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PROMENADE UÉDICALE DANS LA VILLE DE ROME

l.« Romain au point do vue intellectuel, moral, ethnographique, physique

et médical.

A mon ami le docteur Rouis, à Blidah (Algérie).

Rome, 15 février I85l.

Nous sommes sur la tour du Capitole, en curieux, bien entendu, et non pas en triomphateurs; Rome est à nos pieds; derrière nous, au sud, la cité des Empereurs, amas de ruines vénérables, le Forum désert, silencieuse nécropole où le souvenir évoque l’ombre des vieux Romains; devant nous, au nord, la cité des Papes, massif confus de maisons coupé en deux par le Corso qui, précisément en face de notre œil, aligne ses palais dont les arêtes fuyantes convergent sur l’obélisque de la Piazza del Popolo. La masse sombre et carrée des palais et des couvents, les flèches de quelques églises de l’époque romane, les dômes hardis d’une foule de basiliques, surgissent des fouillis de maisons et donnent une physionomie tout orientale à la cité. Saint-Pierre, le plus superbe monument du monde entier, plonge dans les profondeurs bleues du ciel son immense coupole, prodigieuse comme -le génie qui l’a conçue. La ville des vivants n’est guère moins silencieuse que la ville des morts : calme, triste et solennelle, elle n’exhale qu’un murmure vague; on dirait le bruit religieux d’une prière. Le désert, plus morne encore, l’entoure et l’étreintde ses bras arides; de temps en temps il franchit même les murailles et étend sa désolation sur de larges quartiers. La vie s’est concentrée au cœur de la ville ; en s’éloignant do ce point, le.s habitants deviennent de plus en plus clair-semés ; aux palais succèdent les masures, à la richesse la pauvreté, à la sauté la mort; les cabanes disparaissent à

leur tour, l’œil n’aperçoit plus que des vigna, des terrains vagues, des décombres et des ruines...., et pourtant nous sommes encore dans Rome ! L’homme fort avait autrefois dompté la natu."e ; la nature chasse aujourd’hui l’homme abâtardi. Nous approchons des remparts ; le silence est profond ; n’étaient-ce les soldats qui gardent les portes et les douaniers qui veillent aux entrées, on pourrait se croire sur la voie des tombeaux à Pompéi.

Rome s’étale paisiblement comme au fond d’un nid, dans l’enceinte naturelle formée par les sept collines historiques ; un torrent boueux, flamis Tiberis, la traverse en décrivant un coude trés-pronoiicé. Son premier horizon est formé par des hauteurs couronnées de pins-parasols dont la silhouette foncée, se découpant sur le ciel, donne un caractère tout spécial au paysage. Par-dessus la croupe des collines et au delà des déchiquetures des arbres verts, l’œil se perd sur la surface monotone du désert romain, inondé de cette lumière à la fois vive et voilée, splendide et douce, qui répand sur la nature un coloris et un charme où le vaporeux se mêle à la chaleur, le rêve et la mélancolie à la jouissance. Ces longues lignes rougeâtres, percées à jour et surmontées de franges vertes, ce sont les aqueducs brisés, abandonnant à la brise leur chevelure de clématites et d’arbustes. A l’ouest, le bleu de la mer lyrrhénienne se confond avec le bleu du ciel; au sud, les montagnes d’Albano, jaspées de maisons blanches à moitié ensevelies sous les bosquets, s’arrondissent à l'ombre du sommet chauve du Monte Calvo et terminent l’horizon ; en allant vers l’orient, le panorama s’accidente de plus en plus : voilà la fraîche Tibur, chantée par Horace, les montagnes de la Sabine dont le pinceau du peintre suit avec amour chaque découpure, enlin le pic isolé du Soracte azuré par les rellets du ciel ou blanchi par les frimas de l’hiver.

Cet ensemble solennel et mélancolique nous a reporté involontairement aux scènes majestueuses du désert d’Anghad, que nous avons contemplées autrefois et dont les vastes horizons sont encore aujourd’hui sondés par votre œil rêveur. Peuplez de mon souvenir les déserts d’Afrique, comme je peuple du votre le désert de la ville éternelle !

La première chose qu’on cherclie naturellement dans Rome, ce sont des Romains: je veux dire les lils de ces hommes prodigieux, forts par l’esprit et par le corps, dont l’activité n’avait pour limites que l’impossible, dont l’empire ne s’est arrêté qu’aux confins du monde connu. Cher ami, cherchons tout ce que vous voudrez, mais pas cela, de grâce.

En conscience, le plus simple coup d’œil sur l’histoire apprend que le type pur des anciens ne peut pas subsister aujourd’hui; pourquoi donc s’obstinera le chercher, et surtout pourquoi s’étonner quand on n’eu trouve pas de trace?

Toutes les hordes barbares du Nord se sont, comme d’un commun accord, ruées sur Rome; maintes fois la ville a été pillée, saccagée, remplie de deuil et de sang; un nouvel empire, aux mains de nouveaux maîtres, a succédé au vieil empire; une partie des anciens Romains a péri, et ce qui a survécu a mêlé son

sanjîiiu sang du Nord. I.n ilépo|)ulatioii est arrivée A un tel point, pendant le séjour des papes A Avignon, que la villeéternelle, d’après Cancellieri, n’a plus compté que 15,000 Ames, après en avoir nourri AOO.OOO (1) aux temps de sa splendeur passée. Comment ce faible noyau s’est-il enllé dans la succession des temps, de manière à atteindre le chilTi'e actuel de 160,000 habitants? Est-ce au moins celle race bâtarde, produit du Nord et du Midi, qui, par ses propres forces et sans emprunts à l’étranger, a prospéré ei s’est accrue? Non, cette race mêlée s’est agrégée encore de nouveaux éléments hétérogènes. Pendant plusieurs siècles le nombre des décès a surpassé celui des naissances, et la cité éternelle ne serait plus aujourd’hui qu’un tombeau désert, si les étrangers n’étaient venus vivifier son sang^ppauvi i par la misère et par la maladie, et si, plus lard, une longue suite de pontifes n’avaient consolidé ce bienfait en travaillant à faire naître le bien-être et A rétablir la salubrité. Nous avons esquissé, dans notre lettre IV, un tableau sinistre de cette Rome, vnrax hominum, où l’on n'entendait que gémissement/t, où l'on ne voyait que deuil, où l’on cherchait let hommes ayant atteint io ans, où la terreur déifiait la fièvre sous forme d'une madone ; de cette Rome enfin dont les habitants fuyaient l'atmosphère fièvre se pour se réfugier dans les montagnes voisines. On peut donc avancer que la race primitive a été détruite tout comme les monuments qu’elle avait élevés, et que, pour se représenter l’une et les autres, il faut que l’imagination bâtisse sur quelques pierres oubdéees, et restaure de toutes pièces quelques fragments de ruines croulantes.

Une excursion dans l’ordre moral et politique nous permettrait d’établir que l’homme intellectuel a changé autant que l’homme physique; mais la démonstration nous forcerait A parcourir un terrain brûlant sur lequel nous ne voulons pas mettre le pied ; bon gré mal gré, il faut que vous acceptiez la conclusion sans me demander l’exposition ni les preuves.

Aussi bien, voici la plus agréable manière de détourner notre attention du monde politique. Examinons cette femme qui passe ; c’est une Transtévérine. Que ces rubans d'un rouge ardent posés en couronne sur sa superbe chevelure noire retenue par de longues épingles d’argent, que les couleurs ponceau, jaune vif et bleu hardi de ses vêtements chamarrés d’or, s’assortissent A merveille avec les tons chauds et fleuris de sa brillante carnation ! Les traits sont réguliers, les chairs bien fournies, l’expression calme et paisible, la tète a un port majestueux. Le cou, un peu fort et un peu court, mais aux lignes pures et voluptueuses, unit la tête A des épaules charnues, larges, qui s’arrondissent avec tant de splendeur que la Transtévérine ne peut résister A la coquetterie

(1) 11 est bien établi que l’enceinte de Rome n’a pas pu contenir plus de 600,000 habitants. Quand les auteurs parlent et quand nous parlons nous-même de millions (lettre IV), il faut entendre Rome et le pays romain, comprenant beaucoup de villes populeuses.

de se décolleter carrément sur le dos. La région dorsale est un peu bombée, mais ce n’est certes pas aux dépens du luxe de la face antérieure, à laquelle un dur corset donne une rigidité bien souvent menteuse (1).

Cher ami, je m’aperçois que nous ne pensons plus du tout à la politique. Mais ne nous enflammons pas si vite, car voici des correctifs. Les jambes sont courtes, mal faites ; cette femme est tout buste. Voilà du moins ce qu’On dit, car je n’en sais absolument rien par expérience. Certes, elle a un port de reine, une prestance de matrone romaine, une majesté de statue antique, mais il faut se contenter de l’admirer au repos ; car — pardonnez lacrudité de l’expression — elle marche comme les oies, oiseau cher aux Romains, lourdement, gauchement, en se balançant à droite et à gauche, en se toaînant comme fatiguée de son propre poids. Ce que je vous dis là est fort grave, mais de la plus exacte vérité. Ma comparaison, prosaïque et désenchanteresse, est proverbiale ; je ne l’ai pas inventée. Mais comme Rome est un endroit où il y a beaucoup de couteaux, je vais immédiatement donner leur petit paquet aux dames des autres pays ; les Romaines n’auront plus à être jalouses; elles se trouveront dans le même sac avec les Anglaises, qui ne marchent pas, mais qui poussent comme des asperges, avec les Allemandes qui posent les pieds comme les grues, enfin avec les Françaises qui, quaud elles marchent mal, chose rare, frétillent comme la bergeronnette, vulgairement hocbe-queue, mot que je préfère au premier quoiqu’il soit moins pastoral.

Le comte de Tournon, Ed. Carrière et cent autres se plaignent de n’avoir pas rencontré une goutte de sang romain. Le type pur ne se trouve nulle part à Rome, mais on découvre quelques étalons peu croisés chez ces montagnards, que leur pauvreté et la difficulté des terrains ont abrités contre les excursions des barbares. Dans la classe élevée de la société romaine, les mélanges ont fait disparaître le type primitif, et l'oisiveté, jointe à la forme du gouvernement, ont entièrement dénaturé les caractères intellectuels. C’est seulement au Transtévèreet dans le quartier des Monts, qu’on retrouve quelques traits du type ancien parmi les lignes d’un dessin d’origine plus récente.

Chez le Transtévérin, hybride des Romains et des hommes du Nord, l’homme qui se livre aux études ethnologiques est immédiatement frappé par ce fait capital : les caractères des deux races se sont moins fusionnés, combinés ensemble, qu’accolés de manière à conserver presque chacun leur individualité sur le même sujet. Ainsi l’on trouve, chez la Transtévérine, la peau blanche et ro-

(1) La Transtévérine et l’Albanaise (d’Albano) ont, à peu de chose près, le même type. Ici nous avons un peu habillé notre Transtévérine en Albanaise; le pittoresque y a gagné, car le costume de cette dernière a beaucoup plus de style et de couleur orientale ; ma s la vérité n’a point souffert, au fond, de ce changement de vêtements entre deux femmes de la même famille.

sée des femmes du Nord, avec une abondance luxuriante de clieveux noirs et de poils qui ne respectent pas même la lèvre supérieure des dames. Certes, à Montpellier, 5 Marseille, à Toulon, le type est plus méridional qu’au Transtévère ; les formes sont moins rondes, moins engorgées, et le caractère dominant de la carnation est une teinte brune, mate, opaque qui n’est que l’exception dans le quartier romain que nous parcourons.

Nous compléterons ces études quand nous quitterons les généralités de la description, pour décrire les tempéraments. Nous devons, auparavant, dire quelques mots du Romain au point de vue moral.

Vous croyez au Romain plus de poésie qu’au Français par exemple, plus d’imagination, de passions, de fécondité, de mobilité, de sentiment artistique. Eh bien! vous vous trompez sur presque tout cela. Vous ne lui supposez ni activité, ni industrie, ni besoin de produire, ni propension à l’étude des sciences, ni esprit guerrier, et vous avez certes raison. Nous nous dispensons d’insister sur ces derniers points ; ce sont des axiomes.

La littérature de nos villes de second et même de troisième ordre est plus riche que celle de Rome d’aujourd’hui ; le théâtre s’alimente de traductions de Scribe, de nos vaudevillistes et de nos dramaturges. L’Italien ne connaît pas le comique, mais le burlesque; il ne saisit point les finesses délicates et de bon goût, il lui faut des pasquinades; il partage son temps entre l’enflure et le trivial. La musique, sa passion dominante, est obligée de couler toutes ses productions dans ces deux moules : grand opéra, ou farces grossières qu’on appelle opéra buffa. Notre opéra comique proprement dit, la romance, la chansonnette lui sont à peu près inconnus.

La langue italienne n’existe guère que dans les livres, en Toscane et un peu à Rome. On parle ici un dialecte, là un jargon. Bien peu d’hommes savent leur langue au point de pouvoir l’écrire correctement. L’activité intellectuelle des jeunes hommes se consume et se gaspille à faire de futiles sonnets pour la belle de leur pensée. On en fait généralement pendant cinq, six et sept ans, toujours pour la même beauté ; puis on se marie, et on fait une foule d’enfants entremêlés d’une foule de sonnets pour d’autres femmes.

Le pinceau tremble à Rome; il n’en faut point parler. La sculpture a conservé quelques dignes représentants : Tenerani et Tadolini, eu première ligne. On aime beaucoup les tableaux : il faut être bien pauvre pour ne pas avoir quelques bonnes copies dans son salon ; les maisons princières possèdent presque toutes un musée ou une galerie, mais bien souvent ce ne sont que des espèces de meubles de famille, des objets d’apparat et de luxe qu’on conserve pour leur valeur pécuniaire, absolument comme ces vieux diamants qui passent de i’aïeule à la mère, de la mère à la fille. Les ordonnances empêchent d’ailleurs la vente de ces tableaux à l’étranger.

Il n’en a pas toujours été ainsi : Rome et Florence ont été les capitales du monde pour les beaux arts, et ont attiré dans leur sein les grands maîtres de

tous les pays. Il reste aujourd’hui à Home d’immenses richesses artistiques enfantées par un autre siècle, des souvenirs et des ruines, un ciel poétique et inspirateur, et peut-être des facultés qui ne sont qu’endormies.

Le fond du caractère du Romain, c’est la nonchalance; il s’y complaît comme l’Arabe accroupi au seuil de sa tente se berce dans ses vagues rêveries. Il est triste, un peu morne; si nous nous amusions comme lui, nous nous ennuierions fort; quand il jouit, c’est en dedans, pour lui seul; il n’a point cette gaieté expansive des Français, dont le propre est de se communiquer aux autres, en propos enjoués, en fines plaisanteries, en critiques. Rien n’est monotone, pâle, comme la conversation des salons romains; rien n’est ennuyeux comme ces soirées, exposition de toilettes de plus ou moins bon goût, où l’on pose, où l’on se regarde, où l’on ne rit jamais ; rien n’est prosaïque comme l’intérieur de la plupart des familles.

Le Romain est pauvre. Nous employons ce mot dans la plus large acception. Chaque peuple, fasciné par ce grand nom, ému par cette triste décrépitude, sent les plus vives sympathies pour lui, et voudrait lui tendre une main secourable. Mais le Romain se croit riche, plus riche que tous les autres, et ne tend la main à personne. La vanité perd Rome.

Le Romain est susceptible de se passionner ; il se relève alors, grandit, se transfigure; i’homme s’est fait héros; mais la lueur brille et passe comme un éclair ; il n’a ni suite d’idées, ni persévérance, ni opiniâtreté ; son activité ne vit qu’un jour, puis elle s’épuise et meurt. Est-ce débilité radicale, imjtuissance native, ou bien oppression et sommeil narcotique dù aux pavots sous lequel on ensevelit le peuple? La même question se représente toujours. Pour magnétiser, il faut un magnétiseur, mais aussi un sujet qui y mette un peu plus de bonne volonté ou qui lutte mollement. Notre opinion, formulée en deux mots, est tombée de notre plume malgré nous.

Les Romains sont d’une taille élevée; leur port est calme, digne, mais en même temps un peu mou ; la fierté énergique de l’Espagnol est toute diflérente. Les sculptures héroïques de Canova sont à la manière de Michel-Ange, ce que les Italiens sont aux Espagnols. Canova s’est inspiré de ce qu’il avait sous les yeux; son genre s’est continué; sa source est perpétuelle. Le genre de Michel- Ange devait mourir avec sou auteur ; sa source n’est pas dans le monde italien. Les traits des Romains sont réguliers, nobles, un peu empâtés, paisibles, d’une beauté immobile comme celle de la statue; ils empruntent leur beauté à la permanence de la forme et non pas .à la variété mobile des expressions qui s’y peignent et s’y succèdent. A Rome, surtout dans le peuple, les belles femmes, les belles têtes abondent, mais l’expression de joH minois n’existe pas plus dans la langue que dans la nature.

Le type romain ne doit pas être confondu avec le type grec ; il ne faut pas chercher l’angle droit olympien, ni ce nez héroïque qui semble faire suite à un large front, auquel il succède presque sans vallon intermédiaire. Le nez est ge-

oéralemeiu fort, saillani, anguleux, uu peu épais. La bouche est longuement fendue, les lèvres charnues, les dents fort belles. Les yeux sont grands, trèsbeaux, de couleur foncée; leur expression a du charme, elle est plutôt douce, contemplative, rêveuse, voilée, que vive et passionnée.. Les grands mouvements de l’âme les illuminent (luelquefois d’uu feu ardent et passager.

Les rachitiques ne sont pas rares à Rome, et nous avons observé une forte proportion de nains parmi la foule à taille élancée.

Vous parlerai-je de la femme romaine? Le sujet est appétissant. De peur de nous laisser trop aller, nous le restreindrons. La Romaine passe pour le type de la passion ; mais la passion est un torrent qui, arrivé sur lu pente de la montagne, précipite de plus en plus ses tourbillons, brise ou est brisé, et ne s’arrête que dans le calme de la plaine, c’est-à-dire dans la satiété de la possession. Or l’amour romain est précisément le contraire ; son bouillonnement n’est que superliciel; on dirait que le fleuve va se précipiter impétueux, irrésistible; mais il s’arrête soudain, tout net et tout court, de l’air du monde le plus calme, le plus tranquille et certes le plus surprenant.

Les filles sont vraiment d’une chasteté romaine, mais c’est par calcul : elles spéculent sur le mariage. Une fois en puissance de mari, oh ! la scène change du tout au tout. Lisez plutôt les deux charmants volumes du président Des Brosses. On y voit des choses incroyables, entre autres cette bonne histoire arrivée chez la princesse Borghèse. La noble dame est malade et reçoit, non pas dans son lit, mais autour du lit. Un compagnon du président conte gaillardement ses amours avec une dame romaine ; on se pince les lèvres à ses côtés, on rit en dessous ; pourquoi? Le mari était assis dans la ruelle du lit de la princesse; il laisse achever l’histoire et la termine en ces termes, à peu près : « Ma femme n’est pas jolie, tant s’en faut; votre seigneurie fait trop d’bonneur à ses faibles attraits et se montre trop indulgente pour mon choix. Tant de courtoisie m’enchante, et j’espère que votre seigneurie voudra bien dîner demain avec nous. » Et l’on dîna. Mon histoire est finie.

Quittons le grand monde, qui, du reste, nous nous plaisons à le dire, s’est beaucoup moralisé depuis l’époque du voyage du malicieux président ; jetons un coup d’œil sur la classe qui a besoin de travailler pour vivre. Travailler est si dur dans la patrie du far nienfe.' Comment faire? Madame travaillera, vous devinez de quelle manière ; les seigneurs de Rome, les riches anglais, les princes russes seront les chalands. Tel est le marché honteux, dégoûtant, dégradant, qui se conclut trop souvent entre mari et femme. Le fait est connu , notoire, vulgaire, incontestable.

Jusqu’à quel point est-il permis et opportun de divulguer de pareilles mœurs? Mille pardons, je ne divulgue aucun secret; je conte ce qui est conté tous les jours, à chaque heure, à chaque moment, ce qu’on lit dans maint ouvrage, ce qu’on trouve à chaque instant sous ses pas. Les comédies représentent souvent de pareilles ordures non-seulement dans les petits théâtres populaires, mais aussi

ïur les grandes scènes. Goldoni, le Molière de l’Italie, le miroir des mœurs intimes du monde, a quelquefois des peintures fort crues, par exemple, dans la pièce intitulée 11 cavalière e la dama : il fait mouvoir sous vos yeux une foule de Sigisbés, de maris trompés sciemment, de femmes qui n’ont pas même le fard de la pudeur, mais qui affichent complaisamment leur honte. Qu’on me passe le mot, c’est une véritable chiennerie, pis encore, car les maris échangent leurs femmes, et les femmes vont à peu près jusqu’au rôle d’entremetteuses de leurs maris!!!

Je n’ai donc rien dit de trop, rien de nouveau.

Nous avons vu jouer, dans un petit théâtre, une pièce peu morale, dans laquelle deux ménages font un chassez-croisez qui Unit à la satisfaction générale. Le mari n“ 1 s’aperçoit que sa femme a reçu 6 écus du mari n“ 2, et le mari n” 2 découvre que le mari n» i a gratifié sa moitié de la même somme. On est quitte, et on se serre la main.

Le théâtre français est certes bien loin d’être moral aujourd’hui ; nous sommes le premier à le déplorer. Si nous décrivons nous-même quelquefois certains faits scabreux, c’est pour les flétrir, et parce que tout est profit et rien n’est danger dans ces peintures, quand elles ne s’adressent plus au public en général, mais à la classe restreinte et éclairée pour laquelle nous écrivons.

La tolérance française, au sujet des mœurs mises en scène sur le théâtre, ne nous semble pas de saison dans un pays dont le monde chrétien attend des exemples de vertu, de conduite, de morale et de religion. La scène a une grande influence sur l’esprit et sur le cœur du peuple : par elle on moralise ou l’on corrompt, par elle on falsifie ou l’on épure le goût. Ces vérités semblent encore moins comprises à Rome qu’à Paris.

En regard de ces moyens généraux négligés, nous osons à peine signaler la misère d’une mesure qui blesse aussi cruellement le goût et le sentiment des arts, qu’elle sert petitement la morale. A Saint-Pierre, le voyageur s’arrête toujours au pied du tombeau des Stuarts, sur lequel Canova a sculpté, en bas-relief, deux génies penchés sur le flambeau de la vie, dont la flamme s’éteint contre le sol. Ils sont si mélancoliques, si suaves, si aériens, leurs formes ont tant de pureté, d’élégance, de grâce, leur pose tant d’abandon, de moelleux, qu’on les couve, qu’on les caresse du regard, que l’œil suit tous leurs contours, que la main palpe tous leurs reliefs. Mon Dieu ! qu’ils sont beaux ! Leur sublime tristesse n’a rien de terrestre, mais reflète le ciel; on rêve, on prie avec eux ; avec leur pensée, la pensée de l’homme se berce dans les nuages vagues du souvenir, des doux regrets , des pleurs paisibles , des aspirations divines. Eh bien ! on leur a trouvé quelque chose de charnel , et une affreuse plaque de bronze, badigeonnée de blanc, vient de dérober aux yeux une grande partie de leur torse. Il n’y avait pourtant rien à cacher, par la raison qu’un ange, un génie, n’a point de se.xe, et conséquemment rien à montrer.

Il y a longtemps que le chef-d’œuvre de Délia Porta, statue de femme cou-

cliée sur le tombeau de Paul III, a été à moilté enseveli sous une draperie de bronze. Nous comprenons cette pudeur dans une église; il était moral et prudent d'enlever aux appétits charnels un stimulus des plus provoquants; mais nous n’acceptons pas la meme raison pour lus deux génies du tombeau des Stuarts, pas plus que sur celui que la barbarie menace aussi sur le tombeau de Clément XIII.

La feuille de vigne sur les statues est toujours un triste moyen. Le marbre et le bronze ne sont jamais que du marbre et du bronze; mais aux réceptions des cardinaux, on voit bien des choses en véritable chair : les dames y sont si décolletées que les prélats doivent être incessamment tentés par le fruit défendu. Il est vrai que ces réceptions se font en très-grande cérémonie ; or, selon un proverbe de boudoir, rien n'habille comme le nu. Oh ! alors ces dames sont certes très-habillées.

Les grandes et hideuses plaies que nous avons signalées plus haut réclament promptement un baume qui en adoucisse la laideur, s’il ne peut les cicatriser. Nous disions dans une de nos lettres que, pour diminuer le paupérisme et pour répandre l’aisance surla classe si gênée ([u’on appelle cependant à Rome la classe moyenne, il fallait faire succédera la nonchalance, à l’apathie, au défaut d’aspiration à un état plus prospère, l’activité travailleuse, le besoin de produire, l’ardeur industrielle et commerciale. Or, comme dans les classes basse et moyenne l’immoralité naît le plus souvent de la misère ou de la gêne, il est clair qu’en luttant contre celles-ci, on battra deux ennemis à la fois. Mais, nous l’avons dit, cette grande résurrection morale d’un peuple, celle transfiguration intellectuelle, ne semblent point pouvoir émaner de lui, de son propre sein. L’étincelle du feu sacré s’est éteinte sous la cendre froide et oubliée ; il faut que les lumières viennent d’ailleurs, et nous pensons qu’en dehors de toute considération de l’ordre politique, l’occupation française actuelle, quoiqu’elle ne soit pas dirigée dans ce but et ne déploie conséquemment pas les moyens propres à l’aileindie, aura pourtant d’utiles résultats, en communiquant à la paresse romaine un peu de notre activité et de notre industrie. Rome et l’Italie semblent désignés par la Providence comme un champ ouvert aux incursions des autres peuples, comme une terre qui aspire et appelle les occupations étrangères. Eh bien! oui, il y a quelque chose de providentiel dans cette désignation ; l’Italie a eu longtemps besoin, et Rome a besoin encore de communier avec le reste de l’Europe, de même qu’il était autrefois nécessaire aux destins de l’humanité que l’orient et l'occident changeassent leui's lumières, leurs coutumes, leurs idées.

Ces éludes de mœurs nous conduisent naturellement à parler de la prostitution à R6me. Nous sommes décidément entré sur le terrain des sujets scabreux et délicats. L’auteur a besoin ici de se meltre à couvert. Nous avons autrefois, à propos de l’Algérie, abordé franchement la question. Quelques hommes fort respectables ont crié à l’immoralité (je dois dire que ces cris ont été très-

peu nombreux); d’autres, et c’est le plus grand nombre, ont pensé qu’un auteur avait bien le droit de dire la vérité à ce sujet comme sur tous les autres. Leur désir de connaître, leurcuriosité ont élé satisfaits, et ils en ont su bon gré à l’auteur. Il en est enfin, et dans ce nombre figurent des ecclésiastiques entourés de vénération pour leurs lumières et pour leur piété, qui ont aperçu notre but et qui nous en ont loué. Ce but, le voici. Nous n’esquissons pas le tableau du vice pour intéresser la curiosité et piquer l’attention, mais pour arriver à le flétrir et à chercher des remèdes au mal. Cet assentiment nous suffit, et nous continuons, malgré la critique de ceux dont la pudeur timorée n’a su ni pénétrer notre dessein ni s’élever à l’idée philosophique. Parent-Duchâtelet, M. Pointe et beaucoup d’autres ont écrit sur les mêmes choâes, dans le même but. Nous ne prétendons pas ici comparer nos ébauches à leurs livres si bien étudiés, si complets; nous voulons seulement nous couvrir du même manteau qui les protège. Si nous contons des mœurs et des faits plus hideux, cela tient tout simplement au terrain que nous explorons.

Puisque nous ne pouvons songer à écrire un traité, évitons les généralités, et cherchons quelques-uns de ces faits caractéristiques qui peignent les mœurs dans leur ensemble et dans leurs détails.

Un mot sur Naples d’abord. A Naples la prostitution est tolérée, et il existe une certaine rue, nommée vulgairement Imbracciala, vaste lupanar où il se passe les choses les plus étranges. Des personnes dignes de foi nous avaient conté que les touristes ont l’habitude de traverser celte rue en voilure et de jeter quelques tornési, quelques grains (i, à une nuée fie tilles qui se précipitent

dessus, puis, en guise de remercîment oserai-je le dire lèvent la toile du

théâtre jusqu’aux combles, en pleine rue, en plein jour. Je ne voulus pas croire à ce récit que me firent à Rome un diplomate et un colonel, et quand je visitai Naples où la police, le bon ordre, la surveillance ne laissent rien à désirer, j’y crus moins encore. Je ne pensais point à tenter l’expérience, mais trois de mes compagnons de voyage imussèrent jusqu’au bout. Voici le récit de l’un d’eux :

• Le carrosse s’engage dans la fameuse rue. Un piquet de soldats veille eu permanence aux issues, prêt à rétablir la tranquillité à chaque instant troublée dans ce repaire où chaque maison est une tanière de prostituées du plus bas étage. Au bruit de la voilure, des groupes de femmes nous assaillent en poussant des cris. Le cocher jette quelques grains, et aussitôt....; le diplomate et le colonel avaient bien raison; ils auraient pu ajouter que la toile se lève quelquefois gratis. Ce spectacle était dégoûtant; fouettez, dis-je au cocher, sortons de cette maudite rue. Mais le sol est inégal, anfractueux, et le carrosse ne pouvait aller qu’au très-petit trot. Nos impressions n’échappèrent pas à la gent

(1) Un grain vaut un peu moins d’un sou ; le tornési est un demi-grain.

ignoble ; des voix rauques nous accablèrent d’injures; ce fut la toile du fond du théâtre qui se leva, et les vociférations furent bientôt accompagnées des projectiles les plus insultants, côtes de melons, quartiers de citron, trognons de chou, etc. Nous eûmes bâte de sortir. L’aventure n’est pas brillante, mais elle est instructive. » Nous devons ajouter que le désordre est conliné dans celte seule rue; partout ailleurs la décence est respectée.

A Rome, la prostitution n’est pas tolérée ; elle n’en existe pas moins, plus dangereuse et plus immorale ; elle s’exerce au sein de la famille, sous les yeux des parents, comme un métier avouable ; la mère vous introduit chez sa lille, la sœur chez sa sœur, et le plus jeune enfant voiis éclaire dans l’escalier. Une fois qu’on a admis ce principe que la chasteté n’est qu’une convention, que tout organe peut légitimement fonctionner dès qu’il est adulte, que tous les moyens que la nature a mis à notre disposition doivent contribuer à nous faire vivre, dès qu’on a admis cela, il n’y a plus rien que de très-simple dans cette conduite. Le malheur est qu’on vienne quelquefois A admettre de tels principes.

Outre la casa particolare, il existe à Rome d’autres formes de la prostitution; nous voulons parler des maisons de passe. Comme les maisons de prostitution proprement dites seraient vite connues de la police, et que, d’autre part, les simples rendez-vous ne peuvent pas suffire à tous les besoins, il s’est naturellement formé un genre de lupanar mixte, où les femmes ne couchent pas, mais viennent passer un certain nombre d’heures par jour, et quelquefois prendre leur repas. Ces sortes de maisons ne sont pas nombreuses ; nous ne pensons pas qu’aucune d’elles recèle i>lus de sept ou huit femmes. La majorité des femmes qui se prostituent pour de l’argent consiste dans les filles libres vivant chez elles, et dans les femmes mariées. On sait qu’en France c’est de ces femmes galantes, nous voulons parler des premières, qu’émane surtout l’intoxication syphilitique. C’est dire qu’à Rome il y a beaucoup de dangers. Chacune exerce clandestinement, silencieusement, sans être astreinte à aucune visite sanitaire. Le scandale, ou les sollicitations de quelque famille influente dont le fils donne dans des écarts avec un de ces êlres déchus, sont à peu prés la seule cause d’arrestation.

Cet étal de choses est déplorable au double point de vue de la morale et de la santé publiques. Le remède en serait dans la tolérance de la prostitution; mais cela est impraticable, dit-on, au siège de la chrétienté; il y a incompatibilité entre le caractère du gouvernement et l’acceptation d’une telle mesure. Des prélats avec lesquels je parlais de la grandeur du mal, pensaient qu’il serait penl-êlre possible de trouver un mezzo-lermine, qui consisterait à délivrer des caries aux femmes convaincues de proslilniion, à les inscrire à la préfecture de police, et à les forcer à venir s’y soumettre à des' visites régulières, sans permettre l’établissement d’aucune maison organisée. Mais, à notre avis, du moment qu’il y a inscription à la jjolice et visites ordonnées, la prostitution est reconnue et tolérée; s’opposer à l’élablissemeni de maisons régulières, ce n’est

que batailler contre une forme, après avoir accepté le principe. La saine morale nous semble donc faire au gouvernement romain une loi de tolérer franchement et complètement ce mal nécessaire qu’on appelle prostitution.

Comme annexe à la question de la prostitution, nous devons dire un mot de ce vice dont nous avons déjà signalé la fréquence en Algérie, et qui était monnaie courante chez les anciens Grecs et chez les anciens Romains. Les modernes habitants de Rome n’ont, heureusement, pas recueilli l’héritage complet de leurs pères. Le nombre considérable des célibataires par suite de vœux, et leur agglomération dans les couvents entretiennent cependant ce vice sur une plus large échelle qu’en Fr.ance, mais il n’est pas passé dans les mœurs comme une chose naturelle et avouable; on le cache, on en rougit, car la voix publique flétrit ces relations honteuses.

L’étude de l’esprit et du cœur, sans rentrer aussi étroitement dans le domaine médical que l’étude du corps, n’en est pas moins indispensable au médecin, fort heureusement pour nous, car s’il n’en était ainsi, on pourrait nous demander compte de l’épithète dont nous avons qualilié notre Promenade médicale. Le nombre des sciences accessoires ne se borne pas à la physique, à la chimie et à l’histoire naturelle. Ces raisons ne nous semblent pas mauvaises, mais, ce qui vaut mieux encore, nous allons entrer à pleines voiles dans l’hygiène et la médecine proprement dite.

Le tempérament du Romain, dit-on, lient le milieu entre le sanguin et le nerveux. Cet énoncé ne saurait nous satisfaire. L’élément sanguin qui entre dans leur constitution n’est pas franc ; ce caractère douteux se manifeste dans l'état de santé comme dans l’état de maladie. La circulation n’est pas assez active, le sang pas assez riche, la réaction pas assez aiguë pour que les inflammations affectent cette marche décidée, cette physionomie nette et typique, cette rapidité dans leur cours, celte franchise dans leurs terminaisons, qu’on observe chez les peuples plus septentrionaux. Les éléments nerveux, bilieux et lymphatiques interviennent à peu près toujours, et se combinent diUéremment. Le climat, à son tour, vient mitiger le génie phlegmasique.

On pourrait presque ranger tous les Romains dans deux grandes classes dont voici le dessin en quelques traits.

Premier type : réunion de la blancheur rosée des chairs avec l’abondance d’un système pileux d’un noir franc, doux, soyeux, souple. La Transtévérineque nous avons vue passer se range dans celte catégorie, qui est la plus nombreuse de beaucoup. Cette classe est exposée à l’obésité; les femmes deviennent souvent énormes. Le sang est plutôt abond;int que riche en globules. Le caractère moral est bien plus souvent frappé au coin de cette paresse, de ce manque d’initiative qui appartiennent à l’homme lymphatique, que de l’activité, de la gaieté, des sentiments communicatifs, expansifs, qui sont l’apanage ordinaire de l’homme sanguin. Les inflammations sont plutôt membraneuses que parenchymateuses; les éléments catarrhe, rhumatisme, sub-irritationhypersécrétante,

SC mêlent à lu plilegmasie. Ce lempéraineiii est lionc lymphalico-sanguin.

Second lype. Il est cunslitué par les éléments liilieiix et nerveux. Voici ses l>iincipanx caractères: taille élancée, pas de tendance à l'obésité, traits prononcés, s:iillants, carnation mate, brunûtre, jaunâtre, absence d’incarnat, activité du système bilieux, mobilité nerveuse, système pileux abondant, noir, rude, viscosité du sang, imminence des embarras dans la circulation et des obstructions viscérales.

Tous les médecins, indigènes ou étrangers, qui ont écrit sur Rpme, s’accordent à signaler la mobilité nerveuse comineimi)rimant un caractère tout spécial à la pathologie du pays. M. le professeur de Matthœis (Ratio institüticunici romani, etc.) pense que ces nombreux maux de nerfs de toute espèce, qu’on englobe sous le nom générique de liralurc, depuis la simple mobilité nerveuse jusqu’à l’hystérie la plus furieuse, n’ont paru à Rome qu’au dix-huitième siècle. La (]uestion est importante, mais nous ne saurions guère l'enrichir de nouveaux documents. Ce seraient surtoiii les odeurs qui auraient le privilège de mettre en émoi les nerfs des Romains et des Romaines d’aujourd’hui. Autrefois les robustes enfants de Romulus ne redoutaient pas ainsi les odeurs fragrantes; ils corrigeaient les mauvaises qualités de l’air en bridant des parfums, des résines avec des Ueurs. Galien condamne ponrianl les senteurs trop pénétrantes en disant:» Valides odores cerebrum nervosque ledere.» (Deinsirum. odor., cap. v.) Ramazzini, qui n’est pas encore bien loin de nous, parle de l’action des odeurs sur les femmes hystériques : » Quanta sit odoruni vis, satis norunt mulieres histericis passionibiis obnoxiæ. r (De jiord. artif., ca|). x.x.xviii et passitn). Mais il y a loin de ces principes, vrais chez tomes les nations, au tableau qu’on nous trace aujourd hui des dames romaines. Les femmes aux larges épaules, à la splendide poitrine, au torse luxuriant, et qui certes n’ont rien de la petite maîtresse, et ressemlderaienl plutôt au boabab qu'à la sensitive, se pâmeraient à l’odenr d’une rose, suH'o(]ueraient en sentant un jasmin, et un flacon d’eau de Cologne ferait vibrer convulsivement tous leurs nerfs comme les cordes d’une guitare. Ce serait de bien mauvais goùi, quand on n'a pas le physique de l’emploi.

« Lorsque, dit M. Bérard (De i.’iiygiène a Rome, |>. 69;, les devoirs de ma profession m’appelèrent pour la première fois auprès des nouveiles accouchées, je m’étonnai fort de leur ircuver les narines bouchées par deux gros tampons de feuilles vertes de mairicaire. .l'appris que le danger de respirer quelque odeur malfaisante exigeait impérieusement iiu’eties prissent celle singulièremesure. Depuis lors (11. Bérard est à Rome depuis quinze ans), j’ai pu constater moi-même l’aclion'délélère des parfums, mémo les plus suaves, sur le système nerveux des Romaines, et je puis allirmer que, dans les précautions minutieuses, je dirai presque ridicules, qu’elles prenaient pour les éviter, rien n’est exagéré. » Soit, quoique cependant tout cela ne nous paraisse vrai qu’ir moitié; mais comment M. Bérard a-t il eu assez peu de courtoisie pour insi-

nucr, qu6lqu6s ligoGs plus bas. que iellt*s personnes délicates et nerveuses que l’œillet et la rose effrayent, font leurs délices des odeurs les plus repoussantes comme les effluences fétides qui s’exhalent dans les angles malpropres et solitaires des rues et des palais?

On a certes calomnié les Romaines; les relations que nous avons eues avec la société, soit comme médecin, soit comme homme du monde, ne nous ont pas dévoilé chez elles notablement plus de mobilité nerveuse que chez les Parisiennes, et il nous a semblé — ce que nous ajoutons encore à leur louange — que la feinte court moins les boudoirs de Rome que ceux de Paris. La seule chose qui nousa frappé au point devuedes affeclionsnerveuses, c’est la violence excessive, vraiment exceptionnelle de certaines attaques d’hystérie. Nous y avons retrouvé ce cortège effrayant de désordres nerveux, de convulsions toniques et cloniques, de furieuse agitation, de perversion affective et psychique, dont on rencontre le tableau dans quelques auteurs. Notre clientèle romaine est trop peu étendue pour que nous puissions estimer la fréquence relative de ces attaques violentes comparées aux maux de nerfs plus calmes et plus vagues.

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