Bnixelles. Polleunis et Ceuterick, imprimeurs
travaux, une contribution personnelle à l'œuvre de défrichement entreprise partout à la fois et si vi^^oureusement menée de nos jours dans le champ du savoir. Hélas ! ceci n'est point en mon pouvoir. Engagé par des circonstances plus fortes que ma volonté dans une si grande variété de tâches actives, je n'ai jamais trouvé le loisir de pousser à fond un genre déterminé d'études et de labeurs. Si j'ai pu être pour quelque chose dans la préparation des deux premiers Congrès, mon rôle a été purement extérieur, et je prendrais volontiers pour moi, sans m'en vanter, — il n'y a pas de quoi, — la spirituelle comparaison dont se servit un jour le pape Pie XI, de grande et sainte mémoire, en parlant au célèbre fondateur du ritualisme anglican, le D' Pusey. a Docteur, lui dit le Saint-Père, vous ressemblez à cette grosse cloche qui pend au beffroi de Saint-Pierre. Elle appelle les chrétiens à l'église et elle n'y entre jamais. » Comme chef d'une université catholique, comme promoteur des congrès scientifiques, j'ai pu, moi aussi, appeler les autres dans le temple de la science ; on ne m'a jamais laissé le temps d'y entrer.
Il semble donc qu'une fois les savants chrétiens réunis pour faire honneur de leurs connaissances à la foi qu'ils représentent, je n'ai plus qu'à m'effacer devant eux pour les laisser agir, à me taire pour les écouter. C'était bien là mon intention, et jusqu'à il y a quelques jours, je ne songeais nullement à prendre la parole au milieu de vous.
Mais une invitation m'est venue, et, par ce temps de période électorale, j'oserai la qualifier de manœuvre de k dernière heure. Celui qui présidait alors la commission chargée de préparer la présente assemblée, en attendant qu'un vote impératif et unanime le contraignît de présider l'assemblée elle-même, M. le professeur Lefebvre m'a
écrit : « Nous comptons sur votre parole pour une de nos assemblées générales. » Remarquez, Messieurs, la teneur de cet ukase. On ne me disait point : voulez-vous parler ? On décidait que je parlerais. On ne s'inquiétait pas à savoir si j'avais quelque chose à dire, si, le peu quej> pourrais dire, je ne l'avais pas déjà répété cent fois. On m'envoyait un programme tout fait où figurait mon discours. On ne me laissait d'autre alternative que de m'exécuter ou de porter la perturbation dans votre ordre du jour, et cela à la veille de l'ouverture du Congrès, lorsqu'il n'était plus temps de choisir un autre orateur.
Mais il y a pis que cela encore. D'ordinaire, quand on est tyrannisé delà sorte, on a au moins la liberté de maugréer contre le tyran, de se plaindre et de se faire plaindre. Cette consolation même ne m'est pas laissée. Si je m'avisais de regimber, j'entends d'ici la réponse du D"" Lefebvre : a Croyez-vous, dirait-il, qu'on m'ait consulté pour me mettre sur les bras le fardeau de ces deux présidences successives ? A-t-on tenu compte de mes résistances ? Et vous-même, qui faites le difficile, n'avezvous pas contribué à m'accabler? » J'avoue qu'à de si pressantes questions je n'aurais rien à répondre. Le mieux est donc d'obéir et de s'oublier.
Aussi bien. Messieurs, ce n'est pas pour vous occuper de mon humble personne que je me suis étendu sur ce préambule; c'est pour justifier le choix du sujet que j'annonçais en commençant. Si je traite de l'utilité du Congrès, c'est que, ne me sentant pas capable de la démontrer par mes travaux, je veux du moins tenter de la prouver par des raisons.
Je reprends les trois hypothèses qu'on pourrait faire pour conclure à l'inutilité de notre entreprise. Je n'en vois pas d'autres à proposer, et si ces trois là sont vaines, c'est que décidément nous avons bien fait de
tenter cette œuvre et nous ferons bien de la continuer.
Je serai très bref sur les deux premières hypothèses.
Oui, si la science manquait aux catholiques, il serait souverainement imprudent à eux de se réunir pour étaler des prétentions que démentirait leur insuffisance. 3Iais qui donc nous refuse une place au banquet de la pensée ? Ceux qui de parti pris nous ignorent, ceux qui ne s'occupent de nous que pour nous calomnier, ceux qui, fussentils savants sur tout le reste, se font de nos croyances des idées aussi éloignées delà réalité que du bon sens, pour se donner ensuite le droit de les mépriser. Pour les confondre, il suffirait de dresser deux listes : celle des noms et celle des œuvres que la pensée chrétienne peut revendiquer dans la production scientifique de tous les siècles. Ces listes sont dans toutes les mémoires. Qu'il me suffise de rappeler deux faits incontestables ; le premier, c'est que, durant cette longue éclipse de la science qui a duré depuis l'invasion des barbares jusqu'à la Renaissance, si la pensée humaine ne s'est pas endormie d'un sommeil mortel, elle l'a dû aux représentants attitrés de l'idée chrétienne : l'homme instruit était alors le clerc, et dans le vieux français dont le bon La Fontaine nous a conservé le parfum, ce mot, qui désigne les gens d'Eglise, est synonyme de lettré et de savant :
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue...
Le second fait n'est pas moins significatif: quand les sciences, au xvii'' siècle, reprirent l'essor qui les a portées si haut, presque tous les initiateurs de ce réveil, et, parmi eux, les plus grands, ont gardé jusqu'à la mort un attachement inviolable aux croyances de leur baptême. Si le xviii^ siècle a prostitué le talent et le savoir au service de l'impiété, il en a été tout autrement dans le nôtre, dont, pour ne parler que de la France, Cuvier, Cauchy, Ampère,
ont illustré l'aurore, dont Biot et Dumas ont fait rayonner le midi, dont le génie d'un Pasteur illumine le déclin. Gela prouve tout au moins que, contrairement au préjugé vulgaire, la foi ne gêne pas la pensée des grands chercheurs et qu'il faut expliquer par d'autres causes l'incrédulité trop réelle de tant d'esprits éminents.
Nous pouvons donc mépriser labsurde fin de non-recevoir que les adeptes de la libre pensée nous signiiient pour nous exclure des rangs des travailleurs. Non, pour chercher le vrai dans le domaine de l'inconnu, il n'est pas nécessaire d'avoir fait table rase de toute connaissance acquise et de tout principe certain. Non, l'autorité qui nous garantit le témoignage divin n'impose pas silence à notre esprit quand il veut faire entendre le témoignage humain. Non, enfin, cette loi qui n'a pas entravé lapensée d'un Descartes, d'un Leibniz ou d'un Newton, ne saurait condamner ceux qui la professent à vivre en dehors du grand mouvement scientifique de leur époque. Cette affirmation banale est nécessaire à reproduire, puisqu'on ne se lasse pas de nous jeter à la face, avec une sorte d'impudence, l'affirmation contraire cent fois démentie par Ihistoire. Mais la meilleure réponse est encore aujourd'hui celle des faits.
Et c'est là ce qui m'amène à examiner la seconde hypothèse. On nous dit : pourquoi grouper les catholiques sur le terrain de la recherche scientifique en les isolant de ceux qui ne partagent pas leurs croyances 1 Pourquoi ? Parce que c'est le seul moyen de faire éclater à tous les yeux l'alliance possible, puisqu'elle est réelle, de la science et de la foi. Certes, il est bon, il est désirable et nécessaire que les savants chrétiens se mêlent aux autres amis du savoir et leur disputent les palmes de la découverte. Mais le temps est venu aussi de faire sortir du rang ceux qui nous appartieûnent et de passer, au grand jour,
la revue des forces intellectuelles de l'armée catholique. Il ne s'agit pas d'une séparation durable, qui amoindrirait notre influence, mais d'une sélection d'un moment, qui permette à l'Eglise du Christ de reconnaître les siens. Confondus parmi leurs émules,ils travaillaient hier, ils travailleront demain à la glorification de l'homme; distingués aujourd'hui, ils concourent par leur groupement même à la glorification de Dieu. Ceux qui les voyaient à l'œuvre, dispersés au milieu des impies, pouvaient ignorer leur qualité de chrétiens ; ceux qui les verront réunis, ouvrant par une prière commune les pacifiques assises de la pensée, ne pourront méconnaître en eux les disciples de l'Évangile ; et si l'œuvre qu'ils font ensemble s'impose au respect des hommes de science, il faudra bien s'incliner devant l'évidence et convenir enfin qu'entre l'esprit de l'homme et les vérités d'ordre naturel, la révélation divine ne creuse pas de fossé, n'élève pas de barrière.
Réussirons-nous dans cette propagande par le fait^ inoffensive celle-ci et bienfaisante, car elle a pour objet d'édifier, non de détruire î C'est la troisième question qui se pose. Soit, nous dit-on ; vous abordez là une tâche généreuse. Si le succès couronne vos efforts, vous aurez honoré votre foi. Mais si vous échouez, si du moins vous ne dépassez pas la limite du médiocre, quels regrets amers vous aura ménagés votre imprudence ! Or, ajoutent les prophètes de malheur, c'est bien là l'éventualité la plus probable. S'il n'y a pas d'incompatibilité absolue entre croire et savoir, comment contester que le premier de ces deux actes restreigne la liberté du second? Admettons que l'infériorité scientifique du croyant ne tienne pas essentiellement à sa foi : nierez-vous qu'elle résulte pour lui de l'état d'esprit d'un grandnombrede ses coreligionnaires ? Est-ce que la science indépendante n'est pas
suspecte à la partie lapins nombreuse, la plus fervente, la plus influente de ce que vous appeliez tout à Theuîe l'armée catholique ? Est-ce que la presse religieuse ne surveille pas, avec un zèle parfois plus jaloux qu'éclairé, toutes les manifestations de la pensée ? Et lorsqu'un chrétien sincère veut apporter dans le travail scientifique une sincérité pareille, n'a-t il pas à craindre d'être traqué, dénoncé, brisé? Si cette crainte est fondée, comment ne sentirait-il pas son cœur défaillir devant une entreprise où il risque sa paix et son honneur ? Et lorsque le péril est déjà si grand pour le chercheur isolé, dont les travaux pourtant ont quelque chance de passer inaperçus en dehors du cercle fermé dans lequel il se meut, oserezvous compromettre en bloc toute la science catholique en attirant Fattention sur elle pour la placer dans cette alternative de paraître ou trop timide aux esprits libres, ou trop audacieuse aux esprits soumis?
Nous touchons ici, Messieurs, au point délicat de moji sujet. Les sinistres prédictions que je viens de formuler ne sont pas d'hier. On a tenté de nous en effrayer du jour où nous avons annoncé la préparation d'un premier congrès .La théologie, nous disait-on, confine à toutes les sciences. Vous n'en pourrez éviter le contact; et si vous apportez dans vos travaux l'esprit qui est propre à la science, l'esprit du libre examen, comment arrêterezvous les entreprises delà critique à la limite précise que la foi vous oblige de respecter? Vous la franchirez forcément; vos discussions s'égareront dans un domaine réservé ; vous en viendrez à mettre aux voix, dans vos séances, des conclusions conformes ou contraires au dogme; vous ferez apparaître cette nouveauté téméraire et condamnable qu'on pourrait appeler la théologie parlementaire.
Eh bien. Messieurs, c'est précisément parce que l'objec-
tien n'est pas nouvelle qu'elle ne me fait point peur. Avant une première expérience, elle aurait pu, ce semble, nous faire reculer. Mais la marche rétrograde n'est pas celle qui conduit à la victoire. Entre une offensive imprudente et une retraite peu honorable, nous avons trouvé un parti intermédiaire, celui que recommandent tous les stratégistes et qui consiste à ne se porter en avant qu'après avoir bien assuré ses derrières. Convaincus que la liberté scientifique n'exige pas l'absence de toute conviction préalable, qu'elle est suffisamment garantie lorsque, en face d'un problème quel qu'il soit, on est fidèle à n'employer pour le résoudre que les méthodes propres à la science de laquelle il relève, nous avons tout d'abord arrêté les grandes lignes de notre projet : faire entrer dans le programme de nos travaux toutes les parties du savoir humain, en exclure tout ce qui appartient au dogme révélé; créer cependant une section des sciences religieuses, mais en distinguant nettement celles-ci de la théologie proprement dite; assigner pour domaine à la première les questions qui relèvent de l'histoire et de la philosophie, réserver à la seconde celles qui ne reçoivent leur solution que de la parole de Dieu; lorsqu'un problème historique ou métaphysique nous conduit dans le voisinage de la Révélation, ne pas prendre peur, comme cet homme de peu de foi qui craignait de voir tomber l'arche d'alliance s'il ne la soutenait de sa débile main; écouter, discuter, juger les témoignages de l'antiquité profane ou les inductions de la raison transcendante, avec la certitude sereine que jamais une vérité ne peut en contredire une autre et que, à bien user de nos facultés naturelles, nous ne risquons jamais de nous mettre en opposition avec l'enseignement divin; telle fut, Messieurs, la charte constitutive du premier Congrès scientifique des catholiques.
Le plan ainsi tracé, nous n'avons pas pris sur nous de l'exécuter, avant de l'avoir soumis à l'autorité souveraine qui nous représente ici-bas celle de Dieu. Saisi de notre pensée, le Souverain Pontife apporta, dans l'étude de cette affaire, une maturité qui suffirait à elle seule à en faire comprendre l'importance. Il nomma une commission de théologiens, pour examiner le mémoire que lui avait transmis de notre part le cardinal-archevêque de Paris, C'est sur le rapport favorable de cette commission que Sa Sainteté adressa aux organisateurs du Congrès de 1888 le bref du 20 mai 1887, où les frontières, que d'aucuns déclaraient invisibles, sont nettement tracées. Non seulement on nous approuve d'écarter de nos discussions les questions théologiques, mais on nous en fait un devoir; et les encouragements que le Saint-Père prodigue par ailleurs aux hommes de foi, qui s'adonnent aux labeur scientifique, apportent un magnifique commentaire à cette solennelle déclaration du Concile du Vatican par laquelle est garanti à chacune des sciences humaines, dans son domaine propre, le libre développement de ses principes, le libre emploi de ses méthodes.
Fort de cette approbation, le Congrès de 1888 a fait son oeuvre, bientôt reprise et agrandie en- 1891. Et quand on eut décidé de sortir de France et de commencer par une halte en Belgique le voyage de la science catholique à travers l'Europe, il paraît que les deux premiers essais n'avaient pas donné des résultats si funestes ; car l'annonce de la troisième tentative nous a valu de Léon XIII, par l'entremise de S. E. le cardinal Rampolla, une nouvelle lettre où l'exhortation se cachait sous l'éloge.
Nous avons donc derrière nous d'heureux précédents et de hautes approbations. Toutefois, je le reconnais, si ce sont là de favorables présages, il nous reste à les justifier, et je ne prétends pas que ce soit chose facile. On- reproche
144 NOUVEAUX 3IÉLANGES PHILOSOPHIQUES
quelquefois aux catholiques de ne se réunir que pour se congratuler. Il y a de l'injustice dans ce reproche ; mais il faut y voir aussi un avertissment.
Dans la lutte partout engagée, si nous faisons front à Tennemi sur tous les terrains, sur aucun nous nen sommes encore à la période du triomphe, et sur le terrain scientifique moins que sur tout autre. Et la difficulté de vaincre est bien celle dont on faisait tout à l'heure une objection à notre entreprise, maisoùje vois, pourma part, un motif de plus de la poursuivre.
Cette difficulté est double : d'un côté Charybde, l'écueil des témérités hétérodoxes. C'est le plus redoutable, j'allais dire le seul redoutable en soi, car enfin ébranler sa foi et celle des autres sous prétexte de démontrer qu'elle est solide, est-il, pour un chrétien, pire disgrâce? Oui, mais à vouloir l'éviter à tout prix, on risque de tomber sur Scylla, l'écueil des puérilités ou des ignorances qui se couvrent du beau nom de l'orthodoxie. Si, pour qui veut mettre son âme en sûreté, il est dangereux de faire le minimiste, pour qui prétend faire honneur à nos croyances il ne l'est guère moins de maximiser. Vous craignez que l'emploi des méthodes scientifiques vous entraine trop loin ; de peur de franchir les bornes, vous aimez mieux vous rejeter en arrière, fermer les yeux et les oreilles, n'écouter que les paroles que vous avez coutume d'entendre? C'est votre droit; mais alors votre place n'est plus dans les rangs des hommes de science, et, respectantvotre prudence, je n'ai qu'un vœu à former, qu'un désir à exprimer. Mon vœu, c'est que cette apparente prudence ne devienne pas, à votre insu et malgré vous, la pire des témérités, celle qui consiste à souder la foi à des opinions humaines qu'une erreur commune a pu rendre générales dans le passé, parmi les croyants, mais qui n'avaient pas
leurs racines dans la Révélation et que le mouvement irrésistible de l'esprit humain condamne à disparaître. Plus vous prétendrez les défendre au nom du dogme qui n'a jamais eu avec elles que des liens factices, plus vous rendrez difficile et ingrate la tâche des apologistes de la foi. Et, tenez, j'appliquerai à votre système de défense un critérium qui ne trompe guère. Je demanderai qui il réjouit, qui il afflige. Il réjouit nos ennemis qui triomphent en disant : vous voyez bien que, pour être catholique, il faut tourner le dos à la lumière ! Il afflige nos amis qui avaient rêvé de relever le défi de la science et qui vont se trouver enveloppés dans le discrédit dû à l'ignorance.
Yoilà mon vœu, et voici ma prière. Je demande aux maximistes, si, malgré tout, ils trouvent leur tactique heureuse, de ne prétendre pas l'imposer. Cette tactique consiste, comme l'a dit un éminent apologiste, à s'attarder
I inutilement dans la défense de quelques bicoques inu-
! tiles, dont la possession n'importe nullement au salut de l'armée, qu'il faudra bien évacuer un jour et dont l'abandon, s'il était fait spontanément, épargnerait à la vérité l'apparence fâcheuse de capitulations successives. Eh
jbien, je respecte ceux qui préconisent ou qui, du moins, pratiquent cette sorte de stratégie ; mais je les supplie de ne pas exiger que tout le monde l'admire et s'y conforme. Je les prie surtout de ne pas faire de cette exigence une loi d'orthodoxie, de telle sorte qu'à vouloir s'y soustraire
'on devienne suspect en matière de foi.
Est-ce donc qu'en me plaignant des excès des maximistes, je veuille recommander le minimisme ? Ri^i n'est plus loin de ma pensée. Je trouve dangereuses l'une et l'autre tendance. La foi a son objet déterminé ; il n'en faut rien retrancher, il n'y faut rien ajouter. Dans les cas douteux, en face d'une opinion longtemps reçue qui a pu
paraître liée avec le dogme; je comprends que tous n'aperçoivent pas en même temps la nécessité de l'en séparer. Mais précisément parce que le cas est douteux, la conduite à tenir me paraît nettement tracée : attendre que l'Église parle; si elle parle, se soumettre de cœur et débouche; si elle se tait, suivre pour son compte le sentiment qui semble le plus probable, mais reconnaître largement à ses frères le droit d'en suivre un autre ; surtout se bien garder d'introduire le soupçon d'hétérodoxie là où la foin'est pas et ne peut pas être intéressée. | .
J'emprunterai un exemple à une question historique, j vivement débattue entre catholiques depuis cinquantet ans, celle de l'apostolicité des églises des Gaules. Certes'| ! le problème doit être difficile, car de si longues contro-| verses, où tant d'érudition a été dépensée de part e d'autre, n'ont pas encore fait l'accord entre les savants. Mais n'est-ce point assez de cette obscurité, et faut-il y; ajouter un procès de tendance? Evidemment ici lafo n'est pas, ne peut pas être en cause ; car la foi a pou objet ce qui est révélé, et il n'est pas révélé que saint Lazare et sainte Madeleine soient venus à Marseille, saint Martial à Limoges, ni saint Denys l'Aréopagite à Paris. Cependant, parmi les tenants de ces traditions respectables, il en est qui veulent absolument dénoncer dan l'opinion contraire je ne sais quelle disposition rationa liste. — Si vous aviez la foi plus vive, semblent-ils leui dire, vous ne discuteriez pas tant. — On pourrait leu demander de quelle foi ils parlent : si c'est de la fi divine ou catholique, elle n'a rien à voir ici ; si c'est d'un foi humaine, elle ne peut être déterminée que par dei raisons : pourquoi donc ces raisons échapperaient-elles la critique ? Sans doute la tradition est un des canaux d dogme, mais seulement quand elle nous transmet, verb lement ou par écrit, l'enseignement apostolique. Assimi
1er à cette tradition, qui est un lieu théologique, les traditions locales, qui sontde simples sources historiques, c'est faire un véritable jeu de mots. Est-ce avec des jeux de mots qu'on pense introduire de nouvelles obligations de . croire^ Pour moi, la date de Tévangélisation primitive de l'Église de Paris, par exemple, est un point de fait ; je tâcherai de l'éclaircir par les procédés de la science historique; je serai heureux et lier si je puis établir que les origines de mon Église remontent aux apôtres ; mais si une étude consciencieuse me conduisait à une conclusion différente, je ne m'estimerais pas moins bon chrétien pour cela.
Croyez-le bien, Messieurs, si beaucoup d'hommes éclairés s'obstinent à déclarer qu'à l'égard de la recherche scientifique les catholiques se trouvent placés par leur foi même dans un état d'infériorité, cela tient à ces deux préjugés que je viens de signaler.
Le premier ne nous est pas imputable. S'il subsiste dans l'esprit de nos adversaires, nous avons la satisfaction de penser que nous n'y sommes pour rien. Il consiste à prétendre que toute croyance ferme entrave la liberté de la science; autant vaudrait dire que toute certitude acquise empêche de penser librement. Alors, si vous tenez pour indéniables les théories du premier livre de géométrie, vous êtes, parait-il, en moins bonne condition pour résoudre les problèmes qui relèvent du second livre. Non, mille fois non. Messieurs, une certitude n'est pas une chaîne pour l'esprit, elle est une force et un soutien. Et si cette certitude est le fruit, non de la recherche personnelle, mais de l'enseignement divin, la science restera libre quand même, pourvu que, dans son domaine, je n'emploie que les méthodes qui lui sont propres. Je crois en Dieu, voilà le cri de la foi. Si, après avoir chanté le Credo^ j'entreprends de traiter philosophiquement le pro-
blême des origines, je ferai œuvre de science, pourvu que je n'aie recours qu'aux ressources de l'induction rationnelle. Je crois en Jésus-Christ : cette croyance fait la vie de mon âme. Je ne la dépouillerai pas, en discutant avec les impies la valeur historique des Evangiles ; et ma discussion néanmoins sera scientifique, pourvu que je n'y introduise pas d'éléments étrangers aux procédés d'une saine critique. En un mot, pour qu'un catholique soit pris au sérieux comme savant, il n'est pas nécessaire, il n'est pas admissible qu'il abdique sa foi ; il suffit qu'il ne la suppose pas dans ses raisonnements et qu'il lutte à armes égales avec ceux qui en sont dépourvus.
Le second préjugé consiste à prétendre que nous avons peur de la science, que sa hardiesse excite notre défiance, que ceux d'entre nous qui lui font bon visage sont par là même objets de suspicion de la part de leurs frères. Ici, Messieurs, il dépend de nous de donner tort ou raison à ceux qui nous adressent ce reproche. Et j'irai jusqu'au bout de ma pensée en déclarant que, peut-être dans le passée nous n'avons pas fait tout ce qu'il fallait pour leur donner tort. Si je me trompe, qu'on me le prouve, je me réjouirai d'avoir à le reconnaître, car nous nous sentirons tous plus forts et plus libres dans la poursuite de notre tâche. Mais si réellement cet esprit d'intolérance et d'inquisition sans mandat a trop souvent régné chez les meilleurs d'entre nous — vous voyez que je ne parle pas d'eux avec défaveur — s'ils ont cru de bonne foi servir la cause de Dieu en multipliant sans nécessité les difficultés de croire, si le xix^ siècle catholique a eu ses rigoristes, j'allais dire ses jansénistes de la dogmatique, et si, par un contraste bizarre, il les a recrutés surtout parmi les adversaires les plus méritants du rigorisme et du jansénisme en morale, il est temps de renoncer à des errements funestes et de mieux employer notre zèle. Lais-
sons, Messieurs, à nos évêques, laissons au souverain Pasteur, parce que c'est là leur mission et leur grâce, le soin de rappeler ceux qui vont trop loin, et, cessant d'exercer contre nos frères une vigilance aussi jalouse, déployons-la contre nos ennemis. Que d'opérations menaçantes n'avons-nous pas à surveiller dans leur camp! Voyez : ce n'est pas chez eux qu'on s'endort. Chaque jour leur armement se renouvelle : ne trouverons-nous rien à rajeunir dans nos arsenaux? Le champ de la science profane ne suffit pas à leurs explorations : ils font sur le domaine de la science sacrée des incursions chaque jour plus audacieuses. Histoire comparée des religions, critique des textes, étude des monuments figurés, tout leur est occasion de s'aventurer sur nos terres. Ils font cela tantôt avec bonne foi, tantôt avec perfidie, toujours avec une curiosité passionnée. Est-ce que leur zèle ne nous servira pas d'avertissement et aussi de modèle pour entrer autrement qu'eux, sous une inspiration différente, mais avec une ardeur pareille, dans ce grand mouvement de transformation qui secoue toutes les connaissances humaines et qui, mal dirigé, menace de tout emporter \
Et voilà, Messieurs, toute la raison d'être de ces congrès. Je vous parlais tout àl'heure d'une revue à passer : ah! ce n'est pas seulement la revue de nos forces à nous, c'est aussi, c'est surtout celle des forces ennemies. L'une et l'autre armée ont ceci de commun, qu'elles ne recrutent que des soldats volontaires. Tous les rangs, toutes les conditions peuvent fournir leur contingent. A côté des hommes voués à l'enseignement, pour qui la science est une profession, j'en vois d'autres pour qui elle n'est que l'emploi du loisir. Que ne sont-ils plus nombreux, ceux-là! Où trouver, je le demande, un plus noble aliment à cette activité qui, trop souvent, se consume dans les dégoûts
d'une vie inutile? L'intelligence n'est pas rare ; unie au travail, elle enfante naturellement le savoir. Et s'il ne manque qu'un but à poursuivre, ncs dogmes à venger, notre caractère de chrétiens à honorer devant les hommes, la haute influence à conquérir, la direction des idées à ressaisir, la société tout entière à ramener des voies décevantes dans le royal chemin de la civilisation chrétienne, tout cela n'ouvre-t-il pas devant les esprits généreux d'attrayantes perspectives pour allumer des ambitions ardentes autant que fécondes et désintéressées?
Mais je m'attarde à prêcher des convertis. Non, ce n'est pas à vous, Messieurs, qu'il était nécessaire de dire ces choses ; tout au plus pouvait-il être utile de les dire en votre nom et de les faire entendre au delà de cette enceinte à nos amis et à nos ennemis du dehors. Et quand j'aurais trouvé, pour les exprimer, des accents plus dignes et de mon auditoire et de mon sujet, je sentirais encore qu'il y a un témoignage plus éloquent que toutes les paroles, c'est votre présence ici, ce sont ces 2.500 adhésions, ces savants mémoires que vous apportez en si grand nombre, ces discussions sereines où vous remuez les plus hauts problèmes, cet auguste patronage accordé à votre œuvre par les premières autorités de l'Église et de l'État.
Ah ! Messieurs, permettez à un Français qui aime passionnément et son Église et sa patrie, d'envier aux enfants de la libre Belgique le privilège dont ils veulent bien partager avec nous en ce moment l'honneur et le profit. Nous ne sommes plus habitués, en France, à voir les entreprises de l'initiative catholique recevoir l'hospitalité des palais nationaux, compter des ministres parmi leurs coopérateurs, abriter sous l'égide d'une liberté franche et vraie le concours qu'elles apportent à la régénération de la société par l'influence de la foi. Mais si je songe que, cette liberté, vous l'avez pleine et large parce que vous
UTILITÉ DES CONGRÈS SCIENTIFIQUES DES CATHOLIQUES loi
avez su la conquérir, que pour l'obtenir et la garder vous avez trouvé le secret d'habituer tout un peuple à voir en elle la garantie de tous les autres biens, alors je cesse de vous envier, je vous admire et je me sens pressé du désir d'amener mon pays à vous imiter.
MÉrANGES THÉOLOGIQUES
Messieurs,
L'année dernière nous faisions un essai : il s'agissait, pour ainsi dire, d'acclimater la théologie dans un milieu