MALADIE D'ANNIBAL
D'abord on crut qu'il avait une attaque de rougeole. Par mesure de prudence, cependant, et dans la crainte de compromettte la santé des autres élèves, on décida d'envoyer le malade dans 6a. famille.
C'était une sage précaution, car on s’aperçut
bientôt qu’au lieu de la rougeole, on avait un cas de ce mal hideux : la petite vérole.
La maladie fut longue et cruelle. Le garçon si remuant, si tapageur que nous avons connu comprit alors combien le bruit pouvait quelquefois être désagréable, La moindre secousse, le moindre
gon même fui faisait mal.
QUE AVEC KNG icnüresse et une patience inaltérables. Toujours à son chevet, elle
guettait chacun de ses mouvéments, et cherchaità.
; prévenir ses moindre désirs. C’est à peine si elle prenait quelques heures de repos ; et encore fallaitil quelquefois l’y contraindre.
Pendant cette maladie, Annibal eut tout le temps de réfléchir; et il commençait à comprendre bien des choses auxquelles il n'avait pas songé jusqu'alors. La lumière se faisait peu à peu dans son esprit.
Enfin, au bout de six semaines, il put avec beau. coup de précautions, quitter son lit et passer quel-
b ques heures, chaque jour, bien enveloppé, dans un 3 grand fauteuil.
Il n'était pas encore complètement guéri, mais
la période la plus difficile était franchie.
On commencçat à faire un peu moins attention à Jui. Sa mère avait à reprendre tous les petits travaux qu’elle avait négligés durant la maladie, et il lui fallait aussi s'occuper un peu plus des deux jeunes sœurs, qui avaient eu à souffrir, jusqu'ici, d’un peu d'abandon de sa part.
Annibal trouvait donc les journées longues, et s'ennuyait.
Il aurait bien voulu lire ; maïs la. lecture fati guait ses yeux affaiblis,
D'ailleurs, il faut bien l'avouer, il né lisait pas très couramment, et c'était pour lui un travail doublement fatigant ; il en était réduit à ne rechercher que les gravures, qu'il ne comprenait pas toujours.
Cela commençait à le faire songer ; mais il allait avoir une occasion de songer encore davantage.
Un de ses compagnons de pension, Jarrais, était tombé malade quelques jours après lui ; mais sa maladie avait été moins grave ; et, quoique incapable de suivre ses classes, il pouvait sortir un peu, et venait quelquefois passer une heure avec Annibal.
Ce Jarrais était plus jeune que lui, mais il était néanmoius beaucoup plus avancé. Il lisait très bien et savait une foule de choses qui étonnaient le pauvre malade, tout en l’amusant.
Chaque jour, Annibal s'apercevait davantage de la supériorité de son petit compagnon ; et, comme il avait pu, ainsi que nous l’avous dit, réfléchir longuement pendant sa retraite forcée, il en arriva à s’apercevoir aussi qu'il n'avait peut- ” être pas, jusque-là, employé son temps comme il l'aurait dû.
On dit que le malheur est une école où l'on
apprend vite ; on pourrait peut-être affirmer la même chose de la maladie qui généralement, chez les enfants surtout, mûrit l'esprit et développe la pensée.
Annibal vit donc, par comparaison, qu'il était fort arriéré en tout, hors le jeu et les exercices du corps ; et il en éprouva une certoine humiliation.
C'était déjà le premier pas dans la voie des amendements. Quand un homme commence à comprendre qu'il est ignorant, son ignorance paraît déjà moins grande ; et si, avec cela, il a honte de son état, on peut compter qu’il fera tout son possible pour en sortir.
C’est pourquoi, un matin que Jarrais était venu le voir, Annibal prit tout d’un coup une grande résolution.
— Veux-tu, lui dit-il, que nous travaillions ensemble ? Tu en sais beaucoup plus long que moi, ajouta-t-il eu baïissant les yeux, et tu m'aideras ; ma vue est maintenant plus forte, je veux réparer le temps perdu. Seulement, n’en dis rien à maman; c’est une surprise que je veux lui faire.
Jarrais était un garçon studieux et fort réfléchi pour son âge. Cependant la proposition ne lui souriait qu'à demi.
En attendant qu'il pôt retourner au collège, il guivait l’école du village, et le temps qu’il passait auprès d'Annibal était pris en grande partie sur ses récréations. Or, on a beau aimer l'étude et le travail, à dix ans, on aime aussi à s'amuser.
Jarrais n’envisageait donc point sans un certain déplaisir cette perspective d’un surcroît de besogne, eroyant en avoir déjà bien assez.
Il consentit néanmoins à se rendre au désir de son ami, se promettant en lui-même de rompre l'engagement, si la chose devenait trop pénible.
Les deux amis commencèrent donc, séanca tenante à lire et à étudier ensemble. Trois fois par semaine, ils consacraient environ une heure à ce travail, auquel l'espèce de secret qui l'entourait prêtait un certain charme.
Il ne faut pas croire, toutefois, que les progrès fussent très rapides. Deux enfants aussi jeunes, qui n'ont qu’eux-mêmes pourse diriger, ne peuvent pas aller bien vite ni bien loin. Mais il se produisit un incident qui allait faire entrer les travaux dans une phase plus sérieuse, et leur imprimer une direction plus profitable.
Uu jour, M. Ladouceur, passant près de la porte entrebaillée de la chambre d’Annibal, entendit
une discussion assez animée, mais faite à voix presque basse, S’étant approché sur la pointe du pied, il s’aperçut que les deux enfants en étaient à discuter sur le participe passé du verbe éére.
Jarrais prétendait qu'il n'avait pas de féminin, et citait la grammaire à l'appui de son assertion.
Annibal de son côté, soutenait qu’on devait écrire : elle a étée, et que la grammaire se trompait.
—Mais non, disait Jarrais ; &, c’est le verbe avoir ; si l’on disait : elle a pris, on n’écrirait pas prise. Tu vois bien que.
—Oui, maïs si tu disais : la pomme qu’elle «a pris, c'est le verbe avoir, et i fant pourtant écrire prise. De même, dans : la sotte qu'elle & été, il faut écrire étée, c’est assez clair.
— Pourtant, je crois..il faut...on doit dire. Tieus, c'est trop embrouillant, laissons la grammaire ; je demanderai demuin au maître, Prenons la géographie ; c’est plus amusant ; d’ailleurs il y a de belles gravures, et nous allons d’abord les regarder …
Le papa en savait assez pour se convaincre que les deux enfants, avec la raeilleure volonté du monde, perdaient la plus grande partie de leur temps. Il entra sans s’annoncer, et ne put pas
s'empêcher de sourire en voyant leur mine déconfite. On aurait dit deux conspirateurs pris sur le fait,
Après leur avoir, sans trop de peine, tiré leur secret, il leur proposa de s’associer à leur travaux, permettant de ne rien dire à la maman.
La proposition fut acceptée sur le champ.
M. Ladouceur avait une instruction assez bornée, comme la plupart de ceux qui, après leur sortie du collège, n’ont poursuivi leurs études que dans les journaux. Cependant, il prit sa tâche à cœur, et, au bout de quelques lecons, il s’aperçut
que le goût lui revenait avec le souvenir de son temps d’écolier.
Souvent, il s'élevait de sérieuses difficultés qui embarrassaient le professeur autant que ses élèves ; mais, avec beaucoup de bonne volonté, on finissait par trouver la solution, et c'était une joie véritable ; la satisfaction de l’obstacle vaincu.
On travailla ainsi jusqu’au mois de mars, avec autant de profit d’une part que de l’autre.
À cette époque, Aunibal paraissait parfaitement rétabli. Il n'était que légèrement marqué à la figure, et ses forces étaient complètement revenues,
On décida donc de le renvoyer au collège.
L'oncle Jérôme, d’ailleurs, avait fait annoncer son prochain retour ; et l’on ne voulait pas exposer Annibal, pour le moment, à son influence.
Le retour au collège se fit fort tranquillement. Annibal sentait lui-même qu’il avait besoin d’une vie un peu plus active, et surtout d’un travail plus sérieux pour réparer véritablement le temps perdu.
C’est pourquoi, loin de se faire prier, il insista plutôt pour hâter son départ ; ce qui aplanissait toutes les difficultés.
Pendant son absence, le fameux groupe l'avait un peu oublié, et s'était choisi un nouveau chef, Je crois d’ailleurs qu'avec ses nouvelles dispositions Annibal aurait refusé la candidature à cette position distinguée.
L'accueil, de part et d'autre, fut un peu moins chaleureux qu'on ne s’y attendait ; d’instinct on éprouvait une gêne réciproque.
Le directeur, de son côté, était médiocrement satisfait de voir revenir un élève qui ne lui avait jusqu'ici causé que des embarras.
Quoi qu'il en soit, Annibal fit son entrée en classe et à la récréation, d’une manière un peu
moins bruyante qu'il n’avait l'habitude de Li faire avant sa maladie.
Il était plus sérieux, et travaillait avec cœur ; aussi, à la composition hebdomadaire qui suivit sa rentrée, obtint-il une assez boune place.
Ce fut, en classe, un ébahissement.
Jamais, de mémoire d'élève, un membre du groupe ne s'était élevé au-dessus du dernier tiers. Plus on était près de la queue, plus on était respecté et même admiré ; monter vers la tête, c'était déroger, plier le coup sous le joug ; c'était enfin, suivant l'expression consacrée par le groupe, cheniquer.
A la récréation suivante, les membres du groupe affectèrent de ne pas remarquer Annibal. Plusieurs d’entre eux essayèrent même de lui monter une scie; mais, comme la tentative pouvait être assez dangereuse, — notre élève ayant le poignet solide, — on n'osa pas pousser les choses au delà d'une certaine limite. La crainte était bien ici le commeucement de la sagesse.
Cependant, Annibul acheva son année dans le même esprit de travail, et avec une conduite qui, sans être irréprochable, était en somme assez satisfaisante.
Il s'était lié d'amitié avec Jarrais, et tous deux mettaient leurs efforts en commun pour arriver, sinon bons premiers du moins à une place assez honorable.
Le directeur était enchanté, et le papa le fut encore davantage, lorsque à la distribution des prix, il vit Annibal recueillir un prix de six accessits.
L'oncle Jérôme, de son côté. était assez satisfait ; mais il trouvait que le caractère de son filleul s'était un peu amolli.
— De nos jours, disait-il à son frère, l'éducation qu’on donne est une éducation de serre-chaude ; aussi, au lieu d’avoir un arbre bien venu, poussé en plein air, on a un arbuste étiolé, que le moindre mauvais temps fait périr. Regarde - moi les Romains, qui plongeaient leurs enfants, tout jeunes, dans l’eau glacée des fleuves, afin de les endurcir ; voilà des gens qui entendaient l'éducation, et c'est ce qui les a faits si grands, Du reste, je perdrais mon temps à discuter cette matière avec toi ; tu es absolument comme ma belle-sœur : tu n'y eptends rien du tout ; ou bien, si tu y comprends quelque chose, ta faiblesse est regrettable. Arès
tout, c'est ton affaire ; seulemet je proteste, pour rester en règle avec ma conscience. Voilà !
M. Ladouceur laissa son frère protester, mais il se garda bien de lui laisser reprendre son empire sur l'esprit d’Annibal.
Les vacances se passèrent sans incident notable : la chasse, la pêche, les courses dans la campagne. Ce fut un temps heureux pour tout le monde, et les jours de bonheur, de même que les peuples heureux, n’ont pas d'histoire.
Au mois de septembre, Annibal retourna au collège ; et se remit courageusement au travail, avec Jarrais pour premier lieutenant et fidèle
compagnon.
Quand je dis qu'Annibal se remit au travail, cela ne signifie pas qu’il renoncât à tout le reste ; au contraire, quand le moment de s'amuser était venu, on le trouvait toujours le premier à son poste.
Il avait conservé son habileté et son adresse incontestables ; aussi aucune partie ne marchait bien sans lui. Les chefs du groupe voyaient avec regret ce résultat auquel ils n'avaient pas songé, et qui menacait d’éclaircir sérieusement leurs rangs. Car les enfants ne peuvent pas garder
longtemps une rancune, et ne suivent pas le sentier de la guerre avec la même constance que nos Peaux-Rouges d'autrefois.
Certains membres du groupe, voyant avec quel entrain marchait la phalange conduite par Annibal, se détachaient de temps à autre de leurs amis, pour aller se joindre à ces hardis et bruyants joueurs. On les accueillait simplement, comme tous les autres ; et ce qui n'avait été d’abord qu'un acte isolé ou peu souvent répété, semblait vouloir se transformer pour quelques-uns en une véritable habitude.
Les forts du groupe étaients inquiets de cette espèce de désagrégation qui s’opérait lentement parmi eux : on n'obéissait plus aussi promptement à la voix des chefs; un esprit de révolte planait dans l'air. Il fallait couper le mal dans sa racine. Aussi, pendant l'heure d'étude suivante, le président — qui avait de nombreux loisirs —- rédigea le manifeste qu'on va lire, lequel fut approuvé par ses honorables collègues :
“ Attendu que le Groupe des Avancés a existé depuis longtemps dans ce collège, et que la plus grande unanimité a toujours régné parmi ses membres, sous la direction des chefs reconnus ;
“ Attendu que, depuis quelque temps, un certain esprit d’insubordination semble s'être ghssé au milieu de ce corps respectable, et que les principes qui l’ont régi jusqu’à ce jour paraissent être mis assez souvent en oubli ;
“ Déclarons : que nous nous engageons solennellement sur l'honneur et sous notre signature à suivre rigoureusement pour l'avenir les anciennes traditions, et à rester fidèles jusque dans les moindres détails aux règlements établis et suivis par nos prédécesseurs.
“ Décidons, de plus, que le nommé ANNIBAL LapoucEur est indigne de faire partie du Groupe,
qu’il est déchu de tous ses titres, droits et privilèges, dégradé, honni, ostracisé, expulsé, chassé, banni, dès maintenant et à tout jamaiïs, sans qu’il soit possible à l'avenir de faire casser cette dézision finale et sans appel.
“ Donné au collège de X, le troisième jour des ides d'octobre, sous notre sceing et sceau.
“ L. S. — Paul Lafon, président.
“LE, S, — Pierre Verdier, vice-président.
‘“ L. S, — Jérôme Legast, secrétaire,
“ Nous approvons : — ”
Ce document solennel fut passè à tous les membres du groupe pour obtenir leur signature.
Hélas! triste inconstance des choses de ee monde, le fameux “ Nous approuvons” n’obtint qu'une seule signature, et une toute petite encore, qui ne comptait pour rien, ou à peu près.
Les autres membres refusèrent expressément, ou renvoyèrent le manifeste sans s’en occuper.
C'était un coup terrible pour les chefs.
Eh quoi ! des idées si hautes et si noblement exprimées, un document conçu et rédigé dans la manière et daus le style des plus grands politiques, n'avaient reçu qu’un seul suffrage, et ce suffrage était d’une insignifiance qui sautait aux yeux!
Le groupe était-il condamné ? le groupe allait-il périr ?
Paul Lafon, le président, passa une nuit presque sans sommeil, tant son esprit était fortement
agité par les pensées tumultueuses qui le hantaient.
S'il parvenait à s’assoupir, des rêves terribles passaient devant lui. Il voyait le groupe divisé, abattu, désorganisé, sans vie apparente, rouler sur une pente rapide, et tomber dans un précipice
sans fond, pendant qu’Annibal, souriant et calme, le regardait s’engouffrer sans lui tendre la main.
Le malheureux s’éveillait en sursaut, et se tournait dans son lit sans pouvoir chasser ces terribles visions. -
La position de chef a ses fatigues aussi bien que ses gloires.
Le lendemain Paul Lafon avait le visage défait d'un capitaine qui vient de perdre une grande bataille, mais qui cependant n'abandonne pas toute espérance pour l’avenir. Du reste, il avait une idée ; et, avec une idée, on peut faire bien des choses.
Il reconnaissait la difficulté, l'impossibilité même de l'emporter sur Annibal dans une lutte ouverte. Mais, en dehors de la guerre, il y a encore, et fort heureusement, la diplomatie.
On a souvent vu des souverains obtenir, au moyen de démarches habiles, de concessions honorables, et par une sage politique, des avantages qu’ils n'auraient pas pu conquérir par la force des armes.
Le manifeste fut relégué au fond d’un pupitre, et, à la première récréation, le président, Paul
Lafon, mettant de côté les exigences de sa haute position, s’avanca, le sourire sur les lèvres, vers le point du préau où se tenait Annibal, entouré de ses amis.
—On he te voit plus parmi nous, dit-il ; qu'est-ce que cela signifie ? Serais-tu fàché, par hasard ?
— Pas du tout, répondit Annibal; je m'amuse à ma manière, et si tu veux nous joindre, tu es le bienvenu.
— Allons, tant mieux ! je croyais que tu nous en voulais.
Et Paul Lafon, avec ses amis, vint aussiôt prendre place parmi les joueurs.
De ce jour tout alla bien, ou sembla aller bien ; les jeux se faisaient en commun. J1 n’y avait pas de querelles, et les membres du gronpe étaient toujours prêts à céder avec la meilleure grâce du monde devant la volonté d’Annibal.
Mais Paul Lafon avait son idée.
Il voulait gagner la confiance d’Annibal, et le ramener par des voies détournées aux errements d'autrefois, qu’il considérait comme le bon chemin.
Il ne cédait maintenant que pour dominer plus tard, Jamais il ne manquait l’occasion de glisser un mot qui pût faire impression sur l'esprit de
son condisciple, et lui laisser entrevoir les avantages et les douceurs du régime qu'il avait abandonné pour entrer dans le domaine ennuyeux du devoir.
Ce petit manège dura assez longtemps ; mais Aonibal ne s’y laissa point prendre, et Paul Lafon en fut pour ses frais de diplomatie.
Au contraire, le groupe lui-même fut singulièrement modifié par son contact journalier avec “les bons élèves ”, et il perdit une part notable de sa mauvaise influence.
Notre héros continua à travailler ferme, avec son ami Jarrais, et il s’éleva bientôt au premières places, qu'il sut conserver jusqu’à la fin de son cours.