Dialogues philosophiques, p
Rechercher ce que fut la vie privée de celui qui concevait ainsi la morale serait une usurpation sur un domaine qu'on doit respecter. Ce qui nous appartient, ce sont les propos tenus en public. Dans ses dernières années, M. Renan, très convaincu de son importance, parlait volontiers de lui-même. A mainte reprise, dans ses Souvenirs, par exemple, et dans un discours à des jeunes gens, il a exprimé une sorte de regret d'être resté trop fidèle aux austères habitudes de son éducation religieuse; il a recommandé aux hommes de demain de ne pas imiter sa pruderie et de jouir de la vie.
Cette pruderie, si elle a préservé sa conduite, n'a pas déteint sur son langage. Les publications légères dont il a émaillé ses œuvres depuis dix ans vont de la grivoiserie au scandale. L'Abbesse de Jouarre est celui de ses écrits où il a le plus oublié le respect de lui-même et du lecteur. Ses autres drames sont simplement légers. Caliban est une étude politique empreinte de scepticisme moral. L'Eau de Jouvence, qui le continue, brode sur un fond de psychologie historique de scandaleuses anecdotes où l'impiété s'allie à la licence. Le Prêtre de Némi est d'une inspiration plus pure, mais si la morale a moins à y souffrir, le sentiment religieux y reçoit de cruelles blessures.
Une dernière tache de la morale de M. Renan, c'est sa complaisance pour le suicide. Son argument favori pour combattre le pessimisme est d'alléguer que presque toujours, même dans l'indiAàdu, la somme des biens l'emporte sur celle des maux; et il ajoute que la douleur ellemême n'est un mal que dans les cas très rares où, dépassant le bien-être, elle est en même temps contrainte et inévitable. Pourquoi se plaindre du bilan de l'existence si, à le supposer désavantageux, on a le moyen de s'y soustraire ? On ne saurait absoudre plus lestement la
défaillance de l'homme qui se dérobe à l'épreuve par la mort.
Telle est, dans son ensemble, l'œuvre de Renan. Par les dons merveilleux qu'elle révèle, elle ne pouvait manquer d'attirer l'attention et d'exercer une influence considérable sur l'esprit de son époque. Par le scepticisme qu'elle distille, par le froid mortel qu'elle jette sur les âmes, par les allures insinuantes qui la rendent pénétrante, enfin par le privilège qu'elle a su conquérir d'intéresser le grand public aux conclusions de la critique négative, elle mérite d'être appelée néfaste et classe son auteur parmi les malfaiteurs de leur temps et de leur pays. La tristesse qu'éveille le spectacle d'une vie ainsi remplie ne trouve d'adoucissement que dans la prévision, assez commune parmi les meilleurs juges, que cette œuvre vieillira vite et ne survivra guère à celui qui l'a construite.
Après avoir raconté la vie et l'œuvre, reste-t- il quelque chose à dire sur la personne ? Il semble que le caractère de l'homme se lise assez clairement dans les événements et dans les travaux qui ont rempli sa carrière. Toutefois il reste quelques traits à fixer. Nous allons les esquisser en peu de paroles.
Si l'on pouvait toujours attacher une valeur absolue aux affirmations de M. Renan, rien ne serait plus facile que de peindre son portrait : il suffirait de copier celui qu'il a brossé lui-même d'un pinceau alerte à la fin de ses S ouvenii s. Moiis le démon de l'ironie, qui bourdonnait toujours à son oreille, l'a encore inspiré dans cette représentation de lui-même. Il est difficile de prendre très au
sérieux Fénumération des quatre vertus qu'il assure avoir empruntées à ses anciens maîtres : la pauvreté, la modestie, la politesse et la moralité. Qu'il y ait eu en lui quelques linéaments de ces vertus, on le peut accorder sans peine. Bien qu'il aimât le bien-être, il n'a jamais sacrifié au dieu Mammon. Ses âpres débuts dans la vie ont même quelque chose de très honorable. Il n'y a pas de raison de lui refuser la politesse. Lui-même se charge d'atténuer l'éloge qu'il se décerne en cette matière, lorsqu'il explique sa courtoisie par un certain mépris de son prochain. On lui marchandera plus justement la modestie : à l'égard du contentement de soi, il était bien de la famille des gens de lettres. Nous avons dit ce que nous pensons de sa moralité. Le ciel nous préserve de la contester ! Mais nous l'aurions voulue moins modeste, pour le coup, et, à certaines heures, moins dissimulée sous les dehors de la grivoiserie ou de quelque chose de pire encore.
Mais que dire de son cœur? Nous avons vu quelles singulières actions de grâces à l'Eternel lui ont inspirées les circonstances qui accompagnèrent la mort de sa sœur. En matière d'amitié, ses théories ne sont pas moins surprenantes. Sans doute il est beau de voir deux êtres vivre de la même pensée, et trouver leur bonheur moins à jouir l'un de l'autre qu'à jouir ensemble de la contemplation d'une même vérité. Mais si tel fut le caractère de sa liaison intellectuelle avec M. Berthelot, on n'y voit pas clairement la part du cœur et' l'on se demande ce que cette amitié eût perdu du côté de l'esprit à laisser les deux amis moins persuadés qu'ils n'ont rien à attendre l'un de l'autre. « Nous demander un service, dit-il, serait, à nos yeux, un acte de corruption, une injustice à l'égard du reste du genre humain; ce serait au moins reconnaître que nous tenons à quelque
chose. » La première de ces deux assertions indique beaucoup de froideur ; la seconde, beaucoup d'orgueil. L'une et l'autre déconcertent les pauvres gens qui croient, avec nous et avec le genre humain, que l'âme de l'amitié véritable est avant tout le don réciproque de soi-même.
Il est une dernière particularité que nous voulons relever en M. Renan: elle a trait à son œuvre, mais elle tient à son caractère ; c'est le choix qu'il a fait de la tâche principale qui a rempli sa vie.
Lui-même le déclare en plus d'une page de ses écrits : la philosophie de la nature l'attirait autant et plus encore que les sciences historiques; il n'était pas moins bien armé pour y exceller ; l'amitié de M. Berthelot lui aurait ouvert, s'il l'eût voulu, l'accès des sciences naturelles. Pourquoi a-t-il choisi la critique? Pourquoi entre tant d'objets sur lesquels la critique peut s'exercer, a-t-il choisi les bases historiques de la foi?
C'est le seul écrivain de notre siècle qui, en dehors des rangs chrétiens, ait abordé cette entreprise. On ne saurait assez s'étonner de l'abstention des autres. Voilà, par exemple, un spiritualiste éminent comme M.Jules Simon. Sa ferme raison résiste à l'invasion des doctrines positivistes. Il demeure, jusqu'au bout de sa longue et féconde carrière, le tenant de l'âme, du devoir et de Dieu. Du christianisme pas un mot dans ses nombreux écrits, si ce n'est pour le saluer en passant comme une grande force morale, mais aussi pour ajouter qu'il demeure en dehors de son symbole. Cependant l'auteur de la Religion naturelle n'ignore pas les prétentions du christianisme à représenter la forme divinement obligatoire de la religion et de la morale. Si cette prétention est fausse, comment n'est-il pas tenté de la confondre? Si elle a quelque probabilité en sa faveur, comment se croit-il dispensé de la vérifier? Personne ne s'étonnerait de voir un rationaliste
respectueux de nos dogmes les soumettre à l'épreuve d'une critique indépendante. On est surpris au contraire de cette abstention systématique dont l'apparence courtoise cache ou un étrange dédain, ou une inexplicable négligence.
Tout autre était la situation de M. Renan. Transfuge de l'Eglise, même, si l'on veut, transfuge sincère, était-il obligé de se faire, du jour au lendemain, le juge de la doctrine qu'il avait désertée 1 Qui donc lui eût reproché de garder pour lui ses négations ou ses doutes, et de consacrer à quelque grande et utile besogne scientifique les rares facultés dont la nature l'avait doué, sans choisir précisément le domaine où il devait se rencontrer, chaque jour, face à face avec ses souvenirs; où il devait avoir pour adversaires nécessaires ses amis, ses frères de la veille ? Mieux qu'un autre, il savait quelle blessure il allait causer à cette Église que, naguère encore, il appelait sa mère. Le champ de la recherche érudite est-il donc si étroit qu'il fût contraint de porter la pioche sous les fondements mêmes de l'édifice sacré qui avait abrité sa pieuse jeunesse?
Le détail du procédé n'est pas moins choquant que l'entreprise elle-même. Je veux bien que ce soient les nécessités de son sujet qui l'aient entraîné à débuter par le volume où l'adorable figure du Sauveur était en cause. Mais cela même ne devait-il pas lui faire tomber la plume des mains et l'avertir de laisser à d'autres ce qu'il ne pouvait décemment traiter lui-même 1 Les hommes de foi ont ressenti vivement l'injure sanglante adressée à leurs plus chères croyances par l'un de ceux qui les avaient professées avec eux. Et ils n'ont pas été seuls à juger que l'auteur de la Vie de Jésus aurait dû être le dernier à l'écrire. M. Renan tombe dans le travers qui consiste à faire de sa conduite une règle et un modèle, lors-
qu'il dit dans son Introduction : « Pour faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire premièrement d'y avoir cru, pour la comprendre; en second lieu, de n'y plus croire d'une manière absolue, car la foi est incompatible avec l'histoire sincère. » Si la foi crée un préjugé favorable, est-ce que l'incroyance, surtout lorqu'elle se rattache à un système, lorsqu'elle se propose pour but de détacher l'esprit des autres du surnaturel qu'on a soimême renié, ne constitue pas une prévention au moins équivalente en sens contraire ? Non, non, ce n'est pas avec la sérénité qu'il affecte, c'est avec le trouble intime d'une âme qui voudrait se rassurer elle-même en multipliant autour d'elle les imitateurs de sa défection, que M. Renan a entrepris son ouvrage. Il eût mieux fait, tout le monde en conviendra, d'abandonner à d'autres cette province du savoir. Il n'est pas nécessaire d'avoir été au séminaire pour apprendre l'hébreu, ni d'avoir cru, puis renié, pour étudier en historien le grand fait de l'apparition du christianisme. La foi honnête d'un chrétien, la raison honnête d'un libre penseur étranger à nos croyances, sont des préparations d'esprit qui valent largement celle de l'apostat au point de vue scientifique ; elles sont infiniment supérieures au point de vue moral. Là encore, j'ose le dire, il a manqué à M. Renan une de ces délicatesses qui ne s'apprennent pas dans les livres. On les trouve dans son cœur... quand on a du cœur...
M. Renan avait tenu trop de place dans la vie littéraire de son temps pour que sa mort ne fut pas un événement. L'importance d'un personnage se mesure moins à la valeur absolue de son œuvre qu'à l'influence qu'elle
a exercée. Que sert de dire que M. Renan ne fut pas un penseur original, si sa pensée a été l'une des plus contagieuses de son époque? Que sert de dire qu'il a emprunté sa science aux Allemands, s'il a su passionner, pour les questions où s'exerce l'érudition germanique, tant de lecteurs français qui n'auraient Jamais touché à une traduction de Baur, ni ouvert les savants ouvrages, écrits pourtant dans notre langue par M. Reuss?
De même donc que le public, en lisant les Souvenirs de M. Renan, s'était intéressé aux débuts de sa carrière, il se demandait avec une curiosité émue quelle en serait la fin. Dans une page qu'on ne relit pas aujourd'hui sans effroi, l'auteur de la Vie de Jésus a » protesté d'avance contre les faiblesses qu'un cerveau ramolli pourrait lui faire dire ou signer » sur son lit de mort. « C'est Renan sain d'esprit et de cœur, comme je le suis aujourd'hui, disait-il, ce n'est pas Renan à moitié détruit par la mort... que je veux qu'on croie et qu'on écoute. » Puis, fidèle au système d'équilibre qui ne lui permettait pas d'énoncer une impiété sans y joindre quelques propos pieux, il ajoutait : «Je renie les blasphèmes que la défaillance de la dernière heure pourraient me faire prononcer contre l'Eternel ^ » Tous, amis et adversaires, dans des sentiments, diff"érents sans doute, mais avec une égale anxiété, se demandaient si ce défi à la miséricorde serait tenu jusqu'au bout.
Plus d'un indice permettait d'en douter. Dans ses dernières années, nous l'avons dit, M. Renan parlait beaucoup de lui-même au public. Presque toujours il mêlait à ses déclarations satisfaites quelques propos ambigus, de forme plaisante, mais d'accent troublé, sur le mystère -d'outre tombe. II parlait de la mort avec horreur, avec colère. Dans sa réponse académique à M. Pasteur, faisant