Souvenirs d'e?ifanceelde jeunesse, p
l'éloge de Littré, il lui reproche en quelque sorte d'avoir été trop résigné devant elle.
« La mort, dit-il, selon une pensée qu'admire M. Littré, n'est qu'une fonction, la dernière et la plus tranquille de toutes. Pour moi, je la trouve odieuse, haïssable, insensée, quand elle étend sa main froidement aveugle sur la vertu et le génie. Une voix est en nous, que seules les bonnes et grandes âmes savent entendre, et cette voix nous crie sans cesse : « La vérité et le bien sont la tin de « la vie ; sacriiîe tout le reste à ce but » ; et quand, suivant l'appel de cette sirène intérieure, qui dit avoir les promesses de vie, nous sommes arrivés au terme où devrait être la récompense, ah ! la trompeuse consolatrice I elle nous manque. Cette philosophie, qui nous promettait le secret de la mort, s'excuse en balbutiant, et ridéal, qui nous avait attirés jusqu'aux limites de l'air respirable, nous fait défaut quand, à l'heure suprême, notre œil le cherche. Le but de la nature a été atteint ; un puissant effort a été tenté; une vie admirable a été réalisée, et alors, avec cette insouciance qui la caractérise, l'enchanteresse nous abandonne et nous laisse en proie aux tristes oiseaux de la nuit. »
Ailleurs, et en maints endroits, il parle de l'enfer; il en parle sur un ton badin, mais en homme que cette question poursuit ; il en parle à tout propos, par conséquent hors de propos, ce qui n'arriverait pas à un libre penseur tranquille dans le nihilisme de sa foi. Ainsi qu'avait à faire, je le demande, le dogme de l'enfer avec la propagation de la langue française l C'est pourtant dans une conférence faite devant une société qui poursuit ce but, qu'il a trouvé moyen de placer une tirade qui serait d'assez mauvais goût si même elle n'était pas impie. Mais c'est là une manière d'être impie qui n'est pas celle des vrais incroyants :
(( Je reçois, dit-il, tant de lettres qui m'annoncent la
damnation éternelle, que j'ai fini par en prendre mon parti. Ce ne sera pas très juste ; maisj'aime mieuxTenfer, après tout, que le néant. Je suis persuadé que je réussirai à tirer parti de la situation, et, si je n'ai affaire qu'au bon Dieu, je crois que je le toucherai. Il y a, des théologiens qui admettent la mitigation despeinesdes damnés. Eh bien ! dans mes insomnies je m'amuse à composer des pétitions, des placets que je suppose adressés à rÉternel du fin fond de l'enfer. J'essaye presque toujours de lui prouver qu'il est un peu la cause de notre perdition, et qu'il y a des choses qu'il aurait dû rendre plus claires. Parmi ces placets, il y en a d'assez piquants, et qui, je le crois, feront sourire l'Eternel. Mais il est clair qu'ils perdronttout leur sel, si je suis obligé de les traduire en allemand. Préservez-moi de ce malheur, Messieurs, je me fie à vous pour que le français soit la langue éternelle. Je suis perdu sans cela. »
M. Renan est tellement hanté de cette idée qu'il ne s'aperçoit pas de ses répétitions. Ainsi, le discours que je viens de citer a été recueilli dans les Feuilles détachées. Eh bien ! la préface des Feuilles détachées réédite, presque dans les mêmes termes, le petit morceau sur les j^lacets à l'Eternel. Une autre fois, c'est au Journal des Débats qu'il envoie un développement du même genre sur le purgatoire. Décidément, M. Renan pensait trop aux fins dernières pour un homme qu'elles n'eussent point préoccupé.
Hélas ! il ne lui a pas été donné de choisir, à la dernière heure, entre le maintien ou le désaveu de ses blasphèmes. Depuis longtemps il se sentait atteint; mais quand la mort vint, ce fut, comme l'annonce l'Evangile, à la façon d'un voleur. Une fatigue, un refroidissement, une congestion à la poitrine, et, avant que cet accident eût revêtu un caractère de gravité, un accident plus terrible.
Tapoplexie, voilà comment la mort Fa pris. Dès que le danger fut reconnu^ la connaissance avait disparu. De loin, il avait désiré de mourir ainsi, promptement et à son insu. Si son âme, avertie par les troubles avant-coureurs delà crise suprême, a pu, ne fût-ce qu'un instant, se ressaisir devant le grand inconnu qui l'attendait, fasse le Ciel que les précautions sacrilèges prises par lui d'avance contre le pardon ne l'aient pas privé de cette visite miséricordieuse où la bonté de Dieu fait une dernière fois ses offres à la liberté humaine, avant de s'effacer devant la justice !
Après la mort, la sépulture. On pouvait s'attendre à voir tout le camp de la libre pensée , tout le diocèse de Sainte-Beuve en émoi pour faire au renégat de l'Evangile de triomphantes obsèques. Ce qu'on ne pouvait prévoir, c'était que le gouvernement ajoutât aux honneurs officiels qu'appelaient les titres du défunt le privilège inexplicable de funérailles célébrées aux frais de l'État.
On se demande vainement quels services extraordinaires M. Renan avait rendus à l'État. Il avait eu, pendant sa vie, les émoluments et les dignités correspondant à ses fonctions et à son mérite. Sa carrière d'écrivain lui avait procuré profit et gloire. On peut dire que la société lui avait largement payé sa dette, si tant est qu'elle en eût une envers lui.
Mais l'État ! que venait-il faire avec son budget qui est l'argent de tous, dans ces honneurs rendus à un simple particulier ? Qu'on n'invoque pas les titres scientifiques ou littéraires du défunt, devenu, dira-t-on, une gloire nationale. C'est aller trop loin et rompre toute proportion. Ampère, Cauchy, Dumas ont autrement glorifié l'esprit français, la science française; ils ont été enterrés aux frais de leurs familles.
Mais peut-être les opinions politiques de M. Renan le
recommandaient aux faveurs officielles ? Loin de là ! Il n'était même pas républicain. Dans les derniers temps, sans doute, voyant le triomphe de la république, il lui avait fait quelques politesses : au fond il ne l'ain^ait pas. San régime préféré eût été le gouvernement libéral d'un bon despote. Il n'avait pas beaucoup plus de goût pour la démocratie, (( cette fièvre, dit il, qui brûle le sang d'un peuple ». Dans un beau parallèle, il a comparé la Macédoine à la Grèce ^ : c'a été pour donner la préférence à la Macédoine» Il a vu dans le gouvernement démocratique « un puissant agent de corruption sociale». Rien de tout cela ne semblait le désigner aux prédilections du régime actuel.
Hélas! l'explication qui semble introuvable est trop facile à trouver. La dépouille de Renan a reçu les honneurs publics, parce que Renan fut de son vivant et reste par ses écrits un des plus dangereux ennemis de la foi chrétienne. Dernièrement un homme politique important, M. le sénateur Ranc, disait, en constatant je ne sais plus quelle nouvelle ruine morale : « Allons ! la déchristianisation marche ! C'est le but, après tout. » Parole sincère dont nous serions tenté de remercier son auteur. Oui, nous le savons bien, la déchristianisation est le but. M. Ranc le dit, nos maîtres le pensent et agissent en conséquence. Il ne faut perdre aucune occasion d'ébranler dans l'âme du peuple ce qui peut y rester de religion. La glorification publique d'un homme qui a déserté et outragé la foi, est un acte de haute politique. On l'accomplit avec notre argent, avec l'argent de ceux dont cet homme a blessé les croyances.
Le bruit court que le gouvernement ne s'en tiendra pas là et qu'un projet de loi doit être présenté aux Chambres