septembre
Il va un mois, il n'était bruit, dans la presse, que du congrès socialiste de Bruxelles. Quinze jours après, l'attention publique se portait sur Malines, où se tenait un congrès catholique.
De Bruxelles à Malines, il y a à peu près la distance de Paris à Versailles; mais dune assemblée à l'autre, il y avait aussi loin que d'ici aux antipodes.
Le congrès de Bruxelles était international ; on y parlait toutes les langues, et ceux qui s'exprimaient dans le même idiome ne s'entendaient pas mieux pour cela. On avait un but commun : bouleverser la société et dépouiller les propriétaires, pour reconstituer la propriété sur des bases qui sont encore à trouver. On n'était pas d'accord sur les moyens. Les ouvriers anglais, gens pratiques, montraient peu d'enthousiasme pour la guerre de classes. Toutefois, ils ont dû capituler et souscrire un ordre du jour qui la déclare. La seule formule qui ait pu rallier tous les suffrages est l'expression d'un sentiment de haine. Qui faut-il haïr? Quel bien produira la haine? On n'en sait rien, mais on a décidé de haïr.
Le congrès de Malines était une assemblée nationale et confessionnelle : Belges et catholiques, ces deux qualités
1. Extrait du Correspondant, impi-imé à pai't. Imprimerie de Sove, Paris, 1891.
suffisaient pour faire partie de l'assemblée. Des étrangers, frères parla foi et par Tamour^ avaient reçu des invitations auxquelles ils se sont empressés de répondre. Ils ont bien fait. Il y avait beaucoup à apprendre au sein de ces réunions pacifiques où le but à poursuivre, les moyens à employer, le mot d'ordre à observer, Fautorité à respecter, la cause à servir, rencontraient une adhésion unanime. Durant cinq jours, nous avons vu comment un petit peuple peut se montrer grand par l'union des cœurs, par l'élévation des pensées, par la vigueur des volontés, par l'usage viril de la liberté, par l'amour sincère de l'Eglise et de la patrie.
D'illustres précédents conféraient d'avance au congrès un prestige qu'il a su accroître. Trois fois déjà, il y a un quart de siècle, de 1863 à 1867, la vieille cité flamande avait servi de théâtre à des assemblées pareilles. La France y avait occupé une place d'honneur. Les grandes voix des Montalembert, des Falloux, des Diipanloup y avaient retenti avec celles des Gerlache, des Ducpétiaux. des du Mortier, des Adolphe Dechamps, des fondateurs de la liberté belge, tous catholiques, serviteurs passionnés de l'indépendance nationale et de la civilisation chrétienne.
La grande préoccupation d'alors était la défense de l'Eglise par la liberté. Les paroles ardentes qui furent prononcées au premier congrès de Matines en 1863, notamment les deux grands discours de Montalembert sur la formule : l'Eglise libre dans VÈiat libre ', ont donné lieu.
1. Dans une note explicative annexée à l'édition parisienne de ses deux discours, M, de Montalembert a nettement indiqué dans quel sens il entendait cette formule, qu'un grand coupable^ disait-il, M. de Cavour, avait détournée au profit d'une usurpation sacrilège. Pour l'ora-
depuis, à des discussions passionnées. Un an après cette assemblée, le 8 décembre 1864, Pie IX lançait dans le monde la célèbre encyclique Quanta cura et le Syllabus.
Ceux qui avaient l'âge d'homme à cette époque se souviennent de l'émotion profonde causée dans les âmes par ce grand acte du Souverain Pontife. Après la surprise du premier moment, les controverses commencèrent. Les publicistes qui, depuis longtemps, manifestaient le plus de froideur pour la liberté, voulurent voir dans le document pontifical une condamnation des tendances qui semblaient avoir prévalu au congrès de Matines. On alla jusqu'à dire que Montalembert, dans son enthousiasme pour la liberté, avait passé, comme on disait alors, de riiypothèse à la thèse-, et que ses idées se trouvaient atteintes par la condamnation du libéralisme.
Nous venons de relire ces deux admirables harangues, les plus belles peut-être, les plus enflammées, mais aussi les plus persuasives, les plus lumineuses dont l'histoire de l'éloquence mise au service de la foi nous ait gardé le souvenir. Or, contrairement à l'impression lointaine qui nous en était restée, nous y avons trouvé les réserves les plus expresses en faveur des droits supérieurs de la vérité. Au commencement, au milieu, à la fin du second discours,
teur chrétien, la signification vraie est celle-ci : « L'Eglise jouissant de la liberté religieuse au milieu d'un pays qui jouit des libertés politiques et civiles. » L'idée de mettre l'Eglise dans l'Etat, libre ou non, est ce qu'il y a de plus contraire aux conN'ictions qui ont été la passion de toute sa vie.
Mais, comme nous le verrons plus loin à propos du socialisme, les noms et les formules ont leur destinée qu'on ne parvient pas à changer. La formule usurpée par M. de Cavour reste confisquée au profit d'une mauvaise cause, et Montalembert, s'il vivait encore, ne la défendrait plus aujourd'hui.
2. C'est l'importante Revue dirigée à Rome par les Jésuites, la Civiltà Cattolica, qui a la première introduit ces deux expressions pour faire le départ entre les droits absolus qu'une constitution idéale devrait reconnaître à l'Eglise {la thèse) et les concessions que les nécessités des temps et des lieux peuvent rendre utiles ou nécessaires {l'hypothèse).
celui qui a pour objet la liberté des cultes, l'orateur répète à satiété qu'il ne prétend pas énoncer des principes, mais conseiller une tactique; qu'il ne blâme pas dans le passé l'application d'un système qui a pu convenir à des temps différents du nôtre; qu'il n'entend pas ce professer une théorie absolue, mais une doctrine pratique, tirée de la leçon des événements, ni transformer en question d'orthodoxie une question de conduite ». Dans le beau discours par lequel il a ouvert le congrès de 1891 , M. Jacobs le rappelait avec autant d'équité que de reconnaissance, et citait ces sages paroles de l'orateur de 1863 : « T.a vérité religieuse a seule le droit d'adopter pour devise : Quod ubique^ quod semper, quod ab omnibus. Les lois humaines et les gouvernements humains, au contraire, se reconnaissent à ce signe opposé : ni jamais, ni toujours, ni partout, ni par tous. C'est pourquoi je suis loin de condamner les combinaisons si diverses qui ont présidé dans le passé aux rapports de l'Eglise avec les Etats. Pour juger ^ le passé en pleine connaissance de cause, il aurait fallu y vivre; pour le condamner, il faudrait ne rien lui devoir. L'Europe lui doit d'être demeurée chrétienne. » Il est vrai que Montalembert ajoutait : « Mais c'est précisément pour cela que la justice a grandi dans les âmes, et que laliberté peut enfin s'établir dans les faits. C'est précisément quand la tutelle a été eflicace que l'enfant devient digne d'en être affranchi et qu'il peut unir à une vive reconnaissance pour cette tutelle le droit de s'en passer, sauf à y retomber s'il mésuse. »
Ces paroles expriment le fond de la pensée du grand orateur, et c'est là-dessus que lui et ses amis ont été soupçonnés d'un secret désaccord avec les enseignements du Saint-Siège. Tant qu'il se bornait à démontrer, l'histoire en main, qu'au sein de nos sociétés modernes, d'où l'unité de croyance a disparu, l'Église ne peut plus rien
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attendre de bon que d'une pratique sincère de la liberté, il était inattaquable. Mais souvent il semblait aller plus loin et dire que pour lui la condition nouvelle faite à l'Église de nos jours marquait un progrès et non un recul. De là, par un détour de raisonnement, ses adversaires le ramenaient malgré lui sur ce terrain des principes absolus qu'il avait refusé d'aborder. On déduisait, pour lui et sans son aA^eu^ la conséquence qu'on croyait voir implicitement contenue dans ses plaidoiries, en faveur d'un état de choses que les dissidences de doctrines ont rendu pratiquement nécessaire. On lui disait : ce qui marque un progrès, c'est ce qui se rapproche de l'idéal; or, d'après vous, le régime de la liberté des cultes marque un progrès ; donc votre idéal est contraire à celui que suppose l'unité de la foi.
Il est rarement équitable et toujours téméraire de substituer ainsi ses propres raisonnements à ceux qu'un auteur n'a ni faits, ni voulu faire. Montalembert a parlé en homme d'État, passionné pour la liberté de l'Église; il a parlé aussi en chrétien instruit qui connaît les écueils de doctrine et qui les évite. Un théologien qui ferait l'analyse impartiale de ses discours de 1863 pour les comparer aux documents du Saint-Siège, à l'encyclique Quanta cura de Pie IX, à l'encyclique Immortale Dei de Léon XIII, aurait peine, croyons-nous, à extraire des pages de l'orateur une seule proposition contraire aux enseignements pontificaux.
Néanmoins une chose est incontestable : l'action fascinatrice exercée sur l'opinion, principalement sur l'esprit de la jeunesse, par la parole de Montalembert, entraînait ses disciples au delà des limites que son expérience lui avait appris à respecter. Nous en parlons pour avoir subi nous-mêmes cet entraînement périlleux. L'éloquence, surtout quand elle atteint au degré de puissance qui
caractérisait ia sienne, est autre chose qu'une thèse abstraite, elle est une force vive qui prend l'homme tout entier, par son cœur plus encore que par la raison. Souvent l'impétuosité du mouvement en altère la direction. Ceux qui, comme nous, avaient de vingt à vingt-cinq ans en 1864 croyaient suivre Montalembert en le dépassant : ils s'en sont aperçus à la violence de la secousse que leur a fait éprouver l'apparition inattendue d'un document doctrinal, qui rappelait les principes sans exclure dans l'application les atténuations nécessaires, mais aussi sans accorder aux préjugés, aux habitudes d'esprit, peutêtre aux illusions des hommes de notre temps, les ménagements sur lesquels ceux-ci croyaient pouvoir compter. Ces ménagements ont leur utilité; mais, à certains jours, le pasteur suprême peut juger nécessaire de les omettre pour empêcher lesprit de transaction de prescrire contre la vérité. Grégoire XVI en avait usé ainsi en 1832. L'encyclique Mirari vos fut pour l'âme orgueilleuse d'un Lamennais le signal du schisme, pour le cœur filial d'un Lacordaire et d'un Montalembert le phare dont la lumière attire et ramène au port. Mais trente ans de luttes généreuses et victorieuses soutenues pour l'Eglise sur le terrain pratique de la liberté commune avaient affaibli l'effet d'un si grand acte. Pie IX l'a renouvelé; et, cette fois, il ne s'est pas trouvé de Lamennais parmi nous. Si plus tard un illustre apologiste a, lui aussi, attristé l'Église par une lamentable défection, d'autres causes avaient préparé sa rupture avec l'unité catholique, une autre occasion l'a déterminée. Celui qui fut le P. Hyacinthe et qui, au troisième congrès de Matines, prononçait un admirable discours sur l'éducation morale et sociale de l'ouvrier, a pu, après son apostasie, se présenter lui-même comme le champion du libéralisme; mais lorsque, en 1869, il leva l'étendard de la révolte.
cinq années s'étaient écoulées depuis la publication du Syllabiis, et ceux qui suivaient alors avec inquiétude, dans les paroles de l'éloquent conférencier de Notre- Dame, les signes précurseurs de la chute, voyaient pour lui le péril ailleurs que dans les difficultés d'esprit où s'est heurté le génie de Lamennais.
Il faut donc le reconnaître : la parole de Pie IX n'a blessé que pour guérir. Vingt ans après, Léon XIII a pu renouveler les enseignements de son prédécesseur, non seulement sans troubler les âmes, mais en leur apportant la paix. Voilà pourquoi le quatrième congrès de Malines a pu se tourner tout entier vers les problèmes de l'heure présente, assuré sur ses derrières, comme disent les stratèges, et n'ayant plus à craindre de voir se rouvrir les controverses passées. C'est ce qu'a laissé comprendre, avec autant de finesse que d'à-propos, l'éloquent président de cette assemblée, M. Jacobs, lorsqu'il a expliqué, dans son discours d'ouverture, pourquoi la section créée dans les précédentes assemblées de Malines pour s'occuper de la défense de la liberté religieuse avait fait place, cette fois, à une section d'œuvres sociales. C'est, a-t-il dit, parce que la liberté religieuse n'est plus opprimée en Belgique et parce que, d'autre part, les questions sociales ont pris une importance si menaçante qu'elles semblent sur le point d'absorber toutes les autres. L'auditoire a salué de ses applaudissements ces paroles si vraies dans ce qu'elles disent, si délicates dans ce qu'elles font sous-entendre. Tout le monde a compris que le congrès de 1891 n'avait plus à s'occuper de problèmes sur lesquels les enseignements du Saint-Siège ont fait la lumière. Tout le monde a su gré à l'orateur de n'avoir pas rappelé, même de loin, les ombres légères qui, aux yeux de plusieurs, ont paru voiler l'éclat des congrès, et d'avoir, au contraire, fait revivre dans des
citations admirables les titres de Montalembert et de ses amis à la reconnaissance des catholiques.
Les lecteurs du Correspondant nous pardonneront aisément ce retour vers un passé qui leur est cher. Ajoutons, avant de dire adieu à ces souvenirs, que la question de la liberté religieuse et civile n'avait pas été la seule traitée dans les trois premières assemblées. Tous les objets qui intéressent la vie catholique y avaient défrayé l'activité féconde des congressistes. Et, pour rappeler, une dernière fois, des noms qui seront toujours, et surtout ici, prononcés avec admiration et reconnaissance, disons qu'à côté de Montalembert et plus tard à sa place, quand la maladie le clouait déjà sur un lit de douleurs. Matines avait entendu M. de Falloux, Augustin Cochin, M^' Dupanloup, plaider avec une incomparable éloquence la cause de la civilisation chrétienne, la cause des ouvriers, surtout la cause du Pape. Le discours de Tévèque d'Orléans, en 1867, marque l'apogée de son talent, de sa puissance sur les âmes. L'effet en fut extraordinaire, et jamais assemblée ne subit plus profondément la domination de la parole humaine. « On était emporté hors de soi-même, disait un évêque américain, présent à cette séance; on ne pouvait plus se ressaisir. » C'est qu'il y avait dans ce discours autre chose que ce qu'il en reste dans les pages inanimées du livre, il y avait l'âmCj le cœur, ce je ne sais quoi d'inattendu qui s'échappait soudain de l'orateur, non seulement de ses lèvres, mais de ses yeux, de son port, de sa personne tout entière. 11 y avait ce qui a fait dire à une femme d'un grand esprit « Nos pères ont connu l'aigle de Meaux et le cygne d( Cambrai, nous avons, nous, la flamme d'Orléans. »
J'écris en France pour des Français; j'écris dans unî temps qui est pour nous, catholiques de France, un] obscur et glacial hiver. On me pardonnera d'avoir voulu
me réchauffer à ces souvenirs. Toutefois je ne dois pas oublier que j'ai mission de raconter, non pas les trois premiers congrès de Malines, mais le quatrième. Du passé au présent, la transition sera facile. A côté des Français dont j'ai, trop longuement peut-être, redit la part glorieuse dans le succès de ces assemblées, d'illustres Belges, leurs hôtes et leurs émules, avaient porté le poids principal du travail et leur avaient disputé en même temps les palmes de l'éloquence. Au premier rang brillaient ceux qui, aujourd'hui, ne sont plus, le R. P. Dechamps, depuis archevêque de Malines et cardinal; son frère, orateur, homme d'Etat, mais surtout chrétien ardent et tendre, Adolphe Dechamps; l'infatigable organisateur des congrès, M. Ducpétiaux; les fondateurs delà liberté belge, les Gerlache, les Mérode et tant d'autres parmi lesquels il serait ingrat d'oublier un grand serviteur de la cause catholique que la mort ne nous a pas ravi, mais qu'une retraite prématurée a éloigné de la lutte, M. Charles Périn. Mais au second rang commençaient à paraître des jeunes gens qui faisaient alors, sous de tels maîtres, l'apprentissage de la vie publique, et que nous retrouvons aujourd'hui à la tête du parti, qu'ils ont su rallier dans la défaite et conduire à la victoire : les Jacobs, les Wœste, les Collinet, et, sous leurs ordres, les Fris, les Schollaert, les chefs et les organisateurs du congrès de 1891.
Entre ces anciens et ces nouveaux, rendons hommage à ceux qui, déjà parvenus à la maturité il y a vingt-cinq ans, nous ont été conservés pour nous servir de modèles, les Lammens, les Mérode ^N'esterloo, les Béthune. Je demande pardon d'avance pour les oublis que j'espère à peine éviter de commettre.
Saluons aussi les nouvelles recrues : elles sont nombreuses et Vaillantes. L'Université de Louvain, qui, en
NOUVEAUX MÉLANGES PHILOSOPHIQUES T. il. — 4.
1867, ne comptait pas plus de cinq cents étudiants, qui en compte aujourd'hui deux mille, n'a pas travaillé en vain durant un quart de siècle; ses élèves peuplent le barreau, recrutent le Parlement, les professions savantes, le corps médical, celui des ingénieurs; ses jeunes maîtres grandissent rapidement en réputation et en autorité à côté des anciens. Son recteur, M^'^ Abbeloos, a fait asseoir la science de l'orientaliste sur le fauteuil où les Namèche, les Laforêt, les Pieraerts, avaient représenté la sagesse des organisateurs et le zèle éclairé des apologistes. Un philosophe doublé d'un savant, M^"" Mercier, a déjà conquis sur l'esprit public l'ascendant qui appartient à un esprit puissant, servi par une vaste érudition et assoupli par le maniement des vraies méthodes scientifiques.
Un médecin, qui a le don d'ubiquité, que toute la Belgique consulte et qui trouve encore, comme notre Ozanam, le secret de consacrer sa vie aux pauvres, le docteur Lefebvre, doyen de la Faculté de médecine, président des Conférences de Saint-Vincent de Paul, sait unir dans son âme, élargie par l'Evangile, les préoccupations de la science pure aux sollicitudes de la charité. Un Français, que sa chaire de Louvain attache à la Belgique, M. Gilbert, représente, avec un prestige reconnu de toute l'Europe savante, le génie des hautes mathématiques. Si je cite ces noms entre beaucoup d'autres, c'est parce qu'ils personnifiaient, au dernier congrès de Malines, l'Université de Louvain. Disons, à l'honneur des deux cités de Liège et de Gand, qu'elles ont su former, dans les deux universités d'État dont elles sont le siège, un groupe catholique imposant et compact; deux de leurs maîtres les plus éminents ont occupé une place d'honneur à l'assemblée de Malines; M. Godefroid Kurth, de Liège, n'est pas seulement un historien connu par la valeur de ses travaux, par la sûreté de la critique unie à l'esprit de synthèse; il est encore un
des plus ardents zélateurs de la bonne cause, un des orateurs les plus aimés des réunions d"élite et des réunions populaires; il a été pour nous, dans la préparation des deux congrès scientifiques internationaux de Paris, plus qu'un auxiliaire, un guide et un inspirateur. M. Mansion est, à Gand, l'émule de M. Gilbert; initiateur éclairé dans les voies nouvelles que se crée de nos jours la science mathématique, il apporte à ces recherches ardues ce qui manque à plus d'un maître en ces matières, l'esprit philosophique et de larges vues sur les autres domaines du savoir.
L'héritage de M. Ducpétiaux dans l'organisation du congrès était échu, cette fois, à M. Fris, avocat de Matines. On dirait un Provençal transporté en Flandre. Il a du 3Iarseillais l'esprit pétillant, la joyeuse humeur, la parole abondante et imagée, la verve primesautière. Autour de ce général, sous la conduite de capitaines expérimentés qui s'appellent Schollaert et Davignon, voici toute une armée de commissaires, étudiants de l'Université de Louvain, membres des meilleures familles catholiques deBelgique. On les reconnaît à leurs insignes; on les trouve partout : à la porte extérieure, pour le contrôle des entrées, dans les vastes cours du peiit séminaire de Malines, pour fournir des indications aux arrivants ; au secrétariat, pour distribuer les cartes et les programmes, encaisser les cotisations, recevoir les souscriptions au banquet; dans les salles des sections, pour porter les communications du bureau et assurer le service de la presse ; dans la grande salle des assemblées générales, pour placer les congressistes et faire l'office d'estafettes. En les voyant si nombreux, si empressés, si dévoués, je faisais des réflexions amères que je me suis bien gardé de formuler en Belgique. Où trouverions-nous, me disais-je, pour un congrès tenu en France^ pareille quantité, pareille qualité d'auxiliaires ?
Notez que nous sommes en pleines vacances, en pleine saison de chasse. — La Belgique n'est pas grande, dit-on, et les communications sont faciles. — D'accord; mais n'eût -on qu'une heure de voyage à faire, encore faut-il quitter sa maison des champs, retaidcr son ouverture de chasse, sacrifier, pendant une semaine entière, loisirs et plaisirs à la plus utile, mais aussi à la plus obscure, à la plus ingrate des tâches. Jeunes gens de Paris, j'aurais voulu vous voir là,pour vous montrer comment on apprend de bonne heure à servir à ses dépens une noble cause ! La récompense, d'ailleurs, suit le dévouement. M. Fris le rappelait dans le toast brillant qu'il a improvisé au banquet. Les commissaires de 1867 sont aujourd'hui députés, ou ministres. L'influence ne s'acquiert que par les services. Le monde appartient à ceux qui savent prendre de la peine et qui, devant l'efl'ort ou le sacrifice, ne commencent pas par dire : A quoi bon?
Assez de préambules. Nous voici au matin du 8 septembre. Un soleil d'Italie embrase le ciel. Matines est en fête, car cette heureuse cité a su se donner une municipalité catholique. Nous retrouverons le bourgmestre, M- Broers, dans toutes les réunions du congrès. Toutes es rues sont pavoisées, non pas comme à Paris, de drapeaux taillés avec avarice, mais d'étendards aux larges plis qui, du premier étage, montent jusqu'aux toits des maisons et déploient sous le soleil les couleurs nationales. Quelques fenêtres sont veuves : ce sont les maisons libérales. On dit qu'il y a aussi des chiens libéraux dressés à montrer leurs crocs aux curés; je n'en ai pas rencontré.
Le congrès s'ouvre par la prière. Une messe pontificale
est célébrée par le cardinal Goossens, dans sa magnifique cathédrale de Saint-Rombaud. Puis on se rend au petit séminaire, dont la grande salle peut contenir aisément 2.0OO personnes. Tous les jours cette vaste enceinte va se trouver trop petite. Le service d'ordre est des plus rigoureux. La carte de congressiste ne suffit pas pour pénétrer dans le lieu des assemblées générales : il faut prendre chaque jour au secrétariat un numéro d'ordre qui correspond exactement au siège qu'on doit occuper. De cette façon, pas de surprise, pas de ces plaintes légitimes qu'exhalent les personnes qui ont payé leurs places et qui ne peuvent s'en frayer l'accès.
A midi la salle est comble. Tout à coup des hourrahs frénétiques éclatent de toutes parts * c'est un infirme qui s'avance et gravit péniblement les degrés de l'estrade, appuyé sur un bras ami. La figure est encore jeune, malgré les cheveux blanchis avant l'âge; mais une maladie cruelle, qui lui donne une ressemblance de plus avec notre Montalembert, a terrassé en pleine maturité le vaillant, le généreux, l'éloquent Victor Jacobs. Le cardinal Goossens a bien interprété le sentiment général en confiant, malgré tout, à ce glorieux blessé de la vie la présidence du congrès. La fatigue sera grande, mais M. Jacobs n'est pas de ceux qui s'épargnent, et l'assemblée tout entière lui en témoigne sa gratitude par une ovation chaleureuse et prolongée.
Encore quelques instants et de nouvelles salves d'applaudissements vont accueillir l'entrée du cardinal-archevêque, accompagné du nonce apostolique, Ms"" Nava di Bontifè, de NN. SS. les évêques de Gand, de Namur et de Tournai % et de nombreux prélats romains. Les membres
1. )ilsr l'évêque de Bruges, empêché par son grand âge de se rendre au congrès, etM""" l'évêque de Liège, retenu par une indisposition assez sérieuse, avaient envoyé l'expression de leurs regrets et de leurs vœux.
oA MELANGES
du bureau général prennent place sur l'estrade derrière le cardinal, qui partage avec le comte de Mérode Westerloo, président du Sénat, la présidence d'honneur du congrès.
D'ordinaire, qui dit présidence d'honneur dit présidence nominale. Il n'en est pas ainsi pour le vénéré primat de Belgique. Nous le verrons pendant cinq jours assidu aux séances, participant aux réunions des sections, présent aux assemblées générales, qui ne durent pas moins de trois heures et demie; tous les jours il réunira quatre-vingts convives à sa table hospitalière. Il présidera le banquet final. Et pourtant ce n'est là que la moindre part du concours qu'il a donné à l'œuvre du congrès. Cette œuvre est vraiment la sienne. Tout le monde la trouvait utile ; mais elle paraissait difficile, épineuse même à plusieurs : en la voulant, il Fa rendue facile; en la dirigeant, il n'a pas seulement évité les écueils, il les a fait disparaître. Que de fois durant cette semaine heureuse, en écoutant les confidences de personnes appartenant aux diverses nuances de l'opinion catholique belge, un sentiment d'amicale envie nous a mordu le cœur ! Qu'un peuple croyant est fort, nous disions-nous, quand il est rangé sous la conduite de ses évèques! Que cette docilité est douce à ceux qui obéissent, quand l'union règne entre ceux qui dirigent! Que cette union s'établit aisément, quand la politique est absente du choix qui les désigne et que le souci des intérêts spirituels inspire seul l'élection des pasteurs !
Cette autorité décisive et incontestée du chef spirituel s'accuse avec autant de modestie que de fermeté, dans le discours par lequel le cardinal Goossens inaugure le congrès. Il le termine en proposant à la ratification de l'assemblée la composition du bureau général . Puis il descend de l'estrade pour aller s'asseoir en face de la présidence, au milieu des évêques, et M. Jacobs, prenant place au fau-
teuil, prononce d'une voix émue le discours d'ouverture.
Nous ne pouvons en donner ici même l'analyse. Disons seulement ce qui nous a frappés, ce que nous ne sommes plus habitués à trouver en France sur les lèvres de ces hommes de grand talent et de grand cœur qui dirigent l'action catholique. M. Yictor Jacobs a parlé en homme d'État. Nos chefs laïques, à nous, relégués depuis longtemps dans une opposition impuissante, ne font appel qu'à notre zèle, à notre charité, à notre dévouement; leur langage alors se rapproche forcément de celui des prédicateurs. Ce n'est pas qu'ils ignorent l'autre façon de parler. Tous les jours, au Sénat et à la Chambre, ils manient, avec une supériorité à laquelle leurs adversaires euxmêmes rendent hommage, l'éloquence politique. Mais dans les réunions catholiques, ils ont le sentiment amer et trop juste, hélas! qu'ils s'adressent à des états-majors sans troupes, qu'il n'y a pas de communication entre les hommes d'œuvres qui les écoutent et les masses populaires qu'il faudrait mener au scrutin. C est le désir de changer ce déplorable état de choses qui a inspiré, nous n'en doutons pas, l'évolution inattendue accomplie depuis quelques mois au sein du parti catholique français. L'adhésion platonique à la forme républicaine, accompagnée de toutes les réserves que la conscience impose à l'adresse des détenteurs actuels du pouvoir, suffira-t-elle à vaincre les préjugés, à secouer l'indifférence de la multitude? Nous le souhaitons aussi ardemment que personne, nous l'espérons moins fermement que plusieurs.
En Belgique, la situation est autrement franche et nette. Point de question constitutionnelle. La fidélité à la dynastie régnante est le sous-entendu commun à tous les Belges, si l'on excepte une poignée de radicaux. L'exception, rare dans le camp des libéraux, est inouïe dans les rangs catholiques. Les bustes du roi et de la reine décorent la salle
des séances du congrès à côté du buste du Pape. Une adresse au souverain est acclamée aussitôt après l'adresse au Saint-Père. Il n'y a pas deux régimes en présence, il y a deux manières de servir le même régime ; dès lors la politique et la religion s'unissent étroitement, sans péril pour le pouvoir. Si c'est la politique religieuse qui prévaut, le pouvoir passe aux mains des catholiques et le pays y gagne d'être mieux administré.
Le sentiment de cette situation donne aux chefs une confiance et une autorité à laquelle les nôtres ne sauraient prétendre. Dans un même discours, on entend les accents d'un Chesnelong, d'un Kellerou d'un de Munet ceux d'un Guizot ou d'un Royer-Gollard. L'allocution de M. Victor Jacobs en est un frappant exemple. Elle débute par un commentaire presque mystique de la salutation familière aux populations chrétiennes de la Flandre : Loué soit Jésus-Christ, Elle se continue et s'achève par les plus mâles exhortations, par les conseils empreints de la plus haute sagesse politique ; le ton général est celui d'un homme qui a été ministre hier, qui peut l'être demain et qui, dans la direction des affaires religieuses, apporte les habitudes d'esprit d'un chef de parti.
Je n'en fournirai qu'une preuve entre beaucoup d'autres : « Sans doute, dit -il, il ne suffit pas de l'avènement d'un gouvernement catholique pour que tous les griefs tombent comme par enchantement. Gouverner, c'est transiger, et l'on ne transige pas sans rien céder.
c( La parole de chacun de nous reste libre, aucune critique ne sera étouffée ici ; mais qui d'entre nous oserait assumer la responsabilité d'un conflit grave entre une assemblée comme la nôtre et les catholiques dévoués que la confiance royale a investis du gouvernement du pays ? Ce serait folie que de chercher à substituer le sentiment de ceux qui n'ont aucune responsabilité à la direction de
ceux sur qui cette responsabilité pèse tout entière.
ce Laissez-moi vous citer deux laits pour vous faire toucher du doigt la vérité de mes paroles.
c( Quand le ministère de 1884 supprima la loi de malheur, il eût pu chercher à substituer partout l'école confessionnelle à l'école neutre qu'on avait prétendu introduire partout. Il ne le fit pas : il donna aux communes le droit d'inscrire ou de ne point inscrire l'enseignement de la religion au programme des écoles primaires, s'en rapportant aux pères de familles du soin d'imposer aux administrations communales des écoles conformes aux vœux des populations. On peut prétendre qu'une autre solution eût davantage donné satisfaction aux intérêts catholiques; mais ceux qui partagent ce sentiment agiraient ils en hommes sensés, s'ils proposaient à l'assemblée de peser sur le gouvernement pour substituer leur opinion à la sienne ? »
Le second fait cité par M. Jacobs est relatif aux directions diverses données à différentes époques par les évèques de Belgique en ce qui concerne la discipline des sépultures et le régime des écoles. Après avoir rappelé de récents incidents, l'orateur poursuit ainsi:
(( Certains catholiques ont pu se demander si, se trouvant à la place de l'épiscopat, ils auraient agi comme lui. Les opinions, à cet égard, sont libres, mais quelle anarchie, si les adversaires absolus de la bénédiction des fosses avaient prétendu conduire notre assemblée en guerre contre la décision de l'épiscopat ! Où est le pouvoir là est la responsabilité ; et la responsabilité s'y trouve, parce que là aussi convergent toutes les lumières.
« Il est puéril de faire des gorges chaudes sur les prétendues contradictions de l'épiscopat, entrant aujourd'hui dans certaines écoles communales où il s'abstenait d'entrer avant 1884, bénissant les fosses dans certains
cimetières où il ne pénétrait pas l'année d'avant, alors que ces écoles et ces cimetières, dit-on, sont aujourd'hui ce qu'ils étaient alors.
« Aucun dogme n'interdit au clergé l'accès des écoles indifférentes ni des cimetières non bénits ou profanés; mais, s il n'y a là rien de mauvais en soi, le fait présente incontestablement un danger ; les fidèles sont tentés de ne faire aucune différence entre l'école confessionnelle et l'école indifférente, entre le cimetière bénit et le cimetière profané, quand ils voient le clergé pénétrer indifféremment dans les uns comme dans les autres.
« Le danger est grand, mais il en est un autre qui peut n'être pas moindre: c'est de voir l'éducation d'une partie notable de la jeunesse se poursuivre en dehors de tout enseignement religieux, ou le peuple se déshabituer de voir le clergé présider aux funérailles.
« L'épiscopat passe par bien des angoisses, avant de se rendre compte si dans tel pays déterminé et à telle époque, si au point de vue du salut des âmes (la seule chose qui le préoccupe), les dangers de l'abstention 1 emportent sur les périls du concours.
« Tant que l'épiscopat belge a cru que le maintien intégral de l'ancienne discipline en matière de sépulture offrait pour le salut des âmes plus d'avantages que d inconvénients, il l'a maintenue ; le jour où il a craint d'aboutir , à un résultat opposé, il a consenti, dans les localités où le fait accompli semblait profondément enraciné, à se plier à la situation nouvelle.
« Vous le comprenez tous maintenant, messieurs, maintenir la section dont l'objet était la défense de la liberté religieuse, c'était s'exposer à provoquer des débats sur l'esprit de conciliation dont le gouvernement et l'épiscopat belge ont fait preuve en ces matières. Telles sont les raisons qui ont déterminé la commission organisatrice du
congrès, raisons approuvées par l'éminent prélat qui nous donne l'hospitalité et qui, en toutes circonstances, justifie le trait appliqué par W' Dupanloup à Fun de ses prédécesseurs au siège de Malines : La prudence est une vertu cardinale. »
Quand un groupe d'hommes, unis par une conviction commune, mais séparés — c'est inévitable — par de nombreuses divergences d'appréciation sur le choix des moyens à employer, savent accepter et suivre de tels conseils, il ne faut pas chercher ailleurs le secret de leur victoire. Et n'est-ce pas là que nous, Français, nous devrions aller apprendre à préparer la nôtre ?
Ce serait un long et fastidieux travail que de reproduire ici, même en l'abrégeant, le procès-verbal de toutes les séances du congrès. Les hommes d'œuvres ont sans doute beaucoup à apprendre dans ce détail, mais ils le trouveront bientôt dans le compte rendu qui sera publié. Bornons-nous à décrire d'abord l'organisme de l'assemblée ; puis essayons d'en esquisser la physionomie.
La ville de Malines est un lieu prédestiné pour des réunions de cette sorte Si les ressources de logement y sont insuffisantes, une hospitalité large et gracieuse y supplée pour les étrangers. Quant aux Belges, le réseau serré des chemins de fer, dont Malines est le centre, leur permet de conserver leur domicile habituel et de se trouver réunis chaque matin pour les séances de travail. Un horaire imprimé au dos des programmes dispense chacun de consulter lindicateur. Un restaurant, improvisé dans les bâtiments du collège Saint-Rambaud, offre aux congressistes des repas à toute heure et à bon marché. Tout a été prévu, jusqu'à l'installation du barbier dans le voisinage des salles du' congrès.
En outre, les vastes locaux du petit séminaire se prêtent au travail simultané. Les cinq sections siègent ensemble,
de neuf heures à onze heures du matin. Cette disposition permet de réduire les convocations à deux par jour : l'une, le matin, pour les sections; l'autre, l'après-midi, pour les assemblées générales. Les soirées restent libres; ceux qui demeurent hors de la ville peuvent regagner leur domicile par les trains de six heures du soir. Ceux qui restent à Matines peuvent jouir de la société de leurs hôtes ou, à certains jours, profiter des agréables surprises que leur ont ménagées les organisateurs : aujourd'hui, ils iront applaudir le savant inaestro Tinel, ce Wagner intelligible, dans le splendide Oratorio de saint François ; demain, ils jouiront d'un concert instrumental que leur offre le Cercle ouvrier dans le local de l'Exposition, ou bien entendre le jeu du carillon manié par des mains d'artiste dans le magnifique beffroi de la cathédrale.
Toute médaille a son revers. La réunion toujours simultanée des sections a cet inconvénient de rendre impossible à la mêmepersonne d'en suivre assidûment plusieurs. J'ai éprouvé moi-même le vif regret de demeurer étranger aux travaux de trois d'entre elles, ayant dû partager mon temps entre celle des sciences et arts et celle des questions sociales.
Après la séance du matin, des réunions facultatives s'organisaient spontanément entre les groupes désireux d'approfondir une question spéciale. C'est aussi dans un de ces intermèdes qu'a pris place l'assemblée de la société de Saint-Vincent-de-Paul, sous la direction de son président général, M. Anlonin Pages, accouru tout exprès du fond de l'Auvergne pour participer à cette réunion fraternelle.
Le cadre ainsi décrit, il me reste à dire comment il a été rempli.
Cinq sections, avons-nous dit, se partageaient l'activité des congressistes. Trois d'entre elles gardaient la déno-
mination et le programme qu'elles avaient eus dans les assemblées précédentes : ce sont les sections des œuvres religieuses, des œuvres charitables, d'enseignement et d'éducation. Une section nouvelle, celle des œuvres sociales, remplaçait, comme on l'a dit, celle de la liberté religieuse. Enfin une cinquième section, qui, dans les premiers congrès, ne s'occupait que de Tart chrétien, ajoutait à son programme les questions de science et de littérature.
Ces deux innovations méritent toute notre attention, car elles donnent au congrès de 1891 son caractère distinctif. Loin de moi la pensée de reléguer à un plan secondaire les discussions relatives aux œuvres religieuses, à la charité, à l'enseignement. Elles sont, elles restent les plus actuelles de toutes. La grande affaire du chrétien sera toujours de prier et d'évangéliser, de rompre aux pauvres le pain de l'aumône et aux enfants le pain de la vérité. Il s'occupera ensuite, s'il le peut, de sonder les plaies sociales ; il se fera une place dans le monde de la science, pour honorer sa foi et la défendre. Mais laprière, l'apostolat, la charité et l'instruction de la jeunesse, A^oilà la tâche nécessaire qu'il ne peut ni négliger ni interrompre.
Seulement, cette nécessité même fait que ces œuvres nous sont plus familières; elles sont inscrites depuis longtemps au programme de nos congrès catholiques de France; elles y sont traitées dans leurs rapports avec les lois, avec les circonstances de temps et de lieu qui déterminent pour nous les conditions de la lutte. Ces conditions sont différentes en Belgique, et les solutions données aux mêmes problèmes doivent naturellement refléter la diversité des milieux.
Contentons-nous donc de noter, dans la section d'enseignement, la part importante faite aux questions de péda-
gogie. C'est là une excellente tendance, car il n'est pins permis aux maîtres chrétiens de s'endormir dans la routine. A côté d'eux, des adversaires zélés et habiles font des innovations heureuses, il ne faut pas rester en arrière; ils en font aussi de maladroites qui vont à la ruine des études classiques, il faut garder nos traditions, conserver et accroître notre supériorité.
Toutefois, s'il est utile d'appeler l'attention des catholiques sur les réformes pédagogiques, on doit reconnaître qu'un congrès général n'est pas un milieu propice à l'examen attentif de ces problèmes d'ordre technique. On s'expose, en les abordant là, à voir la compétence étouffée par le nombre. Peut-être l'assemblée de Malines n'a-t-elle pas échappé entièrement à ce danger. Après des discussions confuses, sont venus des votes précipités qu'il a fallu annuler par des résolutions ultérieures. Dans le conflit de systèmes opposés, soutenus aA^ec chaleur par des spécialistes convaincus, un louable désir de conciliation entraîne d'ordinaire la majorité à des transactions hybrides, réunissant plutôt les inconvénients que les avantages des doctrines antag^onistes. La mission d'un congrès général nous semble devoir se restreindre, en ces délicates matières, à signaler aux catholiques l'importance d'une forte pédagogie, la nécessité de former de bons maîtres et de ne pas plaindre les sacrifices qu'entraîne une telle initiation.
Une analyse des travaux qui ont occupé la section des œuvres religieuses et celle des œuvres de charité n'offrirait pas à nos lecteurs un tableau bien différent de celui qu'ils ont sous les yeux dans nos congrès français. Dans l'impossibilité d'être complets, nous préférons donc réserver notre attention pour la section des œuvres sociales et pour celle des sciences, lettres et arts.
La section des œuvres sociales a été de beaucoup la
plus fréquentée. C'est Tattrait, c'est aussi le danger des études de sociologie qu'elles intéressent tout le monde et que nul ne s'y croit tout à fait incompétent. Jamais un profane ne s'avisera de discuter avec un mathématicien; mais quand il s'agit de ces choses que chacun manie tous les jours, la propriété, le travail, le salaire, qui donc sait s'avouer à lui-même qu il n'est quun profane? Beaucoup le sont pourtant; et il ne faut pas moins que le savoir et la sagesse, l'autorité et le coup d'œil d'un président tel que M. Wœste pour diriger de tels débats.
Épineuse en elle-même, la tâche qui lai incombait empruntait à de récents souvenirs des délicatesses particulières. Il y a un an à pareille époque, un congrès catholique international s'était réuni à Liège pour l'étude des questions sociales. Il paraît que des deux tendances qui se partagent l'opinion des catholiques en ces matières, celle qui avait dominé au sein de cette assemblée était la plus favorable à l'extension des droits et des devoirs de l'État dans le règlement des conflits d'intérêts. Les Allemands, très prononcés dans ce sens, y étaient plus nombreux que les Français ; l'opposition faite par deux ou trois de ceux-ci aux doctrines mterventionnistes avait soulevé dans la majorité une sorte de scandale. L'opinion, toujours curieuse d'incidents, avait grossi ces dissentiments, elle s'était plu à y rattacher la convocation subséquente d'un congrès économique à Angers et la fondation à Paris d'une Société catholique d'économie sociale en réaction, disait-on, contre les doctrines de Liège.
Est-il besoin d'ajouter que cela était fort exagéré? Le socialisme n'avait pas trouvé d'avocats à Liège. M. le chanoine Winterer avait fait là son procès, comme il vient de le faire à Malines, avec toute l'autorité du savoir, de l'expérience et du talent. Un évèque français, M^' de
Cabrières, évêque de Montpellier, prévenu d'avance par quelques zélés adversaires de Y interventionnisme, contre les tendances présumées de l'assemblée, en était revenu ravi de ce qu'il avait vu et entendu. Tout s'était borné, à Liège comme dans tous les congrès sérieux, à des discussions loyales, où naturellement se heurtaient des opinions opposées ; mais les divergences portaient sur des questions de mesure et de degré. Aucun catholique, aucun homme de boD sens ne prétend réduire à rien ni étendre à tout le rôle de la puissance publique dans le règlement des intérêts économiques et des relations entre emploj^eurs et employés. Dès lors il faut prendre son parti de voir les uns tracer la limite un peu en deçà, les autres un peu au delà.
Un journal allemand publiait naguère un article où les catholiques d'Allemagne recevaient le conseil de se tenir éloignés du congrès de Matines, confisqué, disait-il, à l'avance par l'influence française et réfractaire aux vrais principes sociaux. C'était juger sommairement et les principes et le congrès et les Français. Il nous est permis de regretter que ce conseil ait été ti-op bien suivi. Nous eussions été heureux de rencontrer sur ce terrain neutre des hommes que la foi a fait nos frères, et que les turbulences d'un patriotisme faux et tapageur ne nous empêcheront jamais de traiter comme tels. Nous le leur avons prouvé en les attirant et en les accueillant à Paris même, pour participer aux travaux du dernier congrès scientifique, au mois d'avril de cette année. Les relations cordiales qui se sont alors échangées entre eux et nous ne leur ont pas fait regretter le témoignage de confiance qu'ils nous avaient donné en répondant à notre appel. Ils ont pu constater par eux-mêmes que tous les Français ne sont pas des Déroulède ou des Laur. Est-ce que maintenant cette variété de patriotes serait donc plus nombreuse
en Allemagne que chez nous ? Nous aimons mieux interpréter l'absence des Allemands par la concurrence du congrès catholique de Dantzig et des fêtes de Trêves. Le seul que nous ayons vu à Malines était un évêque, M»' Fischer, coadjuteur de Cologne. Je serais étonné qu'il eût emporté de l'assemblée une impression conforme aux sinistres pressentiments du journaliste son compatriote.
Toujours est- il que ces souvenirs et ces préoccupations semblaient peser d'avance sur la section des œuvres sociales. Mais depuis le congrès de Liège, un grand fait s'est produit : l'encyclique Rerum novarum avait paru; sans décider entre les variétés d'opinions permises, elle avait pose des principes qui diminuent l'écart entre les unes et les autres. Dès la première heure du congrès, le cardinal Goossens et M. Victor Jacobs, dans leurs discours d'ouverture, avaient salué l'acte pontifical comme le phare destiné à diriger la marche de l'assemblée entre les écueils. D'un bout à l'autre de la session, l'autorité de ce document n'a cessé d être invoquée. M. Verspeyen, en particulier, en a fait l'objet d'une magistrale étude; M. Winterer en a tiré un parti merveilleux pour distinguer le socialisme du devoir social. Une commune docilité à l'égard des enseignements du Saint-Siège, un commun désir d'embrasser tout ce qui est bon, d'éviter tout ce qui est périlleux, ont assuré la concorde sans étouffer la liberté des opinions ; la sagesse et l'autorité de la présidence ont fait le reste.
La discussion la plus intéressante est celle qui a eu lieu dans la section le mercredi 9 septembre. L'ordre du jour appelait la lecture d'un rapport de M. Nobels sur la fondation récente d'une ligue démocratique belge, créée à l'imitation du Volksverein allemand et qui compte déjà plus de 60.000 membres. Son programme se résume dans la défense des droits du peuple chrétien : repos du
dimanche, salaire suffisant, respect du foyer. Son développement aura pour résultat de rapprocher les classes, de prouver aux masses ouvrières l'intérêt sincère et fraternel que les détenteurs du capital leur portent quand ils règlent leur conduite sur la foi chrétienne, gardienne de la justice et inspiratrice de la charité.
Cette ligue générale est la fédération de ligues particulières qui s'organisent dans les grandes communes ; les petites communes s'associent par groupe pour former à leur tour des associations analogues, qui tiennent des réunions pour rapprocher les ouvriers et les patrons et éclairer les ouvriers sur leurs véritables intérêts. Des sociétés de secours mutuels viennent se greffer sur les ligues et en doubler la puissance par les secours qu'elles distribuent en cas de maladies et de décès.
Voilà, certes, une application pratique des enseignements de l'Encyclique : n'appeler l'État à intervenir que là où l'action privée est impuissante, ne pas réduire celle-ci à l'effort individuel, et multiplier entre le citoyen isolé et la puissance publique les intermédiaires bienfaisants que l'esprit d'association a le secret de susciter.
Les statuts de la ligue générale contiennent un article qui n'est pas moins conforme à la doctrine de l'Encyclique : combattre le socialisme et en montrer au peuple l'erreur funeste et les décevantes promesses.
La mention faite de cet article par le rapporteur a donné lieu à un incident des plus curieux. L'exception, dit-on, confirme la règle. Gomme pour mieux prouver que le congrès de Malines n'était pas socialiste, il a fallu qu'un congressiste, un seul, vînt faire à cette occasion l'apologie du socialisme. M. Dumonceau, avocat à Bruxelles, est monté à la tribune pour protester contre l'article des statuts que je viens d'indiquer. « Vous venez, a-t-il dit, trop tard, ou trop lôt; trop tard pour introduire dans un
programme des revendications qui sont maintenant du domaine commun, telles que la fixation d'un maximum d'heures de travail ; trop tôt pour en exclure certaines autres que vous qualifiez de socialistes, et que demain peut-être vous serez obligés d'accepter. Je n'ai pas à vous dire si je suis socialiste ou si je ne le suis pas. Je vous dirai seulement : avant de condamner le socialisme, étudiez-le davantage. Vous êtes en retard. C'est d'hier seulement que vous avez fait entrer dans vos préoccupations les questions que le socialisme soulève et que les socialistes ont eu le mérite d'aborder, d'éclairer les premiers. C'est parce que vous aviez négligé cette mission que Dieu l'a fait passer à d'autres. »
Là-dessus tumulte, protestations unanimes dans toute la salle. L'orateur ne se laisse pas déconcerter : «Vous avez peur d'un mot, s'écrie-t-il. — Non, lui répond-on, nous avons peur de la chose. — Le socialisme, dit M. Dumonceau, je vais vous le définir dans ce qu'il me paraît d'acceptable et de juste. — Écoutons, écoutons. — Jusqu'ici la richesse a été distribuée entre les hommes par les riches, fonctionnaires imposés, héréditaires et irresponsables. Nous voulons, disent avec raison les socialistes, qu'elle soit désormais distribuée par des fonctionnaires élus et responsables. »
L'agréable perspective ! Voyez-vous d'ici le conseil municipal de Paris distribuant la richesse et chaque citoyen recevant de la mairie sa carte de revenu, comme, pendant le siège, il recevait sa carte de pain? Voyez- vous le même spectacle dans une commune de l'Isère, celle, par exemple, qui a l'incomparable honneur d'être administrée par Tim- 1 mortel Chion-Ducollet? Pour moi, qui crains beaucoup les grandes chaleurs, je partirais néanmoins sans retard pour le continent noir. Mieux vaut cent fois avoir affaire au roi Glé-Glé qu'à ces représenlanls de la Providence que le
suffrage universel prépose à nos affaires, avec le discernement que l'on sait.
L'assemblée n'ayant manifesté aucun goût pour ce système de distribution, M. Dumonceau se radoucit et se borne à prier les catholiques de ne pas s'insurger conlre un socialisme qui n'est qu'une théorie économique comme une autre.
M le chanoine Winterer proteste : « Est-ce une théorie comme une autre, celle qui nie la propriété individuelle? On ne définit pas arbitrairement le socialisme. Il faut le prendre tel qu'il se donne par l'organe de ses théoriciens et de ses chefs. Or, je le demande à M. Dumonceau, est-il un seul d'entre eux qui accepte la propriété individuelle et héréditaire, le lien naturel et inviolable de la famille, le mariage indissoluble et les droits des parents? Et si ces bases de la société chrétienne sont ébranlées, que restera-t-il pour asseoir la vie chrétienne? Toutes les doctrines, toutes les tendances, sans excepter le sémitisme, assez ami pourtant du capital, ont trouvé des avocats au Congrès de Bruxelles. Le christianisme n'en a pas trouvé. »
M. Hellepute, le savant et spirituel professeur de Louvain, reprend à son compte cette pressante argumentation et y ajoute ces paroles d'or :
« Nous voulons une ligue démocratique et nous ne voulons pas du socialisme, parce que la démocratie, qui est inévitable, peutdevenir chrétienne et que le socialisme ne le peut pas. Un socialisme chrétien serait celui qui admettrait les principes que tous les socialistes rejettent. Il faudrait alors changer le sens du mot. Mais il est trop tard. Karl Marx, Bebel, Liebknecht l'ont fixé. On peut regretter que ce nom leur soit échu en partage, comme, pour ma part, je regrette que le nom de libéralisme soit échu aux libéraux. Mais ce sont là des regrets stériles. Le
mot démocratie, au contraire, n'est pas encore confisqué, et comme il exprime une idée très conforme à l'Evangile, nous le prenons, de peur qu'on nous le prenne, et nous saurons le justifier. »
Un tonnerre d'applaudissements accueille cette brillante harangue et achève de caractériser l'état d'esprit de l'assemblée : large intelligence du devoir social, opposition énergique au socialisme.
Toutes les séances de la section n'ont pas été aussi mouvementées que celle-là, mais le travail qui s'y est fait n'en a pas été moins utile. Dans l'impossibilité de prolonger ce compte rendu, bornons-nous à constater le progrès constant que fait, dans toutes les assemblées catholiques, l'idée de l'association professionnelle et l'idée corrélative de la représentation des intérêts. On objectera en vain les difficultés pratiques. Quand une pensée juste, répondant à devrais besoins sociaux, s'empare à ce point des intelligences, elle fait sa trouée et l'action la suit. C'est le cas d'appliquer ici, avec les réserves qu'elle comporte, la théorie de M. Fouillée sur les idées forces. Depuis la Révolution française le capital a centuplé sa puissance par les progrès de l'industrie, le prolétariat a centuplé la sienne par l'élévation des masses au droit du suffrage, qui met à leur disposition la constitution du pouvoir. Ce sont deux colosses en présence; le système de l'harmonie résultant du conflit même a fait la preuve de son impuissance; il faut proposer autre chose. On croit de plus en plus dans les rangs catholiques que le remède se trouverait dans un groupement nouveau; au lieu de se syndiquer les uns contre les autres, employeurs et employés, toujours prêts à s'affamer réciproquement par la grève ou le chômage, pourquoi ne pas tenter de solidariser les intérêts des uns et des autres? Si l'on s'y prend par grandes masses, on n'aboutira jamais. Mais entre l'isole-
ment de rindividualisme et les périls de la coalition n'y a-t-il pas des intermédiaires possibles? Ce seraient des groupes professionnels où les éléments du capital et de la main-d'œuvre entreraient dans des proportions, difficiles peut-être, mais non pas impossibles à définir. Ces groupes une fois constitués, il resterait à leur conférer deux pouvoirs : celui de la richesse commune par la personnification civile, celui de l'influence politique par l'électorat corporatif. Cette solution est celle que l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers a eu le mérite de signaler dès l'origine de ses travaux, et que le comte Albert de Mun a traduite partiellement en projet de loi devant les Chambres françaises. C'est celle que semble recommander avec le plus de faveur l'Encyclique de Léon XIII. La grande objection qu'on y peut faire, celle qui, pour notre part, nous semble actuellement bien difficile à résoudre, c'est la résistance des ouvriers à la combinaison du syndicat mixte. Habitués par un siècle de lutte contre le capital à voir dans le capitaliste un ennemi, ils se défient d'un système qui les obligerait à l'introduire dans leurs propres affaires. La condition préalable d'un tel accord, c'est l'esprit de conciliation et de confiance, et cet esprit manque jusqu'ici, même aux ouvriers chrétiens. L'assemblée ouvrière de Matines, dont nous parlerons tout à l'heure, a révélé chez les meilleurs d'entre eux cette disposition fâcheuse. Que peut valoir une solution qui n'est applicable que si l'on suppose déjà en vigueur l'état d'esprit qu'il s'agit de créer?
Si forte que nous paraisse cette argumentation, elle ne saurait tenir contre les faits. Or on nous dit que les syndicats mixtes commencent à s'établir, principalement dans le Nord de la France. Notre cher pays, dont nous avons si souvent à dire du mal, aurait donné à cet égard l'exemple de l'initiative la plus généreuse et la plus féconde. Il nous
reste à souhaiter que ces heureux pronostics se confirment. L'idée entraînera le fait. Le besoin des syndicats mixtes en multipliera les essais. Le succès de ces tentatives améliorera rapidement l'esprit de la classe ouvrière et par elle les élections. Un Jour viendra où le Parlement ne refusera plus d'examiner un projet sauveur, parce qu'il a été d'abord présenté par des catholiques. Les syndicats mixtes obtiendront la personnalité civile; la puissance financière accroîtra leur importance politique, et préparera le remaniement nécessaire du suffrage universel dans le sens de la représentation collective des intérêts associés.
Nous nous sommes étendu longuement sur les travaux du congrès dans la section des œuvres sociales. Il nous faut encore nous arrêter un moment à la section nouvellement créée, celles des sciences, lettres et arts.
Dans les anciens congrès catholiques, on ne s'occupait de la science qu'au titre de l'enseignement; la préoccupation purement intellectuelle ne se faisait jour que sous une seule forme, celle de l'art chrétien, entendu de la façon un peu étroite que la réaction médiéviste d'il y a cinquante ans avait inspirée.
Mais les temps ont marché. Le xix^ siècle, en poursuivant sa course, a tous les jours affirmé plus nettement le caractère scientifique qui doit le distinguer dans l'histoire. Le public n'accorde son attention qu'aux applications pratiques delà science. Mais l'homme qui réfléchit ne tarde pas à reconnaître que la science spéculative est la source d'où dérivent sur la société toutes les créations merveilleuses qui transforment les conditions d'existence de l'humanité. Si les Ampère et les Faraday n'avaient pas surpris, par la divination du génie, les lois du dynamisme électrique, jamais un Edison n'aurait inventé le téléphone.
Encore si la science pure ne bouleversait que le monde
physique, comme elle le bouleverse pour l'assujettir à rhomme, il n'y aurait pas à s'en inquiéter. Tout au plus devrait-on regretter de voir ce grand mouvement accaparé en quelque sorte par les ennemis de notre foi, en sorte que les esprits superficiels se croient fondés à dire que le progrès s'opère sans nous et à conclure qu'il s'opère contre nous. Ce serait déjà un grand dommage, une cause de discrédit pour nos croyances, discrédit dont un bon catholique ne saurait prendre son parti.
Mais non, le retentissement de la révolution scientifique ne se fait pas seulement sentir dans le monde physique. Le monde moral en est ébranlé. Le matérialisme, le positivisme, l'athéisme, s'emparent des modernes découvertes et y puisent les éléments d'une nouvelle philosophie, d'une nouvelle synthèse qui ne laisse plus de place à Dieu, au libre arbitre, à l'immortalité.
C'est là, sans doute, un abus, une profanation de la science. Jamais l'univers, parce qu'il sera mieux connu, ne déposera contre son auteur. Mais si l'on permet aux ennemis de Dieu de monopoliser la science, ils l'asserviront à leurs doctrines impies et présenteront celles-ci aux masses crédules sous le patronage de celle là.
En d'autres termes, la science est aujourd'hui la dispensatrice du prestige, la grande source de l'influence. Se désintéresser de ses progrès, en abandonner la direction à nos adversaires, c'est leur livrer le gouvernement des sociétés.
De là, l'idée chaque jour plus nette qui, depuis quinze ans, s'est emparée des esprits prévoyants et leur a inspiré un zèle ardent pour les intérêts de la science.
C'est à cet ordre de pensées qu'il faut rattacher la création en France des Universités catholiques. On leur reproche de n'avoir pas encore réussi à grouper de grandes masses d'étudiants. On oublie que l'Université de Louvain,
qui en réunit aujourd'hui deux mille, a végété vingt ans dans une situation qui ne valait pas la nôtre après quinze ans d'existence; on oublie que nous avons contre nous non seulement l'hostilité des pouvoirs publics, mais, ce qui est autrement redoutable, l'inexcusable indifférence de nos amis; on oublie que les mêmes parents chrétiens qui ne reculent devant aucun sacrifice, quelquefois devant aucun péril de carrière, pour assurer à leur fils, dans un collège libre, l'éducation chrétienne, ne se font aucun scrupule de confier ensuite ces mêmes enfants, devenus de jeunes hommes, aux Facultés de l'État, tout comme au temps où il n'y en avait pas d'autres. Dernièrement encore un grand journal conservateur, le Soleil, rendant compte de la statistique de renseignement, constatait la situation considérable conquise par les collèges libres et la comparait à la situation beaucoup plus modeste des Facultés libres. Que croyez-vous qu'il en concluait? Qu'il était temps de faire cesser cet état de choses? Pas du tout. Il disait tranquillement : « Si l'on préfère les Facultés de l'État, c'est qu'elles sont meilleures. »
L'écrivain qui nous jetait ce pavé à la tête avait-il pris la peine de s'informer de la force de nos Facultés, du mérite des maîtres dont elles sont fières, de la valeur des instruments de travail qu'elles offrent aux étudiants, surtout, — chose facile, — des résultats des examens dont les professeurs de l'État sont juges? S'il l'avait fait, il aurait dû reconnaître que la proportion des résultats heureux est, dans nos Facultés, toujours au moins égale, souvent supérieure et quelquefois supérieure de moitié à ce qu'elle est dans les écoles officielles. Mais de pareilles enquêtes dépassent la puissance d'attention d'un journaliste. Il est plus simple et plus bref de décider sans voir et de juger sans entendre. On se déclare partisan de la liberté de l'enseignement et, dans la pratique, on
conseille à ses lecteurs de déserter les écoles libres.
Voilà avec quelles difficultés nos établissements d'enseignement supérieur ont à lutter. Eh bien I en attendant qu'elles aient achevé d'en triompher, il est un service de premier ordre qu'elles rendent à la société chrétienne. Par le seul fait du groupement des professeurs et de l'accumulation en un même lieu des ressources scientifiques, bibliothèques, collections, laboratoires, elles constituent déjà, indépendamment du nombre de leurs élèves, des foyers de science pure, rayonnant dans un milieu chrétien. Par là, les catholiques commencent à ressaisir l'influence que donne et que peut seul donner aujourd'hui le haut savoir.
Mais les Facultés, les Universités, représentent des groupes fermés. Il faut quelque chose de plus pour étendre l'action catholique dans le domaine de la science.
On a pourvu à ce nouveau besoin par la formation de sociétés scientifiques entre croyants. La société bibliographique en France; en Allemagne, le Oœrresgesellschaft, en Belgique, la Société scientifique de Bruxelles, peuvent servir de types à ces utiles créations. Le congrès de Matines a contribué à en augmenter le nombre en décidant, après une discussion approfondie, la constitution d'une Société Léon .Mil, pour le progrès des sciences religieuses, philosophiques et historiques. Ce sera le complément de la Société de Bruxelles, qui embrasse tout le cycle des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Le monde de l'esprit et celui de la matière seront ainsi enveloppés dans le vaste réseau de ces deux associations.
Enfin, celui qui écrit ces lignes et qui a eu l'honneur de développer, dans l'assemblée générale du 9 septembre, les pensées qu'il vient de consigner ici, a recommandé à l'attention et au patronage des catholiques belges une troisième forme de l'initiative chrétienne sur le terrain de
la science : cesontles congrès scientifiques internationaux. Sans doute il est bon que les catholiques se dispersent dans les rangs des savants qui ne partagent pas leurs croyances et se montrent là les émules heureux de leurs travaux. Mais il est utile aussi que, de temps en temps, à l'appel de leurs frères, ils sortent de ces rangs mêlés, pour former entre eux une phalange compacte qui s'impose au respect de tous par les preuves qu'elle fournit de sa valeur scientifique et qui fasse honneur de cette réputation aux convictions qu'elle professe. Parla et par là seulement, on fera tomber le préjugé, aussi faux qu'il est répandu, et qui représente comme rares et clairsemés les représentants catholiques de la science. Par là sera consolée et fortifiée la foi des simples, qui n'hésitera plus à chanter son vieux Credo à la suite d'hommes que recommandent les titres incontestés du grand savoir. Par là cessera l'isolement des savants chrétiens qui apprendront à se connaître, à se voir de près, et qui formeront entre eux les liens d'une amitié grandement profitable à leurs travaux respectifs. Par là enfin les apologistes de la foi seront assurés de trouver à bonne source les renseignements non suspects, qui les mettront à même de défendre les dogmes sans les compromettre avec des assertions scientifiques hasardeuses, sans les engager dans un conflit inutile et périlleux avec des hypothèses sérieuses et bien appuyées. Deux fois déjà, en 1888 et au printemps de cette année, un congrès international de cette sorte, scientifique par son objet, catholique par son personnel, s'est réuni à Paris. Les lecteurs du Correspondant se souviennent peutêtre d'en avoir lu ici même l'histoire abrégée K C'est cette histoire que j'ai dû de nouveau raconter à Matines, pour conclure en exhortant nos frères de Belgique à prendre en