‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 21 sur 44 · Imprimerie Levé, Paris · texte numérisé non relu

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lui se groupaient les six sections de sciences religieuses, philosophiques, juridiques, historiques, de sciences naturelles et d'anthropologie. Dès le lendemain. M»"" l'Archevêque de Paris nous donnait un gage de sa sympathique bienveillance en célébrant lui-même, dans l'église des Carmes, la messe du Saint-Esprit. Immédiatement après, dès neuf heures du matin, commençaient les séances de travail qui méritèrent bien leur nom. Il y avait trois séances par jour, dans trois locaux à la fois et quelquefois dans quatre. On travaillait deux heures le matin, et quatre heures l'après-midi. Enfin, le soir, il y avait séance générale. Vous voyez que, en multipliant ces six et même ces huit heures par trois ou quatre locaux, on arrive à un chiffre variant de 18 heures à 32, et que les quatre jours de congrès en valent bien une douzaine. (Rires d'approbation.)

Les séances du soir étaient les plus suivies, mais celles où l'on a réellement travaillé sont celles de la journée, auxquelles seuls les congressistes étaient admis.

Contrairement aux habitudes ordinaires, nulle confusion ne régnait dans les débats. Après deux ou trois lectures groupées ensemble, la discussion s'ouvrait, vive, franche et animée, peut-être pas toujours avec le développement désirable, mais on y pourvoira dans l'avenir.

Le Congrès s'est terminé le jeudi 12 avril, au soir, par un magistral discours de Monseigneur d'Autun, et, le lendemain, les congressistes allaient terminer par un acte de foi et de piété ce qu'ils avaient commencé par la prière. Ils se réunissaient à la basilique de Montmartre, sous la conduite d'un prélat américain, pour faire hommage de leurs travaux au Cœur de Jésus.

Voilà, en deux mots, l'histoire extérieure du Congrès. Je n'ai ni la prétention ni le temps de pénétrer dans les

détails, ni de vous donner l'analyse des travaux et la physionomie des débats. Tout au plus pourrai-je confier quelques exemples à votre mémoire, et vous dire que, dans la section religieuse, M. l'abbé de Broglie a fait, sur les généalogies bibliques, un rapport qui se distingue par une érudition profonde et qui ne recule devant aucune vérité scientifique, comme aussi elle ne va audevant d'aucune hypothèse aventureuse. Ce travail, émanant du président de la section, a servi de type à tous les autres. Un tout jeune professeur de notre Institut catholique, — je tiens à le nommer pour montrer quels services nos Facultés libres sont appelées à rendre à l'apologétique chrétienne, — M. Graffin, est venu apporter une étude sur une forme du pronom dans la langue hébraïque. Gela vous paraît d'un intérêt bien particulier et bien restreint? Eh bien, il se trouve que, de l'avis des meilleurs juges, ce travail est un véritable service rendu à la vérité religieuse sur le terrain des plus récentes et des plus dangereuses attaques qui aient été dirigées contre notre foi.

Nous avons tous entendu parler de cette nouvelle école d'exégèse qui bouleverse les fondements de l'histoire d'Israël, et dont M. Renan s'est fait en France l'importateur et l'interprète. Une des prétentions de cette école, c'est d'établir que le Pentateuque n'est pas la partie la plus ancienne de la Bible; qu'il ne saurait être attribué à Moïse, qu'il ne forme pas, d'ailleurs, un ensemble nettement détaché des autres livres et qu'il devrait, au contraire, être rattaché au livre de Josué.

L'étude de M. Graffin prouve qu'une certaine forme grammaticale du pronom est archaïque, qu'elle est un indice d'ancienneté; que cette forme archaïque bien déterminée se rencontre dans tous les livres du Pentateuque et ne se retrouve pas dans les livres suivants:

que, par conséquent, le Pentateuque est à la fois plus^ ancien que le reste de la Bible et nettement détaché du livre de Josué ; et qu'ainsi la nouvelle théorie a contre elle non seulement la vérité dogmatique, mais aussi la vérité grammaticale. {Applaudissements.)

Dans la science juridique, je mentionnerai seulement un fait bien caractéristique et digne d'un congrès catholique : c'est qu'une place d'honneur a été faite au droit naturel, passé sous silence, d'habitude, ou dénaturé,, comme on le disait tout à l'heure à propos de la Déclaration des droits de l'homme.

Dans les études historiques, nous avons entendu des maîtres, notamment le R. P. de Smedt, l'illustre continuateur des Bollandistes, qui nous a montré, dans une étude sur l'organisation hiérarchique de l'Église primitive, la ferme sagesse de sa critique, également éloignée du servilisme et de la témérité.

En philosophie, la question de la certitude, qui semble irrémédiablement embrouillée depuis que le philosophe de Kœnigsberg est venu nous faire douter de notre propre raison, a donné lieu à un débat intéressant et même passionné.

Les axiomes sont-ils tous analytiques, ou faut-il admettre avec Kant des jugements synthétiques a priori? Quelle est la valeur et l'origine du principe de causalité ? Voilà le champ de bataille où les tenants du thomisme et ceux du spiritualisme moderne se sont mesurés.

La bataille n'a pas été moins vive sur le terrain de la cosmologie où les principes aristotéliciens touchant la constitution des corps se sont rencontrés avec l'atomisme et le dynamisme contemporains. De part et d'autre, on a fait preuve de science. La philosophie de saint Thomas a trouvé d'ardents défenseurs qui formaient évidemment la majorité et qui ont montré à leurs adversaires que l'igno-

rance des données scientifiques modernes n'était pour rien dans leur fidélité à la métaphysique du passé.

Dans la section des sciences naturelles, signalons en passant, pour y revenir tout à l'heure, la fameuse question de l'évolution.

La section d'anthropologie, grâce à son éminent président, M. le marquis de Nadaillac, a été la plus fortement organisée et, sans aucun doute, il restera quelque chose de cette discussion. En voici une preuve. Le lendemain même de la clôture du Congrès, M. le marquis de Nadaillac, accompagné d'un Père Jésuite belge et d'un Oratorien de Rennes, est allé visiter le musée d'anthropologie de Saint-Germain, célèbre parce qu'il a servi de piédestal à la gloire douteuse de M. de Mortillet [Rires), et qui est aujourd'hui beaucoup mieux placé sous la direction consciencieuse de M. Salomon Reinach. Ils ont rencontré là un homme qui certainement ne partage pas nos croyances et qui dirige la Revue d'anthropologie dans un esprit fort opposé au nôtre. Ce savant, dont j'ai reçu la carte aujourd'hui, ce qui prouve que les relations commencées à Saint-Germain ne sont pas près de finir, entra en conversation avec nos amis; il leur demanda ce qu'ils avaient fait au Congrès, et, comme il est fort compétent, il n'eut pas de peine à reconnaître la valeur scientifique de l'œuvre accomplie par la section. Il leur a demandé de lui envoyer une analyse de leurs discussions, promettant de l'insérer dans la i^eywe d'anthropologie. (Vifs applaudissements.)

Le Congrès, avant de se séparer, a décidé qu'il se réunirait en 1891. Une commission de permanence a été constituée pour préparer ce Congrès futur.

Afin de donner plus d'extension à son action, la com mission a déjà résolu de publier, périodiquement, un petit Bulletin qui tiendra les adhérents au courant de tout ce qui intéresse la préparation du Congrès.

Et maintenant, j'ai à remplir la partie la plus difficile de ma tâche. Il s'agit d^apprécier l'œuvre accomplie. D'avance cette œuvre avait excité quelques appréhensions ; elle avait trouvé plus d'un ami sceptique à l'endroit de sa réussite. Depuis qu'elle s'est effectuée, on a prononcé à son sujet le mot de « succès ». Ce mot, je l'accepte, sans oublier la modestie d'accent avec laquelle il convient de le prononcer. Le succès du Congrès a été réel, et cela pour quatre raisons : d'abord parce qu'on y a vu paraitre des hommes et des travaux de valeur; en second lieu, parce qu'on y a discuté d'une façon sérieuse et sincère; il y a eu influence des esprits sur les esprits, échange de températures, comme on dit en physique. Tandis que trop souvent les discussions ressemblent à des coups de marteau qui enfonceraient dans la tête de chacun non pas l'opinion d'autrui, mais la sienne propre, on pourrait plus justement comparer nos discussions à des tenailles dont chacun se servait pour arracher à son voisin la part de vérité dont il était détenteur. (Sourires.) En troisième lieu, le choc des idées a produit, ce qui n'arrive pas toujours, le rapprochement des personnes. Le sentiment de fraternité, d'estime réciproque, s'est a€cru au lieu de diminuer. Enfin, et c'est notre dernier titre au succès, dans une entreprise délicate et semée d^écueils, il n'y a pas eu d'écart notable : les limites tracées avec tant de sagesse par le Saint-Père lui-même ont été respectées.

C'est donc un beau résultat, mais il reste beaucoup à faire ; il y a des lacunes à combler: ainsi, par exemple, les sciences mathématiques, physiques et chimiques étaient représentées d'une façon insignifiante, par suite des difficultés et des hésitations que nous avons rencontrées. Il faut que ces sciences occupent la pjace qui leur convient dans le prochain Congrès.

Voilà pour les choses. Du côté des personnes, nous avons eu le concours d'étrangers appartenant à toutes les nations de l'Europe et même à l'Amérique, mais la part des étrangers n'a pas été assez considérable. C'est une lacune à combler au prochain Congrès.

La méthode a été jugée assez bonne ; cependant les discussions ont été un peu étranglées par le défaut de temps.

Nous espérons y remédier en partie la prochaine fois, grâce au Bulletin. Les auteurs de mémoires admis seront priés d'en envoyer d'avance une analyse que le Bulletin portera à la connaissance de tous les adhérents. Chacun pourra ainsi se préparer, selon sa compétence, à discuter d'une façon brève et méthodiqne les conclusions des travaux présentés.

Du côté de la durée, on a trouvé le Congrès trop court. Nous étions un peu serrés cette fois, pas suite de la coïncidence de notre assemblée avec le Congrès de la Société bibliographique. Dans trois ans, cette coïncidence ne se reproduira pas, et alors, au lieu de commencer le lundi de Quasimodo, notre Congrès pourra commencer le mercredi de Pâques ; après quatre jours de travail, on pourra se reposer le dimanche et reprendre, s'il y a lieu, les séances pendant les deux jours suivants.

Il me reste, avant de terminer, une question délicate à examiner. J'ai dit que les limites tracées par le Souverain Pontife avaient été respectées. L'ont-elles été en réalité ? Oui, en ce sens, d'abord, qu'on n'a pas dogmatisé. Il s'est rencontré un membre du Congrès qui voulait nous entraîner à déclarer que telle théorie, d'apparence hasardée, pouvait être soutenue par les catholiques. On lui a répondu que le Congrès n'avait pas à s'occuper de ces questions de frontières entre le dogme et la science; car, ou la délimitation est évidente, et alors il est inutile de

provoquer une décision ; ou elle est contestable, et alors c'est à l'Eglise seule d'en juger. {Très bien! et applaudissements.)

Quelques-uns même ont trouvé qu'on ne dogmatisait pas assez. Ils eussent aimé nous voir emprunter à l'Écriture Sainte et à la théologie leurs lumières pour éclairer les obscurités de la science. La majorité du Congrès n'a pas été de leur avis, et je suis de ceux qui s'en réjouissent.

Mais à défaut de déclarations collectives faites au nom du Congrès sur des questions épineuses, a-t-on pu constater une tendance générale, résultant des opinions émises par la majorité des membres présents? Plusieurs personnes ont dit qu'une tendance de cette sorte s'était manifestée en faveur de la doctrine transformiste, et elles en ont témoigné leur mécontentement. Comme cette préoccupation s'est fait jour de divers côtés, je crois devoir dire quelques mots à ce sujet. Oui, deux ou trois membres ont exprimé une opinion personnelle favorable à la doctrine du transformisme considéré au point de vue purement scientifique et en maintenant, bien entendu, par des réserves expresses, la création immédiate de l'âme humaine par Dieu, et la nécessité d'un Créateur et d'un ordonnateur suprême du monde pour expliquer l'évolution elle-même, qui autrement serait un effet sans cause. Mais loin d'être en majorité, ceux qui ont opiné dans ce sens ne représentaient qu'une faible minorité. D'ailleurs la question a été agitée dans plusieurs sections à la fois et de façons fort différentes. Ainsi, dans la section de philosophie, il y a eu une majorité contraire à l'hypothèse transformiste, parce que les philosophes y voient des difficultés que n'y voient pas les savants. Ces difficultés d'ordre métaphysique sont très considérables et il n'a semblé à personne qu'elles aient été résolues.

Dans la section d'anthropologie, il n'y a pas eu une |

majorité pour, mais plutôt contre la doctrine transformiste. Les travaux de la section ont été couronnés par une magistrale étude de son président, M. de Nadaillac, qui a fait remarquer Tunité du type humain dans les divers continents, dont la flore et la faune sont si profondément dissemblables ; et il a conclu de là contre l'hypothèse qui ferait aboutir à un terme commun des séries divergentes. Dans la section des sciences naturelles, deux courants se sont établis. Les savants qui s'occupent des êtres vivants actuels se sont montrés à peu près unanimes à dire qu'aucun fait expérimental n'a pu être produit à l'appui de la doctrine transformiste; que, par conséquent, c'est une hypothèse gratuite. Mais, à côté d'eux, il y a ceux qui s'occupent de la vie dans le passé du globe, les paléontologistes, qui fouillent la terre pour y chercher les traces des organismes disparus. Un fait remarquable, c'est qu'ils sont d'accord pour contester que la fixité des espèces vivantes ait pu être, à l'origine, ce que l'expérience la révèle aujourdhui. Je me borne à constater la divergence. Voilà donc dans quelle mesure bien restreinte, non pas le Congrès, mais certains membres du Congrès ont refusé de prendre rang parmi les adversaires décidés du transformisme. J'affirme, et j'invoque le témoignage de M. de Vorges ici présent et celui des autres membres du Congrès qui y ont assisté, que nous n'avons pas été plus loin. Et j'ajoute que, parmi les congressistes qui ont conseillé cette sage attitude, il s'est trouvé plusieurs religieux appartenant à de célèbres compagnies, qui, personnellement, sont les adversaires de la doctrine de Darwin, mais qui, comme hommes de science, n'ont pas permis qu'on vint mettre une barrière là où il semblait qu'on pouvait laisser régner la liberté. Il me semble que ces explications suffisent à justifier l'assertion que j'ai émise tout à l'heure, en disant: a Les

limites tracées par le Souverain Pontife ont été respectées. » (Assentiment.)

Et maintenant je puis dire, en terminant, que le grand obstacle a été vaincu. La nouveauté de l'entreprise, le caractère, toujours inquiétant, de choses inexplorées ne seront plus un obstacle au concours des personnes qui se sont abstenues une première fois. L'élan est donné, le Congrès de 1891 est déjà assuré du succès; et si les organisateurs ne demeurent pas inférieurs a leur tâche, il dépassera de beaucoup l'importance de celui de 1888. Dès à présent, nous pouvons nous réjouir. Les catholiques ont fait acte d'intitiative et de vitalité intellectuelle à la face du monde, et la chose a tourné à l'honneur de leurs croyances. Ils ont imposé le secret à ceux qui affectaient de les dédaigner! (Applaiidissemeyit s prolongés.)

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