‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 86 sur 88 · ET LIVOURNE · texte numérisé non relu

ET LIVOURNE

Adieu à Rome. Le monl Soracle; le royal ermite. Vilerbe ; topographie, météorologie, pathologie, eaux minérales, leur analyse et leurs vertus thérapeutiques-

A mon ami le docteur Armand.

Florence, 24 mars 1853.

Le 20 mars 1853, au soir, m’attendais dans son cabinet, pour lui dire un dernier adieu, mon savant ami l’abbé don Pietro Matranga, helléniste et antiquaire. Il était déjà arrivé depuis quelques minutes, mais je ne l’apercevais pas. Il habite le mont Pincio, aimé de N. Poussin, de Claude Lorrain et de Salvator Rosa. De sa haute fenêtre, mon regard embrassait, pour une dernière fois, ma chère ville de Rome, déjà paisible, à cette heure, entre ses collines déchiquetées par la silhouette des villas princières et des pins-parasols. Il remarqua ma préoccupation et ma tristesse : Mi sento quasi sut piangere, lui répondis-je, perché vedo per l'uUima voltamia carissima città di Romat Un tel sentiment n’esuil point naturel, après quatre années de séjour dans cette Italie aux puissantes séductions, où la gloire offre tant de souvenirs, les arts tant de réalités, les ruines tant de rêveries, où tout est plein de sentiment et de poésie, et la terre avec ses horizons déserts et harmonieux, et ce beau ciel à la fois étincelant et velouté?

Je pars demain matin. Je n’ai point habitué à trop de mélancolie le lecteur qui a bien voulu me suivre dans ce long voyage de quatre ans ; je vais lâcher de laisser mes tristes pensées à Rome, et de me charger d’un peu de gaieté

pour la dernière étape que nous devons faire ensemble. Partons donc • mais ' vous le proteste : Mi sento quasi sut piangere. ’ ’

Traversons une dernière fois cette grandiose et déserte campagne romaine qui a inspiré le Poussin et Claude Lorrain, cette campagne qui parle si éloquemment à ceux qui ont un esprit et un cœur, mais qui laisse froid ou désillusionné le prosaïque voyageur, l’industriel ou le mathématicien, intelligentes et utiles machines qui n’ont point à fonctionner ici. On passe bientôt le Ponte Molle, Milvius des Latins, fameux par la victoire de Constantin sur Maxence, et par l’arrestation des députés Allobroges, complices de Catilina. Puis on s’engage plus avant sur la plage romaine, inculte, fertile pourtant, ondulée par de légères collines, et silonnée de ravines herbeuses où serpentent quelques filets d’eau. Le pauvre village de Baccano reste à gauche. A Monie-Rosi, autre maigre bourgade perchée sur une petite crête, les accidents de terrain se prononcent davantage, et recèlent dans leurs replis un lac marécageux de peu d’étendue. A Ronciglione, bourg situé le long d’uu pittoresque ravin qui nous a rappelé les déchirures qui forment un fossé naturel à la poétique Sorrente, la campagne est moins nue, et commence à s’égayer d’arbres et de cultures. Nous abordons la chaîne du mont Cimino, qui encaisse de ce côté le bassin de Rome. En s’écartant de la route, on va, à travers les vieilles forêts, visiter le fameux palais-forteresse de Caprarola, chef-d’œuvre de Vignole, l’une des riches et nombreuses habitations de la famille éteinte des Farnèse, qui avait le plus beau palais de Rome et la villa la plus architecturale des environs.

Nous grimpons le Cimino ; la route est suspendue sur son flanc. Nous parcourons une région élevée : au 21 mars, il fait encore froid, le ciel est terne, voilé, et il tombe un peu de neige ; mais bientôt le soleil dissipe les brumes et illumine une admirable perspective. Sous nos pieds, à gauche, dort le lac de Vico, au fond d un cratère éteint, dont les bords forment comme un cirque gigantesque peuplé d’arbres au lieu de spectateurs. A droite, la vue s’égare sur une vaste plaine unie, coupée d’arbres épars ou groupés, qui tigrent sa surface glauque de taches d’un vert plus prononcé. Cette belle plaine semble peu habitée. Au milieu, comme une immense cathédrale gothique, s’élève la crête isolée, rocheuse et déchirée du mont Soracte, qui ne se montre point couronné de neiges, comme dans le portrait que nous en trace Horace :

Vides ut alla stet nive candidum Soracte...

mais auquel son austère majesté mérite toujours l’épithéte de sacré, de vénérable :

Sancti custos Soractis Apollo.

Virgile.

L’horizon est borné au lointain par la haute chaîne de la Sabine et de l’Apennin, dont les sommets neigeux resplendissent au soleil ou bleuissent dans une demi-ombre transparente.

Déjà nous descen.lons lt> Ciniiiio, el nous apercevons Vilorbe. Nous ferons ici une longue pose, car celte ville possède des eaux thermales qui nous intéressent. Mais avant de perdre loui à fait de vue ce Soracte, aujourd’hui mont Oreste, dont le village, sis à nu-côte, a déjà disparu, tandis que l’ermitage hissé sur sa crête pointe encore à l’hori/.on, il faut que j’évoque un souvenir tout français, précisément à propos de cet humble et pieux asile. Un oncle de Char- •lemagne, un fils de Charles Martel, Carloman, y fut ermite. Le sang répandu dans une balaide gagnée l’avait fait réfléchir, et quel lieu est plus propre à la rèDexion qu’une hutte d’écorce el de mousse sur le Soracte solitaire? El cependant d’indiscrets voyageurs vinrent troubler par de fréquentes visites le royal ermite, qui fut obligé de réclamer un autre refuge au mont Gassin, où, pour lui donner le loisir de réfléchir tout à l’aise, on le nomma gardeur des oies du couvent.

Vilerbe est située dans la partie supérieure du bassin de la Maria, rivière à laquelle donne naissance le lac de Bolsène, et qui se jette dans la mer sur le rivage de Cornetio. De l’ouest à l’est, de la mer jusqu'à Viterbe et même un peu au delà, le terrain va en montant, jusqu'à une altitude qu’on a trop généreusement, je crois, estimée à 400 mètres. Puis bientôt, à cinq ou six railles à l’est de Vilerbe, l’ascension du plan se termine à une sorte d’arête, au delà de laquelle commence le bassin du Tibre, bien reconnaissable à la descente du terrain en sens opposé. Vers les plages lyrrhèniennes, le bassin de la Maria n’a point de limites bien nettement dessinées; il se confond avec les p'aines voisines; mais dans sa partie supérieure il est resserré entre leCimino, au sud, et le massif montagneux du Bolsène, au septentrion. Ces deux pâtés ne sont que le squelette de deux volcans, et les deux lacs qui en occupent le centre, le reste de leurs cratères. Toute la plaine intermédiaire est volcanique ; mais on rencontre pourtant des terrains Quviaiiles et marins dans les parties basses que la couche de lave n’a pas recouvertes. Les nombreuses el abondantes sources thermales qui jaillissent aux environs de Viterbe, démontrenl que les soupiraux du feu intérieur y sont encore voisins de l’écorce terrestre.

La ville de Vilerbe, occupée par nos troupes, compte 17,000 âmes. Elle est divisée en quatre parties par deux sillons qui se croisent presque à angle droit, et au fond desquels coulent les deux gros ruisseaux qui, réunis, forment la rivière de Faule, tributaire de la Maria. Quatre villes étrusques se jalousaient jadis dans ces quatre presqu’îles; devenues romaines par la conquête, elles continuèrent à être rivales ; Desiderius, dernier roi kimbard, les réunit enfin en une seule commune, et les entoura d’une même muraille. La fusion d’intérêts a eu, outre ses résultats moraux, une conséquence physique : les ravins qui séparaient ies quatre villes rivales, se sont comblés peu à peu en maints endroits, de sorte qu’il devient même diflicile d’en bien suivre partout les traces.

Vilerbe a quelques vieux quartiers, mais en général la ville est percée de grandes et belles rues, pleines d’air et de lumière et pavées de larges dalles de

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lave. Certaines rues et quelques places ont conservé le caractère grandiose et révère des anciennes villes d’Italie, entre autres la grand'place, qui a un aspect tout téodal, avec ses façades symétriques et solides en pierres de taille noircies par le temps, avec ses colonnes isolées surmontées d’animaux héraldiques et de blasons, avec son palais public ou communal, édilice qui ne manque pas de grandeur, et dont la longue galerie, d’une mâle architecture, est formée de larges arcades reposant sur une colonnade. Cette richesse ne doit point étonner; Viterbe a eu sa puissance et sa splendeur. Au douzième siècle, les troupes romaines furent même battues par les soldats de la république viterboise. La guerre, disent les chroniques, avait été allumée par une autre Hélène, par Galiana, la plus belle femme de son temps ; et tels étaient l’empire et la fascination de la beauté, que les Romains vaincus demandèrent à contempler une dernière fois Galiana ; elle leur fut, en effet, montrée d’une tour que votre cicerone vous indiquera près de l’ancienne porte Sant’Anionio.

D’autres débris des anciens âges rappellent, non plus les guerres des petits États entre eux , mais les querelles intestines dans les villes mêmes : nous voulons parler de ces innombrables tours, croulantes pour la plupart, qui, à Vilerbe comme à Cornetto, élancent leurs créneaux par-dessus les maisons qu’elles dépassent , comme ces grands arbres qui , ménagés par la hache dans la coupe d’une forêt, dominent longtemps encore les tàillis naissants.

Les eaux potables de Viterbe, abondantes et de bonne qualité, sont amenées, notamment par un aqueduc antique , dans de grandes et élégantes fontaines. Viterbe mérite son surnom de ville aux belles fontaines et aux belles tilles. La population y est en effet d’un beau type et d’une solide construction, remarque qui n’a point échappé au comte de Tournon , préfet du Tibre, dont nous avons déjà plusieurs fois cité l’estimable ouvrage. Cette population , assez active , est agricole et industrielle. Elle trouve des bénélices dans l’exploitation du lin et du chanvre, et ne dédaigne ni les céréales, ni les mûriers et la sériciculture. Les environs de Viterbe se parent, en outre, d’oliviers et des arbres fruitiers de nos pays. Quelques orangers et de très-rares palmiers sont cultivés dans les jardins. Mais Viterbe n’est guère qu’une oasis. En descendant vers l’ouest, on retrouve bientôt la plaine inculte et dépouillée. Toscanella, autre ile de verdure, fleurit à l’horizon; la caravane rencontre ensuite Cornetto, la vieille Tarquinies étrusque, puis l’œil s’égare sur les plages bleues du désert des mers.

L’industrie de Viterbe consiste surtout en tannerie , mégisserie , travaux en '•fer, filatures. La vigne est cultivée; mais le vin , plus capiteux qu’agréable, produit quelquefois une ivresse qui va jusqu’à la fureur.

Nous ne connaissons la météorologie de Viterbe que par les observations prises par notre ami le docteur Armand , chargé de la direction des eaux (service de l’armée) pendant les années 1851 et 52 (l). Elles ne comprennent que

(1) Armand, des e*ux minérai.es tuermales de Viterbe et de son climat.

l’été, et il était impossible qu’improvisées sans observatoire et assumées volontairement par un seul homme, dévoué, actif, consciencieux au dernier ()oint , il est vrai , elles pussent répondre à toutes les exigences. Telles qu’elles sont, elles nous seront d’un grand secours.

Viterbe étant à près de ùOO métrés au-dessus du niveau de Rome , on peut estimer approximativement, en s’appuyant sur les observations de Humboldt, Boussingault, Bravais, Kœmtz, etc., que la moyenne de sa température doit être au plus de 2 degrés cent, inférieure à celle de Rome , soit 13,20» cent, au lieu de 15,20° cent., en supposant que l’altitude de Viterbe n’ait pas été exagérée. La répartition de la chaleur selon les saisons ne nous est pas bien connue; nous ne savons pas si le climat de Viterbe ne serait pas de ceux que l’on a appelés excessifs, à cause de leurs hivers très-froids et de leurs étés trèschauds. Le thermomètre se mainliendrait il à un certain degré l'hiver, puisque les orangers et quelques phænices dactyliferæ croissent dans les jardins? Mais on sait qu'à Rome même on enferme souvent les orangers dans des espèces de serres, improvisées pour la mauvaise saison, ce qui doit à fortiori avoir lieu à Viterbe. Quoi qu’il en soit, l’olivier croit sans aucun soin, ce qui nous empêche de considérer les hivers de cette ville comme plus froids que ceux du midi de la France.

D’autre part, les étés de Viterbe ne semblent pas trouver dans l’altitude du lieu un correctif à la chaleur, comme le croit notre ami; car, d’après les chiffres qu’il fournit Ini-même, les trois mois sur lesquels nous possédons des documents de comparaison auraient été beaucoup plus chauds à Viterbe qu’à Rome, ainsi qu’en témoignent les chilTres suivants :

Viterbe. Rome.

Juillet 21» R. 18,18" R.

Août 23 (1) 18,31

Septembre 14 1/2 13,90

Viterbe est comme Rome, mais à un moindre degré, tributaire de l’endémoépidémie palustre annuelle. D'après M. Armand, dans les six mois compris

AVEC RECHEncHES SUR LES THERMES ROMAINS , brochure consciencieuse et distinguée par laquelle un médecin français, à la demande de la municipalité de Viterbe , a doté cette ville d’une notice qu'elle avait vainement attendue des médecins du pays. Nous nous servons amplement du bon travail de notre ami le docteur Armand, travail dont la Gazette Médicale a déjà donné intégralement la seconde partie , consacrée aux thermes de l’ancienne Rome.

(1) A Viterbe comme à Rome, ou remarquera cette particularité météorologique, que le mois d’août, normalement moins chaud que juillet, l'a surpassé en température en 1851.

entre mai et octobre, 126 malades seraient entrés à l'Iiôpiial, sur un elléclif moyen de 350 hommes. Pendant le même intervalle, ù Rome, 2,620 malades étaient admis aux hôpitaux, sur un effectif de 8,400, c’est-à-dire que, proportionnellement, la garnison de Viterbe a eu plus de malades. De plus, dans cette ville, les lièvres ont été deux fois aussi nombreuses que les autres affections, et sur 40 fièvres, notre ami le docteur Armand en a trouvé 6 pernicieuses. Il n’y a pas eu de morts ; c’est le plus beau de l’affaire; mais toujours est-il que nous ne sommes pas bien rassuré, d’après ces documents du moins, sur la salubrité vantée de la ville de Viterbe, où l’on vit vieux, dit-on pourtant.

Viterbe possède, à quelques milles de ses murs, de grandes richesses en eaux thermales. Citons d’abord l'abondaute source du BuUicame qui jaillit d’un véritable gouffre, en bouillonnant et en projetant des bulles d’hydrogène sulfuré, d’azote et d’acide carbonique. Cette source, qui suffiraità un vaste établissement, marque 60 à 63» c. d’après M. Armand, 58“ d’après M. Gillet ; non utilisée pour les bains, elle alimente des routoirs. Elle a été autrefois fréquentée, sous le nom A' Aquœ Caiœ, par les Romains, dont l’exploitation nous est encore signalée par des ruines étendues.

Les sources utilisées, parmi d’autres délaissées, sont celle délia Gratta, ferrugineuse, délia Crociata pareille au BuUicame, et une petite source magnésienne à laquelle on a recours comme laxative, mais dont les vertus ne sont pas très-prononcées, au dire des médecins du pays. Ces trois sources alimentent un établissement consistant dans un seul corps de logis isolé, assis dans un ravin. On y trouve 23 baignoires, 5 appareils pour les douches et une piscine pouvant recevoir 15 à 20 personnes. Les malades habitent presque tous Viterbe et viennent prendre leurs bains dans cet établissement, où cependant quelquesuns pourraient trouver gîte et nourriture, s’ils se contentaient du bien-être d’une simple auberge de petite ville.

L’eau ferrugineuse, qui marque 45" c., est en même temps arséniquée, brômurée et indurée, et légèrement hydrosulfuriquée. En fait de sels de fer, c’est le carbonate de peroxyde qui la minéralisé; 1,000 grammes d’eau en contiennent 73 milligr. Les boues ferrugineuses sont infiniment plus riches, comme cela a toujours lieu, puisqu’elles recèlent 20 grammes du même sel ; l’acide arsénique y figure aussi en quantité très-notable, 140 milligr. sur 1,000 gr.

Arrivons à la source dite sulfureuse de la Crociata, dont la composition est semblable à celle du BuUicame. Ces eaux ont été d’abord analysées par MM. Gilet, Dusseuil et Monsel, qui, obligés de procéder à une œuvre aussi délicate, sans moyens, sans laboratoire, presque sans instruments, sont arrivés à des résultats remarquables d’exactitude, qu’on ne pouvait certes espérer dans de telles circonstances, mais qu’a modifiés postérieurement l’analyse opérée, an laboratoire du Val-de-Grâce, par M. Poggiale.

Voici cette analyse ;

Acide carbonique libre ou provenant des gr.

bicarbonates 0,4520

Acide sulfbydrique 0,0097

Carbonate de cbaux 0,7320

de magnésie 0,0140

Sulfate de chaux 1,2440

— de magnésie 0,1470

Chlorure de calcium 0,0290

— de magnésium 0,0070

lodure de sodium 0,0130

Bromure de sodium traces.

Alumine 0,0150

Carbonate d’oxyde de 1er 0.0290

Fluorure de calcium traces.

Matières organiques 0,1980

2sr,8897

Les boues sulfureuses contiennent 22gr.,752 de soufre sur 1,000 grammes. Elles sont fort utiles dans les affections cutanées ; on en transporte à Rome , et l’on prétend qu’elles peuvent se conserver une année.

On a jusqu’ici attribué au soufre les propriétés de ces eaux ; cette manière de voir ne nous paraît point exacte. L’action de ces sources est évidemment très-complexe , grâce aux deux puissants altérants brome et iode , au reconstituant fer, et enfin , à l’acide sulfhydrique.

La quantité de celui-ci, représentée par 6 centim. cubes, d’après M. Gilet, quia opéré à la source même, paraîtra peu considérable , si on la compare à celle que contiennent les eaux essentiellement sulfureuses d’Aix-la-Chapelle , d’Aix en-Savoie, etc. Même au sortir de la source, l’eau est claire , limpide, non opaline; versée dans les baignoires, elle ne répand plus d’odeur; au bout de quelques heures d’exposition à l’air, les réactifs n’y décèlent plus un atome de soufre ; administrée en bains , quelle que soit l’insistance qu’on y mette , elle ne guérit point la gale. En parlant des elléts physiologiques de ces eaux, M. Armand ne dit pas un mot de la poussée, que M. Beylot a cependant obtenue, mais peu marquée et sur très-peu d’hommes (1). Bref, le nom exclusif d’eau sulfureuse me semble usurpé par cette source; car , de l’avis de M. Poggiale , les autres principes minéralisateurs jouent certes un rôle très-important. Le brôme et l’iode agissent puissamment, même à des doses très-mi-

(1) Beylot, Rap. sur l’établ. tberm. près Viterbe, in Bec. de mém. de méd. MIL., t. X, année 1853. Ce rapport , dû à notre ami le docteur Beylot , contient des documents que nous avons utilisés.

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Dîmes ; ils se prêtent , de plus , ici un mutuel secours , à cause de leur similitude d’action. Le fer ne figure que pour 0,0290, selon M. Poggiale, tandis que d’apres l’analyse de MM. Gilet, Dusseuil et Mousel , il s’y trouverait 0,58 de carbonates et de sulfates , ce qui dillére du tout au tout , car cette dernière analyse fejait classer le Bullicame , comme richesse,. bien avant Pyrmont, Spa , Farges et tant d’autres eaux réputées essentiellement ferrugineuses.

Trois années d’observation des effets curatifs de ces eaux sur nos militaires de l’armée d’Italie, permettent déjà de se faire une assez juste idée de leurs vertus thérapeutiques.

Les maladies de la peau sont heureusement attaquées par les eaux dites sulfureuses, puisque, sur 15 cas, M. Beylol a obtenu U améliorations ou guérisons. Il est vrai que M. Beylot aidait aux bains par l’application de boues sulfureuses provenant du Bagnaccio , bas-fond marécageux situé à 4 milles de Viierbe, et qui paraît être l’ancien Lacus Fadimonis^ célébré dans l’histoire.

M. Armand place également eu première ligne les affections psoriques. mais il fait la remarque, déjà rapportée par nous, que la gale n’est point guérie par les eaux délia Crociata. M. Armand donne l’observation de 26 maladies de la peau, dont 15 guéries, 11 améliorées (ij.

Arthrites, engorgements articulaires, hydarlhroses, ankylosés, douleurs rhumastimales articulaires et musculaires.

M. Armand a obtenu 6 guérisons, k améliorations, et M. Beylot, sur 27 cas , 19 améliorations et 4 guérisons.

Ajoutons qu en 1850, année où M. Beylot fut chargé des eaux, la saison s’ouvrit prématurément le 25 avril et fut close le 15 juin, à l’époque où elle s’ouvre pour tout le monde. Ces circonstances ont contrarié le traitement.

Sur huit militaires blessés huit mois auparavant au siège de Rome, et chez lesquels persistaient des douleurs et de la faiblesse de la partie affectée , deux seulement ont épiouvé de l'amélioration. Mais les ulcères, les plaies indolentes, les trajets fistuleux sont trés-avantageusemcnt modifiés par l’usage combiné des eaux dites sulfureuses et des sources martiales.

M. Beylot a trouvé les eaux de Viterbe médiocrement utiles dans les aOec-

tions syphilitiques ; M. Armand a été plus heureux , car, sur 22 cas , il a obtenu 9 guérisons et 9 améliorations ; restent 4 cas peu ou pas modifiés. Les douleurs syphilitiques, si fréquentes à Rome, ont été guéries 9 fois sur 20, 7 fois améliorées, et sont 4 fois restées stationnaires. Dans ces deux catégories de faits , notamment dans la première , un traitement antisyphilitique ayant été employé contemporainement aux eaux thermales, ces résultats ne doivent pas être considérés comme très-significatifs.

Les phlegmasies et les engorgements chroniques semblent exiger beaucoup

(1) M. Armand ne dit point sur combien d’hommes traités. Nous croyons cependant que ces 26 comprennent tous les sujets mis en traitement.

de prudence dans leur iraiiemeni par les eaux de la Croc.a«a, ^ ^

affections se raniment souvent sous l'empire de ce puissant

tion, phénomène dont on peut tirer parti pour la guérison, mais quil

contenir dans de justes limites.

M. Armand n'avait pas jugé les eaux de Viterbe bien utiles contre les névraWies dans sa première année d'observation; mais en 1852 il a obtenu querques succès, puisque deux sciatiques ont été guéries, et une névralg e

hémicrauienne soulagée.

EnUn les eaux ferrugineuses sont utiles aux anémiques , aux individus plongés par les üèvres dans la cachexie palustre et porteurs d'engorgeraenu des viscères abdominaux. Ces sujets demandent en outre à être quelquefois soumis aux eaux altérantes et bydrosulfuriquées de la Crociata , desquelles on peut espérer une excitation passagère propre à donner un coup de fouet ù l'économie languissante , et une modification dans la crase du sang qui, dans ces cas cxi-e autre chose qu'une simple réconfortation, qu'une simple révivihcalion NOUS l'avons dit en eüet ailleurs, les ferrugineux ont une action bien lente dans la cachexie palustre; il semble qu’il taille déplacer, neutraliser un quid circulant avec le sang; et le brome et l’iode, altérants par excellence , peuvent donner l'espoir de remplir cette indication.

Une aventure de brigands. Le lae de Bolsena; ses anguilles, et le vin de Monlel.ascone ; salubrité de ses bords. Aequapendente ; séance au cabaret; Jérôme Fabrice d’Acquapendente. Caractère de l’Italien. Le brigand-médecin de Radicofam. Sienne; tombeau de Mascagni ; sainte Catherine; le Sodôme.

A M. le docteur baron Hlppolyte Larrey-

Civita-Vecchia, 3i avril 1853.

NOUS avons terminé notre longue pause à Viterbe. Je pense n’y point avoir apporté la tristesse qui aurait bien pu monter en croupe derrière mot, après la scène sentimentale et presque larmoyante de chez mon bon ami le docte abbe ; mais je suis malheureusement sûr aussi de ne point avoir du tout amusé ; qui sait si j’ai même réussi à intéresser un peu? C'est là un défaut capital, quand on veut voyager en compagnie. De côté donc la vieille et aride science, et naviguons en plein dans le pittoresque, l’artistique, la description, l’anecdote, entrelardés de tranches de médecine, précaution nécessaire, sous peine de tomber dans la pure impression de voyage! Or que Dieu vous garde de l’impression de voyage, cela peut vous conduire à tout, même à la mort ; c est ce que je vais démontrer incontinent.

Un confrère, que je ne nommerai pas. avait lu dans de célèbres Impresmons DE VOYAGE, qu'il existait, en Italie, des brigands à cent sous, à dix francs 'etc selon la catégorie plus ou moins relevée à laquelle appartenaient ces bravés gens. Il eut le malheur de prendre cela au sérieux. Or, arrêté sur la route de Civita-Veccbia à Rome, il tira assez gaillardement de sa bourse un écu, et le tendu au brigand, en demandant ; Quanio, combien? Le brigand, qui était probablement un bandit libre et non embrigadé, saisit brutalement la bourse tout entière, en répondant: Tatto, tout. Le confrère se fâcha, croyant être volé, et se vit bientôt face à face avec la gueule, béante d’un tromblon, à la suite de' quoi il donna sa montre en plus.

Continuons donc notre route, en évitant l'impression de voyage.

On entre dans Viterbe, au sud, presque au bas de la descente du pâté montagneux dont les replis cachent le lac de Vico ; il faut, au contraire, parcourir quelques milles dans la plaine, avant d’atteindre la barrière qui limite le bassin de I autre côté, c’est-à-dire au nord. Ce second massif est creusé d’une énorme perte de substance, en lortne de gigantesque entonnoir, vieux cratère qui après avoir couvert toute la contrée de ses déjections, en croisant ses feux aériens et ses coulées de lave avec les fleuves incandescents vomis par le volcan de Vico, recèle de nos jours, entre ses flancs refroidis, le grand lac de Bolsène(Bolsena), lacus Fulsiniensis des anciens Romains. Cette vaste nappe d’eau n’a pas moins de 13 kilomètres dans son plus grand diamètre, et ses bords, margelle de lave de cet immense puits, s’élèvent en plusieurs endroits à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau du lac. Le long de la rampe, la plus riche végétation ondoie en Dots verdoyants entre les pics et les murs d’arides rochers, et de nombreux groupes d’habitation, hissés sur les crêtes ou perdus dans le feuillage, se mirent aux eaux transparentes du Bolsène. Toutes ces localités méritent d’être vues, entre autres Orvieto, situé à quelque distance du lac. dans la position la plus pittoresque qu'imaginalion de peintre puisse rêver, Orvieto, renommé pour son agréable vin blanc riche en acide carbonique, Orvieto, pauvre petite ville dont nos plus grandes cités de France envieraient la merveilleuse cathédrale gothique, admirable comme monument, inépuisable comme musée d’arts.

Du sein du Bolsène surgissent deux îles : l’une, V Isola Marlana, âpre, rocheuse. taillée à pic, servit de prison et de tombeau à la reine Amalasonte, fille du grand Théodoric, et l’autre, l’/soia Bisentina, boisée et riante, fut un des lieux de plaisance des Farnèse, embelli, comme leur palais de Rome, par le 'brillant et gracieux pinceau du Carrache. De toute cette splendeur passée, rien ne reste debout. Ces îles ne sont pas toujours abordables, tant le lac a quelquefois de terribles tempêtes. Mais aussi, quelles bonnes anguilles il nourrit! Elles sont célèbres de par tous les États pontilicaux, voire même au delà ! Le Dante condamne au jeûne et au purgatoire notre compatriote, le pape Martin. V, pour les avoir trop aimées ;

e purga per digiuno

L'anguille di Bolsena in la vernaccia.

Les bords du lac de Bolsène sont pleins de séductions gastronomiques, entre autres MonteOascone, bourg sous les remparts duquel passe notre carrosse de voyage. C’est à Monteflascone qu’avait son habitation privilégiée, un autre compatriote, le pape Urbain IV, l’un des pontifes dont s’enorgueillit la tiare. Entrons dans une chapelle, on dirait mieux cave, de l’église de Saint-Fiavien ; on y lit l’épitaphe célébré de l’évéque ou cardinal allemand Fuger, mort pour avoir trop honoré le fameux moscateHo, vin muscat de Monteliascone : Æst, etl, est, et propter nimium est, Joannes de Fuger, dominus meus, mortuus est. Voici la clef de l’énigme. Le prélat, fort amateur de bon vin, faisait prendre les devants à son serviteur, qui écrivait le mot est, c’est là, à la porte des osterie dont le vin était digne d’être honoré par le saint homme Fuger. Le serviteur écrivit trois fois le signal est, est, est (et c’était trop, nimium), à l’entrée de Monteliascone, de sorte que le prélat honora le moscatello jusqu’à ce que mort s'ensuivît, mortuus est. On ajoute qu’il légua ses équipages au couvent, afin qu’on arrosât chaque année sa pierre sépulcrale avec son cher moscatello, mais que les moines croient, et justement, rendre un plus éclatant hommage au bon goût du défunt, en s’en arrosant eux-mêmes, sur sa tombe, qui ne laisse pas ainsi d’en recevoir quelques précieuses gouttes.

Toutes les localités situées autour du lac, ne paraissent pas également saines. Celles dont les maisons se mêlent aux arbres des vergers et des forêts, et s’étagent sur les crêtes, n'ont rien à craindre du mauvais air. Il en est de même des habitations situées non loin du niveau du lac, dans les endroits où ses eaux profondes baignent des falaises plus ou moins escarpées. Mais la lièvre sévit au contraire, à divers degrés, contre certains bourgs ou hameaux étalés sur la li-^ sière plate et basse du lac, entre les eaux et le cirque montagneux. Nous avons remarqué plusieurs endroits où ces conditions existent : le long de la lande marécageuse abandonnée par le retrait du lac, pullulent des espèces palustres qui vivent, meurent et se putrélient sur un riche terreau que les eaux baignent et délaissent par intervalles, selon l’élévation du niveau de Bolsène, sa tranquillité ou son agitation. La petite ville de Bolsène nous a paru se trouver dans ces conditions défavorables : une partie de la ville s’étend sur la plage basse, tandis que le quartier haut, enfermé entre de vieilles murailles à mâchicoulis, coiffe un monticule d’une élévation insigniliante. Montefiascone est située à une altitude déjà considérable, et la belle végétation qui tapisse sa verte montagne doit en outre contribuer à sa protection et à son assainissement.

Près de Monteliascone existent des eaux minérales dont il est fort peu parlé; nous n’avons point la prétention do les illustrer.

Le village de Saint-Laurcnt-le-Ncuf, San Lorenxo Nuovo, que nous traversons ensuite , csl dû à la munilicence de Pic VI, qui le substitua à San Lorenxo

V eccAio, situé au fond d’un ravin humide et marécageux, où ses habitants trouvaient une décrépitude et une mort prématurées.

Il était nuit quand nous arrivâmes à Acquapendenle, nom cher à la chirurgie. Le carrosse se brisa sur les grandes dalles mal jointes du pavé. Il pleuvait à torrents. Je laissai les femmes dans la voiture qu’on réparait, et j’allai frapper à une petite porte dont le vitrail, d’une transparence douteuse, laisait tamiser un peu de lumière. C’était un étroit et mauvais café, où quelques grands et beaux jeunes hommes hasardaient une partie de <re «efte, loin de l’œil paternel. Ils sortirent bientôt, et je restai seul avec le patron du lieu, vrai type du brigand du Sonnino, tout barbu, tout noir, au front bas et froncé, à l’œil oblique et pétillant par intervalles. C’était un homme auquel on ne peut dire que des choses fort aimables. Je commençai par lui vanter la hüla città d' Acquapendenle, la cascade qui lui donne son nom, et que je n’avais pas vue, ses eaux minérales, dont personne ne sait la composition ni les vertus, et je finis par lui dire que sa patrie avait donné le jour à une illustration, à Fabrice d’Acquapendente. Ce nom dérida le rébarbatif cabaretier, qui se mit à m’en conter sur Jérôme Fabrice plus que je n’en savais moi-même : qu’il florissait à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième; qu’il occupa la chaire de chirurgie de Padoue, et s’y attira l’admiration par ses talents, et l’estime par sa bienfaisance et son désintéressement. Fabrice succéda, en effet, à Fallope dans la chaire de chirurgie de Padoue. 11 ne manqua à la biographie tracée par le limonadier que l’indication des œuvres principales de son compatriote. Ses travaux sur l’anatomie et la physiologie ont été réunis en un volume in-folio, à Leipsick en 1687, et à Leydeen 1738. Son Traité de chirurgie, édité à Padoue en 1666, in-folio, a été traduit en français (Rouen, 1658, et Lyon, même année); enfin c’est sous le titre de De venarum ostiolis que Jérôme Fabrice a consigné sa découverte des valvules des veines.

Cette peiite anecdote est bien significative. Si le peuple italien n’a guère de gloires actuelles, il est loin de renier ses vieilles gloires; il en est fier, il s’en enorgueillit, il les rappelle à chaque instant au voyageur, pour lui dire que s’il n’est plus rien , il a été quelque chose. Chez nous, les hommes instruits connaissent sans doute les illustrations de leur endroit ; mais les gens du peuple et même les marchands enrichis, hauts seigneurs, s’en soucient fort peu et en ignorent jusqu’au nom. Près de ma fraîche petite ville natale de Saint-Dié, dans les Vosges, existe une humble ferme où Delille écrivit plusieurs chants de son Énéide, et dont il chanta les prairies et la bruissante cascatellc. Personne n’a jamais pu me l’indiquer précisément ; de sorte que, si je me prends à vouloir rêver où rêvait Delille, j’hésite entre deux on trois petites cascades dont les murmures m’appellent, entre deux ou trois fermes dont les murs blancs disparaissent sous la treille. Aussi, de crainte de me tromper, je ne rêve jamais.

Il existe chez l’Italien une poésie naturelle, un sentiment artistique inné, une aspiration au beau idéal, qu’il ne faut point demander aux enfants du Nord, froids

comme leur atmosphère, ternes comme leur ciel, et dont les sentiments expansifs semblent étouffés par les brumes éternelles qui pèsent sur leurs montagnes. Un misérable cabaretler me parle avec entraînement de Fabrice d'Acquapendente; un homme du peuple murmure les vers de Pétrarque le long des allées des Cascine de Florence; les pécheurs du golfe de Naples récitent des strophes du Tasse en face des poétiques rochers de Sorrente, où pendait l’habitation du chantre de Jérusalem... Mais nous, peuple français, nous n’avons sur les lèvres que des chansons pour boire, d’indécents et nauséeux couplets, ou encore quelquefois la gloire militaire, vaine comme la fumée, rouge comme le sang. C’est que la populace n’oublie pas les grands hacheurs de chair qui l’ont envoyée à la gueule du canon ennemi, tandis que les noms de ses poètes, de ses artistes, de ses savants, de ses philosophes, de tous les grands découvreurs, sont mots inconnus à son oreille.

Laissez-moi donc regretter l’Italie ; je voudrais y être né, car je pourrais l’aimer sans partage. Certes ce n’est ni la plus belle ni la meilleure patrie; mais je sens que c’est bien celle qu’on doit aimer le plus passionnément.

Le lendemain, au jour, nous étions en Toscane, pays civilisé, heureux; nous nous trouvions au milieu d’un peuple dont l’aménité et la prévenance sont des qualités plus prononcées encore que chez nous, les gens polis et courtois par excellence, dit-on, et surtout disons-nous.

En passant à Radicofani, je ne puis me dispenser de vous conter la cure merveilleuse qui s’y est opérée, il y a bien longtemps déjà, dans les beaux jours des brigands et des abbés. H était une fois un étudiant en médecine nommé Ghino di Tacco, qui, trouvant peu de son goût les vieux et ennuyeux livres, les longues et endormantes études, se ût bravement chef de brigands. Ce fut un des plus nobles, des plus généreux et des plus audacieux briaandsde ces temps-là. Vous . savez, du reste, qu’alors chef de brigands était une véritable position sociale, une profession tout comme une autre, qui n’a pas manqué d’être célébrée, honorée par les écrivains, témoin le Jean Sbogar de Charles Nodier. Ghino di Tacco s’établit au château de Radicofani, repaire qui dominait un étroit passage, dans une contrée toute labourée de profondes crevasses, toute hérissée de pics volcaniques, vrai pays de détrousseurs ou de barons féodaux, ce qui est souvent tout un. Or, vint à passer un beau jour le gras et riche abbé de Clngny, qui , n’en pouvant plus d’aise et de bien-être, allait demander aux eaux de Sienne un remède à sa surabondance de santé. Il était goutteux, graveleux et menacé d’apoplexie, quelque chose comme cela. Magnifique et nombreux était le cortège qui dédiait sous Radicofani ; car je vous ai dit que c’était ic bon temps des abbés. Mais vous allez voir que c’était aussi le bon temps des brigands. Ghino di Tacco attaqua biavementia caravane et s’empara du gros abbé. — Où allez-vous, cher abbé? — Hélas! monseigneur le brigand, vous le voyez, je crève de survie, je suis trop gras, et j’allais me dégraisser aux eaux de Sienne. — Par 1a madone! cher abbé, c’est votre bonne étoile qui vous a conduit chez moi ; on en sort tou-

jours plus léger qu’en entrant. Je consens à entreprendre voire cure; autant laisser votre argent ici qu’à Sienne.

Ghino di Tacco mit le replet abbé au pain et au vin blanc, avec quelques milices accessoires vraiment anachoréliques. L’abbé dégraissa, urina clair et beaucoup, comme une abondante source des rochers, tant et si bien qu’il fut radicalement guéri par ce régime, dont la durée ne m’est pas exactement connue, lacune thérapeutique fort regrettable sans doute.

Quel honnête brigand! prendre la bourse et rendre la santé! ce n’est que le strict droit de la profession; c’est de la plus parfaite honorabilité médicale. Que de confrères, qui ne sont point réputés brigands, prennent gros argent et ne donnent pas un grain de santé en échange! Voilà les vrais brigands pourtant, non pas de grand chemin, mais de cabinet, c’est-à-dire avec complication de voi de confiance.

Nous ne resiâmes qu’un jour à Sienne, belle et noble ville située sur une montagne, et dont les habitants prétendent, chose en tout flatteuse pour nous, descendre d’une émigration des Gaulois de Sens. Un seul jour! c’est trop peu pour visiter ses vénérables palais aux fenêtres géminées, si pleins de style et de caractère, avec leurs gros blocs rustiques et leurs murailles surmontées de somptueux entablements; c’est trop peu pour explorer ses nombreuses églises si riches en objets d’art, pour se perdre et rêver sous les voûtes étoilées de sa vaste et superbe cathédrale, toute construite en marbre blanc et noir disposé par assises successives. Dans la pièce appelée bibliothèque, à cause des nombreux et grands missels qu’on y conserve, pièce ornée de fresques peintes par le Pinturiccio sur les cartons de Raphaël, et où l’on admire le groupe grec des trois Grâces , qui semblent tirer sur leurs nus quelque pans de draperies pour paraître moins indécemment dans une église, dans cette pièce, nous avons avisé, en face de la sépulture du gouverneur Giulio Bianchi, le tombeau de l’anatomiste siennois Mascagni. Sur le sarcophage, une femme s’appuie tristement et déroule une inscription où sont gravées les principales découvertes de l’illustre défunt. Cet élégant tombeau, en marbre blanc, est dû au ciseau de M. Ricci. On sait que Mascagni est né en 1762 et mort en 1815, qu’il a enseigné l’anatomie à Sienne, à Pise, à Florence, et que l’Institut de France l’a admis au nombre de ses membres associés ; qu’il compléta la riche collection des pièces anatomiques de Florence; que son oeuvre capitale, posthume, est un grand ouvrage intitulé Traité d’anatomie universelle, orné de superbes planches, qui parut à Pise, de 1823 à 1832.

Sienne et Pise ont été le berceau des arts en Italie; Florence et surtout Rome ne viennent qu’après. Au musée de Sienne, on peut se repaître des productions de ces vieux maîtres antérieurs au siècle de la renaissance , et voir combien il y avait de grandeur et surtout de sentiment exquis et naïf dans ces œuvres primitives.

La ville est toute, remplie du souvenir de sainte Catherine de Sienne, l’une des

plus «ranges saintes de l’Église. Dans sa maison, on a ^

"ois 'chapelles, dont l une est fort riche. On montre encore le ^

canne sur laquelle elle s’appuyait quand elle allait visiter les terne de chagrin qui l’éclairait dans ces courses pieuses, et le flacon où e p t dl cordLx destinés à ranimer leurs forces défaillantes. Sa chambre, vou- !él étroite et longue, est percée d’une fenêtre par laquelle la sainte fllle a etnturier slennois faisait l’aumône aux pauvres. Calhenne joua un rôle ac if dans Tes événements politiques de son temps. Quoique ne sachant pas écrire, elle dicta à ses secrétaires des lettres d’une pureté et d’une correction qu. donnen un démenti à cette remarque de Buffon, que les gens éloquents qui écrivent comme ils parlent, quoique parlant bien, écrivent mal. Mais quand on est dans les saints et dans les saintes, il s’agit bien de chercher à taire rentrer leurs actes

dans les règles communes et dans le naturel !

A Sienne existent de nombreuses productions du Sodôme, admirable, gracieux, idéal artiste dont le talent n’est pas assez connu. Sa fresque des iVoces Alexandre et de Tfoxane, àla Farnésine de Rome, peut être regardes encore, après les merveilles raphaèlesques de l’étage inférieur , je ne saurais en faire un

plus bel éloge. Le Sodôme. quel grand peinlre et quel nom abominable I e

vraiment presque comparabie au peintre d’Urbain, dans sa Satnte Famüle du palais public de Sienne, dans sa Samte Catherine de l’église Saint-François, dans sa Déposiffon et son Christ à la colonne deSuint-Dominique. Ses hommes sont aussi frais, aussi jolis, aussi gracieux, aussi /-emmes que ses femmes; son Alexandre vaut certes sa Roxane. Ne serait-ce pas là une conséquence de ce vice nui joint à beaucoup d’autres, le conduisit à l’hôpital où il finit obscurément des jours qui eussent pu être si hoùorés. si lumineux? Le Sodôme ne para.t-i pas le sexe masculin des grâces et des appas que son aberration des sens eut des.ie y

rencontrer toujours? Cette observation, que nous n’avons lue nuile part, revenait à un médecin, parce qu’elle louche aux questions des déviations du sent ment et de l’intelligence.

Comme les mœurs et le caractère d’un artiste influent sur toutes ses œuvres . L’austère et sombre Michel-Ange ne pouvait être un peintre léger et gracieux, et l’aimable Raphaël n’était point appelé à reproduire par le pinceau des scènes dantesques. Vous savez comme le Sodôme en a subi l’influence.

Nous parlons ce soir pour Florence; à demain.

Florence : les Médicis et leur blason ; illustration de la médecine et de la pharmacie • a ca, Palmieri, Antonio Cocchi; les esprits encyclopédiques ; bibliothèque Maelia beccbmna, Cinelli Calvoli ; le cadavre de Landino; muséum de Florent analîe'n cire botanique, tribune de Galilée; pharmacie de Sainte-Marie-Nouvelle ; campagne Florence. - Pise : le professeur Puccinoiti, tombeau de Vacca, Galilée. - Livourne. Retour en France.

A M. le docteur Hubert-Valieroux.

A bord du Plulon^ !**■ avril 1853

Je dirai peu de chose de Florence, la ville d’Italie la plus agréable à habiter parce que. s. je commençais, il me faudrait plusieurs lettres, même avec rL; tention d etre bref. Florence est un petit Paris, ayant en moins cette horrible flè-

be u i ^ P'- -“--t de

beau inültre jusque dans le bas peuple.

On sait que plusieurs auteurs ont prétendu que la glorieuse race des Médicis

de médecins, medici; et l’on a vu des pilules sur le blason de cette famille qui nous a fourni deux reines, pas des meil-

orde ces figures héraldiques

ont des balles, des billes, pâlie. Mais, au fait, la médecine pouvait, tout aussi

bien , et meme à plus juste titre que des marchands de coton et de denrées d Oiient, ceindre la couronne ducale et souveraine.

U médecine et même la pharmacie ont atteint, â Florence, les pms hautes dignité» de lÉiat. L’illustre nouvelliste et poète Antonio Francesco Grazzini smnomme Lasca, fondateur de l’Académie de la Crusca dont les fa.stessont si «PO'hicaire. et l’on montre encore son officine, à l’enseigne lir/eim ’ "on 'oin du baptistère de

Bien plus, un autre médecin-pharmacien, Matteo Palmieri, l’un des hommes .l ustres de Florence, savant de premier ordre, politique éminent, grand histor en fut P usieurs fois ambassadeur et devint même gonfalonier de la République.

atteo Palmieri est auteur d’un poème à la fois théologique et philosophique •lui, non imprime, devint cependant célèbre par sa condamnation ; l’inquisition fulmina contre l’auteur; d’après celui-ci, nos âmes seraient des anges qui, pour etre restés neutres dans la révolte des mauvais anges que Dieu polmon terrassés, peupler les enfers, ont été punis par leur juxta-

une vile matière et par leur passage dans cette vallée d’épreuves et .mes, (.ont les sorties sont la porte étroite du paradis, et les gouffres béants

de I uafer. Il par.ÿt que la neiitralilé n’dlait pas plus pernûse au paradis, au temps où il «val. aussi ses révolutions, que dans la République des anciens et

vrais Romains.

La superbe villa Palinieri ou de' tre visi, où Boccace rassemble les gracieuses et un peu gaillardes novellatrice du Décaméron. a été la propriété de Mathieu Palmierl. C’est de nos jours une prosaïque maison anglaise, la villa Farnblll, dont les alentours sans bosquets ne rappellent plus en rien la description de Boccace : con pratelli dattorno e con giardini maravigliosi, et qui ne conserve non plus aucun souvenir du docte et puissant Matieo Palmier!. C’est singulier. comme Albion refroidd, embrume et dépoétise les' plus Illustres terres italiennes, quand elle s’y établit avec son confortable compassé de marchand en-

richi ou de nabab engraissé !

Florence a généreusement et justement ouvert son Panthéon à ses illustrations médicales. Entrons dans l’austère et grandiose basilique de Sainte-Croix, œuvre d’Arnolfo di Lapo, l’architecte de la merveilleuse cathédrale Santa-Maria-del- Fiore. Les basses-nefs elles chapelles sont toutes peuplées de tombeaux portant les noms impérissables de Michel-Ange, du Dante, d’AIfleri, de Machiavel, de Galilée, etc. Antonio Cocchi a mérité une place parmi celte illustre compagnie de

morts, Cocchi, savant médecin, antiquaire, philosophe, infatigable bibliothécaire,

littérateur, chimiste, ami et correspondant de Newton et de Boerhaave, Cocchi auquel on doit ce pittoresque dicton, qui dépeint si bien les hivers inconstants, froids et pluvieux de Florence, et ses étés si salubres , si agréables qu’au rebours de ce qui se fait ailleurs, on quitte alors la campagne pour la ville : . 11 est impossible de vivre à Florence l’hiver, et d’y mourir 1 été. »

Cocchi n’eut pas beaucoup d’originalité médicale ; il s’efforça de propager les doctrines de Redi, l’un des médecins les plus remarquables qu’ait produits Florence; mais il eut tant d’auires talents et tant d’initiative!

Anioine Cocchi, Palinieri, étalent de ces vastes esprits qui s’épanouissent par la culture de plusieurs sciences, des lettres et des arts, loin de s’étioler, comme chez nous et dans nos temps, entre les limites du cercle étroit d’une spécialité. Le génie s’en va. Où sont-ils ces hommes qui excellaient à la fois dans la peinture, la sculpture, l’architecture et la poésie, comme Michel-Ange? Peintre, mécanicien, mathématicien, ingénieur, musicien et poète, tel était Léonard de Vinci! On a de l’esprit, mais plus de génie ; de l’habileté, mais plus de larges conceptions. La desséchante industrie absorbe toutes les intelligences, atrophie tous les nobles sentiments; tes âmes qui se plaisent à rêver, à penser, à méditer sur l'idéal et le beau, sont obligées de se soustraire nu présent et de vivre dans le passé. Et dire qu’il faut faire comme les autres, sous peine d’être chassé de Babylone ou de mourir de faim dans un coin! Jadis les sciences experimentales et abstraites trouvaient place dans le môme cerveau, à cftté des arts et de la poésie: Haller était un grand poète et un physiologiste de premier ordre; mais aujourd’hui l’opinion et même les tendances individuelles imposent à chacun

SOI) pria lerrain; un nuJeciii qui aurait le malheur de faire^les vers ou qui se délasserait dans la peinture, se verrait réputé détestahie, et personne n’en vou drait, et cependant ce serait peut-être tout simplement un homme plus complet que les autres.

Si, aux époques éloignées de Palmieri, de Léonard et de Michel-Ange, on voyait la même intelligence, qui enfantait avec labeur les œuvjes du jugement et de la l éflexion, lancer en même temps les rapides étincelles d’un esprit imaginatif et improvisateur; si, plus tard, comme Antoine Cocelii en est un exemple, on rencontra encore des conceptions encyclopédiques, ce n’étaient pas là les seuls contrastes; je dis contraste, en me plaçant à notre point de vue actuel. Les caractères les plus fougueux, les plus irascibles, les plus effervescents, les hommes dont la vie était bouleversée par des aventures, des traverses, des disputes sans cesse renaissantes, déposaient tout leur ferment, calmaient tous leurs bouillonnements à la porte du cabinet, et s’y livraient aux travaux les plus minutieux, les plus ingrats, les plus ardus, exigeant la méditation la plus froide, et l’esprit le plus patient et le plus calme. Cinelli Calvoll, médecin et philologue célèbre, en est bien la preuve. Il reunit à un haut degré la turbulence, l’instabilité, i’emportement dont nous avons parlé, et sa vie fut un tissu de contrariétés, de colères et d’aventures ; eh bien! enseveli danS les bibliothèques une grande partie de ses jours, il composa laborieusement un immense ouvrage intitulé Biblioteca degli scrit- TORI Fiohentini e Toscani, dont l’abrégé, entrepris par le chanoine Biscioni, comprend encore douze volumes in-folio ! !

Cocebi et Cinelli Calvoli étaient attachés au fondateur de la bibliothèque Magliabecchiana, qui, après avoir été quarante ans orfèvre sur le Pont-Vieux, devint bibliothécaire du grand-duc Cosme III, et amassa lui-même une immense collection de livres. Il mangeait, dormait, vivait (Je ne dis pas tout encore) parmi ses livres, en compagnie des insectes sauteurs, fileurs, rampants, tous piqueurs, les plus incommodes et les plus immondes; Cocchi et Cinelli Calvoli méditaient à ses côtés, impassibles au milieu de cette petite guerre. Quels hommes! la semence en est perdue! On rirait presque d’eux aujourd’hui, car on sait à peine reconnaître ce qui est vraiment beau, bon et méritoire. Ma foi! la main sur la conscience, je crois qu’ils m’amuseraient aussi; je travaille mal quand une puce me pique.

A la même bibliothèque Magliabecchiana, dont les lettres multipliées par lo représentent juste le nombre de volumes, se trouvent des commentaires sur le Dante, œuvre estimée qui valut le don d’un palais à leur auteur Landino. Cela pourrait nous intéresser si de tels exemples n’étaient complètement perdus ; mais voici qui, médicalement, nous regarde davantage. On montre encore, dans cette vieille résidence, le cadavre fort bien conservé du savant Landino, phénomène toujours remarquable, quoique nous en ayons des exemples, entre autres dans le caveau d’une tour, à Bordeaux. Mais à ce cadavre, il manque quelque chose. Comme cette chose était fort bien conservée, un bon curé, qui

atleiulait la visite de la princesse Béalrix de Bavière, la coupa sans tergiverser, net et ras, aBn de ménager la pudeur de la noble dame. Ce curé était un ignorant, car la feuille de vigne est connue depuis Noé, et même avant, puisque Noé inventa le vin et non la vigne, qui doit être contemporaine de notre premier père. La première impression de la princesse fut si pénible, qu’elle poussa un petit cri, puis, moitié plaisantant et tout entière dépitée, dit au bon curé^ rouge de honte d’avoir si mal réussi, qu’il mériterait la peine du talion, pour une mutilation si cruelle même après la mort. — Ce fait historique est rapporté par Valéry, l’une des mines dont nous extrayons aujourd’hui quelques minerais.

Je ne puis quitter Florence sans vous parler de l’admiration que m’ont causée, au muséum de physique et d'histoire naturelle, les collections d'anatomie et de botanique, dont les pièces sont exécutées en cire avec un art merveilleux. Un herbier est un bien triste spécimen, un aride squelette de plantes, et une gravure coloriée ne sera jamais qu’une plate image. A Florence, les types des familles et des espèces sont re,présentés en cire, sous forme de plantes poussant dans des pots rangés derrière un vitrail. L’imitation est si parfaite, l’illusion si complète, tant les tiges, les feuilles, les fleurs et leurs organes les plus ténus, sont reproduits avec une exquise délicatesse, que nous y eussions été pris, n’était l'impossibilité d'avoir une foule de plantes fleuries toutes à la fois et vivant sous une verrière fermée où l’air manquerait bien vite. Nos descriptions seraient inutiles pour donner une idée de cette perfection inouïe, de ce tour de force vraiment miraculeux.

La physiologie végétale, représentée avec un grossissement considérable des organes, n’a pas été oubliée dans cette belle collection.

L’art de mouler la cire est très-ancien à Florence; il existait déjà au quinzième siècle, mais n’était alors appliqué qu'à la confection A'ex-voto plus ou moins grotesques. Ce ne fut qu’au temps de Ludovico Cigoli, qu’on commença à représenter les diverses parties du corps humain. Suus Cosme III, le Sicilien Michèle Zummo atteignit déjà un haut degré de perfection dans cet art. C’est au grand duc Léopold I", qu’on doit l’idée de créer un muséum complet d’ar natomie en cire, idée qui fut mise en pratique sous la direction du chevalier Felice Fontana. Dans'les neuf ou dix salles du musée d’anatomie, sont représentées complètement, par des morceaux d'ensemble ou par des préparations détaillées et partielles, l’ostéologie, la myologie, la syndesmologie,la splanchnologie, l’angéiologie et la névrologie. Plusieurs pièces d’ensemble représentant .soit l’angéiologie, soit la névrologie, sur un corps entier, méritent un éloge sans restriction. Nous ii’avons rien, en France, qui soit à la fois si complet, si vrai et si beau que ce muséum d’anatomie en cire.

Un cabinet fermé au public représente, à l’aide de pièces qui se démontent, toutes les phases de la grosses.se et de l’accouchement, ainsi que des cas curieux de grossesse extra-utérine, avec une perfection qui ne le cède en rien au

reste. On verra avec inlérêl quelques vieilles, mais <léjà bien belles cires de Michèle Zunimo, et des pièces d’anatomie décompusables et recomposables, comme les faisait Auzoux, exécutées en Jiois par Fonlana, à la lin du dix-builième siècle.

On montre aussi, dans un autre cabinet réservé, des groupes de figurines en tire représentant les diverses pestes de Florence, ou plutôt tous les degrés de la pulréraclion cadavérique, avec hideux accompagnement d’ulcères, de crevasses des chairs, de météorisme, de bavures, de hernie d’organes putrescents, de teintes verdâtres, de rats et de vers, horrible et trop vrai spectacle rendu plus saisissant encore par les scènes qui sont jouées, dont vous ferez bien d’épargner la vue à vos compagnes de voyage, et à vous-même, si vous n’avez pas le cœur bien solide et le bol alimentaire au delà du pylore.

Les diverses branches de l’histoire naturelle sont dignement représentées dans les autres galeries du musée vraiment royal et impérial de Florence. Si on réunit dans sa pensée, à cette riche collection, les musées degli Ujfizj et de Pitti, et les chefs-d’œuvre étalés à profusion dans les églises monumentales, dans les palais, et jusque sur les parois délabrées des humbles demeures, on s’étonnera de trouver tant de merveilles de la nature et surtout des arts, dans une ville de cent mille âmes, dans la capitale d’un petit État. Mais l’Italie est la terre classique du beau, et Florence, grâce au régime si facile, si paternel, si libéral de ses souverains, n'a point négligé les sciences depuis Galilée et Toricelli, les études historiques depuis Guicciardini et Machiavel, la peinture depuis Michel-Ange et André del Sarto, la littérature et la poésie depuis Boccace, Pétrarque et le Dante. Aussi, s’il fait bon vivre physiquement à Florence, à cause du bien-être à vil prix , l’esprit ne se trouve pas moins satisfait, dans celte atmosphère toute intellectuelle, scienlilique et artistique.

Galilée est le père de la physique, l’une des sciences accessoires de la médecine ; aussi ne pouvons-nous nous dispenser de visiter la Tribune, temple élevé h la mémoire de ce grand homme, et que son génie suQil seul à peupler. L’une des fresques de ce splendide monument représente l’expérience si fameuse faite par l’Académie del Cimento, pour s’assurer si la glace envoie des rayons frigorifiques au foyer d’un miroir, comme le feu émet des rayons calorifiques. D’autres fresques, ayant pour sujettes principales découvertes de Galilée, celle (lu pendule comme mesure de temps, du télescope, etc., offrent certes plus d’intérêt que ces grandes batailles des temps passés et modernes, qui épuisent tout le talent de nos peintres. Les pas de l’humanité dafis la voie du progrès sont plus justement représentés par les inventions utiles, que par ces horribles boucheries, reste des temps barbares, qui reconnaissent des causes trop souvent futiles, injustes et même ridicules.

On conserve dans des armoires plusieurs des instruments dont se servait Galilée, entre autres les deux premières lunettes qu’il lit. Ce sont vraiment de saintes et de précieuses reliques de la science, et la nation qui les conserve avec

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laiii lie soins, qui feunlonne un si riche reliquaire, un temple si splendide, se montre digne d’avoir produit de tels gi'nies.

La statue de Galilée, principal ornement du temple, paraît plus gigantesque encore par les proportions que l’imagination et les souvenirs prêtent à l’eUigie d’un tel homme. Ses élèves et les principaux savants de Florence, dont les bustes décorent des niches et des médaillons, l'oruieiu comme la cour du prince de la science. Tout est splendide dans ce temple : les voûtes et les parois sont couvertes de fresques, de nioulures, de dorures, de plaques et de colonnes de marbres piécieux; on n’ose presque pas marcber, de crainte d’user ces belles ügures allégoriques du parvis, imitations de celles de Beccafumi à la cathédrale de Sienne, chefs-d’œuvre d’un genre inconnu aux anciens.

L’oüicine pharmaceutique, qui comptait autrefois Lasca le poète, et Palmieri le gonfalonier et l’ambassadeur, n’est pas aujourd’hui sans quelque éclat à Florence. L’immense pharmacie de Sainte-Marie-Nouvelle, protégée par plusieurs «rands ducs, est un véritable palais auquel rien ne manquerait, pas même la salle de bal, si pouvaient danser ou donnera danser les blancs Dominicains, jadis farouches inquisiteurs et faiseurs d’auto da-fé , aujourd’hui inoUénsifs distillateurs de sim|iles, et paciliques savants. Oui, une salle de bal, car, pour recevoir les visiteurs de distinction, un humble frère a fait construire à ses liais un grand salon avec dôme, tout lesplendissant de dorures, de fresques et de glaces, dans lequel un roi ne dédaignerait pas de donner un bal aux dames de sa cour, El notez, par parenthèse, que celles-ci y trouveraient à se parfumer avec une variété infinie d’essences et d’eaux de .'.enieur pour mouchoir, pel fazzoleilo, car ce sont là les produits dans lesquels les moines excellent surtout. Les soins intelligents sont au'^si apportés à la confection des médicaments, dont celte pharmacie, très-bien tenue, a un grand débit en ville.

La ph irmacie de Sainle-Marie-Nouvell i ne possède pas seulement des appareils bien lustrés, des bocaux bien rangés, des eaux de senteur sentant vraiment, mais aussi de bons tableaux et des fresques de Salviali, de Roselli, de Romei, etc. Vous voyez où les arts vont se nicln-r à Florence! Ils habitaient bien pis, la boutique des bonnetiers; car Gelli, estimable poète comique, entremêla tniiie sa vie ses vers aux mailles des populaires chaussèties de coton et des ba.s de süie aristocratiques.

Saint-Marc, autre couvent de Dominicains, possède aussi une belle apolbi- 'cairerie, mais nous l'avons neg igée, déioiirnè p;ir le soutenir du fameux tribun Savonarole, prieur du couvent, qui Unit par être brûlé, et par la paisible ■souvenance de deux grands peintres du même ordre, Angelico de Fiesole et Ft a Ba.tuloninieo.

Notre visite au musée cl chez les Dominicains, nous a conduits fort loin. Déjà nous qui. tons la belle plaine de Floretice, surnommée le jarditi de l’Italie, où la culture et les travaux entretiennent une salubrité qui contraste avec la malaria de la campagne déserte et inculte de Rome. î,a jilaine llorenline est bas.se

comme les plages du lleuve romain, le terrain moins ondulé même encore, et l’Arno ne semble pas un lleuve beaucoup plus commode, beaucoup [dus fidèle à ses rives que le vieux Tibre; mais à Florence l’activilé humaine est vivace, taudis qu’elle est mourante à Rome. Il faut gravir la montagne de Fiesole pour juiger de la richesse du bassin de l’Arno et de la population de la plaine, semée de bourgs, de fermes et de villas, tout comme la banlieue de notre grande cité parisienne.

Embaumée par ce vaste jardin, égayée par ces belles cultures émaillées de fleurs, Florence, Florenzia, Firenze, mérite bien son nom, qui veut dire la ville des fleurs ; et l’on peut répéter, avec le poêle Uberii :

Alline gli abilanli per niemoria, l’oicli’ era posta in un prato di liori Le denno il nome belle onde s’ingloria.

C’est en chemin de fer qu’on va de Sienne à Florence, à Pise, à t.ivourne. Que Dieu garde ma chère ville de Rome des chemins de fer! Pour qu’elle conserve son caractère, son chartne et sou prestige, il faut qu’elle reste isolée dans son désert; celui qui prétendrait lui donner ce qu’elle n’a pas, lui enlèverait tout ce qu’elle a. En Italie, je ne comprends guère que le lent et classique voiturin, surtout dans les contrées où la plus petite ville présente une foule d’intéressants objets. Quand il y aura partout des chemins de fer, on ira d’une capitale à l’autre, mais on ne visitera plus, on ne connaîtra plus l’Italie.

J’en dis et j’en pense du mal, mais je m’en sers; allons donc à Pise en slrada ferrala.

On suit la vallée du fleuve florentin, de l’Arno, qui traverse aussi Pise, un peu avant de se jeter dans la mer. Le pays est pittoresque, accidenté, garni de bouquets d’arbres, bien cultivé et arrosé par des eaux abondantes. Aux blanches maisons modernes se mêlent les vieilles tours des manoirs féodaux, jadis habités par de turbulents seigneurs dont les sanglantes querelles désolaient le pays, mais aujourd'hui repaire des corneilles, ou pigeonniers de la ferme voisine. Cette belle contrée est salubre, si ce n’est sur quelques points où croupissent des eaux marécageuses, et dans les bas-tonds qu’un écoulement sullisant ne saigne pas de l’humidité qui eu détrempe la terre.

Forcé de ne donner qu’une demi-journée à Pise, je me trouvais dans l’alternative de la visiter en artiste seulement ou en médecin. Or, en si peu de temps, on peut à peine voir les murs de l’École de médecine et échanger quelques mots de politesse avec ses professeurs, mais il ne faut point songer à étudier l’esprit et la portée de l’enseignement. Nous eussions cependant été désireux de rencontrer le professeur Puccinotti, avec lequel nous avions précédemment correspondu, car c’est un esprit fécond, original, actil, philosophique, et un excellent écrivain, en un mot une de ces vieilles et larges natures italiennes que ne produit plus guère le sol épuisé de la péninsule. Mon Dieu! ne vous

lâchez pas, aimés Italiens, votre terre donnait beaucoup quand la nôtre donnait peu ; c’est à notre tour aujourd’hui ; un peu d’engrais, et ça pourra revenir chez nous.

La concordance de nos idées sur l’étiologie des lièvres palustres nous avait rapproché du professeur Puccinotti. La même rencontre nous a valu des rapports avec le docteur Salvagnoli-Machetti, inspecteur médical des maremmes toscanes, savant que nous avons eu le bonheur de voir à Florence, après avoir correspondu souvent avec lui.

Tournant donc le dos à la science, nous allâmes droit à la place, où l’on a rassemblé, comme pour la plus grande commodité du voyageur, quatre chefsd’œuvre, la cathédrale ou duomo, le baptistère, la tour penchée, le camposanto ou cimetière. Vous allez voir que je trouverai bien moyen de vous faire entrer un instant dans chacun d’eux, sous un prétexte médical.

Et d’abord nous pénétrons dans la cathédrale, parce que c’est là que Galilée, jeune encore, considérait les mouvements d’une lampe suspendue à la voûte, muette contemplation qui nous valut la mesure du temps par le pendule. Ceci n’est point la pure médecine, mais science accessoire. Étant dans la cathédrale, je ne puis me dispenser d’en dire deux mots ; en conscience, avouez-le. Les cinq nefs séparées par une forêt de colonnes, le transsept, le chœur, tout est vaste et grandiose, et l exiérieur, du lourd roman ou lombard de l’époque, a au moins de la majesté. Les murs sont couverts de grandes toiles des plus illustres artistes; il nous faudrait des journées pour les voir. Les portes de bronze datent du commencement du douzième siècle, épotjue de complète barbarie artistique chez nous. Elles sont belles ; mais quand on a vu les fameuses portes de Gbiberti à Florence, les portes du paradis, comme disait Michel-Ange, connaisseur, jecrois,que peut-on admirer encore en ce genre? Jean Bologne compte plusieurs statues de bronze dans cette cathédrale, dont l’architecte est Buschetto. Elle a été un peu bâtie sur le modèle des basiliques latines, à l’aide de matériaux antiques tirés de Rome et même de la Grèce. Avec de tels exemples sous les yeux, Buschetto devait mêler quelque chose du goût antique au style alors en faveur; en effet, dans ce monument, antérieur de quatre siècles à la renaissance, on saisit déjà des indices de la régénération qui devait s’opérer si longtemps après.

Le baptistère, du douzième siècle, est une vaste et haute conpo'e, dont l’extérieur, avec ses gables à jour, n’est déjà plus du lombard. Je vous y ai fait pénétrer pour vous montrer les fonts baptismaux, bassin de marbre dans lequel on faisait entrer les adultes qu’on voulait baptiser. Or, sous cette voûte froide, dans l’eau froide, on devait souvent s’enrhumer. C'est ce que je voulais vous dire. La chaire est un chef-dœnvre de Nicolas de Pise, père de Jean de Pise, (jui travaillaient nu treizième siècle comme nous ne le pûmes faire tiu’au quinzième.

l.a fameuse tour penchée est également du douzième siècle. Peut-on gravir son tournant escalier et considérer ses flancs inclinés, sans penser qu’elle ser-

vil à soubait, grâce à sa construction même, Galilée dans ses expériences sur la vitesse des corps qui tombent et sur la pesanteur en général. Du sommet on jouit d’une magnifique vue sur les plages péninsulaires et sur les plages lyrrliéniennes.

Le campo-santo de Jean de Pise date du treizième siècle. Un vaste cloître ogival, dont les larges baies sont festonnées de meneaux gothiques, entoure une enceinte sacrée, où l’herbe, mêlée de violettes, croît sur la terre sainte apportée de Jérusalem, en 1228, sur cinquante galères de la république pisaoe. On assure qu’elle avait la vertu de consumer les corps en vingt-quatre heures, mais qu’aujourd’bui il en faut le double, parce que les sels corrosifs qu’elle contenait se sont épuisés et ont été entraînés par les eaux. Ce fait me rappelle que les capucins de Rome prétendent également posséder de celle terre sainte et merveilleuse, et lui attribuent la même action sur les cadavres. Les parois du campo-santo sont toutes couvertes de fresques extrêmement curieuses des maîtres des quatorzième et quinzième siècles, notamment d’Orgagna, de Giot- 10, etc. Le cloître est une espèce de musée d’art et d’antiquités, où les débris (le la statuaire et de la sculpture antiques sont pêle-mêle avec les débris des hommes célèbres de Pise. Parmi les tombeaux, nous avons remarqué celui de Vacca Berlingieri, grand ciiirurgieu mort depuis trop peu de temps pour qu’il soit nécessaire de rappeler ses titres à la célébnlé, encore tous présents à la mémoire. Ce beau mausolée est dû à l’un des premiers sculpteurs des temps modernes, au Danois Thorwaldsen.

Un naturaliste gît non loin de là, sous un tombeau sculpté par Ricci ; cela nous regarde un peu. C’est Pignotli, naturaliste, poète, physicien, antiquaire, homme de lettres, l’un de ces esprits encyclopédistes, en un mot, que nous avons admirés tantôt.

Mais, j’y rélléchis, — mieux vaut réfléi bir tard que jamais, — ne me serai-je extasié sur tant d'esprits encyclopédistes italiens que grâce à leurs faciles <;ompairioles qui, fort portés fiour les panthéons des grands hommes, dont tonte vilie a le sien i^u’il faut remplir, donnent un nom et une place dans chaque science, pourvu qu’on en ail ellleuré quelque chose? Je ne sais vraiment; mais je préfère garder mon illusion. La question vaut pourtant qu’on y songe. Chez nous un homme est célèbre alors seulement qu’il s’est acquis uue réputation française, et les illustrations de province ne sont trop souvent que des grands hommes de village, c’est-à-dire des magisters parmi les rustres de campagne, des lettrés parmi les ignorants. Or, en Italie, tout est province, ou encore, tout est cenlreet capitale, ce qui revient absolument au même ; la multiplication desÉiats souverains, et le souvenir de l’ancienne indépendance de villes aujourd’hui annexées, s’oppose à la centralisation, amène la dilfusion, l’éparpillement des sciences et des arts, ce qui a son bon et son mauvais côté. Les gloires actuelles de l’Italie ne sont done guère que des gloires de clocher. Cependant, nous devons le dire, si rtiniié politique italientie nous paraît devoir être long-

temps un rêve, à cause des antipathies et des haines inlrapéninsulaires, l’unilê scientifique n’est point un mythe, car le commerce des intelligences se fait librement par-dessus toute frontière, et si un esprit éminent surgit dans un État quelconque, tous les autres revendiquent leur part de gloire, au nom de la solidarité, de l’unité italienne.

Nous parcourûmes pendant une heure ou deux les rues silencieuses de Pise, où vingt mille hommes, reste de cent vingt mille qu’elle eut jadis, se trouvent aujourd’hui comme perdus. Le temps fut beau, de sorte que nous ne quitl-lmes pas la ville en lui lançant la malédiction d’Allieri ;

Mezzo dormendo ancor domando : piove ?

Tutta la inlera notte egli é piovuto.

Sia inaledella Pisa! ognor ripiove :

Anzi, a dir meglio, e’ non è mai spiovuto.

On sait que le climat de Pise, très-pluvieux, a l’avantage d’être moite, doux, comme émollient et cataplasmunl (1), passez-moi ce mot, ce qui le rend précieux pour les phthisiques chez lesquels domine l’excitation et l’état nerveux, tandis que les lymphatiques semblent au contraire y trouver, au lieu d’un bienêtre passager, l’aggravation de leur mal avec l’accélération des ravages tuberculeux.

De Pise à Livourne, on parcourt une plage unie, basse, entachée d’insalubrité. Livourne est une grande vitlasse de commerce, la plus indocte de l’Italie, comme dit Valéry. Fi donc! autant et mieux valent Marseille, Lyon, Rouen, et autre prose! Partons vite; le vapeur chauffe.

Je rentrai en France par Civita-Vecchia et Toulon.

L’avouerai-je ? En débarquant sur le sol de la patrie, je ressentis plus de peine d’être loin de ma belle Italie, que de joie de me retrouver dans mon pays. Quand on quitte un ami, on lui dit : Je t’écrirai; quand on s’en va d’une terre bien-aimée, on se promet d’y revenir. Je l’ai promis bien sincèrement. Puissent les événements de la vie me permettre d’accomplir ce pèlerinage ! J’aurai bien des années de plus, mais il me semble que, sous un rayon du ciel d’Italie, aux émanations de sa poésie, aux parfums de ses beaux arts, la plus vieille libre, si elle a jamais tremblé d’émotion, se réveille et vibre, et que les plus frais sentiments doivent un instant refleurir, comme un bouton de jeunesse sur un tronc vermoulu auquel on ne croyait plus de sève.

(1) Celui de Rome est pinguiliant et pigriliant.

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