‹ Mélanges [microforme]Chapitre 5 sur 11 · D PO EE TER · texte numérisé non relu

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de la mort. Le 25 janvier 1882, vers huit heures du soir, alors qu'il achevait son quatrième volume, il s'arrêta pour faire son testament « dans la crainte d’être surpris par le » mal redouté ».

La congestion cérébrale devient moins :imminente, mais en 1884, il perd l'usage de l'œil droit et la conservation de l’autre exige du repos. Puis son mal s'aggrave. « Par exemple au lit, dit-il, tout en faisant ma préface » du cinquième volume et au moment de faire celle du » sixième, j'ai beau narguer le médecin, je pense toujours » à lui ».

En cette même année il vient à Rouen, invité par l'Archevêque à l'inauguration du médaillon de Cavelier de la Salle. Pour la composition de ce médaillon on m'a demandé et j'ai fourni tous les reñseignements, et l’archevêché m'a invité à la fête.... comme membre de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen.

J'ai pensé que l’auteur des Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle méritait mieux et je n’ai pas cru devoir profiter de l'invitation.

Le soir, au banquet de l’archevêché, le prélat dit à M. Margry, en s'appuyant amicalement sur son épaule : « Entre nous, Monsieur Margry, qu'en est-il de la » légende de Cavelier de la Salle assassiné parles Jésuites ?» « — Oh ! monseigneur, les Jésuites n’ont pas assassiné » Cavelier de la Salle; ils sont trop habiles pour cela, mais » ils se sont arrangés pour qu’il le fût ». Il était impossible de commenter mieux ce passage des Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle: « la balle

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» qui trancha la vie de notre grand compatriote a été » fondue par ses ennemis ».

En 1887, alors qu'il préparait son sixième volume, M. Margry jouissait encore d’une bonne santé, Nous sommes allés ensemble à Dieppe, puis à Braquemont, qui en est à 6 kilomètres. Le retour de Braquemont à Dieppe s'est fait à pied, par le Puys. Il espérait trouver, sur les compagnons de Jean de Béthencourt, quelques renseignements, voire même quelques souvenirs. Nous n'avons vu que le curé et le curé ne savait rien. A Puys, M. Margry s’est arrêté devant la maison où mourut Alexandre Dumas. Aux jours de sa jeunesse il avait connu ce merveilleux romancier, et il conservait de lui un pieux souvenir.

En 1888, parut enfin son sixième volume. Etait-il satisfait? non. « Le Congrès, dit-il dans une note, m'a » étranglé avec son nombre restreint de volumes. J'ai » remplit mon contrat en homme loyal, mais je sens » que j'aurais pu faire autre chose. On pourrait, il est » vrai, remédier à l'affaire en ajoutant un volume d’ap- » pendice, mais on perdra du temps à cela ». [Il y a une autre considération, et je dois ce renseignement à M. Charles de Beaurepaire, l'édition française de ses six volumes lui imposa de lourds sacrifices d'argent.

Les six volumes publiés en Amérique et en France ont pour titre : Mémoires et documents pour servir à l'histoire des origines françaises des pays d'outre-mer.

Les trois premiers volumes (1614-1698) sont exclusivement consacrés à Cavelier de la Salle. Les pièces qu'il

reproduit sont tirées des archives de la préfecture de Seine-et-Oise, des archives nationales, de celles du Ministère de la Marine et des Colonies, de la Bibliothèque nationale, du dépôt des cartes, plans et journaux de la Marine, du Séminaire de Saint-Sulpice, du Greffe du Canada, de communications de l'abbé Ferland, de Me Emmeline de Montruffet, de M. Léon Techener, de la collection des manuscrits de Nicolas Thoinard.

Ces documents montrent Cavelier de la Salle découvrant le Mississipi par l'Ohio d’abord, puis par les grands lacs; ils le montrent ensuite descendant ce fleuve immense jusqu’à ses embouchures, et enfin parcourant le Texas. L'homme apparaît dans toute sa grandeur. On assiste à ses travaux, à ses triomphes, on voit les intrigues qui l’entravent, l’enlacent toujours, avec une persévérance indomptable, pendant vingt ans, jusqu’au jour où il tombe sous la balle d’un assassin. Aucune poésie ne peut rendre ce drame émouvant, si complet dans toutes ses parties.

Le quatrième volume a pour objet la découverte par mer et l'occupation des bouches du Mississipi. C'est la continuation de l’œuvre de Cavelier de la Salle, la conquête de la Louisiane. Le héros de ce volume est Pierre Lemoyne d’Iberville, fils de Charles Lemoyne, de Dieppe.

[berville lutta, des années durant, contre les Espagnols et contre les Anglais qui déjà pratiquaient la « foi punique ».

Le cinquième volume comprend la formation d’une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe

du Mexique. Il s'agit de conserver les découvertes de Cavelier de la Salle, les postes créés par lui entre Montréal et le Mississipi et ceux dont il a conçu la fondation. Le comte de Frontenac rentre en scène, aussi La Barre, serviteu: des Jésuites, Denonville, de la Mothe de Cadillac, dont le nom est légendaire à Détroit.

Le sixième volume est intitulé : « Exploration des » affluents du Mississipi et découverte des Montagnes » Rocheuses [1679-1754] ».

Il donne la solution des dernières questions laissées par Cavelier de la Salle, c’est-à-dire l'exploration des grandes rivières dont l'illustre rouennais a découvert les embouchures. Lemoyne de Bienville [encore un Normand) continue cette œuvre. Malheureusement, sous la pression d’un certain parti, nous abandonnons la ligne des grands lacs et des fleuves de l'Est, nous ouvrons la porte aux Anglais, ce que Cavelier de la Salle avait prévu.

En résumé, ces six volumes, œuvre capitale de M. Pierre Margry, sont exclusivement consacrés à la gloire des découvreurs et des pionniers normands. Le vaillant écrivain avait bien gagné les titres de membre correspondant de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, et de membre honoraire de la Société Normande de Géographie.

En 1882, il a été invité, par le Maire de Rouen, M. Ricard, aux fêtes du deuxième centenaire de la découverte des embouchures du Mississipi; comme je l’ai dit, il l’a été aussi, en 1884, par l’archevêque, à l’inauguration du médaillon de la cathédrale.

J'étais trop mince personnage pour être appelé à ces fêtes.

Si M. Margry avait pris la parole à l’hôtel de ville ou à l’archevêché, il aurait sans doute rappelé que, dès 1830, j'avais fait connaître à Rouen Cavelier de la Salle, et qu’en 1871, M. Nétien, alors maire, m'avait promis de faire donner à mon héros le nom d’une rue ou d’un quai de Rouen.

Il aurait probablement rappelé aussi que j'avais contribué pour quelque chose, peut-être pour beaucoup, par la publication du Canarien et par des démarches auprès de M. le Préfet de la Seine-Inférieure, à faire donner le nom de Jean de Béthencourt au quai voisin du quai Cavelier de la Salle,

Il n’a rien dit, par courtoisie envers ses hôtes il ne pouvait rien dire, et l’on a fait le silence sur ceux de mes livres qui ont vulgarisé les grands noms de la Salle et de Béthencourt. Il m'a donc laissé le soin de revendiquer ma part d'honneur. Si petite qu'elle soit, cette part, j'y tiens, puis qu’elle est l'unique salaire de mes veilles.

Comme je l'ai dit, en 1878, M. Pierre Margry était anémié, gravement malade et n'osait plus compter sur l'avenir. Quarante ans durant il avait peiné, renoncé à tout plaisir, pour réunir les éléments d’une œuvre qu'il croyait honorable pour son pays, et il voyait l’odieuse mort prête à faucher ses rêves et sa vie. Le moment était pour lui douloureux. Une amie lui dit alors : « Mariez-

» vous ». — « Me marier! répondit-il, je ne suis plus » mariable. Qui voudrait d’une pareille ruine ? »

M. Margry était très instruit des actes de nos découvreurs, de nos pionniers, de notre histoire d'outre-mer, mais il ignorait ce qu’il y a de dévoûment, d'infinie délicatesse dans le cœur d’une femme.

Sa situation devait tenter et tenta. Une femme, beaucoup plus jeune que lui, ambitionna la tâche d’embellir ses dernières années, de lui donner la santé du corps et de l'esprit, le moyen d'avancer son œuvre.

Elle était de physionomie aimable, paraissait très simple, encore qu'elle portât bien la toilette. Elle est alliée à une famille illustre du premier empire, à de hauts dignitaires de l'Église, à l’un des plus grands penseurs de notre temps.

Des gens qui ne connaissaient pas l'ombrageuse délicatesse de M. Margry l'ont accusé d’avoir fait un mariage d'intérêt. Cette accusation n'avait pas le sens commun. Un homme de 57 ans, tout à ses études, infirme, constamment menacé d’une congestion cérébrale, n’a guère souci d'un mariage d'intérêt. L

Ce bavardage l’affecta beaucoup, néanmoins, et dans une note grave, sous sa devise Teste Deo, il a écrit et placé dans un livre, avec l'espoir qu’il tomberait dans des mains amies, le récit de son mariage. Sa femme n'avait pas une grande fortune, comme on le disait, mais l’aisance, Ils étaient séparés de biens. M. Margry apportait dans le ménage les deux tiers de sa pension. Il n’était

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pas héritier de sa femme et celle-ci était sa légataire universelle, sous la réserve de quelques legs.

Et cette femme aimable, distin toujours belle *t souriante, le soigna intelligemmen .dectueusement, lui donna, pendant seize ans, la santé du corps et de l'esprit, tout le bonheur qu'il pouvait espérer. Elle avait rajeuni, réchauffé ce cœur de célibataire; elle en était adorée, vénérée. Et quand il mourut, le 27 mars de cette année 1894, elle pleura beaucoup son « pauvre Pierre », car elle aussi aimait ce vieux savant, de cœur si droit et si fier.

Je paye ici à la mémoire de M. Pierre Margry une dette de reconnaissance. Nous n'a”ns pas toujours été d'accord. J'ai même cru un ins que j'avais à me plaindre de lui, mais je n'ai jama. oublié les services qu'il m'a rendus quand j'ai fait des recherches aux archives de la Marine et des Colonies, en 1869, pour les Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle.

La loyauté de son caractère et sa personnalité vigoureusement accusée forçaient l'estime de ses ennemis comme de ses amis.

Je présente à Madame Margry mes respectueuses condoléances et je désire que cette notice, sur son cher mari, soit un adoucissement à ses regrets.

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