PROMENADE MÉDICALE DE NAPLES AD CAP MYSENE
Grotte du Pausilippe. — Lac d'Agnano. — Grotte du Chien. — Grotte ammoniacale.— Étuves. — Pouzzoies. — La Solfatare. — Temple de Sérapis. — Villa de Cicéron. — Lac Lucrin et Monte-Nuovo. —Lac Averne et grotte de la Sybille. — Étuves de Né ron. — Cumes. — Achéron. — Baïa. — Banli — Villa d’Agrippine. — Piscina mirabilis. — Port et cap Myséne. — Mare-Morto et Cbamps-Élysées. — Ischia. — Récapitulation des eaux minérales du golfe de Baïa.
A Kl. le docteur Ed. Carrière.
Cività-Vecchia, 1” juillet isso.
Très-cher, je ne vous ai pas encore fait compliment sur votre livre intitulé : Climat de l’Italie. Vous déclarer que je le trouvais bien écrit, c’était faire de l’histoire ancienne; qu’il est composé avec conscience et savoir..., j’eusse certainement dû vous le dire. Mais je pouvais deviner seulement qu’il est aussi vrai pour le fond que pittoresque et attachant par la forme. Je n’alDrme jamais ces choses-là sans m’en être assuré moi-même. Vous voyez que je suis difllcile ; aussi mes complimentations, pour être tardives, n’en seront pas moins bien reçues, je l’espère.
Je veux vous ramener sur des plages à vous connues. Si, en les parcourant de nouveau avec moi, vous éprouvez la moitié du plaisir que j’ai eu en les visitant, voire livre à la main, certes je n’aurai causé d’ennui ni à vous, très-cher, ni an lecteur qui voudra bien suivre notre promenade médicale.
Nous quittons la ville dans une calèche attelée de deux chevaux chargés de panaches, et ornés de harnachements aux couleurs vives. Ils sont un peu petite et maigres; mais, soyez tranquille, ils valent mieux qu’ils n’en ont l’air. Comme ils brûlent les larges dalles de la Riviera de Chiaia I Un coup d’œil, en passant.
s’il vous plaît, Bui' la Viila-Reale, cette splendide promenade dont les balustrades sont baignées par les eaux d’un des plus beaux golfes du monde. Bientôt une ouverture sombre se présente devant nous : c’est l'immense grotte du Pausilippe, taillée dans le roc vif par la m on de l’homme; grandiose comme les temples indous d’Ellora, comme les hypogées delà haute Égypte, véritable nef de cathédrale souterraine, longue, haute et large, qui traverse de part en part la colline du Pausilippe, et joint en ligne droite Naples et les parages où fut la voluptueuse Baia.
Le tombeau de Virgile surmonte l’ouverture d’entrée. Saluons le poète dont nous allons retrouver tant de souvenirs pendant notre pèlerinage d’aujourd’hui.
Au sortir du tunnel, nous laissons à gauche le pauvre village de Piedi-Grotta, et nous quittons la grand’route pour aller visiter le lac d’Agnano, qui va nous offrir une foule d’observations médicales.
Le chemin est encaissé ; il se creuse de plus en plus. Nous nous engageons dans les accidents qui entourent le bassin du lac.
En débouchant d’une petite vallée, on aperçoit tout à coup le lac d’Agnano, qui n’a guère plus d’un mille de tour. Sa nappe n’est pas tranquille; un double mouvement l’agite : c’est d’abord le vent qui la ride en longues ondulations ou bien en remous clapotêux, et ensuite un bouillonnement profond qui fait éclore de grosses bulles à la surface. Ouvrons notre guide; il parle à peu près ainsi : Les eaux dù lac d’Agnano bouillonnent, quoiqu’elles soient froides. Ce phénomène curieux a exercé la sagacité des savants; il est demeuré sans explication.
Le touriste met la main dans l’eau, regarde ébahi ce bouillonnement extraordinaire, et s’en va avec la persuasion qu’il a vu un phénomène unique et merveilleux.
Mais avec les lecteurs de la Gazette Médicale, il n’y a pas même moyen d’exciter la curiosité sur un tel phénomène, et de la tenir en suspens dans l’attente d’une explication retardée à plaisir. Déjà chacun a dit : C’est tout simplement quelque gaz qui se dégage du lac.
En effet, nous sommes dans les Champs Phlégréens; une mince couche de terre nous sépare d’un foyer intérieur dont le travail incessant va se manifester à chaque pas. Le lac d’Agnano n’est qu’un cratère éteint. La bouche ignivome est devenue une nappe d’eau, et les parois brûlées du volcan disparaissent aujourd’hui sous une riche végétation. Un pli de terrain sépare le lac d’Agnano d’un autre bas-fond, nommé Astroni, autrefois volcan en activité, de nos jours parc royal, où tes meutes courent les bétes fauves dans les grandes chasses de la cour. Des ruisseaux d’eau chaude, les Pisciarelli, viennent se jeter dans le lac d’Agnano. Ici la grotte du Chien, et en regard, aju bord du lac, un des jets les plus volumineux d’acide carbonique. La même faille alimente probablement ces deux sources de gaz. Là une autre grotte à dégagements ammoniacaux. Plus loin des étuves; partout enfin des manifestations du foyer qui a jadis bouleversé les Champs Phlégréens.
Sitôt notre voiture sortie du petit vallon, deux vieilles femmes s’étalent pteclpltées sur nos pas; quatre ou cinq chiens rôdaient aux alentours, tristes, maigres, souHVants, le poil en désordre. Vous devinez les victimes de la fameuse grotte, f.e marché fut bientôt conclu avec une des vieilles; nous devions voir et la grotte et l’expérience pour 2 carlins ou 17 sous chacun. La vieille passa en revue sa piteuse meute, saisit l’animal auquel revenait le tour de corvée pour ce jour-lù, et le laissa bientôt aller librement. Le pauvre animal savait ce qui lui était réservé, car :
« Il suivait lentement le chemin de la grotte », l’œil morne, la queue basse, la tête pendante, les poils hérissés de crainte. Le fait est que la pauvre bêle faisait là un bien triste métier.
Nous arrivons, enfin. Une mauvaise porte de bois s’ouvre, et nous apercevons la fameuse grotte. Ah ! ne vous attendez pas à trouver une spacieuse caverne, des détours sombres et perdus, du silence et du mystère, des parois vertes de capillaires ou blanches de stalactites. La grotte du Chien est le trou le plus prosaïque du monde, creusé dans la terre sablonneuse, sous la pente de la colline, long de 10 pieds, large de 4, haut de 9. Voilà tout.
Avant d’entrer, voulez-vous que nous fassions une petite réflexion P Ni l’un ni l'autre nous n’aimons à être mystifiés ; avançons-nous avec prudence.
On lit dans les livres classiques de physique, les détails de l’expérience suivante : sur un ballon d’acide carbonique renversez un autre ballon rempli d’hydrogène ; les deux vases communiquent ensemble par le goulot. Les deux gaz ne conserveront pas leur position relative, quoique leur pesanteur spécifique les süllicHe à rester chacun chez soi ; au bout de quelque temps, ils seront mélangés dans les deux flacons. Voilà qui est bel et bon ; mais, alors, pourquoi, dans la fameuse grotte, l’acide carbonique garde-t-il imperturbablement les couches inférieures, sans se mêler à l’air des couches supérieures? L'expérience du chien ne serait-elle pas une plaisanterie comme le mystère du bouillonnement des eaux froides du lac? Peut-être les chiens sont-ils des Munitos fort bien appris, des convulsionnaires de commande ! Les pauvres bêtes sont pourtant bien tristes et bien souffreteuses ! Bah! les femmes vaporeuses le sont aussi. Ce chien doit être une chienne; le sexe féminin est bien pi us apte que l’autre aux convulsions. C’est vrai, c’est une chienne!
Entrerons-nous? — A tout hasard, entrons. — Non, pas encore. J’ai quelque chose à vous conter auparavant. Après la dissertation sur les gaz. Voici une petite histoire.
Un de mes compagnons de voyage est si petit, si petit, que moi, pas bel homme, je le dépasse d’une tête et demie. Aussi j’aime à le fréquenter, d’abord parce que c’est un charmant confrère, plein de savoir et d’esprit, ensnite parce que la camparaison des deux tailles me rehausse de 2 bons pieds. C’est tout bénéfice pour moi. Nous avons fait bien des courses ensemble aux environs de Rome; il marche bien, quoiqu’il n’ait que dés jambotles; mais il n’a jamais
voulu venir avec moi à la Roche larpéienne ; il craint que je ne le pousse à bas. Il est plus avancé que moi dans les cadres des médecins militaires ; dans ces cas-là, il est reçu parmi les officiers, qu’on peut se débarrasser de son homme, pour avoir de l’avancement. Pour le punir courtoisement de sou affreuse supposition, je lui sauvai la vie à la grotte du Chien. Le pauvret, si petit, si petit, allait imprudemment respirer dans la même couche d’air que le chien destiné à l’expérience. Je pris donc mon confrère sur le dos, et nous entrâmes bravement.
Cette fois-ci, nous y sommes bien ; je n’ai plus rien à vous conter ; nous allons voir l’expérience.
Au pied de la paroi gauche de la grotte est un petit trou creusé de quelques pouces seulement au-dessous du niveau du reste du sol. La vieille prend le chien par les quatre pattes ; l’animal pousse un cri plaintif, et tourne des yeux suppliants, de vrais yeux de biche blessée, des yeux à fendre le cœur; mais la vieille le met dans le trou, le dos contre terre.
Nous allons bien voir maintenant si on nous mystifie.
La respiration s’embarrasse évidemment ; la gueule s’ouvre et la langue se projette à demi au dehors ; les narines s’agitent ; le thorax exerce des mouvements précipités ; les yeux s’injectent ; la physionomie prend un air de souffrance et d’anxiété. Bientôt l’animal se roidil et tressaille convulsivement; quatre ou cinq secousses soulèvent en masse son corps contracté ; l’avant-dernière est faible déjà ; la dernière se perd dans un collapsus qui distend tous les muscles convulsés; les membres se relâchent, la tête tombe, l’animal s’abandonne comme une masse inerte ; il est asphyxié, bien asphyxié ; nous n’avons pas été trompés.
La cruelle expérience a duré deux minutes. L’affreuse vieille saisit l’animal, le porte en dehors de la grotte, et le jette sur le gazon, où dame nature et la seconde vieille vont faire revenir le chien, destiné à recommencer l’expérience, quand reviendra son tour de corvée.
Si on prolonge l’expérience trois minutes, le chien ne peut être rappelé à la vie. 11 faut à peu près six minutes pour tuer un homme couché. Je ne sais vraiment qui a essayé ; au fait, tant d’Anglais visitent la grotte du Chien !
La couche d’acide carbonique paraît conserver une hauteur à peu prés constante : 18 pouces au-dessus du sol. Des torches qui brûlent parfaitement dans les parties supérieures, s’éteignent brusquement quand, promenées de haut en bas, elles arrivent à 18 pouces de la terre. Le phénomène a lieu brusquement ; la flamme ne pâlit pas par degrés, elle meurt tout à coup. Nous avons plusieurs fois répété nous-mêmes l’expérience. La limite delà couche de gaz est pourtant franchie par une certaine quantité d’acide carbonique ; en effet, un homme debout ne peut rester plus de deux heures dans la grotte, quand la porte est fermée. Mais aussitôt que celle-ci est ouverte, les courants d’air qui entrent et ceux qui sortent renouvellent complètement les couches supérienres, de ma-
nière que la respiration et la combustion s’exercent normalement dans ces pa râpes. En (wnéirant dans la grotte, fermée depuis une heure et demie au moins, nous u’avons rien ressenti qui dénotât la présence de l’acide carbonique. E.» couche où gît ce gaz pur ne paraît éprouver à peu près aucune variation dans son épaisseur; son niveau s’est maintenu constant pendant tout notre séjour dans la grotte, c’est-à-dire l’espace de 15 à 20 minutes. En ramassant vivement, avec la main , mais surtout avec un chapeau, l’air contenu dans le petit trou dont nous avons parlé, on sent très-bien l’odeur piquante de l’acide carbonique.
Non loin de la grotte du Chien, au pied du pavillon royal, existe une autre excavation bien moins connue et pourtant tout aussi digne de l'être : c’est 1» grotte ammoniacale. La couche de gaz toxique est bien moins limitée que dans la grotte du Chien, circonstance qui, jointe aux propriétés plus délétères de ce gaz, ne permettent pas de séjourner longtemps. Ayant ramassé l’air des parties déclives et l’ayant livré aux organes respiratoires, nous avons été pris de deux ou trois efforts de toux : l’odeur est pénétrante, lancinante, pour ainsi dire; elle prend au nez, aux yeux, et affecte les bronches ; mais ce n’est certainement pas de l’ammoniaque pur; c’est seulement un mélange ou une combinaison dans lequel entre cette substance. Une allumette enflammée, précipitée sur le sol, nous a paru ne s’éteindre que lentement.
On ne tente aucune expérience dans cette grotte, qui pourtant demande à être étudiée. Il paraît que le gaz y est toxique à un haut degré, car on n’est pas maître, comme à la grotte du Chien, de s’arrêter à point voulu, de manière à permettre de faire revivre l’animal.
Parmi les nombreuses fuites de gaz qui se font jour dans le bassin du lac d’Agnano, il en est une, fort considérable, qu’on a utilisée pour construire un établissement de bains d’étuves. Rien de plus simple au monde que cet établissement : des chambres, dont les murs sont bossués par d’informes concrétions de nitre, d’alun, de soufre; des trous en guise de baignoires, desquels s’échappent des vapeurs sulfureuses, et qui sont destinés à recevoir les malades ; d’autres ouvertures plus petites, dans lesquelles on engage seulement le membre affecté ; tel est à peu près tout l’aménagement intérieur. Ces bains sont réputés très-eflicaces contre les affections rhumatismales. Il est regrettable qu’on y trouve à peine le nécessaire. Cette pauvreté nous a surpris, aux portes de Naples, si florissante et si pro-pére, ville de luxe et de confort.
Regagnons maintenant la grande route, que nous avons quittée un instant pour visiter le lac d’Agnano. Elle va du Pausilippe au cap Mysène, eu contournant tout le golfe de Pouzzoles et de Baïa. Le Pausilippe et Mysène sont les extrémités avancées des deux bras que le rivage projette dans la mer, pour enfermer cette belle nappe le long de laquelle nous devons, aujourd’hui, recueillir des impressions médicales.
Avant d’atteindre Pouzzoles, on rencontre une assez chétive maison de bains.
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que nous n’avons pas visitée, du reste. C’est encore un soupirail des feux intérieurs, qui alimente cet établissement. Nous sommes toujours dans les Champs Pblégréens; la terre brûle sous nos pieds.
Pouzzoles, l’ancienne Puteolana , s’échelonne sur un petit promontoire que la folie de Caligula voulait prolonger jusqu’à Baïa, à l’aide d’un pont gigantesque, dont on voit encore quelques pilastres. Mais, ni ce pont, ni les beaux restes de l’amphithéâtre ne nous intéressent comme médecin. La Solfatare et le temple de Sérapis nous appellent ; en nous y rendant, visitons, dans la villa Cardilo, les ruines du bain orthodonique, si fameux chez les anciens, et dont les ondes salutaires reçurent le corps de tant d’illustres personnages malades et lassés, et de tant de fameux jouisseurs blasés et amollis.
La Solfatare, fucina Fulcani des anciens, est un vaste entonnoir dont le fond s’est comblé par les ébouleraents des parois et par les déjections du volcan primitif. C’est un véritable cirque, aux parois gigantesques ; ses dimensions disent assez que Dieu seul a pu êire son architecte. En foulant le sol, blanc et poudreux, on entend résonner sous ses pas des abîmes souterrains , de chaudes fumées sulfureuses jaillissent en maint endroit et tourbillonnent dans l’espace; l’œil, arrêté par le circuit, n’aperçoit que débris volcaniques, terres alumineuses, cristaux de soufre et de nitre, laves, ponces et scories dégradées par le temps et recouverts d’un peu d’humus dans lequel de rares et maigres buissons cherchent leur nourriture. Les parois sont roides et escarpées, déchirées de crevasses, hérissées de rocs informes. Nous sommes dans le cratère d’un volcan à demi éteint ; le gouffre est bien près de nous , sous cette couche peu épaisse que la main de l’homme ne craint pas de fouiller et d’amincir encore, pnur en extraire des sels et du soufre,
Illi robur et æs triplex.
Circa pectus erat, qui
Primas nec timuit
Ces vers d’Horace, destinés à une autre peinture, nous revenaient à la mémoire en visitant les trous pratiqués au fond du cratère même. Des intervalles des pierres volcaniques qui tapissent ces excavations, s'échappent des fumerolles blanches dont la température est fort élevée. Nous nous revêtîmos du triple airain et du chêne, pour aller voir de plus près le phénomène. Le guide nous régala alors d’une curieuse expérience. Dès qu’on approche un morceau d’amadou enflammé d’une fente qui ne vomit pas de vapeur, aussitôt cette bouche inactive se met à lancer des fumées. Est-ce le vide produit par la dilatation de l’air chauffé par l’amadou, qui attire ainsi, comme une véritable, cheminée d’appel, les gaz intérieurs; ou bien ces gaz, dont nous ne saurions déterminer la composition, s’échapperaient-ils en permanence, sous forme de vapeurs incolores, imperceptibles, et ne deviendraient- ils visibles qu’après avoir changé de nature
en se tirùlant à l'amadou en Ignilion? Nous nous contentons de signaler ce plicnomène, que nous avons vu se reproduire dans la coulée de laves encore chaurlo vomie par la grande éruption vésuvienne de 1810.
Aujourd hui on n’c\lrait plus que de l’alun, de la Solfatare de Pouzzoles ; de récentes ordonnances ont interdit l’exploitation du soufre. En revanche, on y fait acluellement de la médecine, et quelle singulière médecine!
Je ne sais plus quel auteur de l’antiquité, je crois que c’est Pline l’Ancien, qui a jasé très-agréablement sur tout, conseillait aux phthisiques d’aller respirer l’air de la mer et les émanations sulfureuses de l’Etna et du Vésuve. La recommandafion de l’amiral romain a été mise ici à exécution d’une façon bizarre Quand une personne, nous dit le custode, est attaquée de la poitrine et abandonnée par les médecins, on la place dans ce trou rempli d’exhalaisons sulfureuses, elle y reste trois jours, après quoi elle en sort guérie ou morte. Je voudrais bien voir les statistiques et savoir si une seule en a jamais été retirée vivante. Rien qu’en approchant du trou, l’homme à robuste poitrine sent déjà ses bronches affectées. Pauvres poitrinaires!
En allant de la Solfatare au lac d’Agnano, on trouve les étuves de San Germano, les plus fameuses et les plus fréquentées des Champs Phlégréens. Nous n’avons pas eu le temps de les visiter.
Le temple de Sérapis est sans doute, avec le magniOque temple de Neptune, à Pæstum, l’un des plus anciens de la Péninsule. Il date de l’époque grecque. On ne connaît rien de précis sur la date de sa fondation, on sait seulement qu’il n été restauré dès l’an 105 avant J.-C. Délaissé lors des troubles qui ont agité l’empire romain, il fut bientôt ensablé par les alluvions pluviales et par les galets de la mer. Aurélien le üt déblayer et ordonna la construction de fortes digues. Les grands phénomènes volcaniques de 1638 en couvrirent de nouveau les restes du cendres et de scories. Il reparut au jour en 1750 ; mais ces belles colonnes de granit ne tardèrent pas à aller orner la résidence royale de Caserte. Les assises inférieures sont encore en place ; on distingue les portiques, la cella, les péristyles, les seize chambres intérieures et les seize chambres extra muras, trois colonnes élancées s’élèvent majestueuses et planent sur les ruines.
C’est dans ce temple de Sérapis que, s’est passé un phénomène remarquable dont il est question dans tous les traités de géologie. Lors de la formation du monte Nuovo qui, le 15 septembre 1638, s’éleva au milieu du lac Lucrin, les eaux de ce réservoir refluèrent sur le temple de Sérapis, et l’Averne se déversa de son côté, dans la grotte de la sybille. Depuis cette époque, les couloirs, les péristyles, les parties déclives du temple sont de véritables canaux qu’on traverse sur de petits ponts.
Ce qui intéresse surtout le médecin, ce sont l'es bains qui faisaient partie du temple. Les seize chambres extérieures leur étaient consacrés; l’une d’elles, plus spacieuse et mieux ornée, était réservée aux prêtres. La source thermale sort au pied du temple même ; elle est abandonné aujourd’hui. Le nombre des individus
qui fréquentaient ces bains devait être considérable, si on en juge par l’espace qui leur était destiné.
Dans les temps anciens, les malades ne trouvaient pas seulement quelques bons conseils parmi le fouillis de paroles ambiguës des oracles, mais les temples étaient ordinairement situés dans une position élevée et salubre , propre à rétablir la santé détruite par l’habitation des vallées basses, et à l’hygiène se joignaient souvent des moyens thérapeutiques proprement dits, tels que des bains thermaux. Cela se rencontrait surtout dans les temples consacrés aux dieux de la médecine; or Sérapis doit figurer au nombre de ceux-ci , comme l’a parfaitement établi M. Guigniaut.
Sérapis dériverait du mot sémitique sarap, serpent. Dans la mythologie égyptienne, le serpent fait souvent partie des attributs de Sérapis, et pare même quelquefois sa compagne Isis. Il ne serait pas impossible que les Grecs eussent transformé en Eseulape le Sérapis des Égyptiens.
En quittant Pouzzoles, saluons ces vénérables ruines réticulaires: c’est, diton, le portique, la maison de Cicéron. Cicéron n’est-il pas cher à tout le monde, et aux médecins en particulier? Nous serions bien ingrat de ne pas dire mot de l’homme dont la plume a tracé ces mots : Hommes ad deos nullû se propiùs appropinquunl quàm hominibus salutem dando.
Le lac Lucrin, que nous trouvons bientôt, à quelques pas de la route, n’est plus qu’une petite lagune communiquant avec Iq mer.
Le 29 septembre 1838, l’ilè d’Ischia, située non loin du cap Mysène, tremblait sur ses fondements, et son volcan, l’Épomée, lanpait des gerbes de flamme. Au même instant une montagne, le Monte-Nuovo, surgissait au milieu du lac Lucrin, dont les eaux refluèrent, avons-nous dit, sur l’emplacement du temple de Sérapis. La voilà cette montagne créée en un jour! C’est ce cône aride et triste, amas confus de cendres, de scories, dont l’aspect désolé repousse le regard et se refuse à la germination.
Quelles bonnes huîtres il y avait jadis dans le lac Lucrin ! si on en croit Horace, qui certes mérite bien d’être cru en pareille matière :
« Non me Lucrina juverint conchylia. »
Aujourd’hui ces coquillages sont à peine médiocres. Des huîtres au vin blanc, il n’y a qu’un pas; du Lucrin au coteau de Falerne, il n’y a pas loin. Le Falerne est toujours un vin agréable ; mais certes il ne vaudrait plus la peine d’être célébré en maint endroit par un poëte comme Horace.
Nous nous occupons beaucoup trop d’Horace. Ce joli viveur dut avoir bien des fois besoin des médecins, pour indigestion ou pour autre chose. Vous allez voir tomme il était reconnaissanl. Cicéron n’était pas un ingrat comme lui :
Ambubajarura collegia, phaumacopülæ:
Mendici, mimœ, balatrones, hoc genus omne Uœslum ac sollicilum, est cantons morte Tigelli.
Dans quelle belle compagnie sont envoyés les pauvres médecins qui tenaient utlicine le long du Palatin ! Laissons bien vite Horace. Nous sommes d’ailleurs arrivés au lac Averne.
Il ne faut pas que ce mot vous effraye. Vous ne trouverez plus cet Averne dont Virgile dit :
Tuta lacu nigro nomorumquo tenebris,
ce réceptacle d’enfer, dont les exhalaisons asphyxiaient les oiseaux qui passaient sur le lac. Ici tout est encore changé, mais cette fois à l’avantage des temps modernes. Rien ne rappelle plus l’infernale réputation de l’Averne, rien que ces ruines sombres suspendues sur les eaux : c’était le temple de Pluton. Partout ailleurs votre œil se repose sur de fraîches collines, et l’oreille est égayée par le chant des oiseaux.
Le lac Averne occupe un ancien cratère; on prétend qu’il a 400 pieds de profondeur. Ses eaux sont douces, contrairement à celles du Lucrin. Ces deux lacs communiquent ensemble par un canal creusé, sous l’édilité d’Agrippa, par 20,000 esclaves.
La grotte de la Sibylle, par laquelle Énée fit sa descente aux enfers, est à quelques pas du rivage. Puisque nous sommes en pleine Énéide, pourquoi ne ferions-nous pas un petit voyage, comme le fils d’Anchise.? Ce n’est guère médical, me direz-vous, et il est impossible qu’une telle course soit hygiénique. Cher lecteur, ne vous en déplaise, vous en avez, comme moi, envoyé plus d’un dans I autre monde; vous y trouverez peut-être plus de connaissances que vous ne voudrez. Je puis vous garantir, d’ailleurs, que Cerbère ne mord jamais les médecins; il se couche dolemment à leurs pieds. Vous devez prévoir aussi que 1 impitoyable Caron, pour lequel nous sommes si bons fournisseurs, nous donnera le passage gratis. Quant aux Parques, elles pourraient bien nous chercher dispute : nous devançons quelquefois leurs ciseaux; mais elles doivent eu avoir pris bravement leur parti, ces trois affreuses soeurs, car la concurrence ne date pas d’aujourd’hui.
On va en enfer fort commodément. La grotte s’ouvre par un long corridor souterrain, large et haut, taillé par l’homme dans la colline qui sépare le lac Averne de la ville de Cumes. On s’aperçoit encore que ce vestibule du Tartare était orné de stucs, de fresques, de mosaïques et de rocailles. On parcourt ainsi deux cents pas, sur un sol uni qui rend la marche facile; puis on tourne 4 droite. Ici le passage est étroit, la pente roide, la nuit noire, et les torches jettent une lueur douteuse et rougeâtre. Les guides vous prennent sur le dos : c’est qu’au fond de l’enfer on trouve, non du feu, mais de l’eau, depuis que le Monte-Nuovo a exhaussé le niveau des lacs.
La partie la plus déclive de la grolte. dans laquelle nous sommes arrivés consiste en deux chambres communiquant l’une avec l’autre par un couloir e[ par une sorte de fenêtre. La seconde servait de bains à la sibylle; les deux lits de repos, en pierre, existent encore. Dans la première, se rendaient les fidèles
■qnl voulaient consulter la prêtresse ; elle leur répondait de son Ht de repos, par la fenêtre ou chatière, fort commodément, sans se déranger, sommeillant à demi, La tradition prétend que Néron prenait des bains avec la sibylle, et que sur le deuxième lit de repos se couchait ce cruel empereur.
Je ne pense pas qu’on sache d’où provenait l’eau destinée aux bains. Il est possible que des eaux thermales y étaient apportées, ou peut-être existait-il dans le fond de la grotte une source thermale qu'on ne peut reconnaître depuis l’envahissement par les eaux de l’Averne.
La sibylle n’arrivait pas dans la grotte par l’entrée vulgaire que nous avons prise. Un très-long souterrain conduisait du temple de Cumes à la chambre des bains. On voit encore, .à son origine, une vingtaine de degrés qui annoncent un large escalier; mais les éboulements nous empêchent d’aller plus loin.
J'ai voulu goûter de l’eau des bains de la Sibylle ; mal m’en a pris : je crois que c'est le Lethé lui-même. Mon imprudence m’a ôté la mémoire de tout ce que j’ai pu voir en enfer; je ne suis pas même sûr d’y être allé.
Nous nous rattraperons aux ChampsÉIysées, que je vous ferai voir en réalité, sans mentir.
Avant d’arriver à Baïa, la grand’route est resserrée contre la mer par une niasse verticale de tut volcanique. Des boulfées de vapeur s’échappent d’ouvertures creusées sur le flanc perpendiculaire : ce sont les étuves de Néron ou de Tritoli. Les cavités, taillées dans le roc vif, sont dues aux Romains, qui peutêtre n’ont fait qu’achever l’ébauche de la nature. Sur les parois de quelques chambres rectangulaires, on voit encore les espèces de niches qui recevaient les parfums et les huiles odoriférantes. Dans l’une de ces chambres, débouche un étroit couloir tout à fait obscur : c’est le souterrain sans issue qui s’enfonce sous la colline de tuf, et aboutit à la source thermale cachée dans sa profondeur. Les vapeurs s’exhalent de la source, remplissent le couloir et sont vomies au dehors.
Le gardien, homme élancé et maigre (on va voir qu’il a ses raisons pour celaj^ ôte tous ses vêtements, moins un léger pantalon, allume une torche, prend quatre oeufs, un par voyageur, les met dans un seau qu’il prend à la main , et nous montre le chemin de la source. « Quand je reviendrai, dit-il , les œufs seront cuits dura, et vous me verrez rouge comme un homard qui sort du chaudron. — On entre là comme chez soi, » répondis-je imprudemment en suivant le guide dans l’étuve. Deux de mes compagnons imitèrent mon exemple. Notez bien que le custode était à peu près nu, et moi, tout habillé, ganté, cravaté, gibus sur la tête, album et canne sous le bras. Mes compagnons se trouvaient également en toilette complète.
En entrant dans le couloir, nous fûmes saisis, nous manquâmes étouffer, et de l’hésitation se manifesta dans la petite troupe. Heureusement que notre excellent guide, sans rancune contre ma forfanterie, nous cria charitablement : . L’air est plus frais contre la terre; baissez-vous, excellences. » On respire en effet avec moins de gêne en se tenant fortement courbe.
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Nous avançons loujouis. Nous suinnies inondés; notre clieinise et nos iialills sont mouilles i\ les tordre; la suoiir ruisselle de nos cheveux sous notre cravHie, et, sans mauvaise plaisanterie, sans exagération, le long du dos et du ventre, jusque dans nos souliers. Les vapeurs se condensent à la voûte, et tombent en larges gouttes sur notre tète et sur nos épaules ; les parois du couloir sont tapissées d un réseau de cascatelles; tout ruisselle autour de nous et sur nous. Je eheiche à faire éventail de mon gibus; mais l’air est saturé, et l’eau qui me cou- ^ re le visage refuse de se convertir en vapeur.
Ln de mes compagnons suffoque et parle de s’en aller. Malgré ma bonne envie d en faire autant, je persévère; moi, le donneur d’exemple, je dois ailer de l’avant jusqu’au bout, sous peine d’étre cruellement plaisanté! Je fais le brave, et ma bravoure se communique à la petite compagnie.
Cependant le passage devient plus dilllcile, le sol plus anfractueux, le couloir plus étroit, la pente plus roide; nous tournons à droite. Ce coude est un des endroits les plus pénibles de tout le voyage souterrain ; la chaleur s’y concentre ; le» vapeurs s’en échappent par boulfées. L’air me manque, je suffoque, je vois trouble, mes oreilles tintent, mon cerveau se congestionne, mes jambes chancellent, j’entends battre mes artères. Le moment est critique, et le lieu fort mat choisi pour se trouver mal. Je reprends le dessus; j’avance, à tâtons, en titubant, mais enfin j avance. « Que la source est loin ! » s’écrie alors un des touristes. Le fait est que je ne veux pas essayer d’estimer l’étendue du souterrain: je prendrais les mètres pour des lieues.
Quelques pas encore, et nous atteignons le but de notre pénible course. Voilà la source thermale; elle occupe un petit bassin de roc, dans la partie la plus déclive et la plus reculée du souterrain. Le custode prend de l’eau chaude dans
le seau, et les œufs se mettent à cuire ; nous aussi. Excellentissimes, dit
alors notre cicerone, restons ici quelques instants, si vous voulez que les œufs soient durs.— Gardons-nous en bien, répondis-je, je les hais durs, je les adore mollets. Bravache! disais-je en moi-même, en revenant prestement sur mes
Le retour lut moins pénible que l’allée; nous avions en perspective un air Irais, et non plus un crescendo de chaleur. D’ailleurs nous abrégeâmes un peu en prenant, à mi-route, un autre couloir.
NOUS mangeâmes les quatre œufs ; ils étaient, ma foi, cuits à point. Il nous fallut rester un quart d’heure dans la pièce d’entrée, pour nous sécher un peu ■
acheva de nous es-
Le custode eut 2 carlins par personne ; mais, poursuivant mon rôle jusqu’au bout, je voulus les assaisonner d’un pourboire: Brave homme, je ne conçois
pas que vous vous donniez la peine de vous déshabiller pour faire cette ptliie promenade d’agrément. '
f.tre appelé excellence, et même exccllemissiino, n’êtrc cuit qu’à moitié,
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Dianger un œuf frais, avoir fait l)ravachemeiil une prouesse de touriste anglais, s’en retirer sans fluxion de poitrine : tout cela pour 2 carlins, n sous ! Pourtant je ne recoramençerais pas. En Algérie, je prenais un bain maure par semaine, mais c’est assez d’un bain de Néron dans toute sa vie.
Si vous voulez jeter un coup d’œil sur la place où fut Cumes, régna cumana, gravissez les rampes, et faites quelques centaines de pas dans l’intérieur des terres. Les ruines sont répandues sur un vaste espace, mais informes et presque sans intérêt intrinsèque. On reconnaît à peine l’amphiihéâtre et les restes d’un arc-de-triomphe. Le lemiile où siégeait notre fameuse consœur, la sibylle de Cumes, n’a plus pierre sur pierre.
Au delà de Cunies, voilà, séparée de la mer par une étroite langue de terre, la nappe mythologique de l’Achéron, aujourd’hui Fusaro ; c’est là qu’exerçait son métier notre bon ami Caron. Ce n’est pas un fort bel endroit; mais il est pourtant dépouillé de ses terreurs antiques.
On sait que le golfe de Baïa était le séjour de plaisance de tous les nobles et riches Romains. Une foule de splendides villas se pressaient le long du rivage; leurs terrasses escaladaient les rampes ; leurs fondations empiétaient sur la mer. Tibère, Néron, Adrien, Antonin le Pieux, Cicéron, Salluste, Lucullus, etc., eurent des palais à Baïa. Horace chante en plusieurs passages les délices de ce golfe ; mais les philosophes se réunissent pour flétrir l’infàme débauche qui régnait dans ces riches demeures. Un grave sénateur réprimanda fortement Cicéron, par cela seul qu’il y possédait une villa. Passer une saison à Baïa, suffisait pour compromettre un homme réputé sage. Properce l’appelle la ville corrompue ; Sénèque flétrit en elle le rendez-vous de tous les vices. C’est à Baïa que les plus célèbres courtisanes venaient tendre leurs filets aux riches voluptueux. Levina, Cintiaet Tripheiia, célébrées par Martial, Properce et Pétrone, étalaient leurs grâces perfides à Baïa.
Quand la barbarie succéda à la civilisation romaine, et pendant les âges de renaissance, Baïa conserva, parmi ses ruines, quelques palais, villas ou bains, où l’on vit accourir les princes Angevins, Durasques, Aragonais. Le château de Pierre de Tolède, véritable forteresse, est le seul monument postérieur aux temps anciens, qui subsiste aujourd’hui. Si Baïa n’était plus alors que l’ombre d’elle-même, sous le rapport de l’étendue, de la splendeur et de la population, elle n’en resta pas moins fidèle à ses mœurs dépravées d’autrefois. Pétrarque, Pontano, Boccace, qui visitèrent Baïa déchue, l’appellent le village du libertinage, la ruine des jeunes gens, la perte des vieillards.
De toutes les magnificences romaines, que reste-t-il? des ruines sans forme et des souvenirs. Non loin des étuves de Néron, on retrouve pourtant un groupe de temples et de thermes dignes de l’attention du touriste. Le temple de Mercure se fait surtout remarquer par une fort belle coupole encore debout. Les temples de Vénus et de Diane oflrent chacun leur intérêt spécial. Ils paraissent avoir fait partie de vastes Thermes ; c’était le pointt cenral de Baia, la maison
(li> jeu, lie (Ijuso, de liaiu et de conversation. Mais c'était encore autre clio.se ; dans de mystérieux réduits creusés sous la colline, et sur l’un desquels on voit encore des bas-reliefs en stuc, se célébraient les mystères obcônes de Vénus. Près de ces chambres existe, fouillée également sous la colline, une vaste salle de bains, dans laquelle la main des modernes nous semble avoir maladroilemeni disposé des espèces de baignoire.s. Celui des trois temples qui élève isolément, sur le bord de la mer, sa haute coupole à demi-tombée, pourrait bien avoir été, non pas un sanctuaire de divinité, mais la salle d’apparatdes Thermes, la Pinacothèque. C'est là une opinion que nous hasardons avec réserve.
Non-seulement Baïa n’est plus habité; il n’est pfus habitable. Des marécages s’étendent jusque sous les voûtes des temples; les aqueducs sont rompu."', les conduits oblitérés; la putréfaction remue toute la surface et s’exerce jusque dans les profondeurs de la terre, poreuse, volcanique, riche en débris aptes à lui fournir d’abondantes matières. Les terrains plutoniens de la côte occidentale d’Italie sont naturellement insalubres; ce n’est qu’à force de soins, d’industrie et de science, que l’homme parvient à en extirper les lièvres endémoépidémiques. Si son travail se ralentit, la maladie reprend bientôt son empire. Où .".ont aujourd’hui les trente-trois cités voisques (1) qui Dorissaient sur le site des marais Pontins? De rares pâtres décharnés et pâles nous monirent quelques pierres sous les hautes herbes des marais. L’Agro Romano, dont Pline, Columelle et Varron nous vantent les populeux villages agricoles, est aujourd’hui un désert. Le séjour d’Ostie est mortel ; les plus belles campagnes de la riche Étrurie sont incultes et liévreuses. Tant vaut l’homme, tant vaut le sol, dit un proverbe fort vrai. Partout, comme à Baia, la maladie et la mort se sont bâtées de reprendreledomaine que l’bommeetia civilisation leur lâchaient pied à pied. Tant de décadence est chose bien triste à considérer. Mais la volonté humaine est toujours là ; elle n’attend qu’une impulsion pour se mettrq à l’œuvre et pour chasser le miasme. Le grand-duc de Toscane a déjà montré à l’Italie ce que l’on peut espérer d’ell'orls intelligents et soutenus. Les papes et le roi des Deux-Siciles ont également assaini certaines localités de leurs États.
Dans le village de Baccola (Bauli), qu’on trouve un peu avant d’arriver à l’ancien port de Myséne, les habitants ont presque tous ce cachet spécial qui dénote l’existence des lièvres endémo-épidémiques. Quelle différence entre leur aspect chétif et l’apparence de santé qui brille sur toutes les physionomies, le long de la côte de Sorrente et de Vico, située de l’autre côté du golfe de Naples, en allant au cap Massa! Vous avez trop bien rendu compte du pourquoi de ces différences, très-cher, pour que je revienne ici sur ce sujet épuisé par votre plume.
Nous ne ferons que signaler la villa d’Agrippine. On visite, aux nambeaux, le
(!' Pline l’Ancien.
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dédale soulerrain dans lequel l’empereur ül mettre à mort sa mère. Nous sommes ici un peu dans le domaine de la médecine ; le meurtre de sa mère u’estil pas le dernier acte de la monomanie de cruauté dont Néron fut affecté penrlant tout son régne ?
La conservation de l’eau potable est certainement un des points capitaux de l’hygiène. Sous ce rapport, l’étude des citernes romaines nous appartient. Les plus beaux réservoirs de Constantine, si renommés pourtant, ne peuvent rivaliser avec la piscina mirabilis, située sur le rivage du port de Mysèue. C’est une véritable cathédrale souterraine, à trois nefs, soutenue par quarante-huit pilastres. La voûte est percée de regards, par lesquels venaient faire de l’eau les marins de la célèbre flotte de 100,000 hommes, commandée par Pline l’Ancien. La piscina mirabilis a presque conservé toute sa fraîcheur primitive ; ses murs sont revêtus de concrétions, déposées par les eaux, qui augmentent leur solidité et rendent les parois imperméables. Aujourd’hui ce vaste éditice souterrain est à sec.
D’autres citernes, plus petites, se rencontrent aux environs de la pfsctno mirabilis. De l’autre côté du cap Mysèue, on trouve la gratta dragonaria, autre réservoir, très-vaste, dit-on, qui paraît avoir été commencé par la nature et achevé par l'homme.
A nos pieds, sous la terrasse de la piscina mirabilis, bleuissent les eaux du poi l de Mysène, enfermé au sud par une langue de terre où quelques ruines sont baptisées maison deSalluste, au nord par la presqu’île élevée dont la pointe forme le cap Mysène. On sait que la flotte de 100,000 hommes était mouillée dans ce port, en 79 après J.-C , sous les ordres de Pline l’Ancien, cet aimable conteur auquel la médecine doit la conservation de beaucoup de documenis précieux. Dés que l’amiral apprit que le Vésuve couvrait de ses déjections les malheureuses cités assises à ses pieds, il se hâta de voler à leur secours ; mais l’homme était impuissant devant ce grand courroux de la nature. On lira avec émotion, dans Pline le Jeune, le saisissant récit de la mort de son oncle, qui péril, victime de son zèle, sur le rivage de Stabia, la moderne Castellamare.
Le fond du port de Mysène s’ouvre dans la mer Morte, petite nappe autour de laquelle Virgile place les Champs-Élysées. Sur les pentes qui viennent mourir dans ces eaux dormantes, verdissent sans doute d’agréables bosquets, mais cependant on pourrait trouver, pour les âmes des héros, quelque chose de mieux, le long de la côte italique. Ce séjour n’est, du reste, bon que pour des ombres; les vivants seraient bientôt expédiés dans l’autre monde, par les méphitiques vapeurs qu’exbale la zone marécageuse qui borde la marc iMorto.
A quelques kilomètres du cap Mysène, s’élèvent tes îles Ischia, Procida, Vivara. Ischia, (jui étale ses bosquets au pied du volcan Epomée. intéresse le médecin par ses eaux minérales ; on n’y compte pas moins de quatorze sources et de quatre étuves. Elles sont si diversement minéralisées que l’homme de Part
fieui y satisfaire à presque toutes les indications. Le thermomètre y marque depuis 26“ ou 28“ cent, jusqu’à 60». N'ayant pas visité Ischia, nous n’y conduirons pas le lecteur; mais, pour terminer la course, il est à propos de récapituler rapidement, en nous complétant, les sources thermales disséminées le long du rivage du golfe de Baïa; ce sont :
Subvenu homini, Lipposi, Sérapis, sources acidulés, salines et ferrugineuses ;
Acqua délia Pietra, eau ferrugineuse et alcaline, marquant 26“ ;
Bagnoli, ou les Étuves de Néron ;
Sans compter la grotte de la Sibylle, du Chien, la grotte ammoniacale, les étuves de San-Sermano, et quelques autres établissements du même genre, la Solfatare, etc.
Il serait sans doute poli, maintenant, de ramener à Naples le lecteur qui a eu la paiience de nous suivre jusqu’au bout; mais nous pensons qu’il a assez de notre babillage, et, sans cérémonie, nous le plantons là, sur le promontoire de Mysène. Le soleil est bas sur l’horizon ; ses clartés rougeâtres colorent les ruines de la maison de Salluste, et glissent, en traits de feu, sur les eaux sombres du port et de la mer Morte. Ces vapeurs douteuses ne seraient-elles pas les âmes errantes dans les Champs-Élysées ? Ces bruits confus des Ilots sur la plage, ressemblent au lointain murmure qui devait s’exhaler de la grande flotte. Les airs sont pleins d’harmonies.... Est-ce Énée pleurant son fidèle écuyer Mysèiie, ou bien le dernier chant du cygne, l’improvisation de Corinne sur le promontoire? Nous ne pouvons pas laisser le lecteur en meilleure compagnie, et devant un plus magique spectacle.
COIU’-U’OËIL SUR LES MUSÉES DE ROME ET DE NAPLES AU POINT DE VUE MÉDICO-ARTISTIODE.
A BI. Iiaoauchie, oflîcier de santé en chef du corps d’occupation.
Cività-Vecchia, i" octobre 1850.
Devant ces tableaux dus à des pinceaux fameux, au pied de ces statues que les temps modernes envient à l’antiquité, je me suis arrêté en extase, laissant libre cours à mes sentiments d’artiste. Plus que beaucoup même, j’ai d’abord été tout à l’admiration, car, d’une main timide, je saisis quelquefois le crayon et le pinceau, et le peu que je sais me montre la difficulté et m’apprend, par opposition, à estimer les œuvres du talent et du génie. Mais, de l’ensemble, je suis descendu peu à peu aux détails, et, dans l’analyse, un médecin peut-il oublier la spécialité de ses études anatomiques et physiologiques 7 Nous ne voulons cependant pas ici, profane découpeur d’amphithéâtre, disséquer pièce à pièce tous les membres de ces chefs-d’œuvre; quelques-unes de nos appréciations sont de larges reproches adressés à la manière de nos plus habiles maîtres, et même à la peinture en général.
Presque toutes les écoles font les cadavres beaucoup trop morts de ton, pas assez de pose. Développons cet énoncé.
Un cadavre est une matière inerte soumise à toutes les lois physiques et chimiques, et obéissant forcément à la pesanteur. Un cadavre ne peut conserver des poses qui impliquent le jeu des muscles, une activité, un eflbrt quelconque ; la rigidité seule, momentanément, rend les muscles inflexibles et maintient les membres dans une position qui cesse dès que la détente succède à la roideur. Un cadavre glisse, s’affaisse, se courbe, tombe, s’écroule sur lui-même, pour ainsi dire, jusqu’à ce que toutes ses parties aient satisfait à la pesanteur. Donner à un corps abandonné par la vie une physionomie quelconque, le dispose
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de manière à faire lire une pensée dans les dispositions harmoniques des diverses parties de cette chair morte, c’est une œuvre d’art, une fiction, mais ce n’est pas la nature. Un cadavre précipité à terre peut tomber indistinctement sur le dos, sur le ventre; ou bien encore en trois quarts, un bras reployé sous le corps le retenant en équilibre. La tête, heurtant le sel la première, subit quelquefois une torsion qui jure avec la pose du torse ; les bras, s’arc-boutant contre la terre, contre une partie du corps, affectent des positions anguleuses, imprévues, bizarres. Tout cela, avouez-le, est bien loin des dispositions étudiées, concordantes entre elles, que les peintres se plaisent à donner aux cadavres. Le corps d’un guerrier tué dans la bataille n’exprime pas plus la menace que le cadavre d’Adonis la grâce ; le gladiateur et la vierge martyre, le Sybarite et le Cimbre, tombent de la même façon, et- leurs restes n’atfectent pas dé poses en rapport avec le caractère qu’ils avaient de leur vivant. La mort confond tout.
Dans nos séances d’amphithéâtre, il nous est arrivé à tous d’avoir besoin de hisser un cadavre sur la fable à dissection. Je me souviens que cette masse inerte est fort lourde, à telle enseigne que, pour la monter du sol sur la table, nous prenions le cadavre à deux, l’un par les pieds, l’autre par les bras ; puis nous calculions nos efforts de manière qu’un des balancement» que nous lui communiquions le portât sur le marbre. Or, de même que les peintres semblent croire qu’un cadavre peut encore poser, de même ils paraissent convaincus qu’il peut s’aider, se soutenir, associer ses mouvements à ceux des personnes qui se mettent en devoir de le transporter.
Considérons, à ce point de vue critique, deux admirables marbres modernes ; la Mater dolorosa, œuvre de Michel-Ange âgé.de 25 ans (première chapelle, à droite en entrant, à Saint-Pierre), et la Vierge aux sept douleurs, de Montant!, groupe caché dans le demi-jour du caveau de la chapelle Corsini, à Saint-Jeande-Latran.
Certes il m’est arrivé, quand je n’avais que peu d’instants à consacrer à Saint-Pierre, de m’arrêter devant le groupe de Michel-Ange, et d’être surpris par l’heure avant d’avoir dépassé la première chapelle. Mais, plus d’une fois, j’ai fini par me sentir fatigué de la fatigue de cette frêle femme, tenant un lourd cadavre dont le tronc, sans appui contre la terre, pèse de tout son poids sur les genoux de la Vierge.
Dans le beau marbre de Montauti, la Vierge, appuyée contre les pierres d'une muraille ruinée, pose sur une marche sa jambe Qéchie ; le cadavre du Christ est appuyé sur la cuisse de Marie et l’enfourche de l’aisselle. Il est clair, d’après l'inclinaison du corps, qu’il doit inévitablement glisser, à moins que le bras ne fasse effort pour le maintenir. Sur un cadavre, ce bras doit se relever et laisser le corps s’affaisser sous les pieds de la Vierge.
On admire beaucoup l’expression de la ligure du Christ. A notre sens, cette remarque est tout autant un blâme qu’un éloge.
Sur la face d’un mort, reste évidemment l’expression qui résulte de la confi-
guration même des trailsî ainsi, par exemple, un front bas, envahi parles cheveux et plissé verticalement, des sourcils épais, incultes, rapprochés, ombrageant un orbite creux, une bouche méchante, etc., donnent, sur le cadavre comme sur le vivant, une expression de férocité. Mais supposons que cette physionomie répulsive s’illumine, dans les derniers moments d’une agonie chrétienne, d’une teinte de piété, de recueillement, de douceur; voilà l’expression tugilive qui ne subsistera pas ou qui s’eU'acera rapidement, parce qu’elle tient au mouvement musculaire que la mort relâche presque toujours, tandis que la première est liée à une conliguration physique mênie, et persiste conséquemment jusqu’à la désagrégation des parties. Aussi trouvons-nous trop de physionomie tenant au mouvement, à cette tête de saint Jean, bien belle du reste, si pâle et si suavement douce, que la superbe Hérodiade, la femme aux terribles caprices , porte sur un plat doré, dans le tableau fameux du Guide, galerie Corsini. Ce défaut des peintres est bien plus marqué encore sur certaines têtes de Goliath, qui, vertes de putréfaction, conservent pourtant encore des menaces et des contractures impossibles.
Le guerrier blessé qui tombe sur l’arène arrosée de son sang, la femme que ses esprits abandonnent devant un spectacle qui l’épouvante, etc., ont quelque, chose qui les rapproche du cadavre, et quelque chose qui les en éloigne. Trèssouvent, dans la chute, tandis que tout le corps s’abandonne, un instinct de conservation produit un mouvement non raisonné, destiné à la protection. Le Ganlois mourantfvulgairement gladiateur mourant), marbre antique, au Capitole, nous semble un modèle en ce genre. Tout le corps est dans un collapsus complet ; mais le guerrier a-instinctivement tendu la main pour amortir le choc sur le sol. A demi couché, il semble repousser cette terre à laquelle il va bientôt appartenir
On conçoit fort bien que l’instinct, auquel la raison ne participe pas, puisse encore se manifester quand les fonctions intellectuelles sont presque éteintes ; mais la coquetterie, la vanité, ces fruits artificiels qui ne viennent point de l’arbre des déterminations instinctives, ne se comprennent guère dans ces moments extrêmes. César se drapant, pour tomber majestueusement aux pieds de la statue de Pompée, nous paraît un bien grand charlatan, et Auguste, ajustant ses cheveux et se mirant quand la mort le refroidit déjà, est certes un insigne comédien.
Le dernier acte de la vie du vainqueur de Pharsale pourrait bien, du reste, n'étre qu’une invention.
Le défaut d’étude du cadavre, et partant l’impossibilité de rendre la nature avec une vérité complète, a conduit les peintres à l’exagération de coloris des chairs mortes, dans le but de suppléer au caractère qui manque à leur œuvre.
La couleur a plus de fantaisie et d'imagination que le crayon. Le. trait est pur, les formes wtil corrcclcs , ou bien le dessin est mauvais; 11 n’y a guère deux façons de juger un carlun nu un Inlileaii. Mais dans le domaine du roloris.
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on manque bien souvent de type, d’étalon ; la nature, ce grand miroir auquel l’œil du peintre doit toujours revenir, n’a point l’immobilité de la couleur comme 1a permanence de la forme. Dans nous et hors de nous, tout conspire à ce perpétuel changement des couleurs. La nature est comme un kaléidoscope n’offrant jamais deux fois de suite le même arrangement de morceaux mobiles.
Les divagations du pinceau sont surtout flagrantes à propos des tons de chairs mortes, et .comme l’élude d’un cadavre, teinté par la putréfaction, a quelque chose de trop répulsif, le point de départ est loin d’être toujours la nature. C’est assez dire que les derniers termes de ces fantaisies doivent en être prodigieusement éloignés. On voit que certains esprits hardis et forts, comme Michel-Ange, Salvator Rosa, Ribera, n’ont pas craint de méditer de temps en temps sur un cadavre décomposé ; mais ces études n’ont pas été assez longtemps suivies pour les garantir eux-mêmes de beaucoup de fautes.
11 n’est peut-être pas de couleur que la palette n’ait broyée pour les jeter ensuite sur un cadavre. Les verts, les jaunes, les bleuâtres, ont été généralement employés avec assez de bonheur. La pâleur est assez bien comprise, quoiqu’on l’ait quelquefois poussée à l’excès ; mais ta peinture regorge d’énormités, d’impossibilités, quand elle manie les bistres, les bitumes, le brun rouge, les violets, le noir. Nous entrons ici, â pleine voile, dans les mers fantastiques des Mii.le et UNE NUITS, et la nature n’est jamais du voyage.
Les peintres pèchent peut-être encore moins par la fausseté du coloris que par l’ignorance à peu près complète des régions dans lesquelles la putréfaction se manifeste successivement, et de l’aspect que prend le cadavre à mesure que le temps s’écoule et que la désagrégation s’opère. Une foule de corps que la vie a abandonnés depuis quelques instants revêtent, sous le pinceau de nosplus grands maîtres, l’aspect de cadavres retirés de l’eau depuis huit à dix jours, abandonnés à l’air depuis une semaine ou deux. A l’un, prend la fantaisie de faire commencer la putréfaction par la main, par le pied ; à l’autre par la face, par le thorax; à celui-ci par l’abdomen; â celui-lâ par le dos. Si quelquesuns tombent juste , c’est aussi souvent par hasard que par connaissance de cause.
Les Écritures saintes nous apprennent que le Christ a été mis en croix vers trois heures après midi , que son dernier soupir s’est exhalé le soir, et qu’il a été descendu et enseveli dans la nuit même. Or examinez les calvaires, les piétés, les descentes de croix, et vous verrez que les trois quarts des tableaux représentent des cadavres vieux de plusieurs jours, voire même d’une semaine ou deux.
L’un des Christs morts qui nous ont paru le plus se rapprocher de la nature, pour la pose et la couleur, est celui de Michel-Ange de Carravage, au musée du Vatican. Ce tableau nous a fortement frappé. Nous avons un faible pour la peinture ferme, large, hardie, accentuée et fortement ombrée de ce maître; cest fiicn dommage qu’il ail manqué d’invention. Parmi les descentes de croix qui
nous ont seinblé niérilei’ des ologes, nu nidine point de vue, citons encore 1 admirable toile do Uuphacl et un grand tableau do Benvenuto Garafalo, peint avec la naïveté du Perugin (Musée Borghése), enfin la belle fresque de Daniel de Volterre, dans la première cliapelle il gauche de l’église delà Trinité des Monts.
Le défaut que nous reprochons aux peintres qui ont représenté le Christ mort se retrouve, bien entendu, dans toutes les conditions analogues. Ainsi Van Dyck ne les a pas évités dans son Martyre des Machabées, tableau de grand mérite qui décore les appartements du pape, au Vatican. Un des fils vient d’être décapité, et son cadavre gît aux pieds du bourreau qui s’apprête à décoller un autre des sept frères héroïques. Eh bien ! ce cadavre tout frais semble vieux de quatre à cinq jours au moins. La teinte générale, pâle, mate, plombée, évite la critique; mais les extrémités sont d’un bleu verdâtre cru et foncé qui dénote clairement une putréfaction bien établie. Le corps, au reste, est tombé très-naturellement, comme une masse inerte. Au musée Borhonico, à Naples, on remarque une Piété, d’Annibal Carrache, dans laquelle les tons bleus feraient croire que le cadavre a séjourné dans l’eau six à huit jours. Dans la salle du Trésor (Chartreuse San Martine, à Naples), nous avons admiré un fort beau tableau de l’Espagnolet; mais le cadavre est également beaucoup trop bleu, surtout à la main gauche, sur le premier plan. Au musée Colonna, à Rome, un tableau de Mola représente Caïn et Abel. Le cadavre, encore chaud, puisque le fratricide n’a pas quitté la victime, paraît abandonné depuis plusieurs jours, grâce à ces malencontreuses teintes bistrées dont nous avons blâmé déjà l’usage abusif.
L’exagération des teintes bitumineuses a été poussée à l’excès par Salvator Rosa, dans son Christ au tombeau (appartement du pape, au Vatican). Les jambes sont couleur de bronze, et par la disposition des ombres et des lumières, on dirait un véritable cylindre de métal, avec celte arête vive de lumière qui court sur les objets compacts et brillants. A côté de ce Salvator Rosa, figure un autre Christ au tombeau, de N. Poussin. Le cadavre est d’un pâle bleuâtre uniformément répandu sur toute la périphérie, qui n’est pas du tout naturel. Rien de plus rare que de trouver un cadavre vrai de tons ; aussi conservons-nous une légitime admiration, même après avoir vu les chefs-d’œuvre de Rome, pour la Leçon d’anatomie, par Muller, tableau qui figure â l’Académie nationale de médecine de Paris.
Le tableau d’Ismaël et Agar est l’un des morceaux les plus estimables de la galerie Doria. L’ange apparaît au milieu des teintes chaudes du ciel du désert ; il indique à la pauvre exilée la source qui doit rappeler à l’existence son enfant à l’agonie. Mais TEspagnolel a fait Ismaël si bien mort, que l’eau ne pourrait plus ranimer ce corps abandonné par la vie. Le peintre a été trop loin. Visà-vis ce tableau, un artiste de l’école napolitaine a représenté le même sujet : Ismaël est à l’agonie, mais ce n’est p^s encore un cadavre; on comprend qu'il puisse être rappelé à la vie. Ce tableau, quoique plus vrai que le premier, lui est bien inférieur comme peinture.
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L’ Adonis mort, de Ribéra, au musée de Corslni, peut être considéré comme un modèle do cadavre; il est tombé avec un naturel irréprochable. On comprend tous les mouvements, toutes les positions ; on le voit tomber la tête contre terre, les bras heurtant le sol et se courbant là où la violence de la projection les sollicite. Le cadavre ést d’une excellente étude. .
Nous devons à Ét. Maderne une sainte Cécile morte, marbre qu’on admire, dans l’église consacrée à cette sainte, au Transtévère, à Rome. C’est vraiment un chef-d’œuvre. L’effet produit est prodigieux, malgré l’extrême simplicité de la composition. C’est que
Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Le Bernin, artiste facile, mais des plus maniérés, eût, sans doute, pour arriver à l’effet, posé le cadavre pour la douleur résignée, la grâce, la candeur ; Étienne Maderne s’est contenté de le représenter dans la position qu’il avait dans sa bière, roulé dans un linceul, lorsqu’on le retrouva je ne sais après combien de siècles. 11 est étendu aux trois quarts sur la face antérieure, le visage contre terre, les bras jetés ou pliés au hasard ; un linceul épais, aux larges plis , dessine le mouvement des principales formes, et ondoie avec le fleuve de cheveux qui tombe de la tête de la sainte. Telle est la simplicité de l’œuvre.
Dans la petite église de San-Severino, à Naples, se voit un Christ au tombeau, dont le cadavre est caché par un voile plus transparent. Ce marbre ne vaut pas, à beaucoup près, celui de sainte Cécile. Dans la même église, le custode montre avec satisfaction laPudicizia, femme aux contours voluptueux, si indiscrètement dessinés, dans tous leurs moindres détails, par une gaze Une comme une toile d’araignée, diaphane comme une vapeur, que je ne sais tien au monde de plus impudique que cette pudeur, si ce n’cst une fresque trouvée à Pompéi , dans la maison de Cicéron: ici la toile d’araignée est à trame si claire, qu’on semble n’avoir eu l’idée de jeter un peu de mystère que pour piquer un instant la curiosité bientôt satisfaite. Quand on cherche, même légèrement, on trouve avec plus de charme.
Le triomphe de David est un sujet affectionné des peintres. Le jeune héros porte par les cheveux la tête du géant; les femmes dansent autour de l’enfant et du trophée, et sourient devant la menace morte, encore empreinte sur la lèvre de Goliath; le roi Saul se tient près du groupe, déguisant mal son dépit contre celui dont il semble déjà prévoir la grandeur future (grand tableau du Dominiquiu, musée Rospigliosi). Mais cette tête devait être bien infecte et bien horrible, si on en juge par quelques tableaux, et nous doutons fort que l’allégresse de la victoire puisse effacer dans un cœur de femme l’instinctive répulsion qu’inspire une tête que la putréfaction ronge, depuip dix à douze jours. Ce ne sont plus les douces filles de Sion que je crois voir danser; je me rappelleces affreuses matrones arabes hurlant en cadence autour des lambeaux de tête d'un malheureux
solilnl français. Comme on peut d'un coup de pinceau dénaturer le caractère d’une nation !
On compte, nu seul musée de Rospigllosi, trois David et Golintli, du Gucrchin, du Dominiquin, de Michel-Anse de Caravage. La galerie Spada possède un autre David, de ce dernier peintre. C’est une fort belle composition, mais la tête que le vainqueur vient de trancher et qui gît par terre, semble avoir sept à huit jours de détroncation. Dans les mêmes salons, on montre un tableau du Guerchin, traitant le même sujet. Le jeurle héros, frôleadolescent, tient à bras tendu une tète gigantesque à laquelle ferait prêter plusieurs jours de macération la nuance générale jaunâtre mêlée de bistre. Le Guide a été plus heureux dans sa Judith du palais Spada ; la tête d’Holopherne est bien une tête qui vient d’être coupée. Les peintres devraient se pénétrer de cette vérité si simple, si banale, et pourtant si souvent méconnue : une tête qui tombe, un cadavre que la vie vient de quitter, n’admettent pas les teintes de la putréfaction.
Les grands maîtres ont généralement su qu’une lésion peut amener la mort, sans avoir profondément dilacéré les téguments externes. C’est ainsi que bien peu, dans l’intention de montrer la pulpe cérébrale désorganisée, ont supposé la destruction du frontal par la pierre qui a frappé Goliath. Quelques fissures en étoile et une plaque de sang caractérisent la plaie, dans la plupart de leurs œuvres. Mais, ce qu’aucun d’eux n’a reproduil, soit sur la tête de Goliath, soit dans des circonstances analogues , c’est la décroissance des teintes de l’ecchymose, mourant en cercles excentriques bleuâtres et jaunâtres dont les dernières teintes se fondent avec les tons physiologiques de la peau. Ainsi, pour citer un seul exemple entre vingt, dans le tableau du Guerchin, galerie Spada, la lésion est représentée par une plaque d’un brun rouge foncé, couleur de sang caillé, uniforme dans toute son étendue et tranchant nettement, sans transition, sur la peau saine qui l’entoure.
Les peintres semblent avoir des notions assez précises sur les différences des hémorrhagies provenant soit d’une plaie par écrasement, par broiement, soit d’une ouverture par une section nette, par une piqûre vive. Dans le premier cas, peu d’hémorrhagie ; le sang bave et se concrète en grumeaux noirâtres ; dans le second, au contraire, il s’épanche en gouttes rutilantes. Ainsi , sous la couronne d’épines qui déchire le front du Christ, le pinceau doit représenter une seconde couronne, dont le sang trace les contours et les rayons. Parmi les trois J^cce- Uomo du musée Corsini , têles admirables dues au Guerchin , à Carlo Dolci, à Guido Reni (le Guide), et dont la plus estimée est, à juste titre, celle du Guerchin; parmi ces trois chefs-d’œuvre, la production de Charles Dolci se distingue par la manière irréprochable avec laquelle il a su rendre ces traînées vermeilles s’échappant de chaque épine, descendant en légères ondulations, et renflées, à leur extrémité déclive, en grosses gouttes nourries, prêtes à crever pour continuer le sillon sanglant.
A chaque pas, le peintre trouve dans le médecin son conseiller et son juge
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naturel. Sur ce cadavre, créé par le pinceau, personne ne peut pronoijcer Bcieniment comme le médecin, qui a été témoin du moment où le corps est devenu cadavre, le médecin dont l’œil ne l’a pas quitté jusqu’à l’heure où, sous son scalpel, il ne s’est plus trouvé qu’un détritus sans forme et sans nom. Si la mort lui est familière, la vie n’est pas moins son domaine: il reçoit l’enfant qui naît le suit d’âge en âge dans ses progrès comme dans la souffrance, l’accompagne dans ses vieux jours et lui ferme les yeux. L’habitude extérieure dans ses rapports avec la santé, la maladie, les tempéraments, les passions, la jeunesse ou la vieillesse; lestons de chairs, si variables selon ces diverses conditions ; les muscles, dans leurs reliefs, leurs lignes, leurs fonctions; la structure et le jeu des organes que le pinceau montre souvent à découvert, etc., sont autant d’études qui ressortissent de l’art médical, et dont le peintre ne se passe qu’aux dépens de la vérité de son œuvre.
Les chairs roses, fermes, élastiques et polies de la jeunesse, les chairs ternes, molles, flasques et ridées de l’âge avancé, nous les palpons, nous les examinons tous les jours; toutes leurs propriétés profondes nous sont connues 'comme la coloration de leur superficie. Le médecin est habile à saisir les nuances de ton qui appartiennent aux divers tempéraments, et, dans l’état de maladie, il cherche et trouve souvent dans la teinte de la peau un précieux élément de diagnostic. Les tons mats, ternes, pâles, jaunâtres, bleus, violacés, disent au médecin exercé qu’il a devant lui un scrofuleux, un anémique, un cancéreux, un ictère, une cachexie paludéenne, une affection qui entrave la circuiation, etc., etc.
Du masque, de la forme, le médecin a été conduit à méditer sur les agents dont la manifestation a l’habitude extérieure pour théâtre; il a cherché à formuler les rapports entre le physique et le moral ; il a rattaché à tel tempérament un caractère moral particulier, une passion dominante, nn certain genre d’esprit et d’activité. Un homme de l’art ne supportera jamais qu’on représente avec les traits épais, les chairs fades, les formes engorgées, les cheveux clairs du lymphatique, un Alexandre le Grand, un Tamerlan, un Pyrrhus, un Annibal, un Mahomet, un Attila, etc. Il se récriera si un peintre s’avise de revêtir d’un tempérament sec et bilieux le berger Pâris, le beau Narcisse, le gourmet Lucullus, l’efféminé Sardanapale, etc. Les diverses écoles ne sont guère tombées dans ce dernier défaut ; mais l’abus des cheveux blonds, des chairs roses, des formes trop remplies, dans la représentation des héros à nature forte, leur font souvent encourir le premier reproche. Les exemples seraient ici tellement nombreux que nous n’osons pas en commencer la liste.
Les tons de chairs et les lignes de la muscnlation,même chez nos grands maîtres, sont loin d’avoir la flexibilité nécessaire pour s’accommoder à tous les sujets. Presque toujours, chaque maitre a son genre, et se restreint, comme instinctivement, dans un domaine limité, hors duquel sa couleur et sa musculation deviennent des contre-sens. Ainsi ne demandez pas un portrait de fraîche jeune fille à llibéra ni un portrait de vieillard au Guide; laissez l'Albane pein-
dre des femmes ; ubuiidonnex à Mieliel-Ange et à Salvator Rosu les natures énergiques et sauvages.
L’auteur célèbre de l’Aurore (palais Rospigllosl) est bien loin d’avoir possédé un irréprochable coloris dans ses carnations. Ses tons cobalt et outre-mer vont souvent jusqu’à la véritable cyanose. Cette exagératio i est surtout flagrante dans deux grands tableaux de la galerie Spada, Cléopàlre et Judith : un peintre d’anatomie pathologique n’emploierait pas d’autres teintes pour représenter un sujet dont la nature aurait oublié de boucher le trou de Dotal. La Fortune, tableau renommé du même auteur, à l’Académie Saint-Luc, n’est pas non plus exemple des mêmes reproches; l’Aurore les évite en grande partie. Ces chairs azurées ne manquent pas d’un certain velouté, d’un chatoiement doux à l’œil ; elles peuvent s’adapter à la peinture de ces jeunes femmes dont la peau fine, transparente, quoiqu’un peu mate, est bleuie par un fin réseau de veinules; mais hors de là, elles deviennent un vrai contre-sens. Dans l’Espérance, tête allégorique (sacristie de l’église de Saint- Pierre-ès-Liens), ces tons bleus et lymphatiques no choquent pas la raison ; dans Judith, femme de nature énergique, on commence à ne plus les comprendre. S’il s’agissait de représenter des guerriers, ces tons seraient insupportables. Le Guide, à la première époque de la maturité de son talent, a su peindre avec force le beau tableau du Crucifiement de saint André ; dès que ses chairs ont passé au bleu, son talent a dü se restreindre à des portraits de femme. ■
Si le Guerchin a excellé dans les Madeleines, c’est en grande partie parce que les tons de chair et la musculation de ce maître s’accommodent parfaitement à ce sujet. Madeleine, accroupie dans le demi-jour fantastique de la caverne, les cheveux en désordre, rugissant plutôt que soupirant de repentir, d’une main se déchirant la poitrine et de l’autre serrant une froide lête de mort, Madeleine est évidemment une de ces femmes à passions violentes dans la pénitence comme la la volupté, une de ces femmes qui savourent la souffrance comme le plaisir. Le Guerchin, avec son coloris violâtre et bronzé, sanguin et bilieux, qu’on nous passe l’expression, avec sa peinture ferme et un peu rude, nous a représenté Madeleine telle que chacun la comprend. Parmi toutes les toiles que ce grand peintre a consacrées à la même scène, on admire surtout celle que possède le musée Bourbonien, à Naples. Le médecin ne l’estimera pas moins quel’aitiste.
L’école espagnole a excellé dans les cadavres et dans les vieilles chairs vivantes. Nous ne parlerons pas de ces moines peints d’une manière si forte et si ascétique, parce qu’on n’en voit guère dans les musées de Rome , mais nous pouvons faire une étude de vieillards. Les saint Jérôme abondent dans les mul Bées de la ville éternelle; au seul palais Doria, on en compte jusqu’à trois, si notre mémoire nous sert bien. Ce pauvre saint Jérôme a le triste privilège d’exciter tous les pinceaux à qui le fera le plus hideusement vieux, le plus affi eusemenl décrépit ; tout comme saint Sébastien, qui n’était plus jeune pourtant quand
il s (ilé percé de flèches, jouit de la faveur d’appeler sur lui le coloris et les formes qui caractérisent la jeunesse.
L’ Espagnole! est le peintre qui a le mieux représenté l’excessive vieillesse ; il tombe cependant quelquefois dans l’exagération et dans le faux. 11 a évidemment fait de sérieuses études d’après nature ; mais ensuite il a laissé son pinceau errer aventureusement. Il a trop consulté ses souvenirs et oublié de les rafraîchir par la réalité. Ainsi, dans plusieurs de ses tableaux, des sillons tracent des espaces intermusculaires là où l’anatomie ne montre aucun interstice. Ses élèves, ses imitateurs, ont presque tous exagéré le maître, sans hériter de son mérite. Nous avons vu des saint Jérôme dont les sterno-cléido-mastoïdiens sont tellement détachés du cou par de profondes vallées, et dont la flaccidité est rendue par de telles flexuosités , le coloris par un jaspé si vineux, qu’on dirait deux serpents écorchés se tordant le long du cou du vieillard. Cette critique tombe en plein sur le saint Antoine de Jacinthe Brandi, dans la galerie Doria.
Titien, Van Dyck, Rembrandt, le Guerchin, Jordaëns, ont signé des tableaux dans lesquels nous avons admiré de fidèles peintures de la vieillesse. Rembrandt exagère quelquefois; le Guerchin prodigue trop les bistres et les violâtres. L’Espagnolet lui-même a jeté sur un de ses saint Jérôme (galerie Rospigliosijdes teintes bistrées et noirâtres par plaques si larges qu’on dirait une peau badigeonnée avec le nitrate d'argent.
Les peintres ne doivent pas oublier qu’il y a trois espèces de rides chez le vieillaid. Les unes, produites par la disparition du tissu cellulo-graisseux intermu»culaire, sont comme des ravins profonds séparant des collines de masses charnues. Le pinceau doit ici se garder de la moindre fantaisie; l’anatomie lui trace sa route. Les autres sont le résultat de mouvements habituels, soit commandés par le jeu de la physionomie pour l’expression des sentiments, soit produits par les articulations, par toutes les exigences de la vie de relation ou de la vie végélative. 11 faut de l’observation et de l’élude pour leur donner la position convenable, pour les mettre en harmonie avec le caractère qu’on prête à son sujet. Enfin il est des rides que le pinceau peut ouvrir presque partout. La peau des vieillards, devenue mince, sèche, sans élasticité, ne cède plus sous le doigt en dépressions lisses et arrondies, mais se plisse de toutes parts, comme un papier à calquer froissé dans les mains. Ce fin réseau de légers plis entre-croisés ou sensiblement parallèles, court sur presque tout le corps ; mais ses linéaments deviennent bien plus visibles quand une traction, une pression, un froissement, s’exercent sur un endroit quelconque. C’est ce que le Bernin a compris dans son groupe d’Énée portant Anchise, marbre delà villa Borghèse.Le doigt d’Énee, en s’enfonçant dans le mollet de son vieux père, creuse une dépression accidentée par des rides sèches et nombreuses qui trahissent bien l’état de la peau dans un âge avancé. Ce petit détail est très-heureux. 11 serait à désirer que tous les aristes connussent ainsi non-seulement la superficie, mais aussi la texture et le jeu des organes et des membranes.
Paruii leâ diefa-d’œuvre iluiii Home s'onorgucillll avec raison, brillent au premier rang la Transfiguration, de Raphaël, et la Communion de saint Jérôme, du Üominiquin, tableaux du musée du Vatican, que le pinceau des copistes et le burin du graveur ont mille fois reproduits. Pour ne pas être tout admiration devant ces œuvres capitales, il faut, me direz-vous, avoir été vomi par le Nord avec les bordes de Vandales, il faut compter parmi les enfants incultes de la Béotie ; mais nous avons heureusement pris nos précautions d’avance.
Le saint Jérôme du Dominiquin est admirable : l’auguste vieillard, arrivé au dernier teinie de la décrépitude, se fait soutenir à genoux pour recevoir le viatique. On sent que si les mains qui le serrent venaient à manquer, le corps s’affaisserait. C’est à peine si le saint, un instant ranimé par l’acte solennel qu'il va accomplir, trouve la force d’élever ses yeux vers l’hostie que l’évêque tient entre ses doigts. Voici quelques petites taches. Le genou du saint a une étendue, des meplals, des bosses et des sillons qui n’ont pas leur raison d’être dans l’anatomie normale. Quoique réduit à une extrême maigreur, qui non-seulement a détruit le tissu cellulo-graisseux, mais a amené l’atrophie des muscles, de sorte que le reliefdesossefaitvoirpresque partout, saint Jérôme conserve undeltoîde si nourri et si puissant que Milon de Crotone s’en fût contenté quand le chêne étreignait ses membres débilités par l’âge. Ce muscle ample et charnu, sur un corps squelettique, est du plus criant effet.
Enfin il existe dans ce tableau une grosse erreur, disons-le, une énorme sottise, qui. lorsque l’analyse succède à l’admiration, enlève à cette scène son charme austère, et mêle des idées d’acrobate et de tours de force aux pensées graves qui devraient seules occuper et remplir l’esprit. Le poids du corps de saint Jérôme h
genoux, soutenu et non porté par un assistant, tombe tout entier sur les talons, contre lesquels s’appuie le bassin. Or le bout du genou du saint repose seul sur une marche de l’autel, de sorte que le corps se trouve suspendu en l’air d’une façon tout aussi merveilleuse que dans les séances magiques de Robert Houdin.
^ Dans la Transfiguration, de Rapliaël, l’un des personnages qui attirent le plus l’attention, c’est l’enfant démonomaniaque dont la figure grimace et dont les membres se raidissent et se tordent convulsivement. Cet enfant est représent i avec l’habitude extérieure d’un vigoureux athlète. Des membres volumineux sont fortement bossués par les contractions de muscles épais; chez lui, on voit que tout est muscles, et que l’ampleur des formes d pend de la profusion de la chair musculaire, et non pas du tissu cellulo-graisseux. Or, à S) ou 10 ans, ce tempérament ne s’observe pas ; on ne le trouve que sur l’athlète adulte. Raphaël s’est évidemment mépris : ii a peint le développement musculaire permanent au lieu de la contraction convulsive momentanée. Cette erreur est choquant, i dans une composition réputée irréprochable. Nous préférons de beaucoup l’en fant exorcisé de la fameuse fresque du Dominiquin, dans le couvent de Gro.t-, Ferrata, près de Frascati. Ce n’est plus un athlète, mais un grêle enfant nei ’
veux, amaigri par la maladie, pâle et soull'reteux, dout le corps se roidit et dont la face se convulsionne sous un spasme passager.
Les anges bouflis, les amours roses, tous les petits enfants deviennent des monstres sous le pinceau et le ciseau des artistes; ils en font de véritables lipomes ambulants. Leurs joues ont l’air d’abcès qui vont crever; leur ventre proéminent fait prononcer le mol ascite ; leurs jambes rappellent l’éléphantiasis des Arabes ; leurs bras tombent par étages comme un menton obèse ; leurs pieds et leurs mains ressemblent à des vessies de porc gonflées. Le croupion plumé d’une poularde du Mans passée grasse n’est pas plus informe que ces affreuses boules de saindoux qu’on appelle anges ou amours. Parmi cent exemples qui aitluent dans notre souvenir, citons les anges qui soutiennent les grands bénitiers, à droite et à gauche, en entrant à Saint-Pierre. L’antiquité n’a pas toujours su éviter ces défauts. L’Hercule enfant, bronze du Capitole, n’est qu’un petit élépbanliasique , infiltré , lymphatique. On ne comprend pas que d'une pareille nature, si gorgée de sucs blancs, ait pu surgir Alcide aux douze travaux.
Les anciens ont été beaucoup plus heureux dans leurs représentations d’Hercule adulte. L’Hercule Farnése, trouvé dans les Thermes de Caiacalla et figurant aujourd’hui à Naples, est une large carcasse revêtue d’une puissante musculation, et terminé par une très-petite tête surmontant un torse colossal et d’amples épaules. C’est bien là ce t isie héros, chez lequel la vie végétative s’élail développée aux dépens de l’inieliigence. Ce front bas, celle physionomie où se reflètent des instincts grossiers, appartiennent certes à ce ridicule demi-dieu qui filait comme une vieille femme aux pieds d’Omphale, et qui, jouet des caprices dédaigneux d’un prince, vidait le fumier des écuries et curait les marécages insalubres.
L’Hercule Farnése est loin d'être le seul qui représente Alcide sous de pareils traits ; il peut seulement être considéré comme le modèle du genre. Au musée du Capitole, on voit un Hercule, en bronze doré, dont la tête est si petite et le cou tellement musculeux que l’extrémité cervicale ne forme presque pas saillie sur le cylindre qui la rattache aux épaules.
Parmi les grands maîtres qui ont le mieux étudié l’anatomie , nous devons tout d’abord citer Michel-Ange Buonaroli. Les marbres taillés par ce génie prodigieux, les fresques de la chapelle Sixline et même de la chapelle Pauline, en sont des preuves incontestables. Mais les connaissances anatomiques de Michel-Ange l’ont presque toujours conduit à une aü'ectation qui blesse les yeux d’un médecin; il met tous les muscles en mouvement, et fait saillir en même temps ceux qui concourent à la flexion, à l’extension, à la rotation, à l’adduction, à l’abduction. Il semble oublier que leur jeu alternatif, c’est-à-dire la contraction des uns, tandis que les autres .se reposent, est nécessaire pour que les mouvements s’exécutent. En un mot, si l’anatomie de Michel-Ange est irréprochable, sa physiologie pèche souvent. Cette exhibition, cette véritable ex-
posiiion lie imisdcs est surtuul n:i"r:uile dans si‘s deux stniucUes d’Hercule coucbé, à l’Académie loinaine de Saint-Marc. Le Satyre mourant, oublié dans une antichambre du palais Darberini, marbre plein de l’expression la plus douloureuse et la plus vraie, est déparé par des saillies musculaires abdominales qui sortent des limites du possible.
Devant le .Moisede Michel-Ange, à Saint-Pierre-in-Vincoli, nous avons été terriflé d’admiration. Un génie dominateur brille sur les traits vivants de cette ligure de marbre; on s’incline, on se courbe devant le grand législateur, devant le grand capitaine; et quand le soleil couchant dore le marbre se détachant sur les ombres des arceaux, on croit que le héros va se lever , les rayons de feu sur la tète et les tables de la loi à la main; ou assiste à la scène terrible du Sinaï, et un frisson parcourt le corps immobile du spectateur. A Saint-Pierre , après m’étre complu ù avoir peur quelques instants des deux célèbres lions de Canova (tombeau de Clément Xlll), j’allais fourrer ma main dans leur gueule menaçante, entre leurs dents terribles; mais toujours j’ai admiré à distance le Moïse; toucher sa barbe vénérable m’eût paru une insulte téméraire, une impiété, une profanation.
De l’habitude extérieure, passons aux organes mêmes. Ici les monstruosités se multiplient, l’impossible et le ridicule semblent devenir la règle. Bisum teneatis, amici.
Je n’ai guère reconnu la nature que dans un tableau de Salvator Rosa, au palais Corsini, représentant Prométhée attaché sur le roc et dévoré par le vautour.
Des chaînes fixent la victime au rocher; sous cette étreinte, ses muscles convulsés s’épuisent eu vains efforts; la bouche est béante et pousse des rugissements; les yeux se contractent avec horreur ; tous les membres se crispent et tressaillent. Le vautour a enlevé à coups de bec toute la paroi antérieure du ventre, et les bords de l’affreuse plaie, déchiquetés en lambeaux, pendent comme des franges trempées dans le sang. Les entrailles palpitent pêle-mêle ; le foie, tiré de l’abdomen, a glissé jusqu’entre les jambes ; le vautour tient dans son bec une anse d’intestin, et semble jouer avec l’inépuisable aliment qui ne disparaît de son bec que pour renaître sous sa serre. Ajoutez, comme encadrement de la scène, le paysage sauvage et la couleur fantastique de Salvator Rosa, et vous comprendrez que les hommes frémissent devant cette éternelle douleur rendue si énergiquement, et ipie les femmes effrayées ferment les yeux ou s’enfuient en pâlissant.
Il eu évident que le rude Salvator Rusa a étudié les entrailles d'un cadavre ouvert, mais il n’a pas poussé assez loin son ébauche d’après nature, car si de l'ensemble on passe aux détails,' on s’aperçoit, malgré la mauvaise position du tableau, noirci d’ailleurs par l’âge, que certains organes ne sont pas bien fidèlement rendus; l’intestin grêle, entre autres, est si mince et surtout si finement tortillé sur lui-meme, qu’on le prendrait pliitût pour un intestin de poulet que pour des cnlrailles humaines.
On admire au Vatican le Martyre de saint Érasme de N. Poussin, tableau d’un coloris général beaucoup trop violacé. La scène représentée est hideuse. Le saint est couché sur le dos; par une courte incision, pratiquée dans la direction de la ligne blanche, le bourreau tire l’intestin, qu’on enroule un peu plus loin sur un treuil. Sa main, appuyée sur la plaie, ne laisse passer l’intestin qu’entre le pouce et l’index, comme s’il craignait que toute la masse ne s’échappât en bloc; de l’autre main, l’exécuteur fait délicatement sortir, comme s’il dévidait un peloton de ficelle, un intestin bien net, sans fronçures, sans franges mésentériques. Le grand peintre ne savait donc pas que le tube intestinal n’est pas libre dans l’abdomen, et que, sans avoir incisé le long de la partie adhérente, on ne peut ni l’extraire sans eflort, ni obtenir un tube régulier.
Chacun a lu le récit lamentable de la mort de Sénèque. Néron ordonne qu’on ouvre les veines de son précepteur; Pauline veut mourir avec son vieil époux. Mais la mort est trop lente, et Sénèque demande à l’eau tiède du bain d’activer l’écoulement d’un sang paresseux. L’agonie se fait encore attendre, et Sénèque se fait transporter sur un fourneau chauffé. Si j’ai bonne mémoire, l’histoire dit que le noble vieillard ne. put trouver un terme à ses souffrances qu’en se faisant verser le poison par une main amie.
Certes, nous concevons ces lenteurs delà mort, et nous comprenons que Sénèque dût longtemps savourer l’agonie {pour me servir du mot de son parent Pison, qui subit le même sort peu de jours après), si l'exécuteur a été aussi malhabile qu’on pourrait le croire d’après le tableau de Michel-.\nge de Caravage, dans la galerie Corsini.
Sénèque est debout dans un bain et n’a pas de l’eau jusqu’à la ceinture-, singulière manière de faire couler les piqûres des extrémités supérieures! Rester debout quand les quatre membres saignent en plusieurs endroits, nous paraît un grand tour de force. Le membre thoracique droit est en évidence, il a subi trois coups de lancette, et de l’une des incisions le sang jaillit au loin en jet volumineux. Mais c’est précisément sur les points où l’anatomie nous apprend qu’il n’y a pas de veines, que le malavisé pinceau de Michel-Ange de Caravage a tracé des piqûres. Ce tableau est d’un ridicule complet.
Les crimes capiiaux de lèse-anatomie sont si nombreux que, de cette fourmilière d’énormes péchés, nous devons nous contenter d’extraire quelques échantillons seulement. Au palais Corsini, un tableau de Carlo Saraceni représente une double décapitation ; la première tête vient de tomber, et le sang bave comme d’une lésion insignifiante donnant lieu à une hémorrhagie en nappe. Dans la fresque de la chapelle du Bras-Droit-de-la-Croix, à Sainte-Marie-des-Anges , le peintre n’a pas été plus heureux; la section ressemble à l’ouverture d’un sceau dont le contenu se verserait en masse par terre; tous les points coulent de la même façon; on ne découvre pas un soupçon d’artère. A Sainl-Janvier-des- Pauvres, à Naples, l’artiste est tout aussi fantastique: il crée, juste au milieu du cou, une énorme artère imaginaire qui vomit un jet de sang.
1.C5 peintres ne savent probablement pas tous que la tète, lient au tronc par uue masse considérable de muscles, de conduits, de membranes et par une colonne osseuse. Les bourreaux font voler les tètes avec des sabres si légers, qu’il faut les supposer tous trempés à Damas ou à Tolède. Quelquefois, invraisemblance plus grande encore, la lame n’a pas, en longueur, deux diamètres du COU; la section, en frappant et en sciant, n’est point alors possible, à molna d’avoir un point d’appui et d’y revenir à plusieurs reprises.
Au palais Sciarra , un peintre, je ne sais plus son nom , a fait bien cruel le vieil Abraham : il tient sur une roche la tête d’isaac, et se met en devoir de la couper avec un couteau de 3 pouces de long. On égorge ainsi les poulets, mais un père épargne au moins la souffrance de son üls.
Nous pourrions faire ici uu petit cours de dissection, car, dans les musées de Rome, on ne voit pas mal d’exécuteurs détachant de larges lambeaux de peau, et mettant ainsi à nu les parties profondes ; mais ce serait trop pitoyable besogne, ces œuvres sont le plus souvent hors de critique.
Si cette pauvre anatomie est à chaque instant maltraitée , les lois physique.» ne le sont pas moins. Veuillez me dire , s’il vous plaît,
« Et Pbyllida solus babeto, >>
d’où viennent les ombres de la figure du blond Phoebus , qui est le soleil même, dans la fameuse fresque de l’aurore du Guide ? Profane , me direz-vous , vouliezvous donc que le Guide fît une figure où tout fût lumière , sans aucune ombre ? Le grand maître a bien fait ; mais , dites-moi , d’après quelle loi , et
...... Eris mihi magnus Apollo. »
J’ai aussi appris , en regardant la grande gloire , derrière la chaire de Saint- Pierre , que les rayons lumineux sont rigides et tenaces comme des barreaux de fer, car des petits anges boullis s’accrocheiit , se pendent à ces rayons pour se pencher curieusement sur l’abîme du vaisseau. De grâce, matérialisez la lumière en la représentant par des rayons divergents , mais arrêtez-vous là ; faites jouer les anges parmi ces rayons comme dans la vapeur , mais ne plantez pas un champ de roseaux animé par des batraciens cramponnés à chaque stipe.
On peut encore apprendre , en abaissant les yeux de la gloire sur la chaire de Saint-Pierre , que si saint Ambroise , saint Augustin , saint Athanase et saint Jean Chrysostôme ont été les quatre plus fortes têtes des pères de l’Église , ils étaient aussi les quatre plus forts bras; car, sur le bout du doigt, ils portent une chaire de bronze qui pèse je ne sais combien , mais énormément sans aucun doute, puisqu’elle a coûté tout près de 900,000 francs. C’est là une invraisemblance qu’on aurait pu éviter. J’aime mieux les cariatides de Puget, avec leur» grands efforts pour soutenir les balcons qui les écrasent.
Sortons bien vite de Saint-Pierre , car je ne pourrais éviter une interminable jaserie. Quelles belles femmes de marbre , bien nues ,'ou tout au moins décolle-
técs juaQu à lâ C6intur6, à partir du haut ou à partir du bas, pleurent sur les tombeaux des Tieux papes! L’une était si belle que... sortons bien vite. L’une, due au ciseau de Guillaume de Laporte, et couchée sur le sépulcre de Paul lll, était si belle et si nue que Le Berniu a été obligé de cacher ses chairs trop provocatrices sous une affreuse draperie de bronze. La chronique conte que certains visiteurs avaient agi avec elle comme avec une femme de véritable chair. Mais , sortons donc , car, à propos de la reine de toutes les églises chrétiennes du monde , nous disons de bien singulières histoires.
Terminons notre journée par la visite d’une église qui fournira une ample moisson à nos observations médico-artistiques ; gravissons la colline inhabitée du Cœlius, où s’élève, solitaire , l’église de Saint-Étienne-le-Rond. C’est une vaste roionde soutenue par soixante-quatre belles colonnes antiques de marbre et de granit , dérobées , les uns disent à un temple de Claude , les autres prétendent à un marché public. Le large développement de la muraille circulaire, peint à fresque par le Paraerancio, représente les principaux martyres avec une crudité naïve qui a perdu beaucoup de son charme, sous le pinceau impie des restaurateurs.
Je relis les uotes écrites sur place ; leur sans façon me semble en harmonie avec la simplicité du pinceau de l’artiste ; aussi vais-je les donner telles que je les ai griffonnées à la hâte, assis sur une dalle moussue du portique silencieux.
« Persécution d’Afrique. Le bourreau , avant d’arracher la langue , fait , avec un grand couteau, une incision verticale qui paraît n’intéresser que la peau de la symphyse du menton. A quoi bon ce préliminaire? Il coupe les langues et ne les arrache pas , comme on pourrait le croire en prenant ce mot à la lettre , dans les pères de l’Église. Après les avoir tranchées avec des tenailles, il en jette les bouts par terre. Il y a, tout près de lui , un gros tas de langues coupées. La foule qui a subi l’opération atttijid là, avec un peu de sang sur les lèvres, et n’a l’air ni soutirante ni inquiète. La foi est un excellent chloroforme. — Un autre bourreau coupe les poignets , très-net, avec un couperet qui nous semble bien faible pour cet usage. Six à huit personnes ont déjà été mutilées; leurs pauvres bras tronqués pendent le long du corps , de la manière du inonde la plus naturelle. Personne ne sourcille ; tout le monde est debout; aucun martyr ne tombe en syncope d’hémorrhagie. La foi est donc aussi un excellent hémostatique. — Dans un autre tableau , voici sainte Marthe, martyrisée sous Claude. On lui a coupé les deux poignets , puis on a eu l’idée , à la fois cruelle et baroque , de les attacher aux deux bouts d’un cordon qu’on lui a passé au cou , de sorte que les mains pendent, comme deux ornements, sur la poitrine de la sainte. Elle les regarde assez tristement. »
« Sous Julien l’Apostat , saint Artemius est écrasé entre deux énormes blocs de pierre. 11 y a du bon dans cette horrible scène. Le corps s’aplatit, s’étale , la peau se tend, craque , se crève, et les viscères bavent par les Gssures ; les yeux
tombent sur la figure, expulsés de l’orbite, et pendants au nerf optique , comme une cerise à sa queue; les entrailles se précipitent hors du ventre rompu ; mais quelles entrailles ! C’est une panse de mouton. Jamais homme n’a eu de semblables viscères. Le Pomerancio a lait du saint un ruminant , un herbivore. »
• Règne de .Maxime et de Licinius. Un saint est couché sur le dos ; le bourreau le coupe en morceaux menus comme chair à pùté, comme les herbes hachées par une ménagère. Du cou aux pieds, il y a bien vingt entailles qui entament la moitié, les trois quarts, et tranchent quelquefois toute l’épaisseur des parties. Les boyaux qui sortent de l’abdomen rappellent encore la panse des herbivores. — Comptoir de boucherie, débit en détail de viande humaine, malheureuse idée, scène horrible, peinture médiocre qui excite le dégoût sans émouvoir en proportion de la terreur de l’action.
» La jeunesse et la beauté d’une foule de vierges ne trouve pas grâce. On arrache toutes les dents de sainte Apolline avec un davier en forme de lyre. Quel dommage, si la sainte était aussi belle que son portrait, par Carlo Dolci, au palais Corsini ! Les deux mamelles de sainte Agathe sont à ses pieds ; la section a laissé une plaie sanglante ; la sainte se pâme légèrement. — Sous Alex. Sévère, le bourreau déchire le cou de sainte Cécile; elle n’en meurt pas ; on la fait cuire dans un grand feu. Saint Laurent lui fait pendant, sur sou gril. — Sainte Bladine , enfermée dans un filet, est livrée aux cornes de taureaux furieux qui la font sauter en l’air comme un volant poussé par la raquette. — Sous Dioclétien, on perce le cou de la jolie sainte Lucie. — Saint Denis porte sa tête comme une lanterne; tout le monde est fort étonné et fait des gestes de grande stupéfaction.
» Voilà un groupe de martyrs dans une chaudière de poix bouillante. Us ont l’air bien tranquille et prient; quelques-uns sont presque contents. Pourtant dans la poix bouillante, sitôt plongés, sitôt cuits, ce nous semble.
» L’évêque Érasme est couché, on lui coule du plomb fondu dans la bouche. L’évêque Blain est cardé comme de la laine avec des peignes de fer. Saint Primus et saint Félicien sont pendus par les bras, une pierre aux pieds; on les brûle à la torche. Us ne meurent pas assez vite, du plomb fondu leur est versé dans la bouche. Leurs reliques reposent sous l’autel. »
Mais en voilà assez. Je n’ai pas eu le courage de retoucher tant soit peu ces notes, elles me ra|)pellent des choses trop hideuses. Quant à l'anatomie et à la physiologie, ces fresques ne peuvent avoir la prétention de mériter la critique. Beaucoup de grands maîtres ont représenté des martyres , mais jamais avec cette nudité, cette horreur crue. On ne doit guère aller à Saint-Étienne-le- Rond que pour chercher des impres.sions semblables à celles qu’on recueille à la Morgue.
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