‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 17 sur 44 · Renan, op., cit · texte numérisé non relu

Renan, op., cit

d'un système qui explique un fait par la préexistence d'un mythe'?

Les sciences historiques nous ont appris à mieux connaître beaucoup de détails, à renverser beaucoup de légendes ; mais la connaissance des lois de Vhistoire semble marcher à reculons. De moins en moins l'histoire nous éclaire sur le sens de la vie et sa portée morale.

En résumé, les sciences ont fait beaucoup de conquêtes partielles, mais aussi beaucoup de banqueroutes partielles, et la confiance qu'elles inspiraient est ébranlée. De là le crédit que reprend le mysticisme, sous les formesincertaines et hésitantes qu'il a revêtues dans l'école des néo-chrétiens et jusque dans les petits cénacles des décadents ou des symbolistes. Si la science avait tenu toutes sespromesses, la ruine du sentiment religieux serait aujourd'hui consommée.

Or c'est le contraire qui arrive, et voici le second point du sermon.

D'une façon très elliptique, très sommaire, comme qui n'admet pas le doute là-dessus, M. Brunetière en vient à canaliser dans l'Église catholique romaine tout le courant religieux. « Toute réaction religieuse, répète-t-il après Renan, profite d'abord au Catholicisme.» Léon XIII, à peine monté dans la barque de Pierre, a senti passer ce vent de réaction ; et timidement d'abord, puis avec une hardiesse]croissante, il a livré sa voile à la brisejpropice.

Le fait est vrai et finement observé. Toutefois lespreuves, que M. Brunetière en apporte, sont un peu incomplètes. Il mentionne au passage, en homme qui n'est pas du métier, les œuvres proprement théologiques du Pape, et s'empresse d'en venir à son œuvre politique et sociale. Persuader aux gouvernements et aux peuples que l'Église n'est point liée aux formes du passé, qu'elle sait faire bonne raine aux institutions nouvelles ;' que.

dans les conflits douloureux qu'engendre l'inégal partage des biens terrestres, ses meilleures sympathies sont pour les déshérités, telle est la constante préoccupation du Pontife régnant. Il ne se contente pas de ces indications de tendances ; il veut qu'on propose des remèdes précis et il s'y efforce lui-même. Tout en réduisant l'État à un rôle subsidiaire, il n'entend pas que ce rôle soit nul. Là où l'action des individus et des groupes volontaires ne suffît pas à garantir la paix par la justice, il appelle le concours de l'action publique ; pour la rendre victorieuse des résistances de la concurrence, il étend même ses vues jusqu'à l'établissement d'une législation internationale du travail. Enfin, pour faciliter cet accord des lois par-dessus les frontières, il rêve de reconstituer la chrétienté par le retour de tous les dissidents à l'unité de la foi; et le vœu de l'Apôtre, qui fut celui du Christ, prend ainsi un nouvel accent sur les lèvres d'un Pontife sociologue : « Qu'il n'y ait plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur ! »

La conclusion naturelle serait, n'est-il pas vrai? de répondre à l'appel du Pape et de redevenir chrétiens. Mais M. Brunetière n'est pas prêt à faire ce pas. Il reste dans le camp des incroyants, il semble y placer avec lui l'élite intellectuelle de la société moderne ; et, parlant au nom de cette élite, il commence ainsi son troisième point: « Nous, cependant, que ferons-nous?»

Ne pouvant se soumettre à l'Eglise et ne voulant pas repousser ses avances, on essaiera d'un modiis vivendi qui soit aussi un modus cooperandi.

Tout d'abord, pour mettre la raison à l'aise, on parquera dans deux enceintes séparées la foi et la science. La science a pour objet ce qui se constate, la foi ce qui «échappe à toute vérification. Pas de contact, partant pas de conflit possible entre ces deux mondes.

Dans la bouche d'un libre penseur, ce langage est une grande et heureuse nouveauté ; on nous avait habitués à entendre dire, en parlant de la foi et de la science : a Ceci tuera cela. » Voici un incroyant qui nous déclare . « Ceci ne peut même pas heurter cela. » Certes, l'intention est bonne et nous devons la louer. Pourquoi faut-il que la conception manque de justesse et que l'expression soit pleine d'équivoque^ M. Brunetière, pas plus que M. Taine, ne se doute de ce que c'est que la foi. Il la confond avec je ne sais quel enthousiasme mystique, je ne sais quel vouloir spontané ou suggéré, qui nous ferait joindre ensemble, sans raison, les deux termes d'une proposition. Si la foi était cela, il est clair que la science ne la gênerait pas ; mais elle serait elle-même quelque chose de frivole et ne se distinguerait pas des rêves d'un illuminé.

Ayant ainsi cantonné la foi en dehors du domaine où se meut la science, notre auteur se demande quels seront ses contacts avec la morale, et là, parlant des choses qu'il sait, il en discourt excellemment. Laissant, fort prudemment, de côté la question de savoir si la religion est, logiquement, l'appui nécessaire delà morale, il constate que la morale n'a jamais subsisté sans elle ; il montre que, jusque dans les essais et les systèmes imaginés pour laïciser la morale, on retrouve quelque idée d'origine chrétienne : par exemple dans l'hypothèse de la perversité native de l'homme, résultat de sa sauvagerie primitive, un vestige du dogme du péché originel ; et, dans les rêves dorés de la morale positiviste, un héritage inconscient de la conception catholique touchant l'universalité du royaume de Dieu. (( Tant il est vrai, ajoute-t-il, que nous sommes imprégnés de christianisme ! In eo vivimus et movemur et'sumus. Et si jamais nous le rejetons, ce sera sans doute le fait le plus considérable de l'histoire du monde — après celui de son institution. »

Voilà de nobles et courageuses paroles. Elles suffiraient à elles seules à justifier l'émotion causée dans le monde où l'on pense, par la publication qui nous occupe. On nous disait — beaucoup nous disent encore — et M, Charles Richet est de ce nombre : Le Christianisme est mort ; il n'est plus qu'une tige desséchée; la vie intellectuelle, la vie sociale se sont retirées de lui ; la science, le progrès de l'humanité l'ont condamné. Et tout d'un coup une voix retentit, que dis-je? c'est un écho. Car M. Brunetière n'a pas tiré ce cri de lui-même ; il l'a recueilli, en prêtant l'oreille à toutes les espérances et à toutes les plaintes de son siècle. 3Iais, en le redisant, il le rend intelligible ; d'un murmure confus, il a fait une parole; il nous crie que le Christianisme est vivant, que nous vivons de lui et que nous en séparer pourrait bien être une aventure mortelle.

Ayant reconnu l'indissoluble alliance de la religion et de la morale, il ne s'attarde pas à chercher quelle est la religion avec laquelle il faut compter. Il va droit au Catholicisme parce que, dit-il, « c'est un gouvernement». Le protestantisme est très religieux, mais ce c'est l'absence de gouvernement ». Or il s'agit, ne l'oublions pas, d'aider la morale à gouverner la conduite humaine. « N'est-ce pas peut-être une grande chose, pour gouverner, que de commencer par être un gouvernement? »

Le Catholicisme est encore une doctrine, mais une doctrine vivante, interprétée par une tradition, ce qui la préserve des applications littérales absurdes ou nuisibles dont Tolstoï nous a donné tant d'exemples dans sa façon d'adapter l'Evangile à la vie réelle.

Enfin le Catholicisme, par le dogme et la pratique de la communion des Saints, répand l'idée de solidarité humaine et par là encore mérite d'être appelé une Sociologie.

Les bienfaits de la religion en général, du Catholicisme en particulier, ainsi reconnus, il reste à résoudre la ques-

tion posée plus haut au nom de ceux qui ne croient pas : « Nous, cependant, que ferons-nous? »

D'abord, répond M. Brunetière, nous renoncerons à la prétention de Taine,qui était de souder les sciences naturelles aux sciences morales. Dès lors rien ne nous empêchera plus de laisser les sciences naturelles poursuivre leurs expériences et leurs inductions, et, pendant ce temps-, là, de nous entendre avec l'Église pour fortifier dans l'humanité le sentiment du devoir.

Un autre terrain d'accord, c'est l'idée que le bien moral est une conquête sur les instincts vicieux de la nature : l'école naturaliste nous dit cela, au nom de l'Evolution : l'Église nous le dit, au nom du dogme de la chute : pourquoi ne pas confondre ces efforts pour triompher des passions perverses?

Enfin l'Église veut que la question sociale soit surtout envisagée comme une question morale. En cela elle a raison sur les naturalistes qui n'y veulent voir qu'une question de biologie, sur les socialistes qui n'y veulent voir qu'une question de mécanisme constitutionnel, sur les anarchistes qui cherchent le bien à travers la destruction. En provoquant les hommes à l'effort individuel, à l'abnégation, à la justice, à la charité, l'Eglise est l'alliée naturelle de tous ceux qui, sans croire ce qu'elle enseigne, veulent ce qu'elle veut : la paix sociale.

Telle est la conclusion de M. Brunetière. Elle est assurément bien intentionnée; elle fera du bien; elle apaisera les esprits, elle les disposera au respect ; elle inspirera à plusieurs le désir de regarder de plus près au contenu de cette doctrine catholique si longtemps raillée, et que de fières intelligences saluent aujourd'hui comme l'auxiliaire nécessaire à la société dans sa lutte contre la barbarie. Ce sont là d'éminents services rendus à la bonne cause. L'importance en est accrue par toutes les circonstances

qui accompagnent cette manifestation :1e nom de l'auteur, la situation qu'il occupe, le lieu où il écrit. Les ennemis jurés du Christianisme ne pardonnent pas au directeur de la Revue des Deux Mondes ce qu'ils appellent une défection. Pourquoi marchanderions-nous nos éloges à ce qui est en réalité un acte de courage?

Cela dit, il nous reste plus d'une réserve à faire. Et c'est un devoir pour nous de les faire ; car s'il est bon que ceux du dehors poussent les hésitants vers le bercail, il serait fâcheux pour ceux-ci de n'y entrer qu'à la faveur d'un malentendu.

Ce que le public a surtout retenu de l'étude de M. Brunetière, c'est ce mot retentissant : la banqueroute de la science. L'auteur, sans doute, après avoir lâché le mot, y a mis des sourdines. Au lieu de la banqueroute en général, il n'a plus signalé que des banqueroutes partielles. Mais l'effet était produit. Les réclamations devaient surgir.

Elles n'ont pas fait défaut. M. Charles Richet en a fourni l'expression vive, ironique, brillante dans la Revue scientifique du 12 janvier. « La science a-t-elle fait banqueroute'? » C'est le titre de son article. Et à la question ainsi posée, il répond par une négation hardie et, le dirai-je? très bien fondée. S'il se fût borné à cette négation, je serais entièrement avec lui. Avant de l'avoir lu, je me sentais pressé moi-même de venger la science d'un reproche immérité.

Mais, me dira M. Brunetière, ne jouons pas sur les mots : si les sciences n'ont pas manqué à leurs promesses, c'est que les sciences sont des abstractions qui ne parlent pas. Les savants parlent pour elles : or les savants ont

fait des promesses. Et quelques-unes de ces promesses, les plus ambitieuses, celles dont la vérification importait le plus à l'humanité, ont été démenties par les faits. J'ai donc le droit de parler de la faillite ou des faillites de la science.

Eh bien, non, je le dis nettement, vous n'avez pas ce droit.

Pour que les savants engagent la science par leurs promesses, il faut qu'ils promettent en tant que savants. Or, en tant que savants, ils ont promis peu de chose; ce peu, ils l'ont tenu, ils l'ont même largement dépassé. Ici M. Charles Richet est pleinement dans le vrai, et je signerais volontiers tout ce qu'il a dit de la mission du savant, de sa méthode de travail, de cette sincérité absolue qui le tient à la remorque des faits et l'oblige à les suivre, tantôt sans se demander où il va, tantôt l'œil fixé sur une hypothèse dont il cherche, dans les réalités qu'il interroge, la confirmation ou la condamnation. Voilà bien le savant moderne, et c'est une grande chose que cette passion de la découverte qui possède aujourd'hui tant de vigoureux esprits ; c'est une chose pbis grande que cette patience, cette abnégation, cette persévérance qui confinent des vies entières dans la prison d'un laboratoire, dans le champ étroit d'une recherche minutieuse, qui imposent silence aux impatiences de la pensée et retardent impitoyablement, par les lenteurs austères de l'analyse, les conclusions d'une synthèse prématurée. C'est un merveilleux spectacle que celui de l'immense atelier cosmopolite où chaque savant occupe aussi peu de place que ferait un ouvrier dans la grande galerie du Champ de Mars trans* formée en usine. Isolés en apparence, ces ajusteurs du vrai travaillent à une œuvre commune; et. dans le dévouement obscur et obstiné qu'ils y prodiguent, il semble qu'ils aient transposé, sous une forme nouvelle, les antiques ver-

tus de ces moines qui ont défriché l'Europe et construit les cathédrales.

Or que promettent-ils, ceux-là? Tant qu'ils sont ainsi occupés, ils ne promettent rien ou presque rien. Et cependant ils trouvent beaucoup de choses. Les applications utiles et bienfaisantes se multiplient sous leur effort. Les conditions d'existence de la société humaine sont transformées par une série de merveilles. Les savants, à peine le principe découvert, en livrent l'exploitation aux manœuvres de la science et reprennent leurs sereines recherches, de plus en plus persuadés de leur ignorance, à mesure qu'un savoir plus vaste fait reculer devant leurs regards élargis les bornes étroites des apparences où s'enferme la vue du vulgaire, et leur ouvre les horizons indéfinis de la réalité inconnue.

Tel est le tableau que M. Richet a peint de main de maître, et je n'y vois point de retouche à faire.

Pourtant M. Brunetière a raison de dire qu'il y a des savaots qui ont fait des promesses intéressant la vie morale de l'humanité, et que ces promesses n'ont pas été tenues.

Seulement, ce qu'il ne dit pas, ce qu'il faut se hâter d'ajouter, c'est que, en s'aventurant ainsi, les savants dont il s'agit n'ont pas fait œuvre de savants, mais de philosophes. Comme savants, ils nous donnaient de la science vraie et bonne : comme philosophes improvisés, ils nous ont donné de détestable philosophie.

Encore faut-il remarquer que les savants qui ont commis ce péché sont une exception dans leur confrérie* M. Richet mérite peut-être d'être classé dans cette exception : toutefois il ne philosophe qu'accidentellement et pour se défendre. Il faut beaucoup pardonner à la juste colère d'un savant qui entend dire que la science a fait banqueroute. On citerait avec plus de justice le nom de

Littré; car s'il fut un philosophe positiviste, il fut aussi un savant; cependant le positiviste a pu absorber le savant. Mais à part lui, quels sont donc les grands noms de la science qu'on peut placer au bas de ces manifestes superbes si tristement désavoués par les faits? N'en déplaise à M. Brunetière, ce sont des noms de philosophes. Et il n'en pourra pas disconvenir, car c'est lui-même qui les prononce : c'est Auguste Comte ; c'est Renan; c'est Taine. Or Auguste Comte est le fondateur du Positivisme. M. Renan -est un hégélien qui a promené dans tous les domaines de l'esprit, histoire, érudition, morale, esthétique, une pensée d'essence purement philosophique. M. Taine est parti de la philosophie; plus tard il a fait de la science au jour le jour, à la demande de ses recherches.

Et c'est bien une conception philosophique que celle de souder les sciences morales aux sciences naturelles. On ne trouve pas cette idée là, en faisant des expériences : on la trouve, en réfléchissant sur les rapports généraux des choses, ce qui est le propre de la philosophie.

L'ancienne philosophie croyait avoir deux rôles : former par la synthèse des sciences une conception générale de l'univers : construire elle-même une science de l'au-delà, de ce qui dépasse l'expérience, la métaphysique.

Or de ces deux tâches, le Positivisme a prétendu en supprimer une. Le Positivisme fut une philosophie, mais dont la formule était : il n'y a plus de philosophie, il n'y a que des sciences, et des synthèses provisoires des sciences. La substance qui est sous le phénomène, la cause qui est derrière les faits, tout cela c'est l'inconnaissable. Cela existe peut-être, mais on n'en peut rien savoir. L'objet de la connaissance, ce sont les phénomènes et leurs enchaînements.

Le Positivisme fut trop bien accueilli de certains savants. N'étant pas philosophes, il leur plaisait d'entendre

dire que la philosophie avait fait son temps et que c'était leur science à eux qui devait la remplacer.

Comte, Renan et Taine se sont employés à les entretenir dans cette persuasion. Cependant il est arrivé que, sur trois qu'ils étaient, deux de ces initiateurs ont fini par douter de leur œuvre.

Comte, revenant en arrière bien au delà de la métaphysique, est remonté jusqu'à la théologie tant décriée, il a usé sa vieillesse à tenter de fonder une religion.

Taine, resté fidèle à ses principes intellectuels, a été conduit par la recherche historique à reconnaître la nécessité de la morale et l'immoralité du naturalisme ; il a conclu, en proposant une option désespérée entre la concience et la raison.

Renan s'est tiré d'affaire, en renonçant à parler sérieusement.

Si donc l'on veut parler de faillite, je le veux bien, mais qu'on parle de la faillite du Positivisme. C'est lui quia manqué à ses promesses.

Quant aux savants de profession, ou bien ils sont restés dans leur sphère, et alors ils n'ont déçu personne, ils ont plutôt étonné le monde en donnant, comme dit M. Richet,. beaucoup plus qu'ils n'avaient promis; ou bien ils se sont aventurés, consciemment ou non, sur le terrain philosophique; et alors quelques-uns d'entre eux ont fait de la philosophie positiviste ; ils s'en sont approprié les formules ambitieuses, ils ont annoncé qu'ils allaient construire la morale sur une base purement scientifique, faire de la science des mœurs le dernier chapitre de l'Histoire naturelle. Qu'ils aient échoué dans cette tentative, ce n'est pas moi qui voudrais y contredire ; mais l'échec est imputable à leur philosophie. .

On me dira peut-être que j'accorde trop d'importance au Positivisme, qu'il est aujourd'hui bien démodé; que

c'est surtout V Evolution qui est à la mode et que l'Evolutionnisme est au premier chef une doctrine, ou, si l'on veut, une hypothèse scientifique; et pour achever la démonstration, on me jettera à la tête le nom de Darwin, un savant, celui-là, ou qui donc le sera %

Et moi je réprondrai en jetant à mes interlocuteurs le nom de Herbert Spencer, un philosophe, celui-là, ou je ne m'y comnais pas.

Sans les Premiers Principes de Spencer, /'e'yo^wiionmsme de Darwin serait demeuré une hypothèse inoifensive pour la religion et la morale, féconde pour le progrès de la science. S'il est devenu, dans l'esprit de beaucoup de «avants, un moyen de rendre Dieu inutile et de greffer la morale sur la physiologie, c'est que la main puissante d'un philosophe y a touché pour le façonner.

Au reste l'expérience est facile à faire. Ouvrez une discussion sur l'âme humaine, sur la liberté, l'immortalité, la moralité, avec un savant du genre de M. Richet; mettez-le au défit de prouver sa thèse naturaliste avec des arguments purement scientifiques ; il relèvera aussitôt le défit ; mais l'entretien n'aura pas duré dix minutes avant que vous vous trouviez tous les deux en plein terrain métaphysique; et ce sera merveille de voir avec quelle maladresse y manœuvrera le philosophe sans le savoir; à moins que, s'apercevant de son infériorité, il ne s'en tire par des habiletés.

N'est-ce pas un peu ce qui arrive à M. Richet dans son article de la Revue Rose ?

Répondant à M. Brunetière, il s'est d'abord tenu sur la défensive, il a fait l'apologie des sciences ; et jusque-là il a eu le beau rôle. Mais le voici qui prend l'offensive : il va nous montrer que la science suffit à tout, même à construire une morale.

Vous croyez peut-être qu'il va d'abord définir la morale 1

Ce serait se démasquer. Il commence par poser une loi : c'est que la science progresse avec la civilisation et la civilisation avec la morale. La civilisation serait ainsi une sorte de moyen terme entre la science, dont l'objet est physique, et la vertu, dont l'essence est morale, Plus de science entraine plus de bien-être, plus de bien-être adoucit les mœurs ; et voilà la morale fondée.

Pour renforcer la démonstration, on va nous faire peur: où en était la science, quand l'homme vivait dans des cavernes, quand les « humains armés de silex se débattaient contre les ours ^ » La science n'était pas née ; mais non plus la morale ; « car avec leurs ongles et leurs dents ils défendaient leurs femmes et leurs venaisons sanglantes contre des voisins aussi féroces qu'eux- mêmes ».

Et si ce sont là de trop vieux souvenirs, remontons seulement jusqu'au moyen âge, « au temps des saints ermites qui prêchaient la croisade ». Vous ne frémissez pas ? Il parait cependant que c'était là le comble de l'atrocité. Et c'est la science qui nous à tirés de là. Donc elle est mère delà morale.

Le moyen âge est-il trop loin encore? Remontons seulement jusqu'à Bossuet. Ecoutez, M. Brunetière, et rougissez : vous faites profession d'admirer Bossuet, or M. Richet va vous confondre par cette foudroyante apostrophe : « Quelles idées en morale Bossuet avait-il sur la guerre, sur l'esclavage, sur les tortures, sur la liberté de conscience, sur l'égalité des hommes, sur le respect de la vie humaine ? Et quelles idées avons-nous aujourd'hui? Quel jugement portait Bossuet sur les dragonnades, la Saint- Barthélémy, l'Inquisition, et quels jugements portonsnous aujourd'hui? » Il est évident, conclut M. Richet, que notre idéal est très supérieur, et que ce progrès est dû aux lumières qu'a propagées la science.

Ainsi préparés par une initiation historique dont chacun

a pu apprécier la valeur transcendante, nous allons être enfin jugés dignes d'apprendre ce que c'est que la morale, (( La morale, c'est le sentiment de la solidarité. Le maly test... — je n'invente pas — c'est la douleur des autres. »

Et voilà tout le jorocessus : la science nous aide à dompter la nature ; la nature domptée diminue nos souffrances; notre bien-être accru nous rend tendres à nos semblables; nous ne voulons plus faire souffrir personne, et la morale est achevée.

En vérité, il faut beaucoup d'audace pour jeter au bon sens public de pareils défis.

Le mal, c'est la douleur des autres. Mais alors le parjure, la débauche, l'ivresse, la lâcheté ne sont pas des vices, sauf les cas accidentels où d'autres hommes auraient à en souffrir 1

Le mal, c'est la douleur des autres : mais si j'en arrive à cette conclusion par l'expérience de mon propre bienêtre, toutes les fois que j'aurai à opter entre ma souffrance et celle d'autrui, pourquoi faudra-t-il que je me sacrifie? M. Richet me dit que c'est le devoir, que l'impératif est catégorigue. Hum ! voilà des mots bien philosophiques. Mais je répondrai : la science ne m'a rien appris, de semblable, elle m'a appris la lutte pour la vie. Je veux bien que les autres soient heureux; mais si ce doit être à mon détriment, j'aime mieux qu'ils souffrent; c'est très naturel, cela; donc très scientifique, donc très, moral aussi ; car vous m'avez appris que science, civilisation et morale ne font qu'un.

Votre morale est donc incomplète, car vous la bornez à la bienveillance ; elle est fragile, car vous ne l'avez pas armée contre l'égoïsme. Mais telle quelle, avez-vous la droit de vous l'approprier? Quoi ! La morale de la solidarité, de la fraternité humaine serait la création récente de.

la science ! Bossuet l'ignorait ? Le moyen âge n'en savait rien? Et cela, parce que les hommes de ce temps-là faisaient la guerre et punissaient les rebelles ? Mais notre âge fait la guerre encore; et si les lois pénales sont plus douces, la sensibilité plus affinée les fait paraître aussi dures qu'autrefois.

Et puis, il y a d'autres témoins de la morale que ceux qui la pratiquent ; il y a ceux qui l'enseignent. M. Richet croît-il que ni Bossuet, ni saint Thomas d'Aquin n'aient eu connaissance de la charité? Mais, il va lui-même audevant de l'objection : parlant de la solidarité humaine, il se rappelle à propos que, ce il y a quelque dix-neuf siècles, pareille doctrine avait été entendue sur les bords du Jourdain». Seulement il se tire d'affaire en disant que « les grands penseurs qui ont prêché aux hommes la fraternité, n'ont pas eu longtemps d'écho. Le Christianisme, au bout de deux siècles, n'était plus conforme à la pensée de Jésus ; et il a été peu à peu s'éloignant de plus en plus du Sermon sur la montagne, de manière à devenir méconnaissable. Si bien que, aux temps du moyen âge, il ne lui restait plus de Christianisme que le nom, avec quelques images. C'était, comme le dit M. Brunetière, un I gouvernement, mais il ne faut pas confondre un gouvernement, et une morale. »

Faire de pareilles citations est presque cruel. Hélas ! je disais tout à l'heure que les savants ont tort de s'improviser philosophes : que dire lorsqu'ils s'improvisent historiens ? Mais, monsieur Richet, si vous voulez faire de l'histoire,commencez par la lire, ou du moins consultez quelques ! confrères. M. Lavisse et M. Langlois ne sont pas des clériricaux : mais ils vous expliqueront certainement que le moyen âge ne tient pas tout entier dans la guerre des Albigeois, ni le xvii^ siècle dans les dragonnades ; que les religieux rédempteurs des captifs n'ont pas été des.

égorgeurs d'esclaves, ni saint Vincent de Paul un affameur du peuple. Peut-être vous révèleront-ils que, deux siècles après Jésus-Christ, les chrétiens versèrent beaucoup de sang, mais que ce fut le leur, et qu'ils le répandirent, à l'exemple de leur Maître, pour sceller leur témoignage et en priant pour leurs bourreaux.

ce Au demeurant, conclut M. Richet, la morale que l'Eglise enseigne aujourd'hui n'est probablement pas très différente de celle que la science nous enseigne. » Pardon : elle est beaucoup plus complète et mieux fondée. — « Savoir si c'est l'Église qui l'a donnée à la science ou la science qui l'a donnée à l'Eglise, c'est un problème historique dont l'intérêt est peut-être secondaire. » Pardon : ce n'est même pas un problème historique : il suffit d'ouvrir un livre de morale chrétienne, éomposé à une époque quelconque de l'histoire du Christianisme, aussi bien quand la science était encore à naître que depuis qu'elle a fait ses plus beaux progrès. On y trouvera une doctrine identique à celle que l'Église enseigne aujourd'hui. Donc la science n'y est pour rien. M. Richet a beau crier : « Cesl elle qui mène le monde, Vhumanité ne connaît plus d'autre guide. » Les faits répondent : dans l'ordre du devoir, la science ne mène personne ; et il serait fâcheux pour la morale que l'humanité ne connût pas d'autre guide.

Conclusion : M. Richet a raison contre M. Brunetière, quand il défend les sciences du reproche d'avoir fait banqueroute. M. Brunetière a raison contre M. Richet, quand il le détie de construire avec les sciences naturelles une morale qui tienne. Tous deux se trompent, en ne mettant en cause que les sciences. C'est de la philosophie qu'il s'agit. La philosophie ne s'évite pas, car elle est la science des principes. Dès qu'on veut s'élever au-dessus des faits pour en tirer quelque chose, on la rencontre. Tout savant qui généralise devient philosophe. Tant pis pour lui, s'il

^'improvise tel sans savoir discipliné sa raison ! Sa philosophie aussitôt tourne au sophisme, et le discrédit de ses ^ophismes rejaillit sur sa science qui n'en peut mais.

Il n'y a pas de banqueroute de la science. Il y a une grande indigence philosophique. La raison ne croit plus à elle-même. Il y aussi une grande ignorance théologique ; on oppose la raison à la foi et l'on ne sait pas ce que c'est que croire.

Lisez Taine dans son étude sur le Présent et V Avenir du {Catholicisme en France; lisez M. Brunetière dans l'article ^ui nous occupe. Tous deux vous parleront avec admiration des bienfaits de la foi, de son grand rôle moral et social. Mais qu'est-ce que la foil Un enthousiasme, un délire sacré comme celui de la Pythonisse. On croit, sans raison de croire. « La divinité de Jésus-Christ ne se démontre pas, dit M. Brunetière ; on l'affirme, on la nie, on y croit ou on n'y croit pas. » Mais enfin pourquoi y croit-on ? Le moindre élève de théologie vous dira que la foi, sans doute, est un assentiment libre de l'esprit sous l'action d'une grâce divine ; mais que cet assentiment est •donné à la parole de Dieu ; et qu'avant de le donner, le •croyant a besoin de s'assurer que vraiment Dieu a parlé, ^uela chose enseignée par Dieu soit, en elle-même, accessible à la raison comme l'immortalité de l'âme, ou inaccessible comme le mystère de la Trinité, peu importe ; du moment que Dieu l'enseigne, je dois le croire; mais la ^question de savoir si Dieu a enseigné est une question de fait, et l'enquête que j'institue pour la résoudre est <l'ordre rationnel. On démontre la divinité de Jésus-Christ ; et c'est quand on Fa démontrée, que l'acte de foi, qui est encore à faire, devient obligatoire.

Cette ignorance de la nature de la foi est pour nous, ■chez un homme qui a tant fréquenté Bossuet, l'objet d'un premier étonnement. M. Brunetière nous en réservait un

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second, en classant rimmortalité de l'âme et l'existence de Dieu parmi les choses qui ne se démontrent pas. Ici encore, s'il y a une lacune, c'est bien celle delà philosophie.

Si donc on veut instituer avec l'Église une alliance, un concert d'efforts, à tout le moins une action parallèle, c'est un généreux et salutaire dessein. Mais de grâce, qu'on étudie d'un peu plus près sa doctrine et son histoire. Les documents n'en sont pas à découvrir. Un secret instinct avertit notre société qu elle a eu tort de tourner le dos à sa vieille institutrice. Pour se rapprocher d'elle, c'est bien le moins qu'on lui fasse l'honneur de s'informer de ce qu'elle apporte.

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