‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 2 sur 54 · Par E. Parod. Librairie Douniol · texte numérisé non relu

Par E. Parod. Librairie Douniol

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enfant de l'industrie ; élève de l'École des arts et métiers de Châlons, son titre d'ingénieur ne l'a jamais empêché de mettre la main à l'outil : comme mécanicien spécialiste, il s'est même fait connaître par d'ingénieux procédés de fabrication. Ecrivain par hasard, il laisse reconnaître, dans les pages qu'il trace, la touche un peu rude d'une main qui sait dompter le fer.

En se mêlant au monde industriel par le travail de la pensée et par celui des bras, M. Parod s'est trouvé journellement aux prises avec ce qu'on appelle aujourd'hui le prohUme social. C'est le résultat de ses réflexions qu'il donne aujourd'hui au public.

Tout d'abord nous poserons nos réserves : sur certains points, nous nous écartons complètement de M. Parod, par exemple, quand il se prononce contre la colonisation, quand il veut qu'un peuple exploite d'abord toutes ses richesses naturelles avant de rien tirer de l'étranger. Sur d'autres points, nous trouvons qu'il excède la mesure et dépasse la vérité. Aussi bien, nous ne nous proposons pas de gagner des adeptes à son système, mais de signaler ses vues parce qu'elles méritent l'attention.

L'idée capitale de l'ouvrage, et celle-là est bonne, c'est que la question sociale n'est pas une question S7.ii generis qui réclame des procédés de solution inconnus aux autres questions humaines. La vraie solution, pour M. Parod, c'est l'application de la morale à la vie sociale, j'entends de la morale complète, de celle qui ne connaît ni les oublis, ni les réticences, ni les privilèges, en un mot, de la morale chrétienne, gardée dans son intégrité par l'Église catholique.

Qu'on ne se hâte pas de crier à la théocratie. « L'Église, dit excellemment M. Parod, ne se mêle nullement de gouverner la société civile; mais elle condamne, de la part des gouvernants, une guerre injuste, comme elle

condamne un meurtre par un simple sujet; une conquête faite par un roi, comme un vol commis par un paysan. »

En somme, c'est là l'unique garantie de liberté que puisse rêver le genre humain. Il n'y a que la loi morale qui affranchisse. L'égoïsme qui ne rencontre devant lui qu'un égoïsme rival est fatalement voué à la lutte ; s'il succombe, il est opprimé ; s'il est vainqueur, il opprime : servitude active ou passive, on ne sort pas de là sans la domination de la morale.

(( Les pauvres peuples, s'écrie notre auteur, de plus en plus abrutis, leurrés, bernés... ne voient pas que toutes les batailles sociales sont livrées par l'égoïsme et la force brutale à la morale chrétienne, c'est-à-dire à l'Eglise; et que le résultat de la lutte a toujours été favorable à l'affranchissement des peuples, quand ceux-ci ont marché avec elle; et qu'au contraire un asservissement plus étroit a été leur châtiment, quand ils ont méconnu leur protectrice et marché contre l'Eglise avec les gouvernants antichrétiens. »

Si la société n'accepte pas cette direction supérieure de la morale sauvegardée et intimée par l'Église, elle n'abritera jamais dans son sein que deux catégories de personnes : les exploiteurs et les exploités.

Mais les exploiteurs sont de deux sortes : ceux qui ont en main la force, et ceux qui tiennent l'argent : le pouvoir sans foi, le capital sans conscience. L'Eglise a toujours lutté contre ces deux formes de l'oppression.

Quand la société chrétienne se formait avec les éléments réunis du monde romain et du monde barbare, l'Église combattait le règne de la force, ce que M. Parod appelle le féodalisme, en s'efforçant de courber les conquérants sous le joug de la morale. Tour à tour victorieuse et vaincue dans cette lutte, l'Église n'a jamais

abandonné la cause des peuples : la querelle du sacerdoce et de l'empire n'est pas autre chose.

Les papes résistent aux Hohenstauffen et aux Barberousse, aux violences d'un Philippe le Bel et aux sophismes de ses légistes, comme ils ont résisté aux Huns et aux Lombards, comme ils ont armé l'Europe chrétienne contre les Sarrasins, comme ils essayeront de l'armer contre les Turcs, comme ils l'ont défendue contre les communistes du xif siècle, les albigeois, comme ils s'efforceront de la défendre contre l'oppression des princes protestants au xvi^ et au xvir siècles ; comme aujourd'hui encore Pie IX est seul à protester au nom de la Pologne écrasée.

Mais la seconde forme de la tyrannie, c'est l'argent. Ne croyez pas que M. Parod se fasse ici l'écho des criailleries imbéciles de l'école socialiste contre le capital. Non, mais il veut que le capital, comme la force, soit au service de la justice. Or Tégoïsme des exploiteurs ne se lasse pas de tout mettre en œuvre pour exclure les exploités de la jouissance de leur travail.

Une coterie se forme et se perpétue, que M. Parod appelle la coterie bourgeoise, sorte de confrérie fermée, dont les juifs furent les fondateurs, et qui s'est ouverte, depuis trois siècles, à tous les financiers qui acceptent pour mot d'ordre la lutte contre l'Église. De là, au dire de notre auteur, une sorte de ligue organisée entre les juifs, les protestants et les libres-penseurs, particulièrement les francs-maçons. Nous arrivons ici au côté vraiment original de la brochure. C'est sur ce chapitre que nous avons à faire quelques réserves. M. Parod nous semble systématiser à l'excès une influence réelle sans doute, mais qui n'est peut-être exercée ni dans la mesure, ni avec la préméditation qu'il suppose. Il est particulièrement sévère pour l'Angleterre, qu'il accuse de faire litière

de toute morale et de toute équité, pour édifier sa prospérité commerciale sur la ruine des nations latines. L'Allemagne n'est guère mieux traitée, mais nous serions tentés de nous plaindre qu'elle ne le soit pas plus mal que sa sœur d'outre-Manche.

Toutefois, et quoi qu'il en soit de cette question de degré, le fait signalé par M. Parod nous semble incontestable. Il affirme, pour sa part, l'avoir touché du doigt dans l'expérience de chaque jour, et je crois qu'il faut y regarder à deux fois avant d'écarter par des fins de nonrecevoir un homme qui vient vous dire : Voilà ce que f ai vu : venez et voyez.

La grande cause du malaise social est donc là : le travail et la probité, ces deux grands facteurs delà richesse légitime, ne suffisent pas toujours, suffisent même rarement à conduire Ihomme au bien-être.

Le bon sens du vulgaire a, depuis longtemps, formulé cette loi en disant que le succès appartient aux habiles. Un homme qui a succombé à une concurrence déloyale est un maladroit et un naïf ; que n'imitait-il les procédés de ceux qui réussissent ? que ne méritait-il, par l'emploi de certains moyens indélicats, le bonheur de passer du rang des dupes à celui des exploiteurs?

Or, dit avec raison M. Parod, cette situation est intolérable. En face de cette oppression des consciences, devant cette tyrannie d'une secte qui opère à son profit ce qu'il appelle le drainage des capitaux , et n'admet à en jouir que ceux qui lui sacrifient leurs principes, c'est trop peu de prêcher aux victimes d'une telle injustice la résignation chrétienne.

Le chrétien a droit de vivre et d'élever sa famille. S'il cherche avant tout le royaume de Dieu, ce n'est pas une raison pour que le reste lui soit ôté, puisque le Sauveur a promis que le reste lui serait donné. Si .lésus-Christ a

b MELANGES

promis cela, c'est que la chose est possible. Et la chose sera réelle dans une société dont tous les organes accepteront le principe chrétien.

Aussi M. Parod ne néglige rien pour appeler sur la réforme économique toute l'attention des hommes qui réunissent dans un même amour la patrie de la terre et la patrie du ciel, a Sans économie chrétienne, s'écrie-t-il, pas de catholicisme; sans catholicisme, pas de France. » Belle devise à laquelle se sont chargés de fournir un douloureux commentaire ces hommes qu'on a vus faire bon marché des malheurs de la France, dans l'excès de la joie que leur causaient les malheurs de l'Église!

L'Eglise seule a essayé dans le passé, seule elle peut tenter aujourd'hui de rétablir la civilisation sur ses véritables fondements. Voilà pourquoi les deux formes de la tyrannie se donnent la main contre elle : il s'agit d'empêcher l'avènement de la justice, qui ruinerait leur domination. Depuis 89, on peut dire que la fusion s'est faite entre ces deux formes : l'argent est devenu ta force par l'avènement de la bourgeoisie au pouvoir. La bourgeoisie s'est donnée pour le seul représentant du tiers état; le peuple a été payé de mots, berné, exploité, et soumis à une servitude plus dure que celle qu'il subissait sous le régime féodal, parce que la puissance civilisatrice de l'Eglise a été enchaînée.

De là la tendance du prolétariat découragé à constituer un quatrième état dans la société. C'est ainsi qu'on a fait de la classe ouvrière une caste, et par là même une force, d'autant plus menaçante qu'elle est plus sacrifiée.

Pour tenir en bride ce lion populaire, la bourgeoisie travaille à ôter au peuple tout respect et toute croyance, bien persuadée que, sans Dieu, sans Christ et sans morale, il sera toujours divisé, toujours trompé, toujours impuissant.

Ici se place une opinion assez originale de M. Parod. Pour lui, V Internationale, comme la franc-maçonnerie, est un des moyens de perversion employés par les gouvernants antichrétiens : la crainte que les gouvernements protestants font paraître aujourd'hui, en Allemagne, devant les progrès de cette secte, n'est, à ses yeux, qu'une crainte simulée. On est bien aise de voir le peuple se détacher par là de plus en plus de l'Eglise, et l'on espère en avoir facilement raison, quand on aura éteint dans son âme la dernière élincelle de foi chrétienne.

Cela peut sembler un paradoxe en ce qui concerne l'Internationale, dont il nous semble que les gouvernements ont raison d'avoir vraiment peur. Mais la chose n'est-elle pas trop certaine pour la franc-maçonnerie? Et pour l'Internationale elle-même, suivant qu'elle parait menacer la société civile, ou ne s'attaquer qu'à l'Eglise, ne semble-t-il pas qu'elle soit traitée tantôt en ennemie, tantôt en complice? Sous le bénéfice de cette distinction nous n'hésitons pas à donner raison à M. Parod, dont le seul tort est, ici comme ailleurs, de généraliser à l'excès.

Nous ne pouvons le suivre dans tous les développements historiques et politiques qu'il donne à sa thèse. Quand il touche aux événements contemporains, quand il découvre et signale la main de l'ennemi de nos âmes dans les malheurs multiples qui viennent d'accabler notre France, on reconnaît l'accent indigné d'un bon chrétien et d'un bon Français.

Quand il signale les dangers du présent et ceux de l'avenir, tout ce qui se cache de venin, par exemple, sous ces deux mots qui volent aujourd'hui de bouche en bouche : instruction obligatoire, instruction laïque, on est forcé de rendre hommage à des convictions qui le font voir si juste et parler si clair. Il ne nous appartient pas de pousser plus loin une analyse qui se fera d'elle-même

dans l'esprit du lecteur. Toutefois, avant de le laisser seul avec cette curieuse brochure, nous devons encore signaler à son attention VAppendice qui la termine. Ce n'est pas la partie la moins neuve de l'ouvrage.

Le grand reproche qu'on fait avec raison à tous les censeurs, c'est de se borner au rôle aisé de critiques. M. Parod a voulu s'épargner ce reproche, et, pour cela, bravant le respect humain, il n'a pas craint d'esquisser, à grands traits, les principaux articles de la constitution qu'il voudrait voir en vigueur dans notre société contemporaine. Qu'on ne rie pas de cette prétention. Il suffit de jeter les yeux sur le livre de M. Parod pour reconnaître qu'il n'y a là, de sa part, ni présomption, ni jactance, mais seulement le désir de préciser, pour lui-même, sa propre pensée, et d'en montrer aux autres le caractère pratique et la facilité d'application.

Deux grands principes servent de guide à Fauteur dans son projet de constitution : la liberté .du travail et l'autonomie des corps d'état. Il y a des économistes qui verront là une antinomie et qui loueront la révolution française d'avoir aboli les corporations pour assurer la liberté du travail. M. Parod pense que la liberté de l'ouvrier serait mieux sauvegardée entre les mains de sa corporation qu'elle ne l'est sous le régime d'une concurrence mensongère, dont les conditions inégales créent pour les uns la liberté d'opprimer, pour les autres la liberté de mourir de faim. Nous nous abstiendrons, et pour cause, de prendre parti dans ce difficile débat ; mais, quelle qu'en soit l'issue, nous féliciterons M. Parod d'avoir été l'un de ceux qui ramènent aujourd'hui l'attention des catholiques sur cette question, si bruyamment agitée par nos ennemis, de l'organisation du travail.

Le point de vue économique étant réservé, nous n'avons plus que de l'admiration pour les conséquences

politiques du système de M. Parod. Les corporations, organisées telles qu'il les comprend se recrutent ellesmêmes et garantissent, par des examens professionnels, la compétence de ceux qui prétendent, à un degré quelconque, servir la société, que ce soit comme ouvriers, comme médecins, comme notaires ou comme avocats. Les conseils formés dans leur sein remplacent, par leur fonctionnement simple et peu coûteux, la complication excessive de notre organisation administrative, électorale, judiciaire. Il semble, en particulier, qu'il y ait là le germe d'une solution à ce difficile et redoutable problème qu'on pourrait poser en ces termes : rassainissement du suffrage universel.

Nous ne pouvons même effleurer tous les points de cette réforme immense, car elle touche à tout et ne le cède en hardiesse à aucune des élucubrations des socialistes les plus audacieux ; avec cette différence, qu'au lieu de renverser tout ce qui est respectable, elle ne se contente pas de le respecter, elle en fait le fondement sur lequel elle prétend asseoir ce qui fait l'objet de ses recherches : la stabilité politique.

C'est sous l'empire de ces préoccupations, aussi pleines d'élévation que d'indépendance, que M. Parod, homme nouveau par excellence, a été conduit à rattacher tous ses vœux sociaux et politiques à celui qui sert d'épilogue à son ouvrage et qui appelle à la direction de nos destinées l'héritier séculaire des traditions de la France catho lique. Royaliste du lendemain, M. Parod arrive à la conclusion légitimiste par le chemin des recherches les plus audacieuses. Libre à chacun de ne le pas suivre jusque-là ; mais, après avoir lu son livre, nul, du moins, ne le soupçonnera d'avoir obéi aux inspirations d'un fanatisme aveugle et rétrograde en terminant son travail par ces lignes émues : «Que l'hérilier légiiime des rois qui ont

fait la France chrétienne, grande et honorée, brave et loyale, nous délivre des hommes sans patriotisme, sans foi et sans loi qui, depuis 89, ont préparé toutes nos catastrophes ! Depuis longtemps, nous avons vu tant d'injustices, de lâchetés et d'indignités... que nous sommes afifamés de respect, d'obéissance et de dévouement. »

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