Nos des 30 septembre et 4 octobre
«cléricaux» l'annoncent, cette crise: aujourd'hui elle éclate et les plus chauds partisans de la neutralité dogmatique conviennent que ce régime conduit la morale au tombeau. Quelques-uns assurent que ce tombeau sera un berceau, qu'une morale nouvelle et meilleure sortira des ruines de l'ancienne ; mais cette affirmation rencontre beaucoup de sceptiques; ceux mêmes qui la produisent n'ont pas l'air d'y croire bien^ort. Pour le présent, on voit bien les ruines, on ne voit rien renaître.
Les choses en sont là et les bons esprits s'en inquiètent. M. Schérer est de ce nombre. Que fait-il alors Hl analyse. Notre âge excelle en cet exercice. Si vous voulez parcourir en une demi-heure toutes les phases de la pensée contemporaine, lisez son article. Vous y verrez que le pessimisme est irréfutable et qu'il est athée ; donc l'athéisme est irréfutable; — que le déterminisme triomphe grâce « à une diffusion plus générale de l'esprit scientifique et à une analyse plus précise des actes volontaires »; donc la croyance au libre arbitre est le fait de l'ignorance et de l'irréflexion ; — que les progrès de la physiologie viennent appuyer le déterminisme et ramener la psychologie à un automatisme plus absolu que celui de Descartes, puisqu'il embrasse Ihomme aussi bien que l'animal ; donc, si l'on s'attarde à professer l'autonomie de l'acte humain, c'est qu'on manque de connaissances physiologiques ; — que le moi lui-même, impossible à distinguer de la conscience du moi, n'est sans doute qu'un événement et non une substance, un anneau, entre mille, de la chaîne des faits : ainsi le veut l'analogie, souveraine de la pensée, comme la nécessité est désormais la souveraine de l'univers. « Pauvre Kant, s'écrie M. Schérer ! Il se doutait peu, en poursuivant sa merveilleuse analyse de l'obligation morale, que le jour viendrait où ce sentiment sublime s'expliquerait par des règles d'utilité deve-
nues habitude, et par l'habitude héréditaire transformée en spontanéité irréfléchie ! »
Pauvre Kant, en effet. Mais aussi pauvre M. Schérer ! Car si tout cela lui paraît très fort, tout cela en même temps lui fait de la peine. Ce qui ajoute à son chagrin, c'est que la morale, qui a de si redoutables ennemis, n*a, selon lui, que de faibles défenseurs. « La morale, la bonne, la vraie, l'ancienne, l'impérative, a besoin de l'absolu ; elle aspire à la transcendance ; elle ne trouve son point d'appui qu'en Dieu. » Malheureusement on ne trouve ce point d'appui que sous forme de postulat. La transcendance ne se démontre pas, elle se suppose. Et les critiques avisés, qui, comme M. Fouillée, mettent à nu la pétition de principe, n'ont absolument rien qui vaille à proposer en échange de ce qu'ils suppriment. « Mais enfin, me dira-t-on, où voulez-vous en venir, et de quel côté vous rangez-vous? Du côté des croyances dont vous avez l'air de déplorer l'aff'aibîissement, ou du côté des objections que vous avez eu la bonne foi de présenter dans toute leur force? » Je réponds que je n'ai pas à répondre. Je me trouve ici dans la même situation que naguère lorsque, dans un écrit sur la démocratie, je cédais à l'évidence des progrès de l'égalitarisme, sans parvenir à rencontrer dans la certitude de ces progrès un motif de les juger charmants et désirables. Je vois aujourd'hui disparaître une grande partie de ce que l'humanité tenait jadis pour ses titres de noblesse ; ce mouvement me paraît inévitable, les tentatives faites pour l'arrêter me semblent vaines, mais la fatalité avec laquelle il s'accomplit ne fait pas que j'en éprouve plus de satisfaction. Affaire de position peut-être. On appartient à deux civilisations, celle qui vient et celle qui s'en va ; et, comme on a l'habitude de la première, on est mal placé pour juger et goûter la seconde. Ce qui ne veut pas dire pourtant qu'il
ne s'agisse en somme que d'accoutumance. On croit trop facilement aujourd'hui que tout changement est une amélioration ; on confond l'évolution et le progrès ; mais le déclin, la sénilité, la mort même, c'est encore de l'évolution, et les sociétés n'échappent pas plus que les individus à la loi de la décadence. Après Rome, Byzance. De sorte que la question est de savoir si la crise morale dont il a été question dans ces pages, n'est pas précisément l'un des éléments ou des agents d'une transformation générale dans le sens de la médiocrité et de la vulgarité : la religion réduite à des rites passés en habitude ou à des pratiques superstitieuses, une morale à la Confucius, une littérature de mandarinat, l'art tournant au japonisme, point de ciel au-dessus des têtes, point d'héroïsme dans les cœurs, mais un certain niveau de bien-être, de savoir faire et d'instruction, l'égalité et F uniformité d'un monde où les forces en s'usant se sont équilibrées. Toute vallée sera comblée, annonçaient déjà les prophètes d'Israël, et toute montagne sera abaissée. Ainsi soit-il! Le monde, de ce train, ressemblera un jour à la plaine Saint-Denis. Et dire ce qu'il en aura coûté de cris et d'écrits, d'encre et de sang, d'enthousiasme et de sacrifices pour réaliser cet idéal ! »
Peut-on voir un doute plus honnête que celui-là? Mais aussi, je le demande, en peut-on voir de plus douloureux? En peut-on voir de plus funeste? Douloureux; car il n'y a pas de torture plus cruelle pour l'homme de bien qu'un conflit irréductible entre sa conscience et sa raison. Funeste ; car si, en plein assaut des passions égoïstes et des appétits brutaux, les meilleurs parmi les hommes, ceux que leur passé désignait pour être les champions de la vertu, voient s'évanouir comme dans un rêve la notion même du devoir, quel courage leur restera-t-il pour sou-
tenir la lutte, quelle autorité pour rallier autour d'eux les timides et sauver la société de la barbarie?
Eh bien, encore une fois, d'où vient-il ce doute douloureux et funeste? Il vient de la science. Les croyances religieuses, seul appui d'une morale véritable, tournent autour de l'idée d'un Dieu personnel, auteur de l'univers, le gouvernant par sa volonté et donnant à l'homme le libre arbitre, comme une image imparfaite de sa souveraine autonomie. La science moderne, telle qu'elle est conduite par ceux qui en revendiquent le monopole, tourne autour de l'idée contradictoire, celle de la nature impersonnelle et incréée, anonymat du mouvement, république des choses, où l'ordre n'est pas un dessein préconçu, mais un résultat forcé. La liberté de Dieu serait un non-sens dans ce système, puisque Dieu est inutile ; et la liberté de l'homme serait une exception, puisque tout est fatal. Or l'exception répugne à la science dont l'analogie est la loi suprême. Voilà pourquoi, comme le dit M. Schérer, « le déterminisme triomphe, grâce à une diifusion plus générale de l'esprit scientifique ».
Le conflit est donc flagrant. Et il ne reste plus qu'une question à poser. Est-ce vraiment la science ou l'abus de la science qui donne ainsi congé aux principes fondamentaux de la religion et de la morale? Si c'est la science, nous n'avons plus qu'à nous voiler la face, comme M. Schérer, et à attendre le suprême nivellement qui serait la mort de l'esprit. Et ce serait là, remarquons-le bien, l'aboutissement nécessaire du développement de l'esprit !|
Mais s'il n'y a là qu'un malentendu ; si l'on abuse de la science pour blasphémer en son nom ; si l'éblouissement des hommes sincères devant les sophismes de la libre pensée tient à un défaut de culture philosophique ; si les héritiers des grandes traditions métaphysiques, char-
^és de défendre la citadelle sacrée, ont de quoi soutenir le siège et même refouler les assaillants, alors n'hésitons pas, acceptons le défi. Lequel? Le défi du grand savoir.
Avant tout gardons ce que nous avons. Gardons la logique : bientôt il n'y aura plus que les croyants pour distinguer le oui du non. Gardons la métaphysique : cette science des sciences est déclarée non existante; à nous de prouver sa réalité par ses victoires. Gardons la psychologie, non pas en la cloîtrant loin de la matière, mais en montrant qu'elle peut respirer, sans mourir, l'atmosphère des laboratoires.
Gardons ce que nous avons, car c'est un capital nécessaire à la pensée générale et que nous sommes seuls désormais à posséder. Mais acquérons ce que nous n'avons pas ou ce que nous n'avons guère, ou ce que nous avons par exception, ou ce que nous n'avons pas en propre : la science positive. Peu de croyants la possèdent, et ceux qui s'y montrent éminents l'ont acquise dans les rangs de nos ennemis. C'est bon de dépouiller les Egyptiens et de bâtir le tabernacle avec les richesses enlevées au culte du veau d'or. Mais cela ne suffit pas longtemps. L'heure est venue pour le christianisme du xix^ siècle d'avoir sa science à lui, comme l'a eue celui du xiii^. Il lui faut une science vraie, puissante, universelle, attestée par des productions et des découvertes, fixée dans des œuvres durables et s'imposant par sa valeur au respect de l'opinion savante. Donc il lui faut ses grandes écoles, qui seront les foyers de ce rayonnement.
Voilà la nécessité d'aujourd'hui et celle de demain.
Et maintenant, chétiens, je vous le demande : que vous manque-t-ilpour y satifaire? Qu'attendez- vous pour commencer? La politique n'est pour rien dans cette affaire. Un peu plus de protection, un peu plus de malveillance
du côté du pouvoir, ce sont là des nuances. L'essentiel, c'est d'avoir le droit et les moyens et la volonté d'agir.
Le droit, nous l'avons : c'est la liberté de l'enseignement supérieur ; conquête tardive, conquête précieuse, conquête, hélas ! négligée et laissée dans l'oubli par ceux qui devaient la mettre en oeuvre.
Les moyens, nous les avons. Ils se résument dans un seul mot : le sacrifice. Quand il s'agit des écoles primaires, le sacrifice est lourd, l'aumône se chift're par millions. Paris seul trouve trois millions par an pour sa contribution volontaire à l'éducation chrétienne des enfants du peuple. Et quand il s'agit des écoles supérieures, c'està-dire, je l'ai prouvé, de l'avenir de la foi. des destinées de la morale, de la civilisation elle-même, trente-trois départements, associés pour entretenir à Paris un foyer de haut savoir chrétien, se déclareront impuissants à contribuer en moyenne pour dix mille francs chacun à cette grande œuvre ? Mais si l'on avait cela au dehors, où pourrions-nous cacher notre confusion?
La volonté ? Ah! c'est peut-être là ce qui nous manque ! On ne réfléchit pas; on se laisse vivre. On est poussé, au jour le jour, par des circonstances mesquines qu'on ne sait pas dominer. On ne prend pas la peine de s'informer des efl'orts soutenus depuis neuf ans pour lacause du haut enseignement. Des pères de famille, qui ont brisé leur carrière pour sauver l'honneur de leur foi, auront peur de leur ombre quand il s'agira de choisir pour leurs fils la Faculté où ceux-ci devront faire leurs études juridiques ou médicales, compléter leur formation scientifique ou littéraire. Craintes vagues, et vaines, qui ne résistent pas à l'analyse, qui ne tiennent pas devant un quart d'heure de réflexion. Mais ce quart d'heure, on ne le prend pas, et les élèves de nos meilleurs collèges vont grossir les rangs des Facultés officielles l
Conservateurs, hommes de bien, vous qui gémissez de voir la religion attaquée et la foi en péril, faites la guerre par toutes les voies légales au pouvoir qui nous opprime, c'est bien, c'est votre devoir ! Et que Dieu vous donne le succès l
Mais, en attendant, la maison brûle, les croyances périssent, et ce n'est pas un revirement politique qui éteindra l'incendie. Pour sauver les croyances, une seule chose est nécessaire, une seule chose est efficace : la science chrétienne. Et la science chrétienne ne naîtra pas, ne vivra pas en l'air : elle a besoin des grandes écoles chrétiennes.
Vous qui pensez à l'avenir, prenez garde que, faute d'un tel secours, les meilleures protections ne soient impuissantes à sauvegarder ce que vous avez de plus cher I Videant consules ne quid delrimenti Res publica capiat!
RÉPONSE A MM. BRUNETIÈRE ET Cil. RICHET ^
La Revue du Clergé français veut être, entre autre chose, un organe d'actualité. A ce titre elle aurait dû parler déjà, dans son numéro du 15 janvier, du manifeste de M. Brunetière paru dans la Revue des Deux Mondes du 1" janvier. Qu'on n'accuse pas de ce retard la direction de notre naissant recueil. Me, me adsum qui feci, ou plutôt qui non feci. Le seul tort des administrateurs a été de charger de ce travail un ouvrier embauché pour vingt autres besognes.
Toutefois, à quelque chose malheur est bon. Si j'avais donné cette petite étude à la Revue du 15, je n'aurais pas pu y faire mention de la réponse que M. Charles Richet a faite à M. Brunetière dans la Revue Rose du 12; car je ne l'aurais connue qu'après l'impression de mon manuscrit. Or, il serait vraiment dommage de ne pas rapprocher ces deux documents, tous deux remarquables, tous deux parsemés de vérités, tous deux, enfin, bien qu'opposés l'un à l'autre, péchant par le même côté et laissant apercevoir dans d'éminents esprits la même lacune, l'absence de philosophie.
Analysons d'abord; nous critiquerons ensuite.
1. Extrait de la Revue du Clergé français^ 1" février 1895. NOUVEAUX MÉLANGES PHILOSOPHIQUES 7
M. Brunetière a été à Rome : il a vu le Pape. Jl a trop peur de ressembler à M. Zola, pour nous décrire les hallebardes et la casaque des Suisses ; il se distingue assez de M. Judet ou de M™^ Séverine, pour ne pas vouloir transformer son audience en intervieiv. Mais tout de même on n'approche pas le Pape sans rapporter de ce tête à tête des impressions qui donnent le branle à des pensées. M. Brunetière, en homme discret, garde pour lui les impressions et nous communique les pensées. Son article : Après une visite au Vatican, aurait pu être écrit après une lecture des Encycliques de Léon XIII. Mais faut-il nous plaindre si, par ce temps de reportage, le directeur de notre plus grand périodique nous a donné une Méditation ?
Cette méditation, comme les anciens sermons, est en trois points : la banqueroute de la science ; — le parti qu'en a tiré Léon XIII; — l'attitude qui convient à la société moderne en face de l'Eglise.
D'abord la science a fait banquetoute, non pas, sans doute, à ses promesses légitimes, mais à ses promesses imprudentes. Auguste Comte avait dressé une échelle ascendante des états d'esprit : au plus bas degré, le fétichisme, puis le polythéisme, enfin le monothéisme, expression la plus parfaite de l'esprit théologique; audessus, l'esprit métaphysique, supplantant la théologie : au sommet, l'esprit scientifique, rendant la métaphysique inutile. La science désormais devait tout fournir, les conditions de la vie morale comme celle du bien-être physique.
Condorcet avait anticipé sur cette prophétie; M. Renan lui a fourni une formule précise dans son Avenir de l
science : a Organiser scientifiquement l'humanité^ disait-il, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention. »
M. Brunetière précise les promesses faites au nom de la science. Elle devait suj^primer le mystère^ elle Ta laissé aussi obscur. Elle devait nous faire connaître, « non par des spéculations abstraites, mais par la recherche scientifique, les origines de l'humanité ^ » — elle ne nous en a rien dit. Nous continuerons d'ignorer d'où vient l'homme, d'où vient la société, d'où vient la moralité.
A plus forte raison la science ne nous a-t-elle rien appris de notre destinée ; et cependant, si sa mission est de nous dire ce que nous sommes, elle doit nous enseigner où nous allons, car on ignore un être en marche, quand on ne sait pas où tend son mouvement.
Voilà pour les sciences naturelles. Que dire des sciences philologiques et des sciences historiques?
La philologie devait nous montrer comment le Christianisme s'est préexisté dans l'hellénisme ; elle ne nous dit pas pourquoi il ne s'y était pas révélé. Et si les Pensées de Marc-Aurèle ou le Manuel d'Epictète sont l'équivalent de l'Évangile, il reste à expliquer pourquoi le Christianisme a conquis le monde, tandis que le stoïcisme n'est pas sorti des écoles.
La critique biblique devait mettre la Bible sur le même pied que tous les livres sacrés de l'Orient; elle laisse subsister sa transcendance morale et n'en rend pas raison.
L'orientalisme nous montrait dans Jésus un imitateur de Bouddha ; mais en même temps il mettait en question la réalité historique de Çakya-Mouni ; et, comme on ne peut pourtant pas douter de l'existence de Jésus, que dire