LE COLLEGE
Le précepteur parti, Annibaltriomphait. Mais le triomphe ne fut pas de longue durée. M. Ladouceur, malgré son indulgence, commençait à se lasser des
espiègleries de son fils, et les plaintes nombreuses qui se faisaient entendre chaque jour, de la part des domestiques et même des étrangers, lui sonnaient désagréablement aux oreilles. Rien ne lui coûtait ; il avait constamment des querelles avec les enfants du voisinage ; il tourméntait les chiens et les chats ; il s’exerçait à tirer de l'arc sur les volailles des basses cours; il escaladait les murs et dérobait les fruits, sans se gêner de casser les branches Et la voix même de sa mère ne suffisait plus pour le retenir. On avait. épuisé tous les moyens ; il n’en restait plus que deux à employer : c'était de mettre Annibal au collège, ou dans une maison de correction. M. Ladouceur choisit naturellement la première alternative, tout en songeant qu'il serait peut-être réduit, avant longtemps, à recourir à la seconde.
Le projet, une fois arrêté, fut mis de suite à exécution; et nn matin, dans les premiers jours d'octobre, Annibal, entouré de malles et de paquets, se mettait en route pour le collége, situé à quelq'ies milles de là.
Le voyage fut silencieux. M. Ladouceur n'avait pas l'humeur gaie, et le futur colléuien, de son côté, était rempli de sombres appréhensions.
Un peu avant midi, les deux voyageurs gi paient à la porte du collège.
M. Ladoüceur et la directeur restèrent longtemps enfermés ensemble, pendant qu’Annital regardait tristement, à travers la croisée, les feuilles jaunies des arbres, que le vent faisait tomber une à une.
Ce qu'ile se dirent, je m'en doute bien; mais je ne voudrais pas commettre d’indiscrétion inutile pour le moment. Dans tous les cas, Annibal avait eu le temps de réfléchir longuement, lorsque le directeur rentra au parloir, accompagné de M. Ladouceur. Ce dernier embrassa son fils, le remit aux mains du prêtre, et remonta en voiture sans vouloir accepter le dîner qu'on lui offrait. Il avait hâte de dénouer la situation |
En revenant, pourtant, il se sentait le cœur plus à l'aise ; le directeur l'avait un peu consolé, et lui avait promis de bonnes nouvelles pour bientôt. |
— Vous verrez, lui avait-il dit, que votre fils vous reviendra complèment changé pour le mieux. Ayez confiance ; même s’il faut un plus de temps que je ne suppose, nous arriverons à bon port.
Voilè donc notre héros tout à fait étranger et : comme isolé dans ce grand édifice aux planchers
et aux murs nus. De long corridors sombres, des chambres silencieuses et froides ; partout, comme une odeur de solitude et de recueïllement ; tel ‘apparut le collège à cette nouvelle recrue. La perspective, en somme, n’était pas gaie.
Le dîner était terminé depuis quelqne temps ; le directeur conduisit Annibal au réfectoire et lui fit servir un assez bon repas. Ce n'était pas la cuisine des Ladouceur ; mais Annibal avait faim, malgré sa tristesse, et il mangea de bon appétit.
Pendant le dîner,, le directeur essaya de lier un peu connaissance avec lui, et l’interrogea adroitement sans l’effrayer. Il s’aperçut bientôt
qu'il avait devant les yeux un bien triste bloc pour tailler un bon élève. Il n’en fit rien paraître, toutefois ; mais il se prit à songer qu’il avait peutêtre été un peu loin en laissant concevoir à M. Ladouceur des espérances qu’il serait probablement difficile de réaliser.
Le repas terminé, le directeur conduisit Annibal dans la grande cour où les élèves étaient encore en récréation, C'était un cas spécial; car, d'ordinaire, le directeur ne s'occupait pas de ces détails. I] le présenta au maître de salle qui fut chargé de le mettre au fait des personnes et des choses.
Il n'y a rien d'ennuyeux, pour le nouvel arrivant, comme les premières journées passées au collège. Il est là, seul, le puint de mire de tous les regards ; on l’examine comme un animal curieux dans une ménagerie ; on circule autour de lui, d’abord à distance et avec des chuchotements qui n'indiquent rien de bien amical. Puis, le cercle se rétrécit, on s’enhardit de plus en plus. Enfin, un élève se risque et va demander au nou- ‘veau ses nom et prénoms.
La manière dont il répond a une très grande influence sûr ce qui va ensuite se produiré.
S'il se laisse intimider et dit son nom gauche-
ment il sera obligé de le répéter à tous les autres élèves ; car chacun, à son tour, et pour l’ennuyer, viendra le lui demander. S'il répond hardiment et ferme, il aura déjà provoqué un sentiment de sympathie, et peut-être d'admiration.
Mais Annibal n'eut pas à subir ces petites vexations qui prennent de si grandes proportions parmi les enfants. Un de ces camarades de classe de l’année précédente avait quitté l’école au milieu de l’année pour entrer au collège où il se trouvait déjà presque ancien. Il alla donc tout d’abord trouver Annibal et le présenta aux autorités,
32 ANNIBAI
Quand je dis les “ autorités,” je n’eutends pas les directeurs, les professeurs, ou les maîtres de salle. Je veux parler d’une autre hiérarchie qui ne ressemble pas du tout à celle-là.
Dans presque tous les établissements scolaires,
il y a un groupe d'élèves, — ce sont généralement les plus paresseux, — qui donne ou prétend donner le ton à tous les autres. Une action censurée par le groupe, de bonne qu'elle était, devient mauvaise ; et pour la même raison, un acte répréhensible en soi passe souvent pour une action d'éclat. Ce groupe ressemble un peu, beaucoup même, à ces commissions du travail qui sont chargées de provoquer et de conduire les grèves. Il est chargé de scruter, de surveiller, d'examiner et surtout de se plaindre. S'il pouvait arriver à faire toujours prévaloir ses idées, ce serait l’âge d'or, et l'on verrait se produire cet admirable résultat dont parle le poète :
Je veux, pour sortir de la crise,
Trouver ce qu’on a tant cherché ;
La hausse de la marchandise, Avec la vie à bon marché.
Aujourd'hui le groupe est mécontent et ne
parle à personne, parce qu’un des siens a été mis aux arrêts. Demain, il jubilera, parce qu’un élève
1e is
qu’il n'aime pas — un travailleur, en général — a été sévèrement puni, probablement par la faute d'un des messieurs du groupe. Le groupe admonète, censure, ostracise, joue des tours plus ou moins pendables, excelle, du reste, à tous les jeux, et s'occupe de tout, excepté de l'étude et du travail.
C’est ce groupe que j'avais en vue quand j'ai parlé des ‘“ autorités” auxquelles Annibal fut présenté. Du reste, si personne ne l’y eût conduit, il serait de lui-niême et instinctivement tombé dans le groupe comme dans son élément uaturel.
Et, s’il m'était permis d'ouvrir une parenthèse, pour donner à mes plus jeunes lecteurs un conseil tout à fait désintéressé, je leur dirais : Prenez garde au groupe ; ne l’approchez pas ; fuyez-le plutôt, car vous pourriez être entraînés dans son orbite. Or, il y a une chose à peu près sûre, c'est que le groupe finit presque toujours par se faire chasser du collège ; mais ce qu'il y a de plus certain encore, c'est que ses membres, une fois sortis de l’école, restent, de gré ou de force, perpétuellement consignés à la porte de la bonne société, U’est un sujet qui mérite réflexion.
Voilà donc Annibal tombé dans un milieu tout à fait sympathique ; mais cela le notait très mal,
et du coup, aux yeux des professeurs, cette autre autorité qui tient aussi à ses principes et à ses droits.
Ses succès, durant le premier semestre, ne furent pas brillants, et le directeur n'eut pas beaucoup de bonnes notes à transmettre à la famille.
Le reste de l’année ressembla beaucoup au commencement, et il fallut ajourner encore ces belles espérances que M. Ladouceur avait entrevues dans un avenir prochain. Il est juste de dire, cependant, qu'Annibal avait pu se maintenir, en général, dans le dernier tiers de la classe, avec des fortunes diverses ; il n'était pas tout à fait à la queue. D’autres ne se seraient pas contentés de ce résultat ; mais notre héros, ayant sous ce rap- . port des ambitions modestes, fut complètement satisfait. Du reste, il avait fait de sérieux progrès dans le groupe, et il était question de lui pour la prochaine présidence. Or songez qu'il n’était que dans sa douzième année.
Pendant les vacances, l'oncle Jérôme étant revenu, Annibal fut dans une jubilation continuelle : la chasse, la pêche, les courses en voiture, à cheval ou à pied ; il n’avait pas un moment de repos, et, par suite, pas un moment d’ennui. C'était comme un beau rêve qui ne laissait
entrevoir, à travers ses splendeurs, qu’une image lointaine, confuse, effacée du collège et de sa discipline.
Mais les plus belles choses, ici-bas, viennent à prendre fin.
Au commencement de septembre — le plus beau temps pour la chasse !— il fallut repartir pour le collège, aller reprendre son boulet, comme disait Annibal, et ramer sur la galère. Il traîna assez allègrement son boulet, et rama d’un air assez convaincu, jusqu'à un certain jour du mois de novembre. Ce jour-là, malgré le boulet, il avait écrit son nom sur la glace, en patinant. Le groupe l'avait admiré, et les autres éléves l’avaient envié. La perspective de la présidence se dessinait d’une façon plus accusée. Il emporterait l'affaire de haute lutte...
Le soir, il se trouva faible, et se plaignit d’un fort mal de tête, On le conduisit à l’infirmerie.
— Ce ne sera rien, pensa-il; dans quelques jours je serai mieux ; et, en attendant, je vais me reposer dans le duvet.
Car, pour bon nombre de collégiens, l’hôpital, ou plutot l'infirmerie, est une sorte de terre promise.
Annibal se reposa, c'est-à-dire qu'il. fut longtemps sans aller en classe ; maïs son duvet ne fut pas aussi doux qu'il s’y attendait.