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Iminondezzaj.— Entretien de la propreté. — Pavage, — Les eaux et leur aménagement ; terreur des Romains pour les bains. — Visite curieuse et critique à un prince dans ses palais; leur construction et leur architecture au point de vue médical ; mœurs intimes. — Alimentation, sobriété, repas, scènes de mœurs, substances alimentaires, vins. — Chauffage ; braciere et scaldino. Eclairage ; les madones. — Décés, inhuma^ tions, ossuaires, églises et cimetières.
A M. le Docteur Xhéophile Itlayer, médecin du corps d’occupation.
Depuis une bonne heure nous parcourons les rues de Rome, devisant beaucoup, critiquant pas mal, louant peu, nous occupant longuement des Romains, presque pas de leur ville. Il est temps de varier noire sujet. Affectionné maître, prenez mon bras; je change de compagnon de voyage; nous allons courir ensemble, vous m’aiderez de votre jugement, vous soutiendrez par la sûreté de votre esprit, mes aperçus quelquefois un peu vagues, à cause de leur rapidité.
On assure que les Romains sont ennemis acharnés des odeurs ; ils doivent alors se trouver fort mal à l’aise dans leur ville qui, Stendal l’a dit avant nous, pue partout et horriblement le chou. Encore s’il s’agissait de nos bons gras choux bien pommés et bien blancs ; mais, loin de là, le Romain a une incompréhensible prédilection pour un légume nommé brocoli, qui tient du chou-fleur, avec cette différence que la tête blanche et charnue est remplacée par un avorton rougeâtre, de sorte que les longues feuilles vertes et les tiges rameuses constituent presque tout ce (ju’on peut manger. Le brocoli est le vainqueur du macaroni. A l’angle des rues, des marchandes en plein vent font bouilir toute
lu journée du brocoli, que les coimnères du voisinuge vionnenl acheter el cm- (lorlent tout t'umani dans leur assielie. L’odeur qui s’exhale de ces cuisines du IKiuvre ressemble à celle des eaux ménagères qui charrient du chou-fleur pourri, (l’est peu l'aire son éloge.
Les sources odorantes ne se bornent pas là à Rome. X chaque instant, nous lisons le mot /mmondcïjnio écrit en grosses lettres sur les murs. Immondezïaio veut dire fumier pobiic, dépôt d’ordures autorisé par la police. C’est là que les servantes du quartier viennent jeter tous les résidus, les débris de leur cuisine, les vieilles hardes, les chiens et les chats crevés, les balayures, etc. Si, comme dans nos villes de France, un service régulier eimntinal faisait table rase avant l’heure où la population se répand dans les rues, nous n’aurions (pi’à louer l’établissement des immondez/.a] ; mais les choses ne se passent pas de la .«orte : les balayeurs qui doivent vider les immondezzaj avant le lever du soleil, en oublient toujours un grand nombre dans les endroits peu fréquentés, et les cloaques qu’ils ont débarrassés s’encombrent immédiatement de nouvelles déjections. Quelques-uns de ces fumiers publics ne se désemplissent pas d’ordures pendant plusieurs jours. Dans les rues commerçantes et populeuses, où les marchands ont un intérêt tout particulier à entretenir la propreté aux abords de leur boutique, ils viennent en aide aux balayeurs publics, et les résultats de cette entente sont des plus satisfaisants; c’est ainsi que dans le Corso, dans la via Condotti et dans quelques autres, l’œil ne découvre rien qui le choque. Chaque propriétaire n’est pas tenu à faire balayer dev.ant chez lui ; cet office échoit à des gens salariés par la ville. Dans les rues principales, cette besogne est régulièrement faite, mais l’apparition des balayeurs publics est rare dans les ruelles transversales peu fréquentées et non commerçantes ; et, d’autre part, le peuple, qui n’a pas l’instinct, le besoin de la propreté, ne supplée point spontanément à cet oubli. C’est ainsique les rues montueuses qui se courbent sur la pente orientale du Capilole sont de véritables immondezzaj permanents; la voie publique est jonchée de paille, de débris, de fumier, véritable litière grasse et épaisse, sans cesse remuée par le pied des bestiaux et des passants, mais négligées plusieurs jours de suite parla pelle et le balai.
' Au moment où nous écrivoi.“s ces lignes (là mars 1851), on affiche sur les murs un réglement de police qui rappelle les anciennes prescriptions et en lorniule de nouvelles. Le nombre des immondezzaj est lixé à 135, et la place de chacun d’eux soigneusement indiquée. C’est une bonne mesure, car le public, pour sa commodité, en avait créé inlininient davantage. Les heures auxquelles on peut jeter les ordures et la nature de celles qu’ou doit porter soit au Tibre, soit sur les immondezzaj, se trouvent également délerminées par ce règlement. Enlin des amendes atteindront ceux qui jetteront n’importe quel résidu parles fenêtres, la nuit ou le jour. Tout cela est fort sage, et il est à désirer que ce règlement ne grossisse pas le nombre de ces institutions si satisfai.santps sur le papier, mais si rarement mises en pratique.
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Les ruines vénérables qui atlirenl l’élranger ù Rome sont à chaque instant profanées par les immondices. Ainsi le voyageur qui visite les arcades grandioses du temple de la Paix, doit se garder d’aller curieusement toucher de l’œil et de la main les vieux débris, les fragments de marbre, les frises et les chapiteaux tombés des voûtes et accumulés sur le sol, car ils heurteront un homme accroupi ou quelque chose de pire encore.
Il n’y a, dans les longues rues de Rome, aucun de ces petits réduits où l’homme peut décemment s’exonérer. Il s’ensuit que les allées sont presque toutes, comme à Lyon, de véritables vespasiennes. On a crié au scandale quand on a vu les Fiançai^ proliter d’un angle rentrant, d’un enfoncement quelconque dans les murs de la voie publique, pour relâcher leur sphincter vésical sollicité par la plénitude du réservoir. Mais dans les allées tout semble permis, à telle enseigne qu’on y froisse quelquefois, le .soir, des couples qui auraient bien besoin de solitude et de mystère. Sauver l’apparence, quel que soit le fond, serait-il réputé suffisamment moral à Rome? Y craindrait-on plus le scandale que le vice lui-même?
11 s’en faut de beaucoup que toutes les maisons possèdent des lieux d’aisances. Le vase de nuit comble cette lacune. Les Italiens ont un tel amour pour ce meuble qu’ils s’en servent même quand il y a des fosses dans la mâison. Ce détail intime devait être noté, car nous allons retrouver sur les immondezzaj ou recevoir sur notre tête ces résidus fétides. Il existe, dans la via Frattina, un établissement de cabinets inodores, à l’instar de ceux de Toulon, mais ils ne sont guère fréquentés que par les étrangers. Le Romain est généralement méthodique : un mur solitaire, les abords d’un vieux palais le voient chaque jour à la même heure accomplir le même fait.
La ville dépense une somme énorme pour ce que nous n’aurons pas l’indulgence d’appeler l’entretien de la propreté. En France, on aflérme les boues et immondices, et c’est un produit net pour la municipalité. Il ne peut pas en être ainsi à Rome, parce que, dans sa banlieue, trop peu de terres cultivées réclament des engrais. Aussi les ordures sont-elles jetées dans le Tibre, dont elles contribuent à rendre les eaux sales et limoneuses. On nous a assuré que, par certains jours de sécheresse et de retrait du torrent, des îlots de fumier pointent à travers la nappe amincie.
Les rues de Rome sont pavées de cubes de pierre beaucoup moins volumineux que ceux dont on se sert à Paris. Ces pierres sont très-solides, mais fort glissantes ; à chaque instant, dans le Corso, un cheval s’abat, un cavalier tombe. Le Corso, artère principale de Rome, est certainement un modèle pour la régularité du pavage et l’aménagement des eaux. Le dos d’âne est très-prononcé, et les eaux pluviales sont immédiatement englouties par les nombreuses bouches d’égout qui s’ouvrent sous les deux trottoirs. Malheureusement le Corso n’est qu’une exception . dans beaucoup d’autres rues, même fréquentées, comme la via Babuino, le pavé est inégal, les pentes mal dirigées ou à peine
prononcées, et un'ruisseau large, non encaissé, àrenllemenls produits par les anfractuosités, parcourt le milieu de la voie publique. Ceux qui ont connu la rue Vivienne 5 Paris, les rues delà Harpe ou Saint-Jacques, quand un cloaque boueux coulait au milieu, savent tous les inconvénients qui résultent de cette disposition.
Par les pluies diluviennes d’automne et d’hiver, dépareillés rues se parsèment à chaque pas de lacs et de torrents infranchissables. Courir Rome par la pluie est chose dangereuse; non-seulement on se mouille les pieds, mais on est inondé par les gouttières. Il est assez rare que des conduits bordent les toits pour en recueillir les eaux; une longue nappe tombe en cascade sur le pavé; ou bien, quand ces conduits existent, des gargouilles vomissent des torrents presque jusqu’au milieu de la rue.
La houe n’est pas aussi épaisse à Rome qu’à Paris; il est beaucoup moins nécessaire de la ramasser et de l’enlever. Le semblant de balayage qu’on essaye après les pluies est pourtant loin d’être suffisant. La besogne est confiée à ces espèces d’ateliers nationaux dont nous avons déjà parlé (lettre IXj, et qui, selon notre expression, sont censés travailler. Cette expression demeure toujours juste, mais nous sommes obligé, après avoir vu de plus près, d’avouer qu’elle est un peu dure. Ces pauvres gens sont des estropiés, des vieillards, des infirmes; ils font ce qu’ils peuvent, et bénissent la main charitable qui leur donne le pain de l’invalide.
Les desiderata de la police sanitaire de la ville disparai.ssent de jour en jour, grâce à l’organisation de la municipalité par le souverain poniil'e actuel. Aujourd’hui il existe une congrégation sanitaire qui veille, pour les États de l’Église en général, à tout ce qui est de son ressort, aux grandes mesures d’hygiène publique, par exemple, aux quarantaines. En outre, chaque ville a son conseil de salubrité dont les attributions sont circonscrites par les murs de la cité. A Rome, les médecins se trouvent représentés par quatre membres. L’introduction de l’élément médical est toujours un indice de progrès; c’est Pie IX qui a inauguré cette ère.
Le conseil de salubrité de Rome aura beaucoup à faire sous le rapportée l’entretien de la propreté et de l’aménagement des eaux. Ainsi les vices de nivellement, que nous avons signalés dans les étroites limites des rues, existent sur de plus vastes emplacements. Ed. Carrière dit avoir vu une stagnation aqueuse, née d’une averse, persister quelques semaines, au pied du temple de Vesla. Dans 1 automne de I8.â0, des pluies diluviennes et le débordement du Tibre ont semé les terrains vagues, les rues, les places, de Ihuiues nombreuses et étendues. Le Panthéon était envahi; l’eau pénétrait dans le sanctuaire. Ce sont surtout les égouts qui, parcourus par l’eau en sens opposé à celui de leur destination, vomissent dans les endroits déclives les fiots du Qeuve trop rempli. Le Tibre est pour Rome une grande cause d’insalubrité; scs eaux gonllées franchissent fréquemment la berge, s’épanchent sur la ville et sur la campagne
et saturent jusque dans leur profondeur les terres meubles et détrempées. Ses crues montent quelquefois à un niveau fort élevé. Les eaux limoneuses, chargées de mille débris, abandonnent un dépôt gras, aussi favorable à l’engrais de la terre que préjudiciable à la santé.
Quelques papes ont rêvé des travaux considérables, ayant pour but de garantir Rome des visiles des eaux jaunes du fleuve. Ils n’ont pas été exécutés; on a bâti des églises ; il y en a à Rome plus que de jours dans l’année Cependant le Tibre demeure sans digues d’encaissement ; son cours est envahi par des pâtés de maisons dont il baigne les pieds, et par des débris de ponts rompus qui retiennent les eaux. Un large quai planlé d’arbres serait aussi utile à la salubrité qu’à l’embellissement d’une ville dont la promenade à la mode, le Pincio, n’est, à tout bien prendre, qu’une terrasse sèche et poudreuse, malgré son aspect monumental et son admirable vue.
L’aménagement des eaux doit être l’objet de la plus vive sollicitude dans les pays à lièvres endémo-épidémiques. On n’oubliera pas que l’humidité est une des conditions indispensables à l’élaboration palustre, et qu’avec la précaution de ne permettre aux eaux de séjourner que sur les points où elles seront consommées utilement, sans stagnation, sans croupissement au contact des matières organiques, on évitera beaucoup de pyrexies à quinquina. Les anciens Romains étaient profondément pénétrés de cette vérité : des fleuves suspendus sur des arcades hardies alimentaient, dans la ville, mille viviers, bassins, fontaines, thermes, etc. Mais pas une goutte ne sourdait de ces réservoirs ni de ces conduits, pour s’épancher au hasard; tout retournait au Tibre, sans avoir quitté un instant le marbre, le bronxe et la pierre. Nous reviendrons plus tard sur la haute sagesse des règlements de police relaiivement aux eaux. Nous n’avons abordé ce sujet ici que pour regretter que les modernes n’aient point hérité de leurs pères sous ce point de vue.
Aucune ville n’est favorisée comme Rome, sous le rapport de l’abondance et de la qualité des eaux. La vieille Rome, peuplée de âOO.oOO habitants, recevait plus d’un million de mètres cubes d’eau par vingt-quatre heures; la cité moderne, qui compte 160,000 âmes, reçoit 180,000 mèires cubes d’eau dans le même espace de temps; proportionnellement au nombre de ses habitants, elle est donc beaucoup moins largement abreuvée, mais sa richesse est considérable, si on la compare à celle de la plupart de nos grandes villes de France. Il faut ajouter que la position de Rome, sur des collines et dans des vallées, permet de faire jaillir successivement en plusieurs endroits les mêmes eaux, de sorte que celles-ci paraissent plus abondantes encore qu’elles ne le sont en réalité. Rome possède les fontaines les plus architecturales et les ))lus abondamment pourvues qui existent au monde. L’admirable fontaine de Trévi et la cascade des jardins du Vatican sont assez belles pour que le voyageur n’hésitât pas à aller les admirer au fond des montagnes, si la nature eût jeté dans quelque ravin sauvage leurs rochers et leurs larges nappes. Les deux grands jets de la
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place Saint-Piorre; les romaines de Moïse, la fontaine Pauline, etc., ligureraienl avec honneur sur la place de la Concorde, à Paris. Nous n’avons jiitnais compris les dépenses inouïes que l’on a faites, à Versailles, par exemple, pour le spectacle passager d’eaux qui jouent trois ou quatre lois l’an. Il y a également de lu misère dans nos fontaines de la place de la Concorde, du Palais-National, etc., qui ne sont qu’un squelette sec pendant une partie de la journée. Paris, grâce ù la Seine qui le traverse, devrait posséder, comme Rome, des bouches et des cascades vomissant tout le jour des torrents ou élançant vers le ciel leurs gerbes puissantes. Il existe encore cette dilTérence entre Paris et Rome, au point de vue des eaux, que, dans cette dernière ville, elles sont ù peu près toutes potables sans tiltration antérieure; quelques-unes même présentent cette pureté remarquable et cette saveur fraîche et piquante, qui caractérisent les sources dans les montagnes.
Non-seulement les fontaines abondent sur la voie publique, mais aussi dans les habitations particulières. Tous les palais, toutes les maisons grandes et moyennes, recèlent dans leur cour une fontaine ou un jet d’eau. Dans les appartements d’été des palais, la paresse italienne s’endort au murmure des eaux qui bruissent dans les bassins de marbre. Les jardins ont aussi leurs eaux vives.
Les Romains modernes, en faisant arriver de telles masses d’eau dans leur ville, semblent n’avoir voulu imiter que le luxe des anciens, sans songer que ce luxe répondait à de véritables besoins et avait pour raison d’être la salist'action de ceux-ci. Pour les robustes descendants de Romulus, le bain était à la fols une passion et une nécessité, et la ville contenait plus de 50 thermes, dont quelques-uns pouvaient recevoir 1,800 baigneurs à la fois et couvraient des espaces qui eussent suffi à une cité ; aujourd’hui on cherche, à Rome et à Naples, ()uelques maigres établissements dont les rares baignoires ne s’emplissent guère que pour les étrangers. Les riches familles seules possèdent quelquefois une salle de bain dans leur palais, mais elle ne leur sert qu’à certaine époque de l’année. Les grands, la classe moyenne et la populace manifestent pour l’eau une terreur des plus ridicules.
Un diplomate napolitain de mes amis, homme des plus éclairés, avait besoin de bains lièdes; je lui en prescrivis l’usage. Il ne voulut jamais y consentir; nous étions au printemps, et la coutume veut qu’on ne se baigne qu’en été. Il est vrai que, pendant les mois chauds, ce cher ami se rattrape, car il prend alors un bain chaque jour, ftlais, hors l’époque sacramentelle, un bain serait une extrême imprudefice à ses yeux. — Une petite comtesse romaine avec la- (juelle je m’entretenais des usages français relativement aux bains, me répondit résolument: Vos Françaises sont donc bien sales, puisqu’elles se lavent si souvent. Si je n’étais pas discret!.... Mais je le suis. — Dernièrement j’ai vu à mes pieds une famille entière, la mère, vieille marquise du temps passé, deux marquiseltes fort jolies, ses lilles, et une bonne fort égrillarde. Le spectacle
in’eûl fait pleurer s’il ne m’eût lait rire. Ou me demaudail grâce pour une dame française qui habitait le même palais et que la noble famille avait prise fort en allèction. La dame était dans une position intéressante et présentait des accidents contre lesquels j’avais cru devoir prescrire des bains tièdes. La vieille marquise prétendait que j’allais tuer son amie, et le médecin de la famille partageait la même terreur. Je ne fis pas comme Coriolan ; je tins bon. Les bains pacifièrent l’économie perturbée de la dame française. Croyez-vous qu’on se rendit à l’évidence? Loin de là; on alluma un bout de cire devant l’image de la madone, en la remerciant d’avoir sauvé la malade malgré le médecin.
Quelque temps après cette scène, un assez haut personnage, parent delà famille, succombait à une lièvre pernicieuse, pour laquelle on avait appliqué la méthode universelle usitée à Rome contre toutes les maladies : saigner et purger. Je n’eu continue pas moins à être un imbécile, et le médecin de la maison un grand homme. Tels sont les préjugés à Rome.
Je ne puis terminer le chapitre consacré aux eaux, sans parler d’une trésingénieuse manière de se passer de porteurs. Ce petit mécanisme très-ingénieux frappe tous les étrangers; voici ce en quoi il consiste. De chaque étage, y compris le cinquième, part un long conducteur en fer qui va se fixer à une tringle de même nature, tendue horizontalement sur le puits ou sur la fontaine de la cour. Une corde, passant sur une poulie fixée en haut de la fenêtre, et terminée par un seau, suit la direction du conducteur à l’aide d’un mouffle dont une poulie s’appuie sur cette corde, l’autre sur le conducteur de fer. Arrivé à la tringle horizontale, le mouille reste, le seau continue à descendre et se remplit d’eau. En remontant, le mouille refait son office jusqu’à ce que la ménagère, à tours de bras, ait fait parvenir le seau jusqu’à elle.
11 est midi et demi. C’est au milieu du jour et le soir que se font les visites. Voulez-vous que je vous présente au prince **■*, an duc ? Choisissez. Il y a à Rome presque autant de familles princières qu’il y a eu de papes, puisque les neveux du pape étaient princes de droit. Oh! c’était alors le bon temps! On vit, par exemple, un simple capucin nommé Barberini arriver à la thiare et laisser à sa famille en mourant vingt-deux beaux et bons millions. Tous ces magnifiques palais, dont quelques-uns sont plus grands que le Luxembourg, ont été construits par les neveux des papes. Quel bon état c’était que d’être neveu d’un pape! Aujourd’hui ce temps n'est plus. Avec Pie VII cessent les scandales du népotisme; la famille de Pie IX reste ;»ujourd'hui ce qu’elle était avant le pontificat du cardinal Mastai Ferretti.
Les nouvelles fortunes se font dans le commerce et se continuent en se consolidant, par la banque et par le fermage des objets de consommation générale dont le gouvernement se réserve le monopole. Les T. et les G. sont fils de tout petits marchands ; le premier, quoique prince et grand dignitaire d’une foule d’ordres, continue à vendre de l’argent; le second, quoique sa famille soit duchesse et baronne, visite encore ses fours à pain et a l’œil sur ses farines. La
recette pour devenir prince, duc, marquis, comte, baron, est assez coûteuse ù Rome, mais simple et facile du reste; Amassez une fortune bien ronde, en Hollande ou en Angleterre, dans les morues ou les denrées coloniales, arrivez a Rome, informez-vous par les petites afliclies d’une principauté à vendre — il s'en trouve toujours — achetez le tief, et faites-vous autoriser par le gouvernement pontilical ù en porter le litre: vous voilà prince.
Je ne vous parle ni des marquis ni des comtes ; cette denrée répond à peine à notre bonne bourgeoisie. Cela est si vrai que de deux officiers français, ni riches ni nobles, qui ont fait leur conjnngo à Rome, l’un, appartenant à un corps peu aristocratique, a pris une marquise; l’autre, sorti du cadre des sous-officiers depuis quelques mois seulement, a épousé une duchesse. En France, un officier sans fortune ne trouve guère qu’une mince bourgeoise dont la dot, fixée au minimum de 24,000 francs par les ordonnances ministérielles, n’a trop souvent d’exisience que sur le papier. A Rome, il faut bien monter à la marquise pour ironver quelque chose d’un peu propre, et les princes romains qui, eux, veulent quelque chose de plus que projire, sont obligés d’aller pêcher des princesses eu France, en Angleterre, en Belgique, etc. La communion du Nord et du Midi coniinue toujours, avec celle ditlérence qu’au moyen âge le Nord barbare venait s'imposer à Rome civilisée, tandis qu’aujourd’hui c’est Rome qui fait des emprunts volontaires au Nord plus civilisé qu’elle.
Le pape mon, la famille commence à décliner, le palais reste inachevé. Au bout de quelques générations, messieurs les princes ne sont souvent plus que de pauvres diables habitant de très-grandes maisons, et se serrant le veii.re devant des tableaux de 30,000 fr. J’en sais qui louent en garni une partie de leur palais, d’autres qui arrachent aux pauvres artistes 22 scudi comme droit d’entrée et de copie dans leur musée ; mais la plupart restent fiers, en se serrant de plus en plus le ventre. Il y a très-peu de princes romains qui soient gras ; ceux qui le sont, le sont beaucoup trop ; tout ou rien.
Voyez celle masse imposante; c’est leur palais. Il est composé de deux, trois ou quatre façades; chaque façade compte trois ou quatre étages et chaque étage aligne de quinze à vingt fenêtres. L’iulien pense qu’un palais doit dominer superbement les maisons voisines, et, comme signe de noblesse, il surmonte encore l’édifice allier d’une sorte de donjon féodal. Cette construction est bieu éloignée de nos usages ; un hôtel à Paris ne doit avoir que deux étages au plus. Mais nos hôtels de Paris sont maigre chose, comme masse et comme étendue, en comparaison des palais de Rome. Les palazzi, malgré la multiplicité des fenêtres et des étages, n’ont pas le moins du monde l’air de fabriques ni de grandes casernes ; leur façade eu pierres de taille brunies par le temps est pleine de style, imposante, noble, grandiose et sévère. Les fenêtres, vastes et espacées, se couronnent de grands reliefs bien saillants, et la corniche du palais est presque toujours un morceau d’art fort remarquable. '
La plupart des palazzi, comme ceux qui portent les noms de Chigi, Altieri,
Braschi, Farnèse, la Chancellerie, etc., etc., soûl constitués par une cour intérieure entourée de quatre corps de logis. C’est la construction florentine. Le palais du (|uai d’Orsay, le Luxembourg, le Louvre, peuvent en donner une assez juste idée. Ce mode présente, au point de vue hygiénique, un vice qu’on ne retrouve pas dans nos hôtels à trois corps de logis seulement; il faut un immense carré de maçonnerie pour que la cour creusée dans son intérieur ne soit pas trop rétrécie, sombre, sans air, humide et triste. Dans les palais de moyenne étendue, cette cour ressemble à un i)uits profond, tapissé de capillaires, de mousses et de verdâtres moisissures. On n’a pas oublié que trois ou quatre hauts étages, c’est-à-dire la valeur de cinq ou six étages ordinaires, encaissent cette cour, tandis qu’au Luxembourg on ne compte qu’un seul étage au-dessus du rez-de-cbaussée, si j’ai bonne mémoire. Au grand palais Farnèse même, l’un des plus beaux de Rome, au palais Farnèse, dont l’architecte s’appelle Michel- Ange, la cour est d’un triste à serrer le cœur et à faire périr d’ennui. Ce noble édifice respire partout les sombres passions ; on se sent glacé sous les voûtes de ses corridors, de ses galeries, de ses appartements. Le palais de Venise est plusierriliantencore ; derrière sa façade féodale et ses mâchicoulis, l’iiiiaginalion rêve les scènes terribles du moyen âge, l’inquisition, le [)Oison des Borgia, les factions sanglantes des Colonna et des Orsini. Le palais Massini est tout aussi sombre, aussi répulsif. Je ne sais guère que le palais Doria qui soit gai et dilate le cœur au lieu de le serrer.
Mais n’oublions pas notre visite ; elle nous fournira quelques éludes de mœurs et d’hygiène.
Un beau suis'se est à la porte, en riche costume de tambour-major ou quelque chose d’approchant. Il nous indique lechemin, en nous appelant excellences; il paraît que nous n’avons pas trop mauvaise mine, ou bien ce grand faquin veut la pièce. Un vaste vestibule conduit à la cour, au fond de laquelle une belle fonlaine, à goulot aplati, vomit une nappe mince et arrondie dans un 'vieux sarcophage de marbre dérobé à la voie appienne. Une grandiose cage d’escalier s’ouvre devant nous: à la Consulta, chez les Altieri, les Braschi, l’escalier est vraiment royal. Aux palais Doria, 'forlonia, Ruspoli, Piombiiio, on foule aux pieds de larges marches de marbre blanc.
La première pièce ou salle des gardes de certains palais est un immense vaisseau occupant toute la hauteur du bâtiment. Versailles envierait aux Barberini leur magnifique salle d’entrée, dont la voûte à perte de vue a été couverte d’admirables fresques par Pierre de Cortone. Cette pièce, que nous visitons tout d’abord dans notre excursion, n’est certes pas la moins curieuse. Dans ce trépied de fer doré, on met le cierge qui reste allumé tout le temps que dure la visite faite par un cardinal à la famille. Ces parasols rouges et violets attachés au mur sont confiés aux laquais hissés derrière les carrosses des cardinaux et des princes allant en grande cérémonie ; quand la voilure rencontre un prêtre portant le viatique, le cardinal ou le prince descendent, font ouvrir le parasol
et accompagueiU le viatique jusque clie/. le inoriboml. Je n’ai, du reste, jamais vu celle cérémonie; les cochers ne sont pas des sots. Le complément de la décoration de la grand’salle consiste en un vaste dais recouvrant les armoiries de la maison, peintes sur le mur. Malheureusement hcnucoup de détails jurent avec cet ensemhie grandiose : d'un côté ce sont des hahits jetés sur une tringle, là un domestique qui a installé une petite boutique de tailleur, ici un autre raccommodant les savates de je ne sais qui; et partout ce monde-là vous tend la main, depuis le valet en livreé jusqu’au ministre (espèce d’intendant) en habit noir. Les pauvres gens! on les paye si peu quand on les paye!
Une portière se lève et jious donne accès dans un vaste salon très-élevé dont les voûtes et les parois, peintes à fresques, portent les noms du Guide, du Dominiquin, de Lanfranc, de l’Alhane, etc.; des tableaux décorent les grandes murailles, et quelques vieux fauteuils de mauvais bois dédorés ont l’air de se chercher sans pouvoir jamais se rencontrer sur le pavé de briques mal jointes. Une seconde portière vous découvre un autre salon, également vaste, nu, désert. Il n’est pas rare de parcourir une enlilade de quatre, cinq et six salons avant d’arriver au maître de la maison, perdu et grelotlanl dans l’immensité de ses appartements, comme un rat dans une église. Chez nous les salons sont encombrés de guéridons, de bahuts, de consoles, de cent petits meubles qui égayent, peuplent et tiennent compagnie. Dans la plupart des palais, tout est triste, dépouillé, morne, comme les habitants de ces demeures princières. Pénétrons dans la chambre à coucher: un lit de noyer sans rideaux, une commode d’auberge, des habits jetés sur tous les meubles, véritable étalage de fripier, des objets de toilette, cent objets vulgaires qu’on devrait cacher ;■ tel est le spectacle qui se présente. C’est que, dans les palais, on a tout sacrifié au désir d'avoir d’immenses appariements ; on chercherait en vain ces cabinets, ces couloirs, ces décharges qui accumulent tant de commodités dans un petit espace.
L’ameublement des vrais Romains d’autrefois n’avait rien de confortable ni de commode ; l’étendue des pièces, les peintures et les marbres comblaient tous les désirs des plus riches et des plus somptueux. Aujourd’hui rien n’est changé.
Je dois à la vérité de dire que le palais que nous avons visité appartient à l’un de ces nombreux princes déchus dont la famille sans ancêtres n’a plus pour fortune qu’un palais lésardé, un titre sans illustration, une vanité .«ans motifs, une éducation médiocre, une villa ruinée envahie par les ronces, et d’immenses prairies où les troupeaux de bullles piétinent dans les herbes humides et marécageuses. Quelques maisons — elles sont rares — étaient au contraire un luxe presque royal, possèdent deux ou trois palais à Rome, à Florence, etc. (Piombino, Corsini, Torlonia, Doria, etc.), vont se réchaulfer au printemps sous les rayonr du soleil qui dore leur villa suburbaine, et cherchent la salubrité pendant la saison de Paria cattica dans leur palais de Tivoli, de
Frascali et d’Albano. Les splendides villas Eoighése, Doria-Pamphili, Toflonia, Albani, etc., situées sous les murs de Rome, ne sont plus habiiables, eu ell'et, dès que juillet commence à amener les premières fièvres.
Ces palais forment un véritable petit mondé; les Barberini ne comptent pas moins de soixante personnes attachées à leur maison. Les mœurs intérieures rappellent la féodalié ; l’aîné hérite de toute la fortune; les filles et les cadets n’ont qu’une dot ; les domestiques, de père en fils, restent dans la famille, dont ils font presque partie ; le plus souvent tout ce petit monde est régi par un souverain absolu, revêtu quelquefois des robes d’une vieille douairière ou d'un cardinal. Chaque domestique vole en détail, l’intendant vole en gros, les hommes font des sonnets, les femmes font des enfants.... Voilà comment se passe la vie.
Les Romains ne comprennent point le confortable; l’apparat est tout pour eux. On pourrait leur appliquer le dicton : habit de velours, ventre de son. Dans la maison, c’est la parcimonie et la misère ; dans la rue, les femmes, parées comme des chapelles, se font traîner en équipage. Chez elles, elles sont vêtues comme des servantes, quand elles sont vêtues Hommes, femmes, enfants de la classe moyenne, tout le monde couche tout nu dans d’immenses lils où tient une famille enlière Je me souviens que la propriétaire d’une maison que j’ai habitée était si gonllée de soie et de velours, quand elle allait au spectacle, qu’elle entrait à peine dans sa loge Chez elle, elle ne portait pas de bas, presque pas de robe. Elle a été heureuse huit jours d’une paire de pantoufles fort ruinées, bâillantes, culotées, dont je lui avais fait présent sur sa demande.
En général on prend le café ou le chocolat le matin; on dîne vers une ou deux heures après midi ; on croque un morceau le soir, à des heures un peu indéterminées, de huit à onze heures. Les plats qui figurent le plus souvent au dîner sont une soupe à la pâte ou aux boulettes, appelée minestra, assaisonnée de fromage; le macaroni remplace fréquemment ce potage, le Romain n mange par montagnes; une friture de poissons ou de la première substatice venue enfermée dans la pâle ; le bœuf auquel on a ajouté un morceau de volaille dans le pot-au-feu ; un umido, sorte de ragoût de haute saveur, dans lequel le cuisinier fait parfois jurer le salé et le sucré ; le sempiternel brocoli fait souvent son apparition ; le rôti se montre rarement. Le pot-au-feu, ce fondement de tout repas de famille chez nous, le bouillon, ce jus digestible et nutritif, sont parodiés par les Romains de la plus déplorable façon. Il n’y a guère que les riches marquis dont la table se charge de trois ou quatre plats à dîner. La classe moyenne vit maigrement; le soir un reste du dîner, ou bien deux œufs, ou une friture, soit encore une salade et un morceau de charcuterie, composent le souper. Une tasse de thé ou un potage sont réputés suOisants dans quelques familles. Nous savons une noble maison dont un domestique en livrée va chaque soir acheter, au coin de la rue, un peu de friture, du brocoli bouilli, ou de la charcuterie : c’est le souper de tous, grands et petits, maîtres et valets. Nous le réi)élons : habit de velours, ventre de son. Les Milanais n’ont
pas tort de dire que les Ilnmains traitmit leurs voitures avec leurs hoyaux .
Il est vrai que les Romains disent de nous que tout notre argent passe en
Je ne puis achever; les proverbes sont si crus! Il faut bien l’avouer, ce dicton est vrai : chez nous, les meilleures maisons sont celles qui donnent les meilleurs dîners ; nous vivons un peu pour manger; si nous travaillons de la tête, nous ne chômons pas du ventre; les Romains ne travaillent de l’une ni de l’antre.
Il y a sobriété et sobriété. Si l’on mange peu parce qu’on a un besoin plus puissant à satisfaire, cela ne prouve pas qu’on n’aime pas à manger. Or le Romain préfère mettre tout dessus que dedans, quoiqu’il soit loin de dédaigner ce dernier exercice. L’Arabe est proverbialement sobre, mais, devant une ricbe diffa qui ne lui coûte rien, il déploie une prodigieuse activité. Or l’Italien ressemble un peu à l’Arabe, sous ce rapport comme sous plusieurs autres, ün jour nous dînions chez notre patronne, la dame aux pantoufles ; elle nous fêtait de son mieux, pas trop mal en vérité, pour nous remercier d’un service médical rendu aux siens. Deux petits poulets rôtis restèrent non entamés : la dame aux pantoufles les saisit l’un après l’autre, à pleines mains, et n’en laissa que les os : ses dents et ses doigts firent tout seuls la besogne, sans couteau ni fourchette. Pendant les cinq ou six jours suivants, elle ne mangea que du brocoli.
Le fait suivant, qui nous a été conté par notre ami le docteur Beylot, est à lui seul toute une étude de mœurs, qui a bien sa valeur au point de vue qui nous occupe. La scène se passe entre le Capitole et la place Trajan, dans un petit carrefour plein d’activité, d’allants et de venants, encombré de boutiques en plein air adossées aux maisons. Une loterie fort singulière se tire dans cet endroit. Une table à deux Cbuverts est mise dans la rue; rien n’y manque, nappe, serviettes, bouteilles, plats; seulement tout est cru : les légumes sont dans la soupière, l’huile et le beurre près des herbages et du poisson; le rôli attend le feu; enfin voilà le café en poudre et le sucre, etc. Il n’y a plus qu’à faire cuire et à s’asseoir sur les deux chaises disposées devant la table, ün groupe nombreux entoure cette loterie; les numéros sont bientôt placés; on procède au tirage, et l’heureux gagnant vide les plats et emporte le contenant pour le faire cuire chez lui. Le service est renouvelé; on va procéder à un autre tirage. La petite industrie prospère, les numéros se placent rapidement, et le bien avisé patron se frotte les mains de contentement.
Avouez-le, il n’y a que chez un peuple qui n’est point insensible aux plaisirs de la bouche, que cette tentation de l’appétit public puisse ainsi faire fortune. Certes les Romains ne sont pas gloutons comme les Anglais, les Allemands, les Russes, mais, nous le répétons, il y a sobriété et sobriété.
Comme on courait aux dîners du cardinal de Remis, qui, selon sa propre expression, tenait l'auberge de France danh un carrefour do l’Europe! Tous les princes romains et même les princesses se léchaient les doigts et les lèvres en sortant de chez ce prélat, dont ou appréciait encore plus la bonne cuisine
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que le bel esprit. Sa table était si succulente qu’on s’y oubliait jusqu'à l’incliçestion, voire même jusqu’à la mort. Dans les caveaux de l’église de Saint- Louis-des-Français, reposent deux victimes de la cuisine cardinaliste. Par contre, on se dégraissait bien vite chez le cardinal Albani, le fondateur de la splendide villa de ce nom, palais de marbre rempli de précieuses statues grecques. On conte qu’un personnage de la maison, trouvant la chère trop maigre, fit venir un cuisinier français. En recevant les provisions de bouche, le Watel, les voyant si misérables, jugea qu’elles étaient simplement destinées à la domesticité, et celle-ci s’en régala, mais le cardinal se passa de dîner. L’éminence s’en plaignit, comme de juste, et le cuisinier promit de ne plus lui imposer cejehne intempestif. En effet, des mets d’une, succulence inaccoutumée fumèrent sur la table d’Albani; mais quand on présenta les comptes au cardinal, il s’écria, stupéfait de leur ampleur : Si je conserve ce cuisinier, je n’achèverai pas ma galerie ! Le cuisinier partit le lendemain, la maigre chère recommença, mais la galerie fut terminée.
Aujourd’hui, il ne reste pas même les fumées des festins sardanapalesques de Bernis, mais la villa Albani étale toujours son portique splendide et ses galeries où les empereurs romains trônent sur des socs de marbre, à côté des canophores qui courbent sous les fleurs, des cariatides pliant sous le poids des corniches, et des hermès qui font revivre les traits des héros et des poètes de l’antiquité.
Lequel a été le plus sage de Bernis ou d’Albani? Je donne la préférence à celui qui a payé ses statues avec ses boyaux.
Ce que je reproche à la cuisine italienne, romaine et surtout napolitaine, c’est d’être trop artificielle. Les viandes sont hachées et façonnées de manière qu’on ne puisse en reconnaître l’origine, ou bien on enferme toute sorte de chose dans de la pâte, ou encore on masque la saveur naturelle par une sauce de haut goût. Je n’ai jamais compris, par exemple, la sauce aux pruneaux et aux pignons, autour de la viande. Si l’on voulait juger les Romains d’après la maxime de Brillat-Savarin: Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es, certes on jugerait mal les Romains. Les mets naturels, sains, nourrissants, simples, tels que les biftecks, les côtelettes grillées, le rôti, le rosbif, le bouilli, ne figurent presque pas sur les tables romaines.
La viande de boucherie est aromatisée, le mouton de bon goût, le bœuf bien charnu, mais le veau n’est que passable. Le buffle ne se sert que dans le quartier juif du Guetto. La volaille est abondante ; la dinde se débite à la livre comme la viande, mais elle nous a semblé moins délicate que chez nous ; nous n’avons rien vu qui pût être comparé à nos poulardes ou à nos chapons gras ; le gibier n’est ni rare ni cher ; la marée arrive de Fiumiccino et de Civita-Vecchia ; les légumes sont peu variés en espèces, et généralement de médiocre qualité ; rien qu’à voir ces vastes champs tout plantés de brocoli, je perds l’appétit ; les orangers abondent à Borne, mais leurs fruits sont à peine mangeables,
il faut descendre jusqu’à Sorrente (golfe de Naples) ))our trouver de bonnes oranges ; le melon devient beau et croît à merveille; les pommes et les poires sont bien inférieures aux nôtres.
Dans nos villes de France, le cuisinier peut, à un jour donné, étaler devant ses convives des viandes variées et des légumes de plusieurs sortes ; en ellet, à l’aide d’un peu d’artilice, certaines productions devancent la saison ou prolongent leur régne après le temps lixé par la nature. A Rome, rien de semblable, quoique le climat ne se ferait presque pas prier. La volaille, le mouton, le porc, chaque légume ne se mangent que pendant un certain temps, au delà et en deç.à duquel on ne saurait s’en procurer à prix d’argent.
L’Italie n’est pas privilégiée sous le rapport des vins. Le Falerne, tant chanté par Horace, ne vaut pas notre bon Grave ; le Lacrima-Christi mérite des éloges, mais, comme le Capri, il se boit à petits verres; ce n’est point un vin de table. Les vins ordinaires sont détestables, sans force, sans tou, sans bouquet, sans moelleux ; aigrelets ou sucrés, ils ressemblent, les uns à de très-petit viu de 1 année, les autres presque à du jus sortant du pressoir. Quelques vins sont arüliciellement sucrés, pour voiler leur acidité naturelle trop prononcée; on chauU'e les autres, avant la fermentation, dans des chaudières de cuivre, pour arriver au même but; aussi excitent-ils souvent des coliques. Ce petit vin rouge est bu dans l’année ; il ne se conserve pas. Dans les caves de Rome, il se gâte en huit ou dix jours; mais il se garde mieux dans les immenses caves creusées sous la montagne de poteries qu’on nomme Tettaccio. On est obligé de tirer sa provision de la campagne ou du Tettaccio, toutes les semaines ou tous les quinze ou vingt jours. En une nuit, le vin aigrit dans une bouteille débouchée.
Ce serait un gros péché d’être ivrogne dans un pays où le vin est si détestable. Les Romains ne pèchent pas, et ils ont une juste horreur pour nos soldats qui pèchent souvent avec cet horrible jus. Il est extrêmement rare de rencontrer un Romain battant les murailles et trébuchant dans les rues. Quand ils se grisent, ils le font décemment, cuvent leur vin à domicile et évitent le scan dale dans les rues. Je ne connais pas de canaille qui ait meilleur genre que celle de Rome; les plus petites gens sont polis, réservés, convenables, ont de la tenue, presque de l’élégance, en public, dans la ville. Par contre, les mœurs in-
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famille, et ton entend de nobles dames prononcer d’affreux mots nue nous ii'o
rons redire. Tout est sacrUé au debors , habit do .clour», .entre de son • r*
de roie, mffe sale i toilette en .oi.ur. , gueuiiies à la maison , debors eoirto et chevaleresques, brutalité dans le fond, etc., etc. ‘-ourtois
Après avoir dit comment on so lose ot comment on se nourrit 4 nom. ,o,„„. comment on habille, on.’, chauffe, on èel.lre, et comme’ntr ,
On htOUlle luxueusement, nous l’avons dèJ4 dit , mais ,’y chauffe tort
TJial, le plus souvent point du tout. Ce n’est pas chose facile que d’aviser niî petit logement avec une cheminée, et encore les appartements qui s’en trouvent munis sont-ils le plus souvent, non pas destinés à la famille, mais réservés ans étrangers qui viennent tes louer. Dans les grands logements, dans les appartements de palais, il se rencontre toujours une pièce pourvue de cheminée, mais orr n’y fait presque jamais de feu. L’Italien se chauffe avec le braciere ou le scaldino.Le braciere est tout simplement du charbon allumé dans un bassin de métal, qu’on place au milieu de la chambre. Malgré la précaution de n’apporter le braciere qu’après l’avoir laissé se prendre entièrement au grand air et de le couvrir à demi de cendres, il exhale cependant des gaz dangereux, qui ont tout au moins le désagrément de causer des maux de tête. Dans les bonnes maisons, ce brasier est recouvert d’un grand chapeau métallique déchiqueté à jour, qui le fait un peu ressembler à un vaste encensoir ; mais ce couvercle ne mitige pas ses dangers.
Le mode le plus usité, c’est le chauffage individuel, à l’aide du scaldino, pot semblable à ceux dont se servent nos marchandes en plein air. C’est un vase à anse, rempli de cendres et de charbons embrasés. Les femmes et même les dames romaines sont tellement inséparables du scaldino qu’on l’appelle vulgairement marito, mari. Pas un instant de divorce entre les époux si bien unis; l’épouse veille, avec un soin qui rappelle les vestales, à ce que son époux ne se refroidisse jamais. Ce marito a presque un droit de visite aussi étendu que le mari de chair et d’os; on le promène sur tout le corps d’une façon des plus divertissantes. Le soir, dans le salon, chaque femme tient son marito, tantôt aux mains, tantôt sous elle. Beaucoup d’hommes ne dédaignent pas cet exercice. Je connais un brave militaire, homme de la plus grande énergie, ancien corsaire dans les parages de la Plata, lequel, étant entré par le mariage dans une famille de marquis romain, a pris les usages du pays; de sorte que je ne manqne jamais de le trouver chez lui avec son scaldino. Un corsaire chauffant ses mains à la braise d’un petit pot de vieille marchande du coin!. . cela m’a toujours paru prodigieux. Quand une voisine vient se joindre à la causerie, elle apporte son scaldino; si quelques femmes en manquent, on se passe mutuellement le précieux petit pot, lie manière que chacune ait son tour. Dans les premiers temps, on ne manquait jamais de m’en offrir un, dans plusieurs familles que je fréquentais. Une vieille marquise surtout se sacrifiait toujours.
Le rôle du scaldino n’est pas confiné dans les appartements, comme l’est chez nous celui delà chaufferette. Les femmes du peuple, et même quelques vieilles femmes d’une classe plus élevée, ne se séparent pas de leur mari dans la rue; elles le portent sur leur ventre, recouvert par les deux pans du châle. Les pauvres qui stationnent dans les rues, qui s’asseyent sous le porche des églises, ont aussi bien souvent leur scaldino. Je dois ajouter cependant que je n’en ai jamais vu aux militaires. Les soldats du pape ont meilleure contenance qu’on ne croit.
Les lampes en usage ii Home et dans les villes voisines sont des tdservoirs A quatre ou six becs, portés sur uno longue tige : c'est lu forme antique pur sang. Quatre chaînettes pendent le long de la lampe, et portent tous les Instruments nécessaires à l’entretien de cctle lampe fumeuse mais pittoresque.
Les rues sont assez mal éclairées, h l’aide de réverbères à l’huile. On n’a pas encore introduit le gaz à Rome. La piété vient heureusement en aide à ces lumières rares et espacées : nous voulons parler de ces lampes qui brûlent devant l’image de la madone, petits autels incrustés dans la muraille, qu’on rencontre à chaque instant dans les rues de Rome. Beaucoup de maisons, presque toutes les boutiques, les cafés et autres lieux moins honnêtes, possèdent aussi leurs madones et leur petite illumination. Je soupçonne fort quelques rusés compères de ne pas allumer de lampes devant la madone, mais de mettre une madone derrière les lampes qu’ils sont obligés d’entretenir pour s’éclairer; ce n’en n’est pas moins une œuvre méritoire, une pieuse politesse envers la Mère de Dieu, pour laquelle, du reste, le Romain a le culte le plus touchant et la vénération la plus profonde.
Notre longue promenade nous a un peu échauffé. Avant d’entrer dans quelquoéglise, reposons-nous un instant au café, afin de ne pas nous exposer biusquement au froid des basiliques. A Rome, on entre au café comme chez soi; on s’assied et l’on ne prend rien les trois quarts du temps. Des groupes entourent les tables vides, et s’en vont sans avoir consommé : c’est l’usage. Demandons du café, cela n’est pas ruineux : nous en serons quitte pour deux sous; c'est aussi bon marché qu’en Algérie. Le Romain aime le café, et il a fort raison si, comme a pensé M. de Gasparin, le café empêche de se dénourrir.
Visitons la première église venue : toutes recèlent des richesses en marbres précieux, en tableaux de maître, en statues, bas-reliefs, tombeaux, reliques saintes et pieuses légendes. Les pierres que nous foulons sont des dalles sépulcrales, où le pied du passant use le relief des habits sacerdotaux et du froc monastique. Les parois sont tapissées d’inscriptions; les urnes sépulcrales s’allongent le long des murailles; les chapelles portent le nom de quelque famille princière et cachent les dépouilles mortelles de la noble maison. 11 n’y a rien qui peuple une église comme les tombeaux : la foi y ranime les morts, le souvenir éveille les trépassés, et l’imagination fait surgir de la dalle tous les saints prélats, les hommes illustres ou bienfaisants qui gissent sous les arcades des basses-nefs. Mais il faudrait à cette pieuse évocation les murs sombres et les vitraux gothiques de nos vieilles cathédrales , et non pas les brillants rayons du jour se répercutant sur le damier mondain des marbres aux vives couleurs.
L’aspect de ces monuments funéraires nous amène naturellement à parler des décès et des inhumations.
Avant Pie IX, il n’y avait pas de municipalité à Rome; aussi les règlements de police laissaient-ils entièrement à désirer. Aujourd’hui tout se réforme peu ft
peu, et une commission compélenlo élabore, pour le promulguer bientôt, un code complet de police sanitaire. A Rome, il y a partout à refaire; le point dont il s’agit n’est pas un des moins défectueux.
La constatation du décôs n’est pas conûée au médecin, mais au curé,, qui est toujours averti de l’événement, car pour le médecin oublieux de faire prévenir le prêtre que son client est en danger, une peine sévère est stipulée dans la loi. L’homme de l’art n’est appelé à se prononcer que dans le cas où une mort fortuite ou étrange fait concevoir quelques soupçons à l’autorité.
Après le décès, la famille quitte la maison, ou au moins se tient à l’écart pendant quelques jours. L’idée de la mort répugne aux Romains ; ils craignent et fuient cette image. Ce n’est qu’aux enterrements de grand apparat que les parents suivent le corps à l’église, où il passe la nuit. Une voiture l’enlève le lendemain mutin, et on le descend en terre sans cérémonie. La famille n’accompagne guère le mort de ses souvenirs; elle regrette plutôt une illustration ou une source de lucre perdues qu’une affection rompue entre deux cœurs. Par peur de l’idée de la mort, le Romain ne pense pas longtemps à celui qui s’en est allé; il est tiède dans le culte des morts, cette religion instinctive du cœur.
Les cadavres séjournent une nuit à l’église avant d’être portés au cimetière. Us sont quelquefois assez avancés pour répandre d’offensantes odeurs. Cet inconvénient résulte en partie de la nécessité d’attendre une certaine heure pour l’enterrement. A Rome, la fortune et la noblesse du mort ne se mesurent pas seulement ù la pompe de la cérémonie, mais à l’heure il laquelle elle se fait. Deux heures après VAngulus est le moment aristocrate, auquel ne peuvent aspirer que les familles de distinction.
11 y a déjà longtemps qu’on a mis arrêt, en France, à l’usage d’enterrer dans les églises. Au point de vue de la salubrité, ce mode d’inhumation est en effet pernicieux. Pie IX a commencé, à Rome, à mettre un frein à l’abus ; mais on comprend que la réforme ne puisse jias être immédiate, et que le règlement doive d’abord se montrer assez large à l’endroit des exceptions, car nous sommes dans le pays des privilèges.
Les couvents conservent leur ancienne habitude d’inhumer les frères dans le caveau de la communauté. A Sainte-Sabine, couvent des Dominicains, que nous avons visité dans tous ses détails, les morts sont couchés dans le caveau, l’un près de l’autre, sans bière. C’est là qu’ils pourrissent. Quand plusieurs décès ont lieu à des époques rapprochées, la déposition du nouveau cadavre près du )>récédent en pleine putréfaction, doit être un horrible chose. Nous lisons dans Lancisi le fait suivant (De noxiis paludum effloviis, p. 152) : Le Tibre avait débordé, et, dans la terre profondément détrempée, les matières végéto-animales eniraient en putréfaction, au contact de l’eau. Au couvent de Sainte- Marie, près la porta Angelica, quartier du Vatican, un religieux descend dans le caveau mortuaire de la congrégation ; aucun cadavre n’y avait été descendu depuis quelque temps. Une demi-heure se passe, et on ne le voit pas revenir. Un
second frère descend et ne reparaît pas. Un troisième se fait ailacher à une corde; il aperçoit les deux religieux morts, il crie, et on le remonte à demiasphyxié par les miasmes du caveau.
Le grand couvent des capucins, près la i)lace narherini, possède les caveaux les plus curieux à visiter. Qu’on nous permette ici de transcrire tout simplement nos notes prises sur place, elles nous semblent peindre ce tableau plus naïvement et en moins de traits.
« Dans la cour du couvent donnent d’étroites fenêtres, dont chacune éclaire un caveau à ossements. Il y a six ou huit caveaux, de plain-pied avec le pavé de la cour. Le sol est sablé et divisé en compartiments par de légères arêtes ; on dirait des plates-bandes pour recevoir des fleurs ; ce sont quarante iQsses toujours pleines. Quand un capucin meurt, on déterre le plus ancien cadavre, pour mettre le nouveau ù sa place. Les vieux ossements sont étagés contre les parois, qui disparaissent complètement sous ces dépouilles accumulées depuis deux siècles. L’ornementation eu ossements est fort bien entendue : corniches, frises, chapiteaux, frontons, arcades et niches, rien n’est oublié. Dans celles-ci, des squelettes entiers, couchés ou debout, sont drapés des vêlements de l’ordre on dirait qu’ils prient, en comptant le rosaire, en baisant la croix. Plusieurs squelettes sont encore tout couverts de ligaments, de tendons, d’aponévroses desséchées qui obturent quelquefois les ouvertures de la tête et lui donnent une expression singulière. Je n’aurais jamais cru que les jeux du hasard, en disposant de diverses façons ces membranes, pussent ainsi imprimer des physionomies si expressives aux têtes de morts. Il en est qui grimacent, d’autres qui prient, d’autres qui pleurent, beaucoup surtout qui souürent à faire peur. Un Anglais et une très-longue Anglaise blonde visitaient ces caveaux, en même temps que nous : la grande Albionaise m’a paru plus hideuse que les morts; le plus léger signe d’émotion n’a pas un instant effleuré son visage ! — Le plafond n’est pas la partie la moins curieuse; il est festonné d’arabesques en os, tout comme les appartements des princes le sont d’arabesques en couleur. C’est prodigieux ce qu’on peut faire avec les ossements. Des lustres en sacrum pendent le long de la voûte. Le vent qui souillait à travers une vitre cassée les faisait craquer et gémir ; l’impassible Anglaise ramenait nonchalamment sous son chapeau ses cheveux blonds que le même courant d’air débouclait et fouettait contre sa ligure. »
A Rome, on ne dépose pas les corps dans des fosses creusées en terre, et recouvertes ensuite avec soin, de manière que les miasmes et le pulrilage soient absorbés par le réservoir commun. Les cimetières romains (campi-santi) sont des espèces de cours recélant une foule de caveaux dont les ouvertures, bouchées par des opercules de pierre, marquettent le pavé. Pas un mouvement n’accidente le préau; on voit seulement sur les murs d’enceinte quelques inscriptions qui se rapportent le plus souvent à un mort jeté dans la fosse commune. Il ne faut pas chercher dans les cimetières romains ce sentiment doux
el mélancolique qui naît à l’aspect de ces tombes qui parlent de mort, des saules pleureurs symboles de la douleur, et des lleurs qui, sans cesse vives et renaissantes comme le souvenir, font penser au revoir dans une autre vie. Ces cours froides et sans physionomie ne peuvent inspirer aucun sentiment. Personne ne les fréquente que le fossoyeur ; on ne vient pas pleurer sur une fosse commune. Chaque caveau est un horrible pourrissoir, dans lequel mon imagination se reluse à pénétrer parmi cette foule de cadavres avec ou sans bière, qu’on y descend pêle-mêle, et que la parcimonie ou l’ignorance oublient quel- (|uelois de couvrir de chaux! Quand le caveau est plein, on le scelle, et les vieux ossements macèrent, je ne sais combien d’années, dans l’humidité des cadavres récents ; puis tout se dessèche; on vide la fosse, qui ouvre alors ses lianes aux débris d’une nouvelle génération.
Nous avons été témoin, à Civila-Vecchia, d’une scène qui ne s’elTacera jamais de notre mémoire. C’était à l’enterrement d’une caïuiniére. Quand ou enleva l’opercule, une bouUée de gaz horribles nous lit tous reculer. Je m’approchai cependant ; ce que je vis est affreux à dire : c’était une montagne de bières, dont plusieurs rompues laissaient échapper les cadavres ; de l’une d’elles sor- I taient deux jambes rongées par une nuée de rats qui, sautant de cercueil en cercueil, ruisselaient comme des fourmis sur un tronc d’arbre. Affamés, avides, quelques-uns se précipitèrent au-devant deleur nouvelle proie, jusqu’au pourtour de l’ouverture. Le cantiiiier poussa un cri, se jeta sur le cercueil, en disant qu’il ne voulait pas (]u’on de.scendît dans ce gouffre sans pitié, le corps de sa femme livré comme une vile pâture à ces rats dévorants. On entraîna le pauvre homme, el la fosse commune reçut un cadavre de plus.
A Rome, les caveaux sont vidés tous les cinq ans, je crois, et les ossements recueillis dans un ossuaire. Outre les cimetières publics, il en existait d’autres encore dans les couvents, dans les hôpitaux. C’étaient autant de foyers d’infection permanente, dont les sages mesures prescrites par Pie IX ont déjà fait fermer une partie. Le souverain pontife a l’intention de remplacer ces pourrissoirs par des cimetières semblables aux nôtres. Le culte saint des morts y gagnera autant que la salubrité.
Eu foulant les dalles séiiulcrales de l’église, nous avons été conduit à parler de bien tristes choses. Un heureux divertissement va fort à propos changer le cours de nos idées. C'est la fêle du patron de la basilique; on chante les vêpres en grande cérémonie. L’aspect est bien un peu mondain ; les colonnes sont cannelées avec de longs galons d’or, les pilastres disparaissent sous des bandes de ])i'ocard, des draperies de soie blanche, bleue, rose, jaune, enrichies d’un liséré d’or, s’arrondissent dans les enlre-colonnements el sous les arcades des nefs. Le parvis est jonché de buis ; une brillante illumination resplendit sur l’autel et le long du vaisseau. La musique est fort bonne : ténors, barytons, basses, rien n’y manque; solo, duo, trio, quatuor, quintet, chœurs, nous avons de tout; Ciivatine.s, grands airs, roulades, c’est au complet. Scandale! je crois qu’on
cliaute un opéra dans la sainte demeure de Dieu! La mise en scène ne laisse rien à désirer : les décors sont Irais, l’éclairage brillant, les Ugurants de bonne mine, mais le recueillement n’est nulle part.
Ce tableau est tracé en touriste; l’œil médical va maintenant en scruter un petit coin. Des voi.\ de femme panent de bouches d’homme. Ces sons douteux, chancelants, sans caractère bien dessiné, font mal à entendre, et font penser à une triste mutilation qui se pratiquait souvent autrefois. Heureusement cette cruauté ne.se renouvelle pas aujourd’hui. On prétend qu’il n’existe plus parmi les chanteurs d’église que trois castrats, dont deux sont des vieillards, et le troisième un individu dont une truie a dévoré les parties génitales quand il était au berceau. Il paraît qu’autrefois la castration ne s’opérait pas par ablation, mais par atrophie des testicules, que l’on comprimait, ligaturait, sans compter la malaxation progressive par les mains. Nous ne croyons pas, quoiqu’on nous l’ait positivement assuré, que certaines gens atrophient encore ainsi les organes séminaux de leurs jeunes enfants, dans l’espoir de leur voir occuper un jour un emploi lucratif pour la famille.
La foule s’écoule de l’église ; le jour baisse. C’est l’heure oü les églises de Rome prennent un caractère un peu religieux : les détails s’effacent, l’ombre assombrit les trop vives couleurs, et l’œil n’embrasse plus que les immenses contours de la nef et des arcades. Les cierges s’éteignent ; on n’aperçoit plus que de rares lumières oubliées. La nef se remplit de nouveau de pénitents, de capucins et de curieux. Oh ! je hais les pénitents de toute nuance, mystérieux personnages dont on ne devine que les deux yeux à travers les trous du capuchon. Je n’ai certes pas peur d’eux, mais j’ai peur des souvenirs qu’ils me rappellent. Quand ils viennent à découvrir leur visage, je m’étonne de ne pas y lire des instincts féroces, et je ne puis me ügurer que la torche qu’ils tiennent à la main ne soit pas destinée à éclairer un auto-da-fé.
Ils sortent de l’église ; la procession s’allonge; après les laids pénitents marchent les bons capucins, la ligure découverte et portant des torches. Le mort est un vieux religieux de leur ordre ; il est étendu, le visage et les pieds nus sur une litière portée à bras. Derrière marche un homme chargé de la bière encore vide (1). Une croix est lixée sur la poitrine du mort; un long chapelet
(1) Hélas ! non. C’est la boî'.e oü le clergé ramasse, après la cérémonie, les cierges à peine entamés. C’est un grand bénéfice pour l’église. Les gens riches ont deux boites portées derrière le mort. Je n’ai pas voulu vous dire cela dans le cours de mon récit, de peur de manquer mon tableau final. A Rome, il faut glisser un peu vitedans son examen, si l’on veut être édifié. Ne voyez jamais le revers de la médaille. Chaque pénitent, chaque capucin est poursuivi par un gamin qui trottine à sa suite et tend en l’air un grand cornet de papier, dans lequel il recueille les larmes du cierge, qu’il sollicite de temps en temps à pleurer en lui imprimant de légères secousses. J’ai d’abord cru que cette cire.
pend à ses côtés. Les cahots des porteurs l'ont rouler le cadavre et trembler le rosaire. Des chants funèbres retentissent dans la rue; ils cessent bientôt, et l'autre extrémité de la procession répond par un murmure lointain. Les façades s’illuminent un instant à la lueur rouge des cierges ; la clarté pâlit, les chants s’eflacent, la procession s’écoule, la rue redevient solitaire et sombre. Rentrons.
Aussi bien le hasard nous a servis ; il fallait assister à ce convoi funèbre pour compléter le tableau que je vous ai tracé du dernier voyage d’un Romain.
En rentrant, prenez garde à ces masses étendues par terre, sur les trottoirs, sous les porches des églises, le long des escaliers; ce ne sont pas des chiens, mais des chrétiens, de pauvres campagnards, qui couchent en plein air, sub Jove frigido, comme le chasseur d’Horace.
Avant de terminer, Je sens le besoin de vous dire encore deux mots. Il me semble que de la bouche de votre cicerone sont quelquefois sorties des paroles un peu amères. J’ai dit ce queje pense. Eh bien ! néanmoins et par une sorte de contradiction, je sens une attraction puissante pour la ville éternelle, un charme tout particulier m’y retient, je me dilate d’aisé dans ce milieu tranquille, j’y jouis doucement, paisiblement, pleinement. Serait-ce parce que l’ensemble vaut mieux que les détails, et que, dans ma critique, j’aurais trop exclusivement considéré ceux-ci ? Je ne crois pas avoir commis cette faute. Ou bien l’abondance du blâme viendrait-elle de ce que j’aurais jugé les Romains plutôt par comparaison que d’une manière absolue? Presque tous les auteurs ont fait cette fausse route; la nation à laquelle ils appartiennent [a été pour eux un critérium, un type, un étalon, et tout ce qui ne cadre pas avec leur modèle a élé condamné par eux. Si je n’ai pas toujours su éviter cette erreur, je pense du moins n’y avoir jamais donné en plein. Enfin cette sympathie pour Rome naîtrait-elle de ce que la réalité s’y efface pour faire place au rêve? Y vivrait-on, y jouirait-on moins de ce qu’on voit que de ce qu’on pense en se reportant à l’époque majestueuse de l’ancienne Rome, aux siècles de foi nai've du moyen âge, aux époques passées illustrées par les beaux-arls ? Ces questions sont trop graves pour nous; nous avons babillé sans cérémonie ; nos prétentions ne vont pas au delà.
sainte et vierge, était une pieuse relique. Erreur: on la recueille pour la vendre. Dans toute autre circonstance, cette coutume serait mesquine et ridicule; ici elle nous semble pitoyable, presque impie.
HISTOIRE MÉDICALE DE L’aNNÉE 1850, A L’ ARMÉE D’OCCUPATION DE ROME ET APERÇU DE L’IIISTOIRE CHIRURGICALE.
Rome, 20 mars I85l.
A MM. de t’AcadOiulc nationale de médecine de Paris.
Il y a deux manières de circonscrire son sujet quand on écrit une histoire médicale : on peut envisager l’état sanitaire par année sidérale, c’est le mode usité par l’administration, ou par année médicale, c’est le mode scientifique que nous suivrons. Dans les contrées soumises à une endémo-épidémie annuelle, le centre de l’année médicale coïncide avec l’apogée du régne pathologique; mais son commencement et sa fin n’ont pas de limites mathématiquement précises. Quand il s’agit d’aflections paludéennes, la terminaison est surtout bien vague, parce que, à une époque où la cause a cessé d’agir, les rechutes de lièvre et les cachexies paludéennes continuent à encombrer en si grand nombre les hôpitaux, que le chill're des affections sporadiques disparaît dans la foule des maladies d’origine endémo-épidémique.
Les divisions rigoureuses n’ont heureusement pas la moindre importance ici. Après avoir donné le mouvement des malades pendant toute l’année sidérale 1850, nous nous contenterons de prendre l’endémo-épidémie à son origine, de la suivre dans son développement, de l’étudier à son apogée, d’observer sa période de décroissance, enfin de faire saisir ses dernières traces dans la saison hivernale et de caractériser en quelques mots la constitution médicale qui a succédé à l’endémo-épidémie.
Tableau n» 1.