‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 6 sur 54 · Imprimerie Levé, Paris · texte numérisé non relu

Imprimerie Levé, Paris

En outre il peut se mouvoir dans deux domaines : l'un exclusivement politique, l'autre politico-religieux.

Le libéralisme exclusivement politique, c'est la doctrine opposée à l'absolutisme; c'est la théorie du pouvoir pondéré, limité par une constitution et par des lois.

C'est aussi une disposition d'esprit, une tendance à restreindre le plus possible les attributions du pouvoir au profit de la liberté des citoyens.

Le gouvernement parlementaire, établi depuis des siècles en Angleterre et importé dans la plupart des pays de l'Europe depuis 1815, a semblé à beaucoup de nos contemporains la garantie la meilleure contre les excès du pouvoir, la protection la plus efficace de la liberté individuelle.

On s'est habitué ainsi à confondre ce qu'on appelle les libertés publiques q^qq, \q parlementarisme. Confusion regrettable; car les libertés publiques peuvent avoir d'autres bases que la constitution anglaise et le mécanisme parlementaire peut être manié d'une façon tyrannique.

Quoi qu'il en soit, ce libéralisme exclusivement politique n'a jamais été atteint par aucune condamnation de l'Eglise. C'est un problème purement humain, comme, dans un autre ordre, la question de j^roteclion douanière ou àe libre échange. On peut être républicain ou monarchiste, démocrate ou aristocrate, partisan du pouvoir absolu ou du pouvoir contrôlé ; on peut donner le dernier mot aune assemblée ou à un homme. L'orthodoxie n'a rien à y voir, pourvu qu'on maintienne les obligations essentielles de la puissance publique, quels qu'en soient les dépositaires. Roi ou empereur, individu ou collectivité, l'Etat n'a pas seulement des droits, il a des devoirs. Il en a envers Dieu, envers la vérité, envers la morale, envers les consciences, envers l'Église. Qu'il s'appelle Louis XIV ou Napoléon, la Convention ou la Chambre des

députés, il peut faire des actes légaux qui ne sont pas légitimes. Il y a des édits dont un homme répondra devant Dieu. Il y a des votes par lesquels les membres d'une majorité peuvent perdre leur âme.

Politiciens, souvenez-vous de cela; et ensuite soyez libéraux, si vous voulez.

Ces devoirs supérieurs de la puissance civile forment précisément le domaine dans lequel se meut le libéralisme politico-religieux.

C'est ici que l'orthodoxie a son mot à dire.

Il y a une façon de concevoir l'indépendance réciproque des deux pouvoirs qui n'irait à rien moins qu'à aif ranchir l'État de toute obligation envers Dieu, l'Église et les âmes.

Non seulement il ne serait tenu à rien, mais il n'aurait même le droit de rien faire en faveur de la vérité.

Les gouvernants, dans leur vie privée, seraient tenus, comme tous les hommes, d'adhérer au christianisme, Mais dans l'exercice de leurs fonctions, ils seraient tenus de dire à la religion : Je ne vous connais pas. L'Église catholique ne pourrait se présenter devant eux qu'en se réclamant du droit commun, au même titre qu'une secte de Mormons. Et cela ne serait pas seulement la conséquence fâcheuse des troubles politiques, des commotions sociales et des dissentiments religieux qui divisent un peuple à tel ou tel moment de son histoire. Ce serait le droit, entendez-vous bien, l'état normal, la thèse. Un gouvernement, un parlement composé de catholiques voudrait bien favoriser la presse honnête, par exemple, et brider la presse impie et obscène. Mais la théorie s'y oppose. Liberté égale pour tous, ou le même frein pour tous. Les principes l'exigent.

Yoilà le libéralisme doctrinal.

Et voilà aussi ce que l'Église condamne.

NOUVEAUJf MÉLANGES PHILOSOPHIQUES T. II. — 2.

L'Église dit : l'État, le pouvoir civil doit faire tout le bien qu'il peut.

Or le bien trouve sa plus haute expression dans la vérité, la morale et la discipline chrétiennes.

Donc, en principe, l'État doit réserver ses faveurs à ce qui représente dans le monde ces influences sacrées. C'est la thèse.

Donc, en fait, il doit tenir compte de ces formes privilégiées du bien dans une mesure variable que déterminent les événements, l'état des esprits et des mœurs. Mais jamais il ne doit reculer devant le bien qui est moralement possible. Voilà Vhypothèse.

Si le libéralisme politico-religieux est condamné comme doctrine, que faut-il en penser comme tendance?

C'est là le point le plus délicat.

Généralement une doctrine ne séjourne pas un certain temps dans une tête, sans y créer des habitudes qui lui survivent.

Tel bon catholique, imbu de bonne foi des erreurs libérales, a pu les déposer, quand il a reconnu que sa foi exigeait ce sacrifice.

Mais il n'a déposé que ses opinions réfléchies. Et la pente de son esprit a gardé son orientation première.

Est-ce un bien? Est-ce un mal?

Évidemment c'est un mal, parce qu'il y a là pour ce chrétien un péril d^erreur, une sorte d'inclination à retomber dans les faux jugements que l'autorité de l'Église lui avait fait abjurer.

Mais est-ce un mal absolu? un mal sans mélange de bien, un mal grave et capital, qui doive être à toute heure dénoncé, poursuivi, flétri par le zèle irrité de ses frères dans la foi?

Il y a aujourd'hui toute une école qui n'hésite pas à répondre : Oui, même comme simple tendance, la disposi-

tion libérale est une peste et la pire de toutes. Même s'il souscrit le Syllabus, un catholique atteint de cette contagion est un danger public. Et s'il est bon chrétien, pieux, zélé, charitable, tant pis : le péril n'en est que plus grand. // vaudî'ait mieux que ces gens-là ne fissent pas leurs pâques.

Eh bien, non! Gela n'est pas vrai.

Ces chrétiens-là, quoi qu on dise, valent mieux que les ennemis de la Foi.

Ces catholiques-là sont sincères; les enseignements de l'Église les éclairent tous les jours davantage, et, s'ils ne vont pas plus vite, c'est peut-être qu'on ne les y encourage que par l'injure et quelquefois par la calomnie.

Enfin je vais dire le gros mot : tout n'est pas mauvais dans leur tendance.

Ce qui serait mauvais dans l'état d'esprit d'un libéral soumis à l'Église, ce serait une secrète complaisance pour des erreurs qu'il n'ose plus professer, mais qu'il caresserait secrètement encore. Cela existe-t-il? A chacun d'interroger là-dessus sa propre conscience, ce qui vaut mieux que de sonder celle d'autrui.

Ce qui serait dangereux, ce serait une inclination à exagérer les exigences de Vhypothèse, à réduire au-delà du nécessaire et du convenable les droits de l'Église et les devoirs de l'État, à restreindre inutilement la sphère d'action des forces morales et religieuses au profit de la liberté du mal; à faire, en un mot, à la division des esprits, dans une société troublée comme la nôtre, des concessions qui dépassent les exigences de la paix publique.

Oui, cela serait dangereux, parce que des hommes ainsi disposés, s'ils arrivaient au pouvoir, ne feraient pas tout le bien, n'empêcheraient pas tout le mal qu'ils pourraient. Etjdès à présent, dans leur manière de préparer le retour des influences honnêtes, ils feraient la part trop

petite à celle qui est la première de toutes, l'influence religieuse.

Mais il y a quelque chose de bon et d'utile dans l'état d'esprit de ceux qu'on persiste à appeler libéraux, bien qu'ils abjurent toutes les propositions notées par le Saint-Siège.

Il y a chez eux un sentiment des nécessités de leur temps, qui leur a permis de remporter devant le tribunal de l'opinion toutes les victoires dont puisse se glorifier et se réjouir le Catholicisme au xix siècle.

Aujourd'hui que le Pape nous a tous mis d'accord sur la thèse, il reste deux manières de parler de Vliypothèse. Eh bien ! il faut le reconnaître : la façon efficace, celle qui remue l'opinion, celle qui obtient le succès, c'est la façon de ceux qui n'ont pas pour la liberté, pour les formes actuelles de la civilisation, des yeux trop farouches. C'est la façon des catholiques anglais, dont le chef le plus autorisé aujourd'hui, le saint et savant cardinal Manning, disait, il y a peu d'années, devant un auditoire mêlé de catholiques et de protestants : « Si nous étions les maîtres en Angleterre, nous ne fermerions ni un temple ni une école des communions anglicanes ou dissidentes. » C'est la façon des catholiques belges, dont le primat regretté, le cardinal Dechamps, disait : « On peut non seulement observer la constitution belge, on peut l'aimer. » C'est la façon des catholiques français qui ont préparé la loi de 1850 et qui font fait voter, alors que d'autres catholiques, également sincères, la décriaient comme une sorte de trahison. Entre les uns et les autres, ce n'est, je le sais, qu'une question d'accent. Mais quand on parle pour convaincre, faccent est tout.

Eh bien! ce que je voudrais, ce serait de voir se former parmi les catholiques un courant nouveau. Plus rien des erreurs libérales. Plus rien des tendances libérales qui

vont à énerver Ténergie du bien. Mais plus rien aussi des récriminations maussades, de ces menaces maladroites, de ces anathèmes à tout propos. Plus de ces admirations ignorantes pour un prétendu passé que je ne découvre d'ins aucun recoin de lliistoire^. Plus de ces enthousiasmes irréfléchis pour des formules aussi équivoques qu'elles paraissent absolues. Non, plus rien de tout cela ! Car avec tout cela on se fait haïr, sans se faire craindre, ce qui est pour un parti le pire. destin.

Mes vœux seraient comblés, si ces courtes pages pouvaient porter la lumière et la paix dans quelques esprits; si, après les avoir lues, un seul libéral obstiné pouvait revenir franchement aux doctrines de l'Église, et si un seul partisan de la politique irritante pouvait accepter le programme à la fois pacifique et militant que le journal leJIonde, s'inspirant d'un récent rescrit de Léon XIII, formulait hier encore en ces termes : Penser avec VEglise et agir comme elle .

Monsieur le Rédacteur en chef,

Vous avez lu l'article que M. deFalloux vient de publier dans le Correspondant du 10 août, et vous avez certaine-

1. Sur ce point seulement j'ai changé d'opinion dans ma brochure: Droit chrétien. Je crois que c'est précisément dans les recoins de l'histoire (\\xi\ faut chercher la réalisation de l'idéal que l'Ecole de VUnivers veut nous montrer dans Vlllstoire (jénérale des âges chrétiens. Les monographies entreprises dans ces derniers temps par M. de Ribbes sur les familles, par MM. Fayet, Sicard, etc., sur l'enseignement, nous ont révélé, jusque dans les époques les plus décriées, comme le xvia" siècle, des trésors de civilisation chrétienne. Pareille étude de détail, pareille recherche locale nous montrerait la fécondité du droit chrétien partout où les circonstances ont permis qu'il exerçât son action librement, ce qui ne s'est vu, comme je le dis dans ma brochure, qu'à l'état d'épisodes, mais ce qui suffit pour justifier Tidcal de là. constitution chrétienne des Etais.

ment regrette, comme moi, que Fillustre écrivain ait cru devoir chercher dans la Vie de M^' I)upatiloup,ipsLrM. l'abbé Lagrange, une occasion de décharger son cœur et de dire leur fait à des adversaires qui sont aussi ceux du biographe et de son héros. V Univers riposte. M. Eugène Yeuillot est enchanté : M. de Falloux veut la guerre, on ne la déteste pas rue des Saints-Pères ; tout est pour le mieux. M. Yeuillot est si sûr maintenant d'avoir sa bataille, qu'il se calme et prend son temps. « Nos rectifications, « écrit-il, viendront en temps et lieu,... rien ne nous « presse ; ceci est un simple accusé de réception. D'ail- « leurs, un autre compte que nous hésitions encore à ouvrir « devra être réglé avant celui-là. A ce point de vue, nous « remercierons volontiers M. de Falloux de crier avec tant « de feu et même de rage que le moment de se taire n'est « pas venu. »

Voilà d'heureux résultats et d'agréables perspeclives. Bon nombre de catholiques, dont je suis, en seront profondément attristés. Mais ce n'est pas pour gémir avec vous que je prends la plume; c'est pour chercher s'il n'y aurait pas quelque remède à apporter à ces lamentables divisions.

Le remède direct, je ne le vois pas ; ou plutôt je vois bien ce qu'il pourrait être, si Ton voulait l'appliquer ; mais on ne le veut ni de part ni d'autre. Vous savez comme moi que les désirs clairement connus, les recommandations formellement transmises du Souverain Pontife ne suffisent pas à le faire accepter. Ce remède consisterait à se respecter les uns les autres, à garder chacun ses opinions, sans vouloir les imposer par l'injure et Fanathème. Mais il paraît que cela dépasse les forces morales des deux partis : je ne vois guère à qui décerner le prix de patience. La modération est intermittente dans l'un et l'autre camp, et malheureusement les

périodes d'accalmie ne coïncident pas entre elles; en sorte que si, d'un côté, on écoute momentanément des conseils de réserve donnés de très haut, l'autre groupe prend cela pour de la faiblesse et juge le moment opportun pour frapper un bon coup. Puis les rôles s'échangent et les torls passe d'un bord à l'autre.

Avant de me résigner au désespoir, je voudrais examiner de près s'il n y aurait pas quelque remède indirect à opposer à de si grands maux.

Ce qui me frappe d'abord dans ces conflits d'opinions ou de tendances, c'est la parfaite bonne foi des belligérants. On ne s'en douterait pas à lire leurs polémiques, car ils ne cessent de se jeter à la tète le reproche de perfidie. Si on les jugeait les uns par les autres, on aurait d'eux tous la plus triste opinion : tartufes, faussaires, exploiteurs de doctrines, voilà ce qu'on verrait en eux. Pour moi, qui ai vécu dans l'intimité des uns et des autres, je les juge tout autrement. Je pourrais bien parler des vivants, mais j'aime mieux montrer les morts qu'ils invoquent avec raison comme leurs modèles. J'ai connu de près le cardinal Pie, de moins près Louis Veuillot, et j'affirme que non seulement l'un fut un docteur éminent, une lumière de l'Eglise, l'autre un écrivain de haut vol, un polémiste incomparable, ce qui n'est guère contesté, mais aussi et surtout que leur dévouement fut toujours d'une admirable sincérité. J'en dirai tout autant de M""^ Dupanloup, de Montalembert et de Lacordaire, qu'on ne louera jamais trop, car ce qui était à louer en eux l'était sans mesure, mais qui avaient, comme les autres, de grandes lacunes, bien que ce ne fussent pas les mêmes. Oh ! que ce parallèle me tenterait ! Il me semble tout fait dans mon esprit ! Peut-être en sortira-t-il quelque jour... mais pas aujourd'hui. — Passons, et retenons ceci: ils n'ont guère cru à la bonne foi les uns des autres, et ils

ont eu bien tort. C'est à force de conviction qu'ils se sont fait la guerre !

Ce que je remarque en second lieu, c'est le caractère suranné de ces luttes. A lire certains journaux, rien ne paraît plus actuel que les débats entre ultramoniains et libéraux. En réalité, il n'y a plus là de véritables questions engagées, il n'y a plus que des amours-propres. Un rapide coup d'œil sur le passé suffit pour s'en convaincre.

Sous le premier Empire, l'Église de France respirait à peine. La Restauration l'entoura d'honneurs et de protections compromettantes, mais sans cesser de la tenir en tutelle, sans rompre avec aucune des traditions d'asservissement que s'étaient transmises tour à tour l'ancien Régime, la Révolution et le Césarisme. De là, chez les catholiques, un sentiment très vif, j'allais dire une passion : celle do la liberté religieuse. U Avenir^ le mouvement lamennaisien n'eurent pas d'autre origine. Dans ce temps-là, c'étaient les ultramontains qui exaltaient Ja liberté !

En tant qu'elle est une arme légale pour combattre l'usurpation de l'État sur le domaine des consciences, ils avaient raison de la revendiquer comme le plus cher intérêt de l'Église. Mais il arriva que, dans l'ardeur de la lutte pour le bien, des hommes plus familiers avec les habitudes militantes de la vie politique qu'avec les principes théologiques dépassèrent le but et faussèrent la voie. La thèse libérale, Xol théorie qui fait de la liberté civile et religieuse un droit primordial dominant le droit delà mérité, s'empara de ces esprits généreux, mais étrangers à la tradition catholique. L'encyclique Mirari vos éclata comme un coup de foudre au milieu de leurs préjugés. Lamennais succomba au scandale de cette surprise. Lacordaire et Montalembert se sauvèrent à force de foi ; ils se soumirent sans rien comprendre.

Entre temps, le régime de Juillet inaugurait un état de choses dont la religion n'avait pas à s'applaudir : moins de protection, plus d'hostilité et autant d'entraves que par le passé : le règne de Louis-Philippe commençait sous ces auspices. Seulement le pouvoir était plus faible, la presse plus libre; on s'en servit pour réclamer à grands cris la liberté de l'enseignement, dont le principe était écrit dans la charte. Évêques, prêtres, laïques, homme du passé et représentants de l'esprit nouveau, tous furent d'accord, guidés par l'instinct d'un intérêt commun qui était celui de leur foi commune. Et c'est ce mouvement d'opinion qui, après avoir ébranlé le monopole universitaire en 1845, après avoir donné à la révolution de 1848 ce caractère étrange où la sympathie pour la religion s'alliait aux pires tendances, aboutit enfin, sous la Piépublique assagie de 1850, à cette loi bienfaisante que la haine de nos ennemis devrait défendre contre) les sévérités injustes de quelques-uns de nos amis.

Emportés dans ce courant, sûrs, en s'y livrant, de servir la cause de la société chrétienne, les conquérants de la liberté de renseignement se rendaient-ils un compte exact des principes engagés dans la queston ? Distinguaient-ils, comme il l'aurait fallu, l'absolu du relatif? La suite a prouvé que non. A ce moment-là, on n'y pensait guère. Et comment les laïques, les hommes politiques s'en fussent-ils préoccupés, alors que des évêques illustres, comme M®'" Parisis^ ne leur manifestaient aucune inquiétude à cet égard ? Le fait est que, sous Louis-Philippe, M. Louis Veuillot ne prenait pas plus de précaution que M. de Montaleinbert pour préconiser les excellences de la liberté. On oubliait de relire rencycliquo de Grégoire XVI, et c'est ainsi qu'on rendait nécessaire celle de Pie IX.

C'est entre 1849 et 1864 que le faisceau des ultra-montains français se dénoua. M. Louis Veuillot et les siens

allèrent du côté de raiitorité; Montalembert, après une passagère adhésion au coup d'Etat de décembre, rejoignit ses amis el: mit définitivement le cap sur la liberté. Ce fut alors que les excès commencèrent et que Terreur apparut. L'opposition politique, la haine de l'Empire et du despotisme, les rancunes personnelles exercèrent une influence latente, inaperçue de ceux mêmes qui la subissaient, mais réelle pourtant, sur le développement des doctrines. Cette liberté qu'on avait mise au service de la vérité, on en fit un principe, j'allais dire une idole. Dès lors, procédant à la façon des Français de 1789, on ne se contenta plus de disposer pour le présent, on voulut ériger en axiomes éternels ce qu'on avait trouvé bon et utile. Relisez les discours et les écrits des catholiques libéraux de ce temps : avec un accent inaltérable de foi religieuse et patriotique, ils formulent une sorte de déclaration des droits dont la visée n'est pas moins universelle que celle des constituants d'il y a cent ans. Une des conséquences de cette théorie, c'est que toute intervention de la puissance publique dans le domaine de l'opinion ou de la croyance est oppressive et illégitime ; que la société civile est obligée par son essence d'observer la neutralité religieuse, et que toute pratique contraire, toute protection efficace donnée à la vérité chrétienne, toute restriction apportée à la liberté de l'erreur, sont autant d'abus que les préjugés et la barbarie peuvent excuser dans le passé, mais que les principes condamnent.

Encore quelques années de silence, et ces doctrines, absolument nouvelles dans l'Église, directemement contraires à son enseignement et à sa discipline, allaient acquérir droit de cité parmi ses enfants. Déjà c'était d'un air embarrassé et presque honteux que plusieurs balbutiaient de timides excuses en faveur de saint Grégoire VII ou de saint Pie V. Un rapprochement inattendu, que le

concile du Yalican devait rendre pins étroit bientôt, commençait à se produire entre d'anciens adversaires, les gallicans royalistes et les ultramontains libéraux ; les gallicans devenaient plus libéraux, les ultramontains plus froids envers Rome, et l'encyclique de 1832 restait pour eux lettre-morte.

Telle fut, quoi qu'on en dise, la haute opportunité de l'acte pontifical du 8 décembre 1864. L'émotion profonde qu'il causa dans les consciences des meilleurs chrétiens fit dire alors qu'il eût mieux valu attendre ou frapper moins fort. Mais cette émotion même prouvait quels progrès l'erreur avait faits, à quel point elle s'était acclimatée dans les esprits et quel danger il y aurait eu à la laisser s'enraciner encore davantage.

De fait, ici comme six ans plus tard, au concile, les faits ont justifié la sagesse du Saint-Siège. Le Syllabus et la définition de l'infaillibilité ont obtenu la soumission de tous les catholiques : soumission douloureuse et troublée d'abord, du moins chez plusieurs; soumission toujours sincère et que la réflexion, aidée par les leçons des événements, rend chaque jour plus facile et plus joyeuse. Estce que nous n'avons pas vu en 1871 des libéraux applaudir aux sentences des conseils de guerre qui envoyaient des publicistes au bagne pour des articles de journaux? N'était-ce pas, en tenant compte de la différence des temps et de la proportion des peines, approuver le principe de la répression pénale de l'hérésie? Est-ce que nous n'avons pas vu, depuis, un philosophe positiviste, devenu historien, mettre en poussière l'idole révolutionnaire? Est-ce que, en nous montrant l'inanité prétentieuse de la Déclaration des droits de rhomme, il ne nous a pas aidés à nous déprendre du culte absolu de la liberté qui faisait le fond de la doctrine libérale?

Oui, c'est chose faite. Le libéralisme doctrinal est mort.

Ses anciens adversaires ont eu le temps de triompher sur sa tombe. Ses anciens partisans ont eu le temps de sécher les pleurs qu'ils accordaient à sa mémoire. Il faut en finir et penser à autre chose.

C'est là ce que ne veulent pas ceux qui, sur le terrain des principes, ont eu le mérite de tenir le bon bout presque dès l'origine et de combattre pour la vraie doctrine; ils ont pris l'habitude de se faire des victoires de la vérité un succès personnel. Il leur déplaît presque de n'avoir plus devant eux de vrais contradicteurs. A défaut d'erreurs à condamner, ils cherchent des périls à signaler. Leur polémique est faite de procès de tendances. Et c'est ici qu'à leur tour ils prêtent le flanc à de justes reproches.

Comme les libéraux avaient glissé deVhi/pothèse dans la thèse, les antilibéraux dépassent les intentions de TÉglise. Ils ont une façon de parler des choses de leur temps qui semble annoncer l'intention de soumettre prochainement la société contemporaine au régime du xiiî^ siècle. A quoi peuvent servir ces menaces vaines que jamais aucun catholique au pouvoir ne pourrait et ne voudrait appliquer 1 Je vois bien qu'elles ont pour effet d inquiéter les ignorants, d'agacer les indifférents et de fournir à nos adversaires un thème tout trouvé à leurs déclamations. Que d'élections antichrétiennes et antifrançaises ne se sont-elles pas faites sur la question du Sijllabus ! A qui la faute ? Au Pontife, auteur du Syllabus? Non ; mais aux journalistes qui traînent ce document doctrinal dans les querelles de pure politique et l'agitent comme une provocation devant l'opinion mal préparée et mal instruite. Je vois ce mal et d'autres maux encore; je vois les malentendus et les préjugés s'élever comme une muraille grandissante entre une société qui périt et l'Eglise qui garde seule les moyens de la sauver. Je ne voudrais rien exagérer; je n'irai pas jus-

qu'à prétendre que les excès de parole et de plume, l'attitude provocante des écrivains qui se font un monopole du nom de catholiques, soient la seule cause ou même la principale de l'antagonisme qui s'accuse de plus en plus entre nous. Il me suffit que ce soit une des causes, une cause réelle de cet immense malheur, et que cette cause soit de celles qu'il dépend de nous de supprimer ; oui, cela me suffit pour jeter à tous nos frères catholiques un cri de supplication et leur dire: Cessez le feu!

Vous passez votre temps à incriminer les tendances de chrétiens sincères qui se sont trompés autrefois. De quel droit et à quoi bon ? Vos tendances, à vous, sont-elles exemptes de reproche ? Si les uns (ce que j'ignore) paraissent conserver pour des principes reconnus faux quelques sympathies suspectes, n'est-ce pas surtout parce qu'on leur présente les principes reconnus vrais sous une forme imprudente, désagréable, excessive et d'une application périlleuse ou impossible? Je ne sais ; mais ce qui est évident pour moi, c'est que ce sont là des querelles rétrospectives, comme celles que pouvaient échanger à Waterloo deux vieux grognards mécontents l'un de l'autre depuis Austerlitz. Eh! mes amis! les Russes de 1805 ne vous feront plus de mal. Mais les Anglais de 1815 vous menacent !

Après tout, oependant, le goût de la dispute est dans la nature. Si donc les anciens champions tiennent à échanger des coups de feu avec leurs fusils à pierre, !on peut leur permettre ce passe-temps. Mais nous, les jeunes, nous, les soldats delà levée, allons-nous entrer ou rester dans cette inutile bagarre? Oh ! non, n'est-ce pas ?

Plus heureux que nos devanciers, nous avons reçu en une seule fois toutes les lumières que les enseignements du Saint-Siège et ceux de l'histoire ont répandues successivement sur ce siècle finissant. Nous croyons à l'infailli-

bilité du Pape comme à celle de l'Église; nous croyons aux droits supérieurs de la Aérité ; nous croyons qu'en principe la société civile peut et doit tenir compte, dans ses institutions et dans ses lois, de la vérité chrétienne ; nous croyons qu'en fait, pour ceux qui la dirigent, la mesure de leur devoir est en cette matière celle de leur pouvoir; que législateurs et gouvernants sont tenus de faire pour le bien moral et religieux du peuple tout ce que létat des esprits et des mœurs rend possible, rien de plus, rien de moins ; que dans une société divisée comme la nôtre, le patronage officiel du bien est forcément beaucoup plus restreint que dans une société unie et croyante, mais qu'il n'est jamais nul; qu'ainsi, par exemple, la loi de 1850 méritait l'estime et l'attachement des catholiques, non seulement parce qu'elle établissait la liberté de renseignement, mais encore et surtout parce qu'elle intéressait la puissance publique à la diffusion de la vérité révélée. Nous croyons cela tous, tous! Dès lors, pourquoi nous demander sans cesse les uns aux autres : Croyez-vous cela*?

Nous avons mieux à faire. Travaillons ensemble; le champ est assez vaste; la science qu'il faut ramener des frontières de l'apostasie, la charité quil faut rendre efficace et triomphante, l'économie sociale dont il faut approfondir et résoudre les redoutables problèmes, la politique même qu'il faut faire sortir de la voie des récriminations stériles pour l'engager dans celle de l'action sage et forte, concertée, unanime et persévérante, voilà quelques-unes de nos tâches. Il faut rassurer le pays sur notre compte ; lui montrer que nous ne sommes ni des brouillons, ni des despotes, ni des attardés, ni des ignorants, ni des impuissants. Quand commencerons-nous ? Cette interrogatoire est le cri de mon cœur. Et voici la réponse de mon esprit : nous commencerons le jour où nous aurons oublié les

querelles d'hier, pour penser aux batailles d'aujourd'hui et aux victoires de demain.

Agréez, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Monsieur le Rédacteur en chef.

Tous avez bien voulu donner place dans vos colonnes aux réflexions d'un de vos abonnés sur les divisions des catholiques. Lui permettrez-vous d'y ajouter un mot qui les complète?

Le désir m'en est venu, en entendant les observations qu'un lecteur judicieux formulait sur la première lettre. L'auteur, disait-il, déplore que des questions tranchées par l'Eglise, et sur lesquelles l'accord doctrinal s'est fait entre catholiques, continuent de fournir prétexte à des querelles qui n'ont plus d'objet. Est-il bien vrai qu'elles n'aient plus d'objet ? Si l'on s'entend pour rendre hommage aux principes, n'est-on pas réellement et grandement divisé sur l'application ? La puissance publique, a-t-on dit, doit faire tout le bien qu'elle peut. Soit ! mais qui déterminera les limites du possible ? Ce qui est possible dans une société, c'est ce qui peut se faire sans la troubler profondément, sans froisser les sentiments de la plupart de ses membres, sans perpétuer dans son sein l'agitation et le désir des représailles. Mais, selon les opinions qu'on s'est faites et le tempérament qji'on a, cette limite avance ou recule. Et, comme chacun veut aller jusqu'à la limite, voici la discorde qui renaît. Pour être circonscrite dans les questions d'opportunité, elle n'est ni moins vive, ni moins durable.

Telle est, monsieur le rédacteur, la difficulté qu'on

:rl MELANGES

oppose à mes espérances. J'avais dit : Laissons les demeurants des vieilles lattes s'attarder à d'inutiles conflits : et nous, unis déjà dans la doctrine, serrons nos rangs -pour une action commune. Et l'on me répond : L'unité de doctrine ne suffit pas à Faction commune; il faut encore l'unité d'appréciation*; et cette unité-là, vous ne l'avez pas, vous ne l'aurez jamais.

L'objection est sérieuse, et, si elle était insoluble, elle conduirait au découragement. Yoilà pourquoi je vous demande la permission de l'examiner de plus près.

Tout d'abord, j'accorde le fait. L'unité d'appréciation n'existe pas entre nous.

Je prendrai un premier exemple dans l'ordre purement politique : la question du drapeau, si vous voulez. Elle est éteinte, raison de plus pour la choisir : je risquerai moins de passionner le débat. En 1873, tous les conservateurs voulaient la monarchie, mais le prince chevaleresque que la France appelait voulait maintenir le drapeau blanc. — C'est impossible ! disaient les uns ; jamais le pays n'acceptera cet enblême ; jamais l'armée ne consentira à faire cadeau à l'émeute des chères et glorieuses couleurs qu'elle a promenées à travers FEurope; les chassepotsjyar tiraient tout seuls. — Erreur, criaient les autres, vous dites cela parce que vous avez la Révolution dans les veines. La France vaut mieux que vous. Elle acclamera le roi, elle saluera son étendard sans tache, qui signifie régénération et salut social. — Et les objurgations de se croiser. Sur quoi portait le débat? Sur une appréciation de fait : l'opinion acceptera, l'opinion n'acceptera pas ce qu'on prépare.

N'est-ce pas là ce qui se produit tous les jours dans le domaine politico-religieux? Voyez la Belgique. Les catholiques, aidés par les indépendants, viennent d'y ressaisir le pouvoir; mais le gouvernement libéral, en tombant

SOUS le poids de ^:es excès, leur a laissé une tâche épineuse : il leur a légué une législation scolaire qu'il est aussi impossible de conserver que délicat de refaire. Sus à l'ennemi ! s'écrient les zelanti; pas de quartier ; faites-nous une loi toute catholique ; car vous pouvez la faire, ayant la majorité ; et le pouvoir est ici la mesure du devoir. Et les modérés de répondre : La majorité ne donne pas la toute-puissance ; il faut tenir compte des intérêts engagés, des résistances probables. Si nous poussons trop loin nos avantages, nous inquiéterons les neutres, dont le concours nous a donné la victoire, dont la défection pourrait à bref délai la rendre à nos ennemis. Voilà deux manières d'apprécier qui entraînent deux manières d'agir. Et de part et d'autre, pourtant, on est d'accord sur les principes.

J'hésite à chercher parmi nous des exemples analogues : le terrain est brûlant; mais le respect que je professe pour les personnes me préservera, je l'espère, du malheur de les blesser. Nous aussi, nous avons notre loi scélérate, et nous n'en sommes pas encore, hélas! à l'heureux embarras de la remplacer. Quand elle fut promulguée, ce ne fut qu'un cri parmi les catholiques : cette loi est injuste, elle n'oblige pas en conscience. Mais on ne s'entendit point sur le caractère qu'il convenait de donner à la résistance, ni sur les meilleurs moyens de résister.

Ainsi l'on se divise, même sous le feu de l'ennemi. Et s'il en est ainsi parmi les luttes actuelles, qui, cependant, soulèvent dans nos cœurs à tous d'unanimes indignations et de communes ardeurs, que sera-ce quand la pré paration des combats de demain nous mettra en face des programmes à tracer pour l'action décisive ^ Déjà le débat est ouvert. Qui nous sauvera? La Monarchie, dit-on. D'accord, puisque la République a pris plaisir à s'identifier

avec rathéisme et avec le désordre, avec la folie et avec la faiblesse ; puisqu'elle réunit toutes les hontes de la paix forcée, tous les périls de la guerre aventureuse ; puisqu'elle a pour formule : que les méchants se rassurent et que les bons tremblent ! puisque, après avoir opprimé les consciences, elle dissout toutes les forces sociales et nous conduit à la banqueroute par le chemin du déshonneur. — La monarchie donc, mais laquelle? La monarchie traditionnelle, puisque le pays périt faute de tradition, puisqu'il faut, avant tout, refaire des organes à ce grand corps dont les éléments ne sont plus qu'une poussière. La monarchie traditionnelle, puisque la Providence a fait disparaître toutes les monarchies d'aventure, puisque les espérances de l'Empire dorment sous la tombe glorieuse d'un jeune héros, puisque 1873 a vu finir l'hérésie politique de 1830 et que 1883 a vu, avec l'embrassement royal de Bourbon et d'Orléans, l'investiture donnée par le passé à l'avenir.

Nous sommes donc unis? Hélas! On ne s'en tient pas là. On veut d'autres adjectifs encore. La monarchie traditionnelle, que sera-t-elle ? Libérale ou autoritaire? Chrétienne ou neutre? Et chacun vient avec son programme. Et à ceux qui n'en formulent pas, on reproche leur silence. Vous êtes chrétiens, n'est-ce pas? — Oui, sans doute. — Alors vous devez vouloir la monarchie chré. tienne ? — Assurément, autant que possible. — Pourquoi cette restriction? En la voulant, on la rend possible. — Pas toujours ! en Pannonçant d'avance, on peut la rendre impossible. — Et les disputes recommencent de plus belle. Et du terrain pratique elles remontent vers la région des principes. Pourquoi voyez-vous péril à tout ? ; disent les ultras aux modérés. C'est qu'au fond vous êtes t encore piqués du ver libéral. Vos timidités dans Vhypothcse s'expliquent par vos complaisances pour l'erreur

LES DIVISIONS DES CATHOLIQUES 3o

dans la thèse. — C'est faux, reprennent les modérés ; mais VOUS, à votre tour, pourquoi ne voyez-vous péril à rien ? Pourquoi vous faites-vous tant dlllusion sur l'état du pays? Pourquoi continuez-vous de Tinquiéter par vos prospectus de réaction? Pourquoi parlez-vous si imprudemment de contre-révolution, sauf à expliquer longuement ensuite que ce mot n'a pas, dans votre bouche, le sens que chacun y met? C'est qu'au fond vous êtes des arriérés, des hommes d'ancien régime, des esprits chagrins, toujours orientés vers le passé et trop malveillants envers le présent pour pouvoir jamais lui faire accepter votre influence.

Voilà où nous en sommes. Je n'ai pas flatté le tableau. Oui, mon contradicteur avait raison : l'unité d'appréciation est bien loin de régner entre ceux qu'unit d'ailleurs la profession des mêmes croyances.

En faut-il conclure que l'action commune est impossible?

Non, mille fois non, et je crois pouvoir le démontrer.

Si, pour agir, on était obligé de faire passer dans son action toute sa pensée, alors, je le reconnais, deux hommes ne pourraient jamais agir ensemble ; car où trouver deux hommes dont les pensées coïncident sur toute la ligne, depuis le sommet des principes jusqu'aux dernières précisions de l'application ? Mais aussi à quoi bon poser des conditions chimériques et arbitraires, pour se donner le triste plaisir de constater ensuite qu'elles ne sont pas réalisables?

J'admets parfaitement que les opinions déterminent les tendances, et que les tendances influencent l'action. Mais dès qu'une action n'est pas individuelle, dès qu'elle prend le caractère d'une action collective, elle a besoin d'être concertée ; et ce concert implique pour chacun l'abdication d'une partie de ses tendances propres en

faveur de la résultante commune. Voir dans ce sacrifice partiel une faiblesse, une infidélité aux principes, une désertion^ comme on se hâte trop de le dire aujourd'hui, c'est prétendre qu'il n'y a d'efforts honnêtes que les efforts perdus. Et qui donc voudrait formuler ainsi le programme de l'action catholique? Assurément, ce n'est pas l'Eglise, qui nous a toujours donné l'exemple contraire.

Non, pour trouver des patrons à ce déplorable système, il ne faut pas regarder du côté de l'Église immortelle, mais du côté des institutions qui tombent et des partis expirants. L'histoire nous les montre livrés aux divisions incurables par l'obstination des tendances irréductibles. Jérusalem assiégée par Titus, Constantinople investie par Mahomet II, la monarchie des Stuart à la veille de sa chute, les émigrés à l'armée de Condé, voilà quelques exemples au hasard. Et la loi qui s'en dégage pourrait se formuler ainsi : Quand des hommes qui ont des intérêts communs ne savent pas se mettre d'accord pour les défendre, quand ils trouvent impossible de faire à cette union nécessaire le sacrifice d'aucune préférence, il n'y a plus à s'occuper d'eux.

Et la réciproque est vraie. Quand des hommes, divisés sur bien des points, savent trouver l'intérêt qui leur est cher à tous et ajourner toute querelle pour le servir ensemble, si faibles qu'ils soient au début, l'avenir leur appartient.

Voyez nos adversaires. Est-ce qu'ils sont unanimes? Vous savez Inen que non. Aujourd'hui qu'ils sont les; maîtres, ils se déchirent ; mais quand ils étaient la mino^j rite, ils n'étaient pas plus d'accord. Il y avaitparmi eux despurs, qui condamnaient les compromissions de Voppor-\ tunisme et signalaient au mépris des clubs le déserteur du; programme de Belleville. Que faisait cependant Torgani-

sateiir de la majorité républicaine, l'homme qui s'est montré aussi fort dans la préparation de sa victoire qu'il devait paraître inhabile à en profiter? 11 laissait dire les exaltés, et il formait la coalition des gauches. A ceux qui criaient : Pas de Sénat! il répondait : Taisez-vous donc ! il y a mieux à faire que de barrer la route à une institution que nous n'empêcherons pas de passer : il y a à nous en emparer et à régner par elle. Et il l'a fait. Et il a trouvé des volontés conAcrgentes pour emporter le premier succès, le succès modeste qui devait bientôt engendrer le triomphe. — L'Assemblée nationale n'est pas constituante ; c'est un nid de monarchistes et d'usurpateurs, reprenaient les orthodoxes du parti. — Qu'importe, si elle nous donne la réplique, même à une voix de majorité ? — Cette république est cléricale, elle est aristocratique, elle ne vaut rien. — Qu'importe encore, si, à la faveur de son nom, nous pouvons nous saisir du pouvoir et façonner ensuite à notre gré l'instrument forgé pour nous par la main de nos ennemis ?

Que conclure de là, monsieur le rédacteur?

Deux choses, si je ne me trompe :

C'est d'abord que les catholiques n'ont pas besoin d'être d'accord sur tous les points de détail pour concerter leur action. Que l'idéal politique et social des uns soit en deçà, celui des autres au delà, ce n'est pas une raison pour empêcher que leurs mains s'unissent. Au contraire, c'est de là que je tire l'évidente nécessité d'une action commune. Car enfin, si j'ai un idéal, je dois désirer que la réalité s'en rapproche. Et alors, de deux choses l'une : ou je me sens assez fort pour dominer tout seul la réalité et la plier âmes lois, ou je sens le besoin d'appeler d'autres volontés à mon aide. Mais, je le demande, où est, parmi les croyants, je ne dis pas l'individu, mais le groupe, »rand ou petit, qui puisse, sans aucune alliance, maîtriser

les événements et donner à la France le gouvernement de ses rêves ? Qu'on me le montre, et si je l'aperçois, ah ! j'en fais le serment, je minelinerai devant son prestige, je lui laisserai le champ libre et j'applaudirai à son triomphe. Mais si ce groupe n'existe pas; si, à mesure que le programme théorique « se corse », la force numérique et les moyens d'action diminuent, je me demande quelle peut-être la prétention de ceux qui se retranchent ainsi dans l'absolu ? Voudraient-ils, en tournant le dos à ce qui est praticable, bénéficier éternellement des avantages d'une situation tranquille, qui leur permet de censurer ceux qui agissent et leur donne l'assurance de n'encourir jamais pareille censure ? J'ai parfois entendu formuler cette supposition, mais je la repousse de toutes mes forces. Non, ces absolus sont loyaux et sincères; il ne font pas un calcul machiavélique. Mais alors que veulent-ils? Je crois le savoir. Il veulent fasciner l'opinion honnête par l'éclat immaculé de leurs principes. Ils sont persuadés qu'entre les modérés, qui, selon eux, trahissent, et les adversaires déclarés de nos croyances, il y a une masse profonde, passagèrement égarée, mais droite et bonne au fond, et qui se laissera vaincre par l'affirmation violente de la vérité. I

C'est là, selon moi, une erreur de fait, mais une grande erreur. Les masses profondes sont inertes et passives ; elles ont peu d'enthousiasme et beaucoup de préjugés; elles ne se souviennent du passé que pour en craindre le retour. Elles ont surtout besoin d'être gouvernées. Mais aujourd'hui, quoi qu'il en soit de nos préférences, on ne gouverne pas sans l'opinion. C'est donc à l'opinion qu'il faut s'adresser, moins pour la suivre que pour la redresser doucement et l'acheminer vers le vrai but. Pour cela il faut, avant tout, éviter de lui faire peur. D'habiles adversaires sont là qui guettent nos paroles et qui sauront tirer

parti de nos maladresses, pour ameuter encore une fois contre nous ce troupeau des neutres qu'ils avaient conquis une première fois, que leurs fautes commencent aujourd hui à détacher d'eux, mais que nos imprudences auraient bientôt fait de rejeter de leur côté.

En somme donc, et sans méconnaître la supériorité théorique de certaines formules, j'estime que le programme d'action de tous les catholiques doit être cherché dans l'ordre des solutions pratiques. Je n'hésite pas, pour ma part, à dire à ceux qui le peuvent comprendre, que la monarchie devra s'inspirer des principes chrétiens des vérités et de la morale chrétiennes, s'appuyer sur les institutions propres au christianisme, pour faire à ce pays tout le bien qu'il peut supporter. Si c'est là ce qu'on appelle la monarchie chrétienne, rien de mieux. Mais je suis de ceux qui pensent qu'une déclaration dans ce sens doit être un point d'arrivée plutôt qu'un point de départ. Et j'estime qu'on sert mieux la cause chrétienne en rame nant, par des efforts concertés, une monarchie réelle qu'en s'attardant à définir la monarchie idéale.

C'est ma première conclusion ; et voici la seconde :

Pour rendre possible cette action concertée, pour obtenir des plus ardents et des plus fidèles les sacrifices Qécessaires à l'adoption d'un programme qui ne contient pas toutes les exigences, il importe [d'éclairer leur conscience sur le caractère de ces sacrifices.

Tant qu'ils croiront déroger aux principes, commettre ane faiblesse, faire le pont aux erreurs modernes, etc., ils résisteront.

Il faut donc leur montrer ce qui est à mes yeux l'éviience même : c'est que les doctrines ne sont pas en cause; î'est qu'il s'agit uniquement d'une tactique honnête, qui îonsiste à tenir compte des faits qu'on veut régir et des volontés qu'on veut incliner.

Telle est, si je ne me trompe, Timporlance pratique des déclarations spéculatives que je présentais l'autre jour ici même à vos lecteurs.

Si l'accord théorique existe, si les catholiques qu'on appelait autrefois libéraux, ne se distinguent plus des aulresque par des nuances d'appréciation, si les enseignements du Saint-Siège sont la base universellement acceptée de toute notre politique] — alors, rassurés sur les principes, les plus scrupuleux parmi nous craindront moins de s'aventurer sur le terrain des faits. ConA'aincus enlin que l'absolu n'est pas compromis, ils ne refuseront plus de compter avec le contingent. Certains de ne pas trahir la vérité, ils seront moins timides pour la bien servir. Répondant désormais sans trouble et sans remords à l'appel de leurs frères d'armes, ils reconnaîtront, en s'approchant d'eux, qu'ils étaient faits les uns et les autres pour s'unir et non pour se combattre. C'est ainsi que, en dissipant l'équivoque dans le domaine de la pensée, on aura préparé l'entente en vue de l'action. Alors, alors seulement, les catholiques formeront un groupe uni et organisé, qui grossira chaque jour et qui, opposant au programme des destructions folles celui des reconstructions nécessaires, deviendra, avant qu'il soit peu, le parti de tous ceux qui aiment la patrie, le vrai parti de la France.

Veuillez agréer, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de ma considération distinguée.

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