous avons dit : Toute opinion doit s’asseoir sur des faits, mais sur des faits interprétés. Un exemple, tiré de visceribus rei, va faire sentir immédiatement la nécessité de se conformer à ce principe, sous peine de réunir sans fruits des documents prédestinés à n’avoir que bien peu de poids dans la balance.

Les trappistes fondent Staouêli et poussent rapidemçnt, de prime abord, les travaux de dessèchement et surtout de défrichement du sol vierge : 8 religieux meurent sur 28, et Zi7 militaires succombèrent, dans l’année, sur 150. En conclurez-vous que l’Européen ne peut cultiver le sol ? Non. Une circonstance accidentelle bien connue est venue dégager de pernicieux miasmes ; et voilà tout. En 18fi6, les travaux sont très-avancés, et la terre, remuée par la charrue et purgée des éléments délétères qu’elle recélait, est couverte de cultures et de moissons : on compte 2 décès seulement, en dix-huit mois, sur 150 à 200 personnes (Martin et Foley). Ce que nous venons de dire de Staouêli, nous pourrions le répéter, ou à peu près, à propos de Fondouck, de Saïda, etc.

Nous n’avons jamais écrit que l’Européen qui met le pied en Afrique trouve immédiatement des conditions favorables à sa prospérité et à sa multiplication ; nous avons établi, au contraire, qu’il faut, dans beaucoup de lieux, que le présent paye pour l’avenir, et que les habitants actuels doivent acheter par leurs sacrifices la santé de leurs descendants. Si ces sacrifices s’accomplissent franchement et largement, c’est-àdire si l’on défriche avec rapidité, une grande mortalité se trouvera concentrée dans un faible espace de temps, mais l’établissement de la salubrité sera accéléré; si les travaux s’exécutent avec lenteur, si surtout, comme cela s’est vu souvent, une suite d’occupations et d’expulsions d’un territoire mettent alternativement le sol en culture et en friche, la mortalité sera disséminée dans un plus grand nombre d’années, mais la salubrité définitive sera retardée de tout ce temps.

Ainsi donc, quand bien même les statistiques les plus incontestables établiraient que les décès l’emportent longtemps sur les naissances, dans un poste voisin de marécages ou situé dans une plaine humide et basse, poste que ses habitants agriculteurs dessécheraient ou défricheraient avec lenteur; il ne s’ensuivrait aucunement que l’acclimatement n’est pas possible pour les Européens qui cultivent la terre.

Avant de tirer de pareilles conclusions, attendez que la contrée soit assainie, soit délivrée, en un mot, des influences délétères accidentelles qu il est donné à l’homme de détruire ou au moins d’amoindrir. M. Boudin a parfaitement compris la vérité de ce principe quand il a dit (1) que le degré d’aptitude hygiénique d’un peuple à coloniser un pays se déduit naturellement de son état sanitaire habituel, de la mortalité comparée aux naissances dans les contrées saines ou assainies.... Nous sommes donc parfaitement d’accord : il ne serait pas juste de comparer les populations habitant une région saine ou assaiÿe de la France, aux colons jetés sur des terres encore malsaines de l’Algérie. Ainsi ne parlons plus de Boulîarick ni des postes nombreux intoxiqués par des marais non desséchés, ou par d’humides plaines non cultivées, ou par le remuement et le défrichement des terres vierges. Or, comme l’hésilation et les demi-mesures du gouvernement ont naturellement amené l’hésitation et les demi-travaux des colons, il existe en réalité bien peu de postes assainis dans les parties basses du Tell ; les statistiques valables vont conséquemment se réduire beaucoup et se concentrer dans Alger, Oran, Mostaganem, etc., et quelques points agricoles. Les pièces justificatives du procès sont donc peu nombreuses, en nous plaçant au véritable point de vue qui a été indiqué par M. Boudin lui-même, et qui repose sur ce principe : ne comparez que des choses comparables.

Ainsi , peu de valeur aux statistiques de la mortalité générale de l’armée qui habite ou parcourt plus ou moins souvent des contrées non assainies; point de valeur aux chiffres de la mortalité des colons dans les régions non assainies. Restent les lieux dont nous venons de parler; là seulement sont les éléments qui peuvent servir à vider la question (2).

(1) COLOmS. FRANÇ. EN ALGÉRIE (ANNALES D’HYGIÈNE, t. XXXIX).

(2) Ici se présente une question incidente fort importante : Jusqu’à quel point l’assainissement est-il possible? Si ce que nous avons appelé marais-type (voy. nos Recherches SDR l’étiologie DES FIÈVRES A quinqdina. Gaz. Méd., 18/|8) peut être presque partout desséché , par contre, il existe d’autres foyers d’ellluves qu’on ne pourra que fuir ou dimiuuer. Mais est-il bien nécessaire de pousser à fond l’assainissement pour rendre l’Afrique moins sujette aux maladies? Non, sans doute, en nous plaçant au point de vue de M. Boudin, puisque la permanence d’un certain degré d’impaludation est un sauf-conduit contre d’autres affections incompatibles, ainsi que notre savant chef l’a exposé avec un luxe bien remarquable d’érudition, de faits et d’arguments. Quoi qu’il en soit, d’après la loi de l’antagonisme, le mal a son bon côté dans la question qui nous occupe.

Or dans ces lieux la mortalité est bien moins forte que dans les contrées que nous avons exclues conjointement avecM. Boudin, et elle serait moins élevée encore si ces villes n’étaient des espèces de grands hôpitaux dans lesquels les régions malsaines versent leurs malades ou les convalescents.

Mais il y a plus : les statistiques établies dans ces villes ou dans les campagnes assainies et cultivées ne doivent pas même être prises à la lettre, tant s’en faut. Nous espérons démontrer cela, d’accord avec M. Boudin.

Notre savant confrère et chef s’exprime à peu pr^ ainsi dans le travail déjà cité : Pour que l’acclimatement ait lieu, il faut que chez une population civile normale , c’est-à-dire composée des proportions ordinaires d’hommes, de femmes et d’enfants employés à tous les travaux y compris ceux du sol, le nombre des naissances l’emporte assez sur celui des décès pour rendre possible le peuplement du pays, sans le secours d’émigrations venues du dehors.

En effet, pour comparer les populations européennes habitant leur patrie avec celles qui ont été importées en Afrique ; pour les comparer, disonsnous, sous le rapport des influences que le climat exerce sur elles, il faut évidemment qu’elles se trouvent, sous tous les autres points de vue, dans des conditions à peu près semblables. Si l’on n’a pas le soin de dégager le débat de ces complications, il arrive qu’on additionne cent influences diverses avec celles qui résultent du climat, et qu’on attribue à celui-ci des conséquences dont il est tout à fait innocent ; aucune conclusion n’est donc possible. Or il n’est pas diflicile de démontrer que les statistiques comprennent et confondent ainsi bien des éléments hétérogènes et sont conséquemment entachées d’un vice inné et radical de stérilité, au point de vue qui nous occupe du moins. Ce n’est donc pas la peine de tant discuter sur les chiffres ; il faut établir préalablement qu’ils ont une valeur bien réelle.

Les populations européennes transportées, avons-nous dit, ne sont pas dans les mêmes conditions que celles de la métropole, abstraction faite du climat. Si les circonstances dans lesquelles se trouvent les premières sont plus désastreuses, elles doivent évidemment assumer sur elles une partie de la mortalité ; et mettre celle-ci tout entière, ou à peu près, sur le compte du climat, n’est pas un procédé logique de raisonnement; or il est bien évident que tout contribue jusqu’ici à entraver la progression ascendante des populations immigrées en Afrique : proportions des sexes et des âges , défaut de moralité ; ignorance ou violation des règles hygiéniques , misère,

perturbation causée par la guerre , cultures temporairement malsaines à cause de la nécessité d’un défrichement préalable, etc., etc.

En France, plus de femmes que d’hommes ; en Afrique, les premières sont d’un Üers moins nombreuses. En Afrique, les enfants sont proportionnellement plus nombreux qu’en France ; or la mortalité porte sur eux principalement,

Le nombre des enfants mort-nés est fort considérable en Afrique ; mais il faut prendre en considération, d’abord que les avortements, y sont trèssouvent provoqués, non-seulement dans les unions illicites et chez les femmes galantes, mais aussi chez les femmes mariées, surtout espagnoles.

Il est de notoriété publique que telle ou telle matrone se charge de faire avorter ; mais les procédés usités pour arriver à ce résultat sont en général assez vulgairement connus pour qu’on se passe de tous secours étrangers. Ensuite l’enfant né viable n’est trop souvent l’objet d’aucune sollicitude ; fréquemment même il crée des embarras dont on ne tarde pas à s’affranchir. A Oran, le dicton : une telle a confié son enfant aux juives ou aux Espagnoles, signifie ; c’est un enfant qu’on veut perdre, qu’on veut sacrifier.

La misère, le souci d’autres occupations, l’ignorance ou le mépris de l’hygiène, les manœuvres ou les omissions criminelles ont certainement une très-large part dans la mortalité des enfants. Les femmes indigènes allaitent d’ordinaire leur progéniture jusque vers la fin de la première dentition , et nous avons vu quelquefois un enfant de 2 ans, debout entre les jambes de la mère accroupie, saisir une mamelle tandis que son jeune frère était pendu à l’autre sein. Cette coutume d’allaiter si tard les enfants, coutume probablement fondée sur les exigences du climat, ne pourrait-elle pas nous fournir quelques renseignements ? Certes, nos colons sont bien loin d’imiter cette conduite, quand ils sèvrent prématurément et donnent trop tôt des aliments de difficile digestion, dans un pays où l’impressionnabilité intestinale, partout si grande dans le jeune âge, est singulièrement exagérée. Il va sans dire que, pour s’acclimater dans un pays quelconque, il faut saisir les indications que dicte l’étude des milieux dans lesquels on est appelé à vivre.

Nous connaissons un médecin d’Oran qui, consulté par plusieurs familles, leur fit comprendre les exigences particulières du climat et leur donna des conseils, exactement suivis, qui furent si fructueux, qu’un capitaine, habitant une ville agricole (Mezerguin) bâtie au bord d’un grand marais salé (sebgha), éleva 9 filles de suite sans en perdre une seule.

M. Boudin fait observer avec beaucoup déraison (Gaz. Méd., I8/18, p. 6àù) qu’on ne pourrait pas mettre sur le compte de l’acclimatement toute la diminution de la mortalité, d’année en année, d’un effectif séjournant en Algérie, par la raison qu’une certaine diminution a lieu à l’état normal et en France. Nous ferons remarquer, avec des motifs tout aussi justes, qu’on ne doit pas attribuer au climat toute la mortalité des arrivants, puisque, selon ses propres expressions , « on a observé que, quelle que soit d'ailleurs la salubrité d'un pays, un grand nombre des émigrants périssent, et qu’une portion notable revient à la métropole vers la seconde année (1). »

Par quelque point que nous abordions la question, nous arrivons toujours à trouver que, abstraction faite du climat, il existe d’autres causes de mortalité. Tant qu’on n’aura pas fait la part exacte de chacune d’elles, — et on ne parviendra jamais peut-être à l’exprimer en chiffres, — les statistiques ne seront pas d’un grand secours pour juger le débat.

M. Boudin a posé très-catégoriquement la question en disant que l’acclimatement et le peuplement , sans immigrations , sont impossibles, dans la partie basse de l’Algérie , par l’Européen qui cultive le sol. On voit que toute l’Algérie n’est pas condamnée pour insalubrité , mais que certaines parties seulement sont frappées de proscription. Quoi qu’il en soit , c’est certainement la culture du sol qui paraît à M. Boudin le plus grand obstacle à la prospérité de la population , ou, en d’autres termes, l’élément le plus délétère. Nous avons accordé et même contribué à établir que la première culture et le défrichement sont de puissantes causes de maladies ; mais c’est une dette qu’on paye une seule fois.

Les statistiques , en ne leur demandant que ce qu’elles peuvent donner , prouvent-elles bien la haute nocuité de la culture des terres ? Le soldat, qui ne cultive pas , quoique pourtant on l’occupe quelquefois à des travaux de défrichement et de terrassement, le soldat a subi une mortalité moyenne de 77,8 sur 1,000, dans une période de dix ans, de 1837 à 1846 ; et la population civile, qui fournit les cultivateurs, n’a eu que 44,45 décès sur 1,000, pendant cinq ans, de 1842 à 1846, seule période sur laquelle nous possédons des documents.

Il est à remarquer que le chiffre de la mortalité de la population civile est resté le même, à très-peu de chose près, pendant ces cinq années, ainsi que cela ressort du tableau suivant :

(1) Annales, etc., toc. cil.

44,28 décès sur 1,000 h.'ibitans civils européens.

Moyenne 44,45

Les oscillations de la mortalité de l’armée se sont, au contraire, exercées, de 1837 à 1846, sur une très-large échelle et avec beaucoup d’irrégularité.

Moyenne 77,8

Ces différences s’expliquent facilement ; les circonstances défavorables que subit la population civile sont, jusqu’ici, à peu près les mêmes chaque année, et la légère recrudescence de 1846 vient de la misère causée par la grande insurrection de l’année précédente. Le soldat, au contraire, est soumis à mille éventualités qui varient singulièrement selon l’état de paix ou de guerre, de repos ou d’expédition , de séjour dans des contrées saines ou malsaines.

M. Boudin disait, dans l’article des Annales que nous avons déjà cité ;

« Notre armée, parvenue à 100,000 hommes, éprouve, sous le seul empire du climat, une mortalité annuelle de 7,000 combattants. » Plus loin : « On voit que les pertes de l’armée d’Afrique en 1846 , c’est-à-dire en pleine paix, ont été de 8,000 hommes. » Dans un article inséré par M. Boudin dans la Gazette Médicale (1848, p. 646) , on lit : « M. Gœdorp s’attache à établir que si le soldat français meurt huit fois plus en Algérie que la population civile du même âge vivant en France, cette mortalité n’est pas due exclusivement au climat. Il n'est jamais entré dans ma pensée de soutenir la thèse opposée. On voit que , par une très-rare exception , la pensée de notre savant et affectionné chef n’a pas été ici d’accord avec sa plume. Mais c’est là un lapsus qui vaut à peine un minime reproche. J’aborde le fond de la question.

101,0 décès sur 1,000 militaires.

Si le soldat ne subissait que la seule influence du climat, je ne vois pas de raisons pour qu’il mourût beaucoup plus que le civil : or sa mortalité est bien plus forte ; et je ne vois pas plus pourquoi le chiffre des décès oscillerait d’une manière si irrégulière et si prononcée.

Mais, avant tout, ne rapprochez jamais la mortalité de l’armée d’Afrique de celle de nos troupes en France, mais Mende celle des nos armées en campagne en Europe. Supposez le soldat parcourant l’Allemagne, par exemple, comme il parcourt l’Algérie, par tous les temps, dans toutes les saisons, et passant quelquefois des mois entiers sous sa tente ; et alors seulement comparez-lui la population militaire de l’Algérie. Les résultats désastreux des fatigues, des privations, des souffrances morales et physiques, ne les attribuez pas au climat.

Nous ne pouvons pas non plus accepter comme exacte cette phrase déjà citée, qu’en I8Z16 nous avons perdu 8,000 hommes en pleine paix. La guerre ne consiste pas seulement dans les seuls moments de bataille, mais aussi dans les mouvements, dans les marches, dans les fatigues que nécessitent les opérations qui doivent amener les batailles ou les rencontres. Or une immense insurrection avait bouleversé toute l’Algérie dans l’automne de 18û5, et la première moitié de l’année suivante fut certainement une des plus pénibles qu’on ait subies depuis la conquête, à cause des courses continuelles et des fatigues sans nombre de nos troupes. Ajoutons que celles-ci étaient composées en grande partie de régiments nouvellement débarqués, qui, comme chacun le sait en Afrique, offrent énormément plus de malades que les vieux régiments ou que les troupes qui ne sortent pas de l'Algérie, par exemple les zouaves et les chasseurs d’Afrique. Pour notre part, nous avons passé à peu près tout l’hiver de 18Û5-46 en campagne et sous notre tente. Des expéditions de très-long cours furent entreprises en I8Z16, témoin celle de Jousouf ; des razzias furent poussées jusque dans le désert d’Anghad, comme celle du colonel Roche ; enfin c’est aussi pendant cet hiver que nos prisonniers ont été massacrés dans le Maroc, par les ordres d’Abd-el-Kader.

Le climat n’est qu’à un rang très-secondaire dans tout cela.

Pour en finir avec la mortalité de l’armée d’Afrique, nous dirons un mot du mode d’enquête que M. Boudin a proposé pour vider la question de l’acclimatement de la population militaire : demander à chacun des 60 régiments ayant séjourné en Algérie d’indiquer leurs pertes et leur mortalité «chaque année. Les statistiques dressées avec ces renseignements ne pourraient mettre presque aucun poids de l’un ou de l’autre côté de la balance,

puisque le nombre dos décès ilépend d’uuc loule de circonslances autres que le climat et d’éventualités susceptibles des plus grandes irrégularités. Exemple ; un régiment commence par habiter en paix et en repos quelques villes saines du littoral ou de la zone montagneuse , il a fort peu de malades dans les premières années de son séjour ; ensuite il est envoyé dans les marais, ou bien il est stirmenê, et tes maladies se déclarent nombreuses et graves dans ses dernières années d’Afrique. En conclurez-vous qu'on ne s’acclimate pas ? Mille fois non. Que ce régiment passe par ces deux périodes, mais en sens contraire et présente la même mortalité intervertie, en déduirez-vous qu’il s’est acclimaté? Pas davantage.

Plus nous avançons, plus nous voyons que la statistique est un élément brut qui peut devenir la source d’erreurs d’autant plus graves, si on ne l’a analysée, décomposée et soumise à la critique et à la raison, que les erreurs chilTrées ont un faux vernis de vérité par laquelle la masse se laisse séduire. Je trouve réellement plus de signification à de simples faits, contés par des témoins oculaires qui les ont appréciés et jugés à mesure qu’ils se produisaient. Ainsi je ne puis m’empêcher d’accorder un grand poids à l’opinion des deux collègues de M. Boudin, le chirurgien et le pharmacien en chef de l’armée des Alpes (1), qui, ayant passé chacun seize ou dixsept ans en Jfrique, ont vu se dérouler sous leurs yeux toutes les péripéties et toutes les phases de notre colonisation, et ont été conduits, par leur vaste et longue expérience , à ce résultat, que la prolongation du séjour crée des immunités morbides, et que les foyers paludéens disparaissent ou s’amoindrissent par les travaux des hommes. Je ne puis pas plus me défendre d’accueillir, comme l’expression de la vérité, les conclusions auxquelles est arrivé notre excellent ami et collègue le docteur Rouis, après avoir consciencieusement observé et sainement apprécié ce qui se passait sous ses yeux dans le pays de Bougie et de la Chiffa. Voici ces conclusions : de deux fractions de troupes, dont l’une se livrait aux occupations militaires habituelles et dont l’autre était employée à des travaux agricoles, cette dernière offrait un nombre de malades de beaucoup inférieur. Les colons doivent le plus souvent leurs maladies à des excès, à la négligence de s’abriter la nuit, à la non-observation des règles hygiéniques et alimentaires qu’exige le climat. Entre autres faits remarquables que nous devons à notre collègue, et que les limites de cet article nous empêchent de consigner tous ici, nous

(1) Nous demandons pardon à ces messieurs de consigner ici, sans nous y être fait autoriser, le résultat de nos conversations particulières avec eux.

citerons seulement le suivant : trois cents faucheurs ou faneurs, occupés dans la plaine pendant tout le mois de mai, ont à peine présenté quelques fiévreux, tandis que la garnison avait un effectif énorme de malades à la chambre ou à l’hôpilal. Ces faucheurs ne couchaient pas en plein air, mais revenaient le soir dans la ville. Ils ne faisaient aucun service militaire.

Résumons-nous.

i® Avant de s’escrimer contre chaque chiffre d’une statistique, il faut chercher si cette statistique a de la signification dans la matière qui fait l’objet du conflit : c’est ce que nous avons entrepris. Nous sommes arrivé à accorder très-peu de valeur aux chiffres bruts, et à reconnaître qu’il est très-difficile, à peu près impossible de les décomposer en éléments significatifs numériquement exprimés ; de sorte que l’expérience et l’observation des faits valent mieux peut-être, en dernière analyse, que toutes les statistiques actuelles, dans le débat qui s’agite aujourd’hui.

2" La mortalité des troupes et des populations européennes en Algérie étant le résultat de causes nombreuses, parmi lesquelles le climat occupe un rang secondaire, on ne peut logiquement lui imputer cette mortalité.

3“ Pour comparer l’influence du climat sur les populations françaises de la métropole ou de l’Algérie, il faut ou que les autres influences soient égales de part et d’autre, ou qu’on puisse évaluer leur rôle; or il existe inégalité manifeste, et l’appréciation n’a pas été faite.

Troisième article.

On nous a dit : C’est par pure hypothèse que vous admettez la possibilité de l’acclimatement de l’Européen , à l’état de colon , dans les parties basses et sur le littoral de l’Algérie. Nous avons répondu en faisant ressortir que les stJitistiques invoquées pour établir que les populations périclitent au lieu de prospérer, ne prouvent pas du tout l’impossibilité de l’acclimatement, par la raison que le nombre des décès , provisoirement considérable, dépend de beai\co^i|) de circonstances temporaires parmi lesquelles le climat joue souvent ,qn faible rôle •, circonstances de nature à disparaître peu à peu par l’assiduité des travaux agricoles, la sollicitude et l’attitude franche du gouvernement, une meilleure entente de l’hygiène, etc. ^

Nous avons ensuite établi que l’acclimatement est érigé en réalité par les faits interprétés, ou, si l’on aime mieux, par l’expérience. Nous ajouterons que la grande majorité , la presque totalité des médecins qui ont passé plus ou moins de temps en Algérie , ont été conduits i la même conviction que la nôtre. Sans doute , on n’attend pas de nous l’interminable énumération de tous ces faits qui, pour demeurer signiflcatifs, ne peuvent être présentés sous forme simplifiée et abrégée, c’est-à-dire en chiffres. Nous avons dû nous contenter d’en indiquer les principales catégories , savoir : diminution très-considérable des malades à mesure qu’un corps de troupe séjourne depuis plus longtemps en Afrique ; diminution de la mortalité après le défrichement achevé et la mise en culture des terres voisines du lieu dans lequel on observe •, robuste santé des corps qui restent continuellement en Afrique , comme les zouaves, etc.

Nous nous proposons de démontrer aujourd’hui que :

L’acclimatement de l’espèce humaine dans des régions très-différentes est une loi, un dogme. De là il résulte d’abord que nous ne faisons qu’appliquer la règle générale, quand nous disons que l’Européen peut prospérer en couvrant de cultures les parties basses de l’Algérie ; ensuite qu’en niant cet acclimatement ou môme en le révoquant en doute, on cherche à constituer une exception. 11 est évident que c’est à celui qui veut établir la

féaiilé du fait exceptionnel à fournir des preuves ; or les slalisliques strr lesquelles on cherche à baser celles-ci ne peuvent pas vider la question. Enfin , il ressort aussi qu’on doit substituer aux mots Vhypothèse de l’acclimatement, ceux-ci : l’hypothèse du non-acclimatement.

2® Que l’analogie prouve racclimatement du colon européen dans la basse

Algérie.

3® Nous apprécierons quelques faits cités par la partie adverse.

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