‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 4 sur 88 · SUR LE DOCTEUR LACAUCÏÏIE · texte numérisé non relu

SUR LE DOCTEUR LACAUCÏÏIE

Médecin principal do première classe des armées, ancien ofRcier de santé en ebef de l’armée d’Italie, professeur aux hôpitaux d’instruction et de perfectionnement de Metz et du Val-de-Grâce, professeur agrégé à 1a Faculté de médecine de Strasbourg, officier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, etc.

Nous l’avous vu tous, hier encore, arrivé à une robuste maturité, le corps sain, l’esprit débordant de sève; il marchait au milieu de ses éléves, portant haute sa tête expressive et mâle, et souriant à chacun d’eux ; à nous, ses amis, il versait ses douces effusions, contait ses remarques scientifiques, et communiquait un entrain charmant, par sa vive conversation, miroitante, colorée et remplie d’images. Son zèle l’appelle à l’amphithéâtre, prés d’un cadavre arrivé au dernier degré de la putréfaction ; c’en est fait, le poison miasmatique a touché mortellement notre regrettable maître et ami. Déjà Lacauchie n’est plus. Comme marlyr de la science, illustration de la médecine militaire, et à cause des travaux qu’il a laissés, nous lui devrions un dernier souvenir, quand bien même l’amitié ne nous le commanderait pas.

Adolphe-Euclide Lacauchie est né à Paris, le 28 février 1806. Son père, attaché à la guerre, avait un emploi à l’École polytechnique. Lejeune Lacauchie, destiné par le vœu de sa famille à l’art vétérinaire, entra comme élève à Alfort, le 28 février 1822, et reçut le diplôme le 29 août 1826. Ses éludes avaient été trop brillantes, il possédait à un trop haut degré le talent d’exposition, sa parole était trop abondante et trop facile, pour que ses maîtres ne songeassent pas à utiliser pour l’enseignement de si heureuses dispositions. Il concourut l’année même de sa réception, et trouva pour compétiteurs des hommes qui, ayant persisté dans la carrière, sont aujourd’hui des sommités, MM. Renault, Hamont, Renard et Ravot. A la suite de ce concours, Lacauchie, alors âgé de

ao ans, fut nommé chef de service et sous-professeur à l’École vétérinaire de Lyon. 11 n’y passa pas même l’année entière, l’École d’Alfort, jalouse de ce talent précoce, ayant su se l’attirer pour en enrichir son personnel enseignant.

Mais Lacauchie commença bientôt à trouver un peu borné l’horizon de son art; il ne put se résoudre à user toutes les ressources de son esprit à méditer sur une lésion, sur une maladie chez la brute, sans s’élever jamais aux rapports du physique et du moral d’un être pensant, et de là à l’étude de l’intelligence à l’état d’intégrité et de perversion; aussi, après cinq années de professorat, se démit-il volontairement, pour venir commencer sa médecine à Paris.

Autant pour utiliser ses travaux antérieurs que pour s’assurer immédiatement d’honorables moyens d’existence, Lacauchie demanda au ministre de la guerre d’être admis d’emblée comme chirurgien sous-aide, en franchissant ainsi les bancs de l’élève, et de faire transférer à sa nouvelle position militaire les bénélices des cinq années de service qu’il avait passées, comme professeur, dans le ressort d’un autre ministère. Tout cela lui fut accordé, et Lacauchie fut nommé chirurgien sous-aide aux ambulances de l’Algérie,

Il débarqua en 1831 sur la terre africaine à peine conquise. A cette époque, un hôpital militaire d’instruction existait à Alger. Lacauchie n’y débuta point comme un novice qui, vide de connaissances et sans expérience, essaye ses premiers pas, et s’assimile avec peine et lenteur les enseignements du maître. Il se posa de suite comme un homme de sens rassis, d’une intelligence déjà mûre, d’un esprit assez exercé aux éludes et brisé aux méditations, pour franchir en un bond le terrain difficile sur leqtiel la jeunesse n’avance que péniblement. Aussi remporta-t-il le premier prix de chirurgie. En même temps, la publication officielle des Mémoires de médecine militaire, recueil dont l’accès n’est point des plus aisés, et qui ne s’ouvre guère qu’aux hommes d’expérience, accueillait un travail de" Lacauchie, travail qui fut publié sous le litre de : Réflexions sdrles maladies de l’armée d’occdpation d’Alger, et spécialement sur leurs causes (t. XXV, p. 78, année 1833). Ainsi,, au seuil de la carrière, celle jeune intelligence osait sonder le ténébreux chaos d’une pathologie encore inconnue; ainsi, sous le feu des combats, au milieu des travaux et des préoccupations qu’entraîne une conquête récente, cette jeune activité trouvait des loisirs studieux et des heures de méditation ! Avec de pareils débuts, on marque de bonne heure sa place dans l’avenir.

En 1833, appelé, avec le même grade, à l’hôpital militaire de perfectionnement du Val-de-Grâce, Lacauchie y remporte encore le premier prix. La même année, il concourt pour le grade de chirurgien aide-major, et sort le premier de celle épreuve.

Le conseil de santé des armées, auquel les capacités de Lacauchie étaient connues, lit alors en sa faveur une démarche bien signilicalive. Aide-major, Lacauchie avait été désigné pour un régiment, milieu de contagieuse oisiveté et de dissipation, où l’on perd ce qu’on a acquis, sans compenser ce déchet

i.ar des gains proporlionnels ; mais le conseil représenta au ministre que Lacauchie, deux fois lauréat, et destiné i> renseignement par ses aptitudes, ne pouvait être ainsi détourné de sa route déjà toute tracée. Dirigé sur l’bôpital militaire d’instruction de Metz, il quitta bientôt cette ville pour Strasbourg ou devaient naturellement l’attirer et les ressources scientiliques de la Faculté et l’espoir légitime de s’y créer iui-mème une place par son travail et son mérite. En etlet reçu docteur en 183/i, Lacauchie concourait la même année pour l’agrégation, et se posait d’emblée à la Faculté de Strasbourg comme il l’avait fait en Algérie parmi ses coliôgues de l’armée, c’est-à-dire en homme véritablement supérieur. ^

Quelques détails sur ce concours ne paraîtront sans doute pas dénués d intérêt : ils sont nécessaires pour démontrer que Lacauchie a été jugé le plus digne, tout en jfhouant ; ils serviront en outre à édilier sur ces luttes dites scientifiques, pour l’issue desquelles le savoir intervenait comme un simple élément, trop souvent secondaire.

AU premier tour de scrutin, Lacauchie obtient à voix sur 7, et son compétiteur 2; il allait donc être proclamé, lorsqu’un juge rappela que le règlement annule tout scrutin dans lequel se trouve un billet blanc. Il fut procédé à un nouveau vote, qui donna 2 voix à Lacauchie et 5 à son concurrent.

Défiez-vous toujours du premier mouvement, disait un grand diplomate, plus grand fourbe encore, défiez-vous en, parce qu’il est bon. Les savants juges de Strasbourg, qui n’appartiennent heureusement pas à l’école de Talleyrand, accueillirent les conseils de ce premier mouvement, et votèrenten conséquence. Chacun sans doute voulait payer à la justice son petit tribut privé, comptant peu sur pareil acte chez son voisin, et pensant ainsi ne point influencer le résultat définitif, désiré et prévu. Mais comme le voisin valait mieux que son proche ne le'croyait, Lacauchie eut deux fois autant de sulfrages que son compétiteur. Au second tour de scrutin, tout se trouve interverti, et le premier devient de beaucoup le dernier. Ce fait est inouï, inexplicable ! Pardon, l’opinion publique s’en rendit parfaitement compte. Lorsqu’un œuf a été couvé dans le nid, lorsque l’oiseau débile et sans plumes s’y est laissé docilement réchauffer sous l’aile maternelle et nourrir par la fidèle becquée, il est admis, devenu grand, à prendre ses ébats sur l’arbre et à chanter sous l’ombre de ses branches? quant aux autres oiseaux, arrière les étrangers, procul este profani!

Lacauchie était une de ces âmes honnêtes et droites qui se refusent à croire le mal, parce qu’ils ne le croient pas possible. Aussi le voyons-nous se lancer dans la carrière des concours ; il en subit cinq, dont deux avec succès, pour l’agrégation et le professorat aux Facultés et aux Écoles militaires. Soit à Strasbourg, soit à Paris, il courait partout; mais étranger partout, ne sortant d’aucun nid, né de lui-même, élevé par ses propres soins, il ne trouvait place nulle part, aucune mère ne le reconnaissait. Il fut néanmoins reçu professeur agrégé à la Faculté de Strasbourg, pour laquelle il n’était plus un inconnu, à la

suite (l’un brillant concours, en l’année 1839. Sa première thèse pour l’agrégation avait pour titre : Des méthodes de traitement dans les rétentions d’urine ; la seconde roule sur le Diagnostic des calculs vésicaux, et sur l’appréciation DES diverses méthodes RELATIVES A L’OPÉRATION DE LA TAILLE. Au concours pour la chaire de pathologie externe, vacante à Strasbourg, Lacauchie écrivit un travail remarquable sur les secours que la chirurgie emprunte AUX SCIENCES ACCESSOIRES; c’était en 1836. Enlin, en 1 841, notre regrettable maître et ami concourait à Paris pour la même chaire, et soutenait sa thèse sur

l’APPRÉCIATION DES DIFFÉRENTES MÉTHODES DE TRAITEMENT DES AFFECTIONS DE LA MATRICE.

C’est dans la médecine militaire que Lacauchie était destiné à déployer son rare talent professoral. Là, tous les œufs sortent du même nid, chacun a le même droit de voler sous l’arbre, et, à moins qu’une partialité étrangère n’intervienne, les plus forts vont au plus haut.

En décembre 1836, un concours était ouvert au Val-de-Gràce, pour la chaire d’anatomie de l’hôpital d’instruction de Metz; Lacauchie s’y présenta, sortit le premier des épreuves, et fut nommé à Metz, où il professa pendant près de cinq années. La manière dont il s’acquitta de ses nouvelles fonctions, lui valut le grade de chirurgien-major, le 26 octobre 1840.

Une vacance se présenta au Val-de-Grâce, en 1842. C’était la chaire d’anatomie topographique, occupée par Desruelles. Les mérites de Lacauchie 1 y appelaient naturellement. Il y professa pendant quatre années, avec une distinction qui lui gagna la première classe dans son grade de major, deux propositions pour la position de premier professeur, et 1a croix de chevalier de la Légion d’honneur en t846.

Jamais, en effet, plus exactes et plus attachantes descriptions anatomiques n'avaient’ été jetées aux élèves attentifs, par une voix plus sonore et plus magistrale, remplissant de ses éclats le vaste amphithéâtre du Val-de-Grâce. Si le faste d’une telle comparaison était permis dans une notice aussi humble, nous dirions volontiers : la parole de Lacauchie était comme la cascade qui, tantôt se rue impétueuse avec de grands bruits, tantôt se perd en vapeurs errantes, en filets égarés, fine pluie émaillée par l’arc-cn-ciel, on perles étincelantes roulant sur le gazon. Sa parole était abondante, facile, inépuisable; sa période arrondie, cicéronienne; le tour de phrase jamais commun ni vulgaire, toujours élégant et distingué; son style animé, coloré, plein défigurés ; enfin, des rapprochements ingénieux, des saillies, des traits d’esprit, achevaient de captiver l’attention toujours soutenue et à chaque instant excitée, des auditeurs accourus pour entendre le maître. Le geste, plus sobre que la parole, était plein de distinction, et tempérait par sa réserve ce qu’il y avait parfois de surabondant dans la phrase. Le port et la démarche de Lacauchie étaient nobles; la nature l’avait doté d une physionomie très-caraclérisée, ouverte, intelligente, et comme rayonnante quand il parlait. L’œil était vif et pénétrant, le front large et bien moulé. Une abondante

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sur le voile mobile de la physionomie. ..ahn. rter

Jusqu’à quel point ce talent oratoire llcuri, image, toujours prel a

ctait-il approprie à l’enseignement de l’analomie? , •

On se rappelle sans doute la rivalité de deux savants, 1 un entoure de près ,p.e membre de IMnstitut. Breschet ; l’autre , Broc , connu des elèves «««'einen qui’remplissaient son amphithéâtre libre, tandis qu’ils laissaient deser le cours îmciol de U Faculté. C’est que ,’anatomle est bien la plus aride, la plus seche des sciences, quand on l’enseigne, comme le premier, avec une scrupuleuse exactitude, mais sans art, je dirai plus, sans stratagèmes oratoires, sans «P '

sodés adroitement et sobrement mêlés à cette endormante rapsod.e L inule de Breschet avait parfaitement compris tout cela; aussi

beaucoup plus suivies, mieux écoutées, et de là très proûtables. Avant tout,

faut être entendu, si l’on veut instruire.

Grâce à sou talent et à ses habiles ressources oratoires, Lacauchie attirai beaucoup de monde à ses cours d’anatomie ; cédant à l’attrait du plaisir, on I ecoutait toujours ; aussi fit-il de nombreux et bons élèves. Si sa carrière fut brillante, elle fut donc tout aussi utile.

Parfois mais rarement, l’arbre débordant de sève jetait quelques lameaux supernus. Dans ces instants clair-semés d’oubli, dans ces débordements passagers d’une activité surabondante, le professeur semblait prendre le muscle le plus vulaaire, l’os le plus aride, pour le caresser, l’orner, le fleurir et le pailleter. St une\elle facilité, si un si grand prestige de parole avaient été appliques à l’enseianement de la phjisiologie ou de l’histoire de la médecine, que n’eussent-ils point produit, dans ces régions où l’on trouve toujours des sujets à la hauteur de l’eloquence la plus élevée! L’esprit de Lacauchie se prêtait sans aucun doute aux conceptions les plus larges, aux abstractions et à la généralisation, mais son goût particulier et un penchant bien prononcé le ramenaient surtout aux recherches dedétail,à la critique partielle, aux investigations anatomiques; ce qui n’excluait en rien la comparaison, car il étudiait les organes dans la série zoologique, et s’élevait à ce qu’on appelle l’anatomie transceiidanle, à laquelle il rendit les plus grands services, comme nous le verrons bientôt à propos de sa fécondé decouverte de l’hydrotomie. Ou comprend, d’après ce qui vient d’étre dit, que, sinon par aptitude spéciale et exclusive, du moins par prédilection, Lacmicliie dut poursuivre sa carrière profes-orale dans l’enseignement de I anatomie.

Lacauchie fut un instant distrait du Val-de-Giàce, en ISàà, et envoyé au corps d’opérations de la Moselle, où l’on feignait a'ors de grandes batailles et le siège en règle de la ville de Metz. Attaché à l’élal-major du duc de Nemours, il avait pour mission de suivre tous les mouvements, prêt à porter secours au prince et à son entourage, si un accident survenait.

Lacaufihic exerçait un grand ascendant, je dirai plus, une véritable fascination sur les gens du monde qui l’approchaient. Que de personnes nous ont confesse leur étonnement, leur éblouissement, et sont restées happées pour toujours, après quelques heures passées avec Lacauchic, à un dîner, dans une réunion, par exemple. En effet, on ne peut se faire une idée de son inépuisable faconde dans ces occasions; c’était une mine sans fond de piquantes anecdotes relevées par un sel altique, ou d’émouvantes histoires contées dramatiquement; c’était un courant sans intermittence, de finesse, d’esprit, de réparties pleines d’à-propos; à d’agréables papillotages, il savait mêler d’instructifs enseignements, dont la forme aimable était toujours un passe-port assuré dans une conversation du monde ; telle était la variété des images, des couleurs, des scènes qui se déroulaient et se succédaient, qu’on écoutait toujours, tenu en émoi comme le spectateur attentif aux imprévus changements à vue d’un théâtre féerique. Entre les deux recrudescences qui signalèrent le début et la terminaison funeste de sa dernière maladie, il eut encore un de ces brillants éclairs, lueur suprême d’un flambeau qui allait bientôt s’éteindre !

Ce portrait nous dispensera de dire quel rôle joua Lacauchie à l’état-major du prince, quelle place il sut y conquérir comme savant et en tant qu’homme d’esprit. Il ajouta de puissants protecteurs à la liste de ceux qu’il s’était déjà acquis antérieurement, car les gens qu’il séduisait n’étaient point seulement du^menu troupeau, mais appartenaient aussi, surtout même, aux fonctions les plus élevées. Le prince lui-même, devenu souffrant, l’appela près de son lit, et l’y retint bien souvent de longues heures, qui lui paraissaient plus courtes quand son médecin, après les conseils de son art, lui prodiguait tous les trésors de son esprit. Le duc était conquis. Aussi, en 1847, quand Lacauchie voulut quitter le professorat pour la position si recherchée, si enviée, de chirurgien major de la garde municipale, trouva-t-il une haute protection qui lui aplanit les voies et le fit réussir dans son entreprise.

Arrive la révolution de iSliS-, la garde municipale est licenciée, et son chirurgien-major se trouve en disponibilité par supppression d’emploi. Mais, le 20 mars de la même année, le Val-de-Grâce, où les échos de sa voix n’étaient point encore perdus, s’ouvre de nouveau pour lui ; il n’y professe plus, car sa. place délaissée est occupée par un autre; un service chirurgical lui est confié. Bientôt après, Lacauchie est promu chirurgien principal de seconde classe, et chirurgien en chef du nouvel hôpital militaire du Roule.

A peine l’épidémie de eholéra de 1849 se terminait-elle, que Lacauchie fut nommé chirurgien en chef de l’armée d’Italie. Il partageait le pouvoir avec MM. Faure-Villar et Rollin, médecin et pharmacien en chef. Mais après la rentrée de ses deux collègues en France, en mai 1850, il demeura seul, et cumula les trois fonctions avec le titre d’olîicier de santé en chef du corps d’occupation des états pontificaux.

Jusqu’ici la carrière de Lacauchie a été purement scientifique; il a pratiqué.

concouru, professe, toujours avec distinction, souvent avec supcrioritc. Nous apprécierons bientôt scs travaux et scs découvertes. Le savoir ot io talent dans son art ne sont plus les seules exigences de sa nouvelle position; il va falloir naviguer à travers les dinicultés sans cesse renaissantes des fonctions aujourd’hui mal déterminées d’oDlcier de santé en chef d’un corps d’armec; mer ouleuse qui le ballottera, privé do voiles et de gouvernail, entre les écueils de la responsabilité médicale, des chatouilleuses susceptibilités administratives et de l’impcccance de l’autorité militaire. Lacauchie est heureusement doue à la fois de réserve et d’initiative-, indépendant et ferme, il se roidit contre les mesures menaçantes pour sa dignité et pour l’honneur du corps qu’il représente; mais il sait aussi louvoyer quand il est impossible de lutter de front, et tourner à temps le récif sur lequel il se briserait, lui et ceux qu’il mène (dans sa nacelle.

Autrefois, sous la première république et du temps de l’empire, un médecin, un chirurgien en chef d’armée, occupaient ufle place bien déterminée; Larrey marchait avec les généraux de division. Aujourd’hui ces fonctions sont tout et rien. Tout, car en temps d’épidémie et de calamité publique, sa responsabilité et son pouvoir sont immenses ; on l’invoque, on s’attache à lui, on lui redemande la santé, la vie; il décide sans appel, exécute sans contrôle; devenu nécessaire, il est par là même puissant, et marche l’égal des premiers. Mais avant et après l’épidémie, il n’est rien. Le militaire, habitué à jouer avec la vie et à peu compter sur l’avenir, agit trop souvent envers autrui comme à son propre égard ; le mal présent le préoccupe et le frappe ; mais il ne pense paS assez à prévenir le mal futur. Aussi n’a-t-on communément guère recours aux lumières médicales en temps de sécurité ; et pourtant l’expérience du pays et les données scientifiques générales permettraient de révéler au commandement la menace de bien des épidémies fortuites, ainsi que le retour certain et les caractères probables de celles qui, chaque année, reparaissent à la même époque, comme les nuées d’oiseaux de passage, pour me servir de l’heureusç comparaison de Pringle. Que de renseignements fourniraient aussi la science et l’hygiène sur certains sites prédestinés, où les hommes sont comme fatalement condamnés à la décimation par la maladie, mais qu’on occupe néanmoins, sauf à pousser de stériles regrets, quand l’épidémie en aura fait un hôpital, ou la mort un charnier. En pareilles circonstances, l’initiative, périlleuse quelquefois, est cependant un devoir, dût la prédiction passer et s’évanouir comme le cri de détresse de 1 oiseau égaré, comme les prophéties de la ülle de Priam dans l'incrédule Ilion.

Mon regretté maître médisait souvent: Quand un militaire inconnu se présente dans un cercle, chacun, sans s’informer de sa valeur personnelle, reporte immédiatement sur lui une somme déterminée de considération, en rapport avec ses épaulettes; car toujours, dans l’armée, la marque distinctive est la mesure de l’intelligence cl le tarif des lionneurs. Mais lorsqu’un médecin militaire fait son entrée quelque part, on se demande d’abord ce qu’il est, ce qu’il sait, ce qu’il vaut ; s’il n’est pas un intrus dans un cercle militaire, c’est tout au moins.

un être non classé, un objet incerlœ sedis qui flotte devant le casier de la société sans y trouver de place. En effet, le médecin militaire, qui n’est assimilé à rien dans l’armée dont il partage les périls, ne porte point sur lui la commode étiquette de l’esprit qu’il est censé avoir, le facile et quelquefois menteur prospectus de ses mérites supposés. Aussi pendant que, ches les autres, chaque effort est suivi d'un repos et de paisible jouissance, la vie du médecin militaire n’est qu’un effort continuel, puisqu’à chaque changement de milieu, à chaque arrivée d’un nouveau chef qui tient la destinée dans les mains, il faut reconquérir sa place. Pour le médecin militaire, point de vieux lauriers dont l’ombre abrite pendant ce qui reste de jours; il faut que la sève soit perpétuelle et que de nouvelles pousses surgissent chaque année.

Le médecin de l’armée n’ayant point, comme fonctionnaire, de place déterminée dans la hiéiarchie officielle, il faut que l’homme, par ses mérites particuliers, par l’éminence de ses servies, par sa valeur personnelle, se fasse accorder, offrir de bon gré, une place dans la société où il est appelé à vivre, société souvent jalouse et ne concevant rien de beau ni d’utile hors de son étroit horizon.

Cette position, si iaborieusement acquise, est néanmoins encore remplie d’appréhensions et de périls, car trop souvent, à l’improvisle, le vertige du commandement peut s’emparer de quelques esprits; alors, adieu la paix de la compagnie, adieu les relations et les nivellements basés sur l’importance des fonctions, sur les valeurs individuelles, sur les sympathies du cœur, sur la rencontre des intelligences ; vite, qu’on se classe brutalement par épaulette ou broderies, qu’on s’agrège par grade, l’ivraie avec le froment, l’esprit avec ce qui n en est pas.

Dans ces difficiles occurrences, Lacauchie prit bien vite 1a détermination la plus sase: il ne parut pas souvent dans les salons militaires; mais tels étaient son éclat et le rayonnement de son mérite, que ces rares apparitions suffirent pour le poser hautdans la considération de l’armée. Il fréquenta un autre monde, le monde diplomatique qu’attiraient alors, au palais de l’ambassade de France, la bienveillance si distinguée du comte de Reyneval et l’inépuisable esprit de l’ambassadrice. Lacauchie conquit facilement une place élevée dans cette société d’élite; il devint même l’ami, l’intime de la maison.

Cependant les largesses pontificales pleuvaient abondamment sur l’armée française; la bienfaisante ondée venait par intervalle rafraîchir tous les coins du terrain; il n’en est de si exigu qui n’en reçût sa bonne part. Mais un pouvoir intermédiaire, trompé sans doute, avait placé entre le ciel et nous un tamis si serré, que pas une goutte ne nous en arriva. L’ollicier de santé de 1 armée se trouve fort heureusement à la fois militaire et médecin. Lacauchie usant, pour un acte de juste réparation, de son influence à l’ambassade, nous lit quitter momentanément le parc trop bien clos où l’on nous tenait, humble et obéissant troupeau militaire; dés lors nous trouvant, libres médecins, sous la voûte découverte du ciel, jouissant un beau jour de notre part d’air et de lumière, nous

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