‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 24 sur 44 · Extrait du Correspondant, n'» du 10 décembre · texte numérisé non relu

Extrait du Correspondant, n'» du 10 décembre

Le discours que nous donnons ici a été prononcé le 13 novembre à la réouverture des cours de l'École libre des hautes études, fondée à Paris, l'an dernier, par la Société générale d'éducation et d'enseignement.

Ces cours sont une sorte de prélude à la création des Facultés libres, depuis si longtemps réclamées par les catholiques de France, et dont la réalisation ne doit plus longtemps se faire attendre. h'École libre des hautes études ne présente pas encore un ensemble complet d'enseignement; bien des chaires restent à établir pour lui donner le développement que l'état actuel des études exige; mais celles qui, dès aujourd'hui, sont érigées satisfont aux besoins les plus pressants et rendent des services qu'apprécieront les familles chrétiennes. Elles remplissent plusieurs des lacunes qu'offre le programme de l'enseignement officiel ou en reprennent les sujets sous d'autres aspects. Tel est le Cours de science sacrée, dont nous publions aujourd'hui le discours d^ouverture et qui traite spécialement d'un sujet vierge encore dans les écoles séculières, le surnaturel. Tel est encore le Cours de science sociale, dont aucune Faculté n'a l'équivalent. Il en faut dire autant, sinon pour le titre, au moins pour le point de vue particulier sous lequel ils sont faits, des Cours d' introduction à la science du droit, de philosophie, d'histoire ecclésiastique, de littérature, etc. Le côté par lequel ces matières confinent à la religion est celui où les envisagent les maîtres savants qui en sont chargés sous le contrôle de la Société générale d'éducation et la sanction de l'autorité ecclésiastique.

Outre ces cours, les professeurs tiennent encore des conférences suivant les besoins de leur enseignement. Ils résoudront dans ces confé-

séculier. Afin de donner à cet essai sa véritable portée, nous avons dû prendre pour objet de notre cours une sorte de question-spécimen qui pût fournir comme un type de la science théologique, tant au point de vue des matières qu'elle étudie qu'au point de vue des procédés qu'elle emploie. Notre choix s'est arrêté sur le dogme de l'incarnation, que nous avons appelé, non sans raison, je crois, le point central de la science sacrée.

Certes, il nous resterait beaucoup à dire pour compléter cette étude ; mais, avant de la pousser plus loin, nous sentons le besoin de revenir sur nos pas. Le désir démontrer tout d'abord la théologie à l'œuvre nous avait porté à nous jeter presque sans préambule dans le cœur du sujet : in médias res. Aujourd'hui que la bienveillance de notre auditoire nous donne l'espoir de voir s'affermir et s'accroître l'œuvre d'abord timidement tentée, nous croirions manquer à nos devoirs envers lui, si nous négligions plus longtemps de poser les bases sur lesquelles doit s'élever l'édifice de la théologie.

L'année dernière, nous revendiquions pour la dogmatique chrétienne le nom de science et le droit d'être traitée scientifiquement. Nous la définissions : la science de la vérité révélée. La révélation apparaît donc ici comme la source d'informations propre à la science sacrée. Toute science a pour point de départ un certain nombre de faits constatés suivant un mode particulier d'informations. La physique part des faits sensibles fournis par l'observation externe; la métaphysique part des faits psychologiques observés par le sens intime; la morale par des faits moraux attestés par la conscience; les mathématiques

rences les. objections qui leur seraient présentées et donneront à leurs élèves des conseils pour la direction de leurs travaux.

Il y a là, pour les jeunes gens qui tiennent à compléter et défendre contre l'invasion des faux principes les études qu'ils viennent continuer à ' Paris, une ressource que nous ne saurions trop recommander.

même, malgré la rigueur de leurs procédés, ont besoin d'invoquer, à l'origine de leurs déductions, certains postulata qui relèvent plutôt du bon sens que de l'évidence. Sur ces vérités, préalablement acquises, chacune des sciences dont il s'agit opère ensuite à l'aide des méthodes qui lui sont propres, appliquant tour à tour les différents procédés logiques, la déduction et l'induction, l'analyse et la synthèse. Il se peut que ces vérités, qui servent de point de départ, aient besoin à leur tour d'être démontrées ; mais c'est là un travail préalable, antérieur à telle ou telle science déterminée et qui appartient à cette science générale qu'on appelle philosophie.

Si nous examinons la science sacrée sous cet aspect, que trouverons-nous au point de départ? Un certain nombre de vérités, les unes accessibles à la raison, les autres indémontrables et mystérieuses, mais attestées, les unes comme les autres, par un témoin sui generis, qui n'est pas telle ou telle faculté de l'homme, mais Dieu parlant à l'homme. C'est le grand fait de la Révélation qui fournit à la théologie toute sa matière. Comment cette révélation parvient-elle à mon esprit, comment justifiet-elle de ses titres de créance? c'est là l'objet d'une science qui s'appelle la démonstration ouV apologétique chrétienne : démonstration, si l'on regarde principalement la vérité pour l'établir; apologétique, si l'on regarde surtout l'erreur pour la combattre.

Cette science préliminaire a des procédés tout humains : elle demande à l'histoire des faits, à la métaphysique des principes, à la logique des conclusions. Des faits qu'elle recueille et qu'elle analyse, des principes qu'elle leur applique elle tire enfin, par une déduction rationnelle, cette grande affirmation : Dieu a parlé : il a ouvert à l'esprit humain une source d'informations nouvelles ; il a créé le code des vérités révélées.

Cette science préliminaire n'est pas notre objet dans ce cours.

Nous abordons cette science qui survient alors que la révélation est acquise, qui s'empare des données fournies par elle et les soumet aux procédés scientifiques.

C'est là, proprement, la science sacrée, divine dans ses sources d'informations, humaine dans ses méthodes; c'est de cette science que jl'année dernière, nous avons étudié un chapitre spécial, celui qui a pour objet le Verbe incarné.

Cette année, revenant au point de départ, nous voudrions l'envisager dans son ensemble, dans son objet général, dans ce qu'on pourrait appeler laratio theologica, l'essence théologiqiie des choses, je veux dire le surnaturel.

Le surnaturel! n'est-ce pas là un de ces mots qui sont comme des cris de guerre intellectuels? Ne suffit-il pas de le faire entendre, pour provoquer des hostilités, pour diviser les esprits en deux camps adverses? Le sort de ces mots litigieux, c'est de n'être jamais prononcés avec calme, et, par conséquent, d'échapper comme fatalement au travail de la réflexion. Jamais peut-être on n'a autant parlé qu'aujourd'hui du surnaturel, et jamais on n'a plus complètement ignoré ce que ce nom recouvre. Notre premier devoir est donc de le définir. Nous le ferons tout d'abord par le côté extérieur, en comparant la notion du surnaturel aux notions qu'elle suppose et qu'elle dépasse, remettant à plus tard l'étude intrinsèque de cette réalité mystérieuse qui semble à la fois attirer les regards de l'homme et se dérober à sa vue.

Le surnaturel n'est pas un accident dans la création : il occupe une place, la place d'honneur, dans les œuvres de Dieu. Si donc on veut se mettre en état de le définir, il faut élargir les horizons de la pensée, pour embrasser dans son ensemble le plan général du monde, tel que le déroule à nos yeux la philosophie chrétienne.

Ce serait, en effet, une grande erreur, de croire qu'on puisse greffer au hasard sur une philosophie quelconque le rejeton puissant de la science sacrée. Quand nos pères répétaient, après saint Anselme et saint Thomas, que la philosophie est la servante de la théologie, ils étaient fort loin d'humilier la philosophie, comme on le leur a si souvent reproché; — car ils s'empressaient d'ajouter que la fonction de cette illustre servante était de porter le flambeau devant la science maîtresse, formulant ainsi à l'avance, dans un gracieux et poétique langage, cette proposition que le Saint Siège apostolique, gardien des vérités naturelles comme des vérités révélées, devait faire souscrire, au milieu de ce siècle, aux tenants du traditionalisme : Usus rationis jrrœcedit fidem. Mais, en même temps qu'ils sauvegardaient les droits de la raison, ces grands penseurs du moyen âge énonçaient une vérité trop souvent oubliée depuis : c'est qu'il n'y a pas d'erreur inotfensive ; c'est que l'unité de l'esprit humain ne souffre point de division; c'est que vainement prétendrait-on demeurer orthodoxe en théologie, après avoir sacrifié en quelque chose à une philosophie sensualiste, ou panthéiste, ou idéaliste.

Il y a donc une philosophie chrétienne, c'est-à-dire une philosophie indépendante, sans doute, dans ses méthodes d'investigation', mais qui, par le bon usage du procédé rationnel, arrive à déterminer un certain nombre de principes, puis à les former en un tout parfaitement homogène et prêt à recevoir le couronnement de la vérité

1. C'est un hommage que lui rend d'une manière éclatante un témoin non suspect. M. Cousin s'exprime ainsi dans son travail sur Abélard : « C'est dans la seconde époque de la philosophie scolastique que sont arrivées toutes les grandes questions et les grandes solutions, sous la double inspiration de la physique et de la métaphysique d'Aristote, enfin connues, et de la théologie chrétienne, interrogée avec une indépendance suffisante et une admirable intelligence. » [Fragments philosophiques, p. 271.)

révélée. A la place de cette philosophie mettez-en une autre : alors même qu'à première vue vous n'y auriez découvert rien de contradictoire aux dogmes chrétiens, vous seriez bientôt rappelé à la réalité par l'impossibilité de superposer à cette base un enseignement théologique qui ne la trouverait point à sa mesure.

Pour aller jusqu'au bout de ma pensée sur ce sujet, je devrais, messieurs, désigner par son nom le système philosophique qui peut revendiquer le titre glorieux de philosophie chrétienne. Mais alors je me sentirais arrêté, non par une incertitude (toute incertitude, à ce sujet, a cessé dans mon esprit), mais par une sorte de timidité. En effet, prendre parti, dans ce cas, pour tel ou tel système, n'est-ce pas excommunier de la philosophie chrétienne tous ceux qui ont suivi un autre étendard? Par exemple, si je m'arrête à la philosophie d'Aristote, ne va-t-on pas me mettre en demeure de me prononcer sur certains Pères de TEglise qui ont paru se rapprocher de Platon ; sur la grande école du xvir siècle qui, avec Bossuet, Fénelon, Malebranche, a suivi Descartes dans sa réaction contre la scolastique; sur ces maîtres éminents qui, au xix^ siècle, ont cru pouvoir se contenter d'une philosophie <le simple bon sens, et bâtir sur le terrain assez étroit préparé par Fécole écossaise le brillant édifice de leurs démonstrations chrétiennes? Et n'est-ce pas une témérité sans excuses, aussi bien qu'une noire ingratitude, de refuser à de tels défenseurs de la foi un brevet d'orthodoxie philosophique? Et cependant, messieurs, maintenant que la question est posée, comment échapper à la nécessité de la résoudre ? Je répondrai donc, avec tout le respect dû à tant de grands noms : Il y a eu parmi les chrétiens plusieurs écoles de philosophie, mais il n'y a qu'une seule philosophie chrétienne : c'est celle que le plus grand génie de l'antiquité avait faite et que le tra-

vail accumulé de huit siècles chrétiens a parfaite. L'époque patristique, qu'on chercherait vainement à mettre en opposition avec l'époque scolastique, a été pour cette philosophie une période d'incubation inconsciente. Les Pères des deux Eglises orientale et occidentale ont concouru, avec des préoccupations différentes, à une œuvre commune. Les uns, plus jaloux d'exploiter, à la suite d'Origène, la mine philosophique de l'Ecole d'Alexandrie, semblaient travailler pour le compte du platonisme; mais l'orthodoxie qui les guidait et les retenait au besoin, les rapprochait, presque à leur insu, du Stagyrite. Les autres, plus soucieux de défendre et d'analyser la tradition apostolique, se voyaient ramenés, par la nécessité du sujet, à la métaphysique que leur foi austère avait paru mépriser d'abord. Les hérésies antitrinitaires, par leur acharnement à fausser le sens des termes, obligeaient les apologistes latins à rechercher des formules plus rigoureuses ;'^et, bon gré mal gré, ils allaient les demander au grand définiteur des termes ontologiques, à Aristote. Dès le v^ siècle, en pleine Église latine, Boëce apparaissait comme le précurseur des scolasiiques. Ce travail se poursuivait plus lentement à travers l'obscurité des vii% vm% ix^ et x^ siècles; mais, alors même, la Providence en préparait les instruments dans les œuvres d'Aristote, traduites, commentées et mises en honneur par les Arabes. L'abus même qu'ils en faisaient contre les dogmes chrétiens ramenait forcément vers l'auteur de la Métaphysique l'attention des théologiens : des mains d'Avicenne et d'Averrhoës le dépôt passait aux mains de Roscelin, de Guillaume de Champeaux et d'Abélard, mains plus hardies que sûres, mais chrétiennes déjà. C'est ainsi qu'au milieu des plus grandes erreurs, et en attendant les vrais initiateurs, Hugues de Saint-Victor et Pierre Lombard, l'étude ardente et passionnée d'Aristote

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préparait cette éclosion merveilleuse qui, de la querelle des universaux,iit sortir le péripatétisme chrétien.

Ainsi les Pères ne nous embarrasseront point : ils ont amassé les matériaux de la philosophie chrétienne. Les docteurs du moyen âge en ont trouvé la forme. Il n'y a point là de contradiction. Et si maintenant la scolastique a partagé le sort de toutes les choses humaines ; si, après les splendeurs du xm® siècle, elle a connu les subtilités du xiv^; si ses propres excès Font conduite à la décadence; si les abus de la formule ont provoqué au xvi^ siècle une réaction non moins excessive; si Descartes est arrivé au XYii'' siècle pour exploiter cette réaction au profit d'une philosophie sans aïeux; si Bossuet, Fénelon et Malebranche ont cru pouvoir le suivre dans cette voie, qui aurait dû pourtant sembler quelque peu suspecte à de tels organes de la tradition catholique, nous dirons, sans nous départir d'un profond sentiment de respect: Descartes fut un grand chrétien et un philosophe; il ne fut pas un philosophe chrétien. Quant à ses illustres sectateurs, c'est par cette partie d'eux-mêmes qui n'entra jamais complètement dans le cadre cartésien; c'est par ce vigoureux esprit théologique de la vieille Sorbonne qui combattait en eux l'intelligence de Tesprit novateur; c'est par là, et par là seulement, qu'ils appartiennent à la philosophie chrétienne.

Enfin, en regard des travaux apologétiques de notre âge, nous mettrons les négations radicales de la philosophie séparée, la hardiesse croissante des systèmes, la confusion absolue des idées, l'impossibilité de s'entendre sur des axiomes pouvant servir de point de départ; et nous demanderons s'il n'est pas temps d'opposer, à cette marée montante de l'erreur, des principes philosophiques communs du moins à tous les défenseurs de la vérité révélée et faits pour s'harmoniser avec elle, en un mot,

les principes d'une philosophie chrétienne. Et nous répondrons que c'est là, sans doute, la nécessité la plus urgente du temps présent ; mais que seule la philosophie d'Aristote, épurée, rajeunie, agrandie par nos pères et qui ne demande qu'à s'épurer, à se rajeunir encore entre nos mains, à s'enrichir de tous les progrès des sciences, à leur fournir le ferme appui de ses principes, tout en recevant d'elles le riche tribut de leurs découvertes; que seule la philosophie d'Aristote, ainsi comprise et ainsi élargie, peut mériter le nom et jouer le rôle d'une philosophie chrétienne.

Mais ce n'est là qu'une excursion en dehors de nos frontières. Si quelqu'un me demandait raison de la partialité dont je viens de faire preuve en faveur d'un système, je le renverrais au cours de philosophie qu'un fils de saint Dominique et de saint Thomas d'Aquin va inaugurer dans trois jours; la réponse se trouvera là, et cette réponse sera péremptoire.

Pour rentrer dans les limites de notre programme, nous devons restreindre le sens de ce mot: la philosophie chrétienne. Sans aller jusqu'à la nommer par son nom d'école, comme nous venons de nous le permettre, contentons-nous d'énoncer le minimum des exigences indis-

' pensables d'une philosophie qui veut rester chrétienne;

jnous nous efforcerons ensuite de tracer, conformément à ces exigences, le plan général de l'œuvre créatrice.

I A la base de l'édifice, il faut placer l'idée du Dieu

'personnel; dégager avec soin cette notion essentielle, étrangère à toute la philosophie antique, obscurcie

j comme à dessein de nos jours par la philosophie séparée : je veux dire la notion de l'Infini Concret; de l'Etre qui est

j tout en acte, qui possède en une seule fois toute l'intensilé

j de l'être, qui réalise en soi la synthèse, que dis-je ? l'identification de l'essence et de l'existence, de l'idéal et du réel.

Cela fait, vous avez le vrai Dieu, le Dieu indépendant, absolu, parfait, éternel : tous ses attributs intrinsèques sortent de cette notion par voie de simple analyse; et ce n'est pas là, comme le voudrait Kant, une analyse purement logique, car l'idéal sur lequel elle opère est la plus concrète des réalités; mais en même temps vous voyez apparaître le pouvoir créateur, la création ex nihilo, cet autre paUadium de l'orthodoxie philosophique. Car si Dieu n'a rien de commun avec la substance du monde, et si le monde n'est rien par soi, il reste qu'il devienne quelque chose par le vouloir de Dieu; et ce vouloir est libre, puisque Dieu était complet sans cet ouvrage; et ce vouloir est productif de substance et non pas seulement de forme.

Mais si le pouvoir divin est libre, il n'est pas aveugle : la liberté, qui exclut la nécessité, n'exclut pas l'intelligence, elle la suppose, au contraire. Or l'intelligence n'intervient dans les affaires de la volonté que pour lui assigner une fin. A peine donc avons-nous reconnu en Dieu le pouvoir créateur qu'il faut rechercher quelle fin il poursuit.

Cette fin est écrite dans l'œuvre elle-même.

Quel est, en effet, le caractère général de cette œuvre? C'est l'activité. Dieu n'a pas fait une œuvre inerte et stérile. Parcourez la création : le mouvement est partout, l'effort est incessant, la vie est en travail; chaque être est une force, une tendance; toute créature a des besoins et des puissances; le besoin appelle l'action, la puissance la réalise.

Si vous me demandez : Quelle est la fin de tel être? pourquoi Dieu l'a-t-il créé? Je vous répondrai : Interrogez son action; tâchez d'y surprendre le secret de ses tendances; si vous réussissez dans cette recherche, vous aurez résolu à son égard la question de finalité.

Si alors vous groupez ensemble toutes les observations faites sur les besoins et les puissances qui déterminent l'activité de cet être, vous aurez défini sa nature.

Si vous savez marquer le terme vers lequel tend cette activité, vous aurez assigné sa fin naturelle.

Dans ce travail d'observation analytique et de reconstruction synthétique, vous approcherez de la vérité dans la mesure de la connaissance que vous pourrez acquérir des besoins et des puissances de chaque être. Lorsqu'il s'agira des créatures qui tombent sous vos sens, vous serez arrêté par l'imperfection de l'instrument; car l'observation externe ne vous fournit que des phénomènes, et c'est à l'induction qu'il vous faudra recourir pour deviner, par-dessous ces phénomènes, les secrets de l'activité intime des substances.

Lorsqu'il s'agira de vous-même, la conscience de votre vie sensitive, intellectuelle et morale vous portera plus avant et vous donnera une science plus intime de votre nature et de votre fin; science toutefois qui se A^erra encore arrêtée par bien des obstacles, obscurcie par bien des mystères.

Et vous devrez convenir alors que Dieu seul, auteur des êtres, connaît adéquatement leur nature et leur fin.

Toutefois les notions incomplètes, acquises par le procédé que je viens d'indiquer, suffiront à vous donner une idée générale de la nature et de la fin de chaque être.

Si, maintenant, vous considérez les créatures non plus isolément, mais dans leur ensemble, dans le vaste réseau qui les unit par un échange incessant de relations multiples ; si vous les regardez tout à la fois et dans l'effort individuel qui porte chacune vers sa fin particulière et immédiate, et dans l'effort collectif qui, parla subordination des fins secondaires aux fins supérieures, fait converger tant d'activités diverses vers un terme commun,

voulu de Dieu et servant de raison d'être au monde, vousj aurez l'idée de Vordre naturel. - \

Ainsi : la nature d'un être, ce sera l'ensemble de ses^ besoins et de ses puissances.

Sa fin, ce sera la satisfaction de ses besoins par.i l'exercice de ses puissances.

L'harmonie de toute les natures particulières tendant, par la prise de possession de leurs fins propres, à la conquête d'une fin générale, ce sera Vordre naturel Et maintenant Dieu peut-il faire quelque chose de plus ? Peut-il dire à un être: Voilà ce que réclament tesj besoins : je te donnerai davantage. Voilà ce que peuveni atteindre tes puissances: je les rendrai capables d'une action plus haute? ;

Dieu le peut-il?... Qui osera le nier?

Ah! s'il s'agissait d'un être inconscient, dont l'acti-i vite serait renfermée dans le cercle des faits, je ne voiî pas trop ce que viendrait faire en lui cette surélévatioi des besoins et des puissances. Quel gré la créature aveugh saura-t-elle à son auteur d'un bien qu'elle est incapable d( reconnaître? Si Dieu changeait la plante en animal, il ^ aurait une plante de moins, un animal de plus; il n'; aurait dans le monde ni plus de connaissance de Dieu,n plus d'amour. Et Dieu pourtant ne sort de son repos qu pour se faire connaître et se faire aimer!

Mais s'il s'agit de l'être moral, tout change, et j'entre vois des raisons merveilleuses pour motiver, de la pai du Créateur, cette surprise de générosité à l'égard de s

ppéritu re

Voilà l'homme, voilà l'ange constitués dans leur natur intelligente et libre: ils sont capables de chercher Die dans ses œuvres, de découvrir son existence, de prc clamer ses droits, de reconnaître son amour. S'ils •lij consacrent leur activité, s'ils tournent vers lui leur puis

sauce et leur besoin d'aimer, ils seront heureux d'un bonheur naturel qui sera la satisfaction de leurs désirs.

Oui, mais cette intelligence, elle est capable de l'infini. Dans l'exercice même de ses facultés natives^ elle sait franchir la région du fait pour atteindre l'idée, l'universel. Elle se prête par là à tous les agrandissements, à toutes les exaltations. Sans doute, elle voit, en ce moment, tout ce qu'elle peut voir et elle aime tout ce qu'elle voit. Mais si Dieu déchire un voile et lui révèle un horizon nouveau; s'il découvre à ses yeux ravis tout un monde de beauté morale qu'elle n'aurait pas soupçonné; s'il l'admet à ses confidences divines et lui laisse plonger un regard audacieux dans le sanctuaire de son être incommunicable : l'âme, rendue capable, par une élévation de ses puissances, de cette connaissance élargie, de cet amour inespéré, de cette vie supérieure, l'âme, dis-je, n'a point perdu son identité; elle retient la conscience d'ellemême ; elle peut comparer le nouvel état à l'ancien ; elle mesure la distance qui sépare ses destinées acquises de ses destinées originelles, et si elle a été fidèle durant les jours de l'épreuve, l'extase de reconnaissance et d'amour que cette vue provoque en elle fera l'occupation de son éternité.

Donc, messieurs, il y a des raisons d'amour pour que Dieu fasse, en faveur de la créature intelligente, cette addi tion inattendue à la somme des biens qu'il lui destine. Et iparce qu'il n'y a jamais en Dieu de raisons d'impuissance pour combattre les desseins de l'amour, il se peut qu'il y |ait pour certaines créatures une fin surnaturelle. ! Il se peut que toute la création intellectuelle se trouve enveloppée dans cette largesse divine.

11 se peut qu'il y ait dans le monde un système ordonné de moyens providentiels, pour conduire l'ensemble des

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créatures morales à une béatitude qu dépasse leur nature.

Voilà des possibilités merveilleuses que ma raison suffit à entrevoir.

Il y a déjà dans cette seule conception de quoi fonder a priori une distinction logique entre deux ordres, l'un naturel, l'autre surnaturel. M

Et tandis que, d'un regard hésitant et timide, jlnter- " roge les profondeurs de ce monde inconnu dont l'idée vient de m'apparaître, la Révélation survient, messagère de bonheur. Comme l'ange de Bethléem, elle dit à l'humanité : Evangelizo vobis gaudium magnum. Le surnaturel n'est plus un rêve : l'amour du Créateur a été le prendre dans les trésors de sa puissance, il l'a placé au sommet de ses ouvrages, il l'a projeté sur toute l'étendue de ses desseins, il en a rempli le temps et l'espace, il a fait de ce qui semblait à peine possible la plus haute, la plus vaste, la plus vivante des réalités.

Se trouverait-il quelque part un philosophe pour déclarer un tel objet indigne de nos études?

L'Apôtre saint Paul, étude historique, par M. Aug. Trognon. Douniol. — Saint Paulf i^diT Ernest Renan. Michel Lé vy. — ■ Saint Paul, sa vie, son œuvre, ses épitres, par Félix Bungener. Librairie protestante, rue des Saints-Pères.

A travers la multitude et la variété toujours croissante des publications que chaque jour voit éclore, le choix des sujets, autant peut-être que la manière de les traiter, peut servir à caractériser une époque littéraire, en en révélant la tendance. Il ne faut pas user longtemps de ce critérium pour s'assurer que le xix^ siècle est avant tout le règne de l'histoire. Ce siècle, à son début, semblait voué à l'action; il paraissait jaloux défaire luimême sa place dans l'histoire, par l'initiative de toutes les grandes choses ; puis, avant même d'atteindre la première moitié de sa course, il semble s'être arrêté, indifférent ou découragé, laissant à qui le voudrait prendre le soin de ses destinées, jaloux seulement d'interroger le passé, d'en surprendre les secrets, d'en faire revivre la figure, et de créer, avec une méthode nouvelle, une science historique inconnue des anciens âges.

Le christianisme, objet naguère de violentes attaques, est devenu à son tour un champ pacifique ouvert aux recherches de l'histoire. Ceux même qui ont porté dans

1. Extrait du Correspondant, nos des 23 novembre et 10 décembre 1869.

l'étude de ses origines les préjugés les plus hostiles, ont pris à; son égard une altitude en apparence impartiale; la question de fait a été posée avant toutes les autres; en face de ce grand monument qui domine les âges, on ne s'est plus contenté d'en discuter l'architecture; le terrain historique sur lequel il est bâti a été fouillé tout autour de ses fondements; et chacun, ami comme ennemi, a voulu voir de ses yeux ces assises souterraines d'où la majesté de l'édifice supérieur avait longtemps détourné les regards.

Après le personnage divin qui en est le fondateur, aucune figure n'est plus faite, pour attirer l'attention et provoquer les recherches de l'historien du christianisme, que l'incomparable figure de saint Paul; aucune aussi n'a été plus fréquemment étudiée et plus diversement reproduite. Le moyen âge l'invoquait comme un saint, le révérait comme un docteur; la renaissance discutait avec une ardeur passionnée la théologie dogmatique qui ressort de ses Épitres, et, dans l'intérêt de la controverse, faisait subir à tous ses écrits l'épreuve d'une critique déjà sévère, quoique à peine éclose. Le siècle dernier, s'il se fût occupé de Paul, eût enveloppé l'apôtre, l'écrivain, le docteur dans un commun mépris, mépris d'ignorance et de frivolité. Aujourd'hui, si ce grand nom se retrouve sous une plume contemporaine, il faut s'attendre que ce sera le Paul de l'histoire, l'homme qui a vécu et qui a fait sa trace dans la réalité.

Trois écrits sont sous nos yeux : deux viennent de paraître, le troisième est récent encore. Le titre est commun, la provenance est diverse, et la comparaison de ces trois livres porte avec elle, à première vue, un frappant intérêt.

Le premier ouvrage est d'un homme appartenant, par ses convictions hautement déclarées, à la croyance catho-

lique; par sa vie tout entière, à la littérature et à Ihistoire. Appelé pour quelque temps à suppléer M. Guizot dans cette chaire de la Sorbonne où Féminent homme d État, tout jeune encore, avait ouvert pour la France l'ère des grands travaux historiques, M. Auguste Trognon s'était ensuite renfermé, durant de longues années, dans le labeur dévoué d'un enseignement privé qui formait d'augustes et brillants élèves. Il y a cinq ans, il résumait ses leçons dans un ouvrage que l'Académie française jugeait digne de la plus haute récompense accordée aux études historiques ^; aujourd'hui, l'attrait de son cœur a porté ses recherches vers le berceau de notre foi. Sur ce terrain vierge du christianisme naissant il a rencontré saint Paul; et, sans vouloir s'engager dans le dédale des discussions philologiques, il a fait, avec les documents authentiques fournis par le Nouveau Testament, ce qu'il avait fait avec les vieilles chroniques de notre histoire nationale, un récit lucide et animé, où les faits épars trouvent leur enchaînement, où les morts revivent, où les événements parlent d'eux-mêmes et dispensent l'auteur de tirer les conclusions qui ressortent de leur ensemble. Tout est simple dans ce modeste volume, dont le Correspondant a déjà eu l'occasion de faire apprécier le mérite à ses lecteurs, mais tout y révèle une main exercée; l'érudition se cache au lieu de s'étaler, mais jamais l'œil exercé du critique n'y découvrira de ces hésitations qui trahissent l'ignorance de la veille mal dissimulée sous des recherches récentes entreprises pour le besoin du sujet. Rarement l'auteur touche à l'histoire profane ; mais quand les événements l'y obligent, on sent en lui un familier de Tacite. Quant aux textes sacrés, il sait les manier tout en-

1. L'Histoire de France, de M. Aug. Trognon, qui présente en cinq volumes le résumé de nos annales, a obtenu en 1865 le prix Gobert, à l'Académie française.

semble avec le respect dû à ces pages divines et avec cette liberté qui est le droit de l'historien. Peu favorable aux conjectures, il n'y recourt que forcé par le silence des textes, et sans jamais oublier d'avertir le lecteur du point précis où il abandonne le terrain de l'histoire. Enfin, ennemi des effets destyle^ qui sont la ressource méprisable du charlatanisme littéraire, il comprend néanmoins la valeur de la forme et n'a garde d'en négliger la puissance. Il n'est pas de ceux qui croient que, pour faire un livre, il suffise de mettre le public dans la confidence de ses notes; la composition et le stijle lui semblent deux conditions nécessaires, bien qu'aujourd'hui trop oubliées, et son ouvrage, malgré la modestie de ses prétentions, mérite d'être classé parmi ceux qui les réunissent.

Du reste, étranger par choix aux discussions dogmatiques, il n'aborde pas la controverse; et, s'il parle en passant de la doctrine de saint Paul, c'est en tant qu'elle devient elle-même un élément historique qui entre dans l'enchaînement des faits. Ce n'est pas chez lui indifférence, c'est conscience d'historien; car, dès le début de son livre, il professe ses convictions religieuses avec une franchise qui commandera le respect à ceux même qui ne partagent pas ses croyances.

Le second écrit est signé d'un nom autour duquel un précédent ouvrage avait déjà suscité beaucoup de bruit. M. Ernest Renan s'est donné la mission de populariser en France l'exégèse allemande dans ses résultats les plus récents et les plus hasardeux II a entrepris le tableau complet des origines du christianisme : il a commencé par la personne du fondateur. Je ne reviendrai pas sur cet ouvrage, pour lequel l'auteur n'eût jamais rêvé sans doute une importance pareille à celle qu'une certaine opposition lui a faite. La Vie de Jésus a été bruyamment discutée; aujourd'hui elle est jugée : son sort est celui

d'une œuvre d'imagination qui avait emprunté les couleurs de l'histoire. Le temps et l'opinion lui ont marqué une place voisine de celle, qu'on assigne au roman. Un second volume, intitulé les Apôtres, a passé presque inaperçu. Il n'a fallu rien de moins que l'intérêt puissant qui suit partout le nom de saint Paul, pour ramener sur le troisième volume, une partie de l'attention "distraite et fatiguée du public.

Il y aurait injustice à méconnaître les dons précieux départis à M. Renan, et qui, bien employés, eussent pu faire de lui un maître en l'art d'écrire l'histoire. Mais le vice de sa pensée fait le malheur de son style. A la différence de M. Trognon, il affiche hautement ses prétentions scientifiques ; ce qu'il veut, c'est dire le dernier mot du yowr sur tout ce qu'il y a d'historique dans la vie et les écrits de saint Paul. Dans son introduction il discute les documents; dans son livre, il rassemble les faits, cherche les causes, interprète les résultats, en ayant soin d'écarter a priori tout élément surnaturel. Là est le principe de toutes ses erreurs. Les ressources de son talent, de ses connaissances, de ses souvenirs, ne sont plus dans sa main que des moyens de destruction. Comment le mérite de l'écrivain ne souffrirait-il pas de cette contrainte ? Celui qui pouvait être un historien sérieux se réduit à plaisir aux proportions d'un romancier en quête d'effets nouveaux et de succès de surprise. La suite de cette analyse nous donnera maintes fois occasion de remarquer comment telle description géographique, telle peinture de paysage, tel lieu commun de moraliste, qui viennent étouffer le récit sous le hors d'œuvre, telle accumulation de notes étalant complaisamment au bas des pages une ambitieuse érudition, ne sont là que des artifices de critique destinés à tromper la simplicité du regard et à préparer l'esprit aux passes audacieuses de la nouvelle exégèse. Recon-

naître le succès partiel de cette manœuvre, c'est faire l'éloge du magnétiseur, mais c'est prononcer sur l'écrivain, au nom de l'art comme au nom de la vérité, une sévère condamnation. Si l'historien doit être peintre, il doit savoir se renfermer dans le portrait. Malheureusement, M. Renan, à force de vouloir faire vivre ses figures, leur donne une vie fictive qui ne fut jamais la leur; heureux si cette vie fictive était toujours une vie possible et ne rappelait pas trop souvent ce composé monstrueux qu'Horace désigne au poète comme l'écueil de l'imagination : Humano capili, etc.

Le troisième ouvrage est celui d'un protestant; mais, hâtons-nous de le dire, d'un chrétien convaincu. Tandis que, par le sérieux de ses recherches, il se montre à la hauteur de la critique moderne, M. Félix Bungener^par les préoccupations dogmatiques et par le ton de la discussion, se rapproche d'une exégèse plus ancienne, dont le but avoué est de conclure pour une thèse et contre un adversaire. Le lecteur catholique trouvera dans son livre, antérieur de deux ans à celui de M. Renan, de solides réponses à opposer aux négations, aux exclusions, aux interprétations de ce dernier. Mais la franchise avec laquelle le ministre protestant aborde l'examen des questions dogmatiques le met plus d'une fois dans l'embarras, alors que le sens manifeste de l'apôtre Tentraine vers une doctrine dont la reconnaissance serait pour lui une véritable abjuration. La présence réelle, l'autorité doctrinale

l.M. Bungener, pasteur évangélique français^ a consacré sa vie aux études théologiques : il a publié un grand nombre d'ouvrages de controverse dirigés parfois contre le rationalisme, plus souvent contre l'Église romaine. Il s'en faut qu'il ait porté dans tous ses écrits le même esprit d'équité, d'impartialité qui distingue son travail sur saint Paul ; la solidité de la science, non moins que le crédit de sa parole, en ont souffert. Nous voulons oublier ici ce que nous aurions le droit d'appeler nos griefs, pour rendre hommage à la façon remarquable dont il a servi, dans le livre que nous analysons, la cause de la révélation chrétienne.

de l'Église, la hiérarchie du corps pastoral, voilà autant d'articles que la réforme protestante a effacés de nos dogmes, et que la vie et les écrits de saint Paul remettent sous les yeux de l'écrivain avec une évidence importune. Cet embarras est pour l'auteur une première cause de faiblesse. Une autre cause plus générale tient à son titre même d'écrivain protestant. Ce qui fait la force d'un homme qui écrit pour le public, c'est de se sentir en communication avec lui. Or, par sa nature, et de plus en plus, le protestantisme est un fait particulier auquel le public, comme tel, demeure étranger. Vainement, pour étendre sa sphère d'action, cette religion cherche sans cesse à élargir sa base : elle l'amoindrit en l'élargissant. Moins elle exige de ses adeptes, moins elle semble mériter de les retenir sur la pente qui conduit fatalement à la négation de la vérité révélée. Mais c'est surtout quand le protestantisme veut être orthodoxe, quand il se sépare de la négation, si conforme à son génie, c'est alors qu'il trouve le moins de sympathies et d'appuis : trop exigeant au gré de la libre pensée, insuffisant au gré de l'orthodoxie véritable, il parle seulement à ce petit nombre d'esprits sérieux et d'âmes honnêtes que le malheur de leur origine a seuls isolés de la grande souche chrétienne, que la grâce y rattachera vraisemblablement un jour, et qui gardent, en attendant, au dedans d'eux-mêmes la foi en Jésus-Christ et l'amour du Dieu sauveur. M. Bungener appartient à cette élite à laquelle nous tendons les bras ; il y appartient non pas seulement en disciple, mais en miaitre; il a ce zèle chrétien qui cherche à répandre autour de soi la connaissance de la vérité divine. Mais ce but apologétique nettement accusé dans son livre n'est pas un titre qui le recommande à la sympathie des lecteurs : la discussion fatigue les oisifs, et la vérité religieuse ne leur semble pas mériter qu'on prenne la peine

d'en vérifier les titres de créance. Pour arracher le public à son indifférence, il faut l'appât du scandale ou le prestige d'un talent supérieur. M. Bungener mépriserait le premier moyen de succès ; il ne nous semble pas qu'il dispose du second. C'est ce qui restreint dans des limites assez étroites la portée de son ouvrage.

Quel que soit le mérite respectif de ces trois publications, elles ont cela de commun qu'elles ne sont pas techniques : je ne pense pas qu'aucune d'elles puisse rien apprendre aux savants; mais le commun des lecteurs en prendra connaissance, et voilà d'où vient leur importance relative, après tant de doctes écrits dont le public sait à peine les noms et ignorera à tout jamais le contenu.

En présence de ces ouvrages qui, sur un même sujet, nous donnent, sous sa forme la plus récente, la pensée catholique, protestante et rationaliste, nous ne prétendons pas refaire le travail de leurs auteurs; nous voudrions seulement parcourir avec eux la matière qu'ils ont traitée, et, mêlant la critique à l'analyse, nous rendre un compte exact, tant de ce qu'ils ont vu dans la vie et le rôle de saint Paul, que ce que, à notre tour^ nous y devons découvrir.

Si l'on veut savoir de quelle manière la grande figure de Paul fait son entrée sur la scène de l'histoire, le livre de M. Renan ne suffit pas. Il ne prend Paul que trois ans après sa conversion, après que, 7nîs à part avec Barnabe, il a reçu l'imposition des mains et se prépare à quitter Antioche pour sa première mission. Les événements antérieurs de sa vie ont été rapportés dans le livre des Apôtres. C'est là que nous irons les chercher, si toutefois nous pouvons les reconnaître sous la forme étrange qu'ils

y revêtent. Quoi qu'il en soit, nous n'avons rien à objecter à ce partage, M. Renan fait l'histoire des origines du christianisme : tant que Paul n'est qu'un ennemi ou un ami du nom de Jésus, son histoire se confond avec celle des premiers persécuteurs et des premiers fidèles ; quand il devient un apôtre, sa personnalité puissante occupe tout d'abord une si large place, dans le développement de la foi nouvelle, qu'il devient nécessaire de lui consacrer une étude à part et de rallier autour de son nom tous les documents relatifs aux conquêtes du christianisme.

Les deux autres écrivains ont ^entrepris une monographie dont saint Paul est l'unique objet : ils avaient donc le devoir de recueillir en commençant tout ce que l'histoire fournit de renseignements sur la vie de cet homme extraordinaire. M. Bungener, après un début qui tient de l'exorde, réunit en effet toutes les indications éparses dans les Actes et les Epîtres touchant l'origine, l'éducation et le caractère de saint Paul. Pour me pénétrer de la réalité historique, je préfère suivre, avec M. Trognon, l'ordre indiqué par l'auteur des Actes ; montrer la communauté chrétienne de Jérusalem s'étendant peu à peu au sein de la synagogue, mais se recrutant de préférence parmi les Juifs hellénistes ; le nombre croissant des fidèles rendant impossible aux Douze le soin de présider par eux-mêmes à la distribution des aumônes; l'institution du diaconat naissant de cette nécessité charitable ; puis le diaconat lui-même sortant de ces limites, et ouvrant à ses premiers titulaires le champ de la prédication catéchistique. Alors apparaît l'intrépide Etienne, l'ardent soldat de la parole, le puissant thaumaturge ; sa vertu, son audace, ses succès, allument contre lui la jalousie et la colère du vieux parti pharisien ; cité devant le sanhédrin, il prêche Jésus- Christ sans détour et reproche hardiment aux Juifs le meurtre du Juste. En même temps, il déclare qu'il voit les

cieux ouverts et le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu. C'en est fait: il a blasphémé! la loi de Moïse a d'avance désigné son supplice, il sera lapidé; les accusateurs lui jetteront la première pierre, et, pour se mettre à l'aise en cette affreuse besogne, ils iront déposer leurs vêtements aux pieds d'un témoin qui sourit à leur fureur. Ce témoin, c'est un jeune homme : on l'appelle Saul. L'histoire sacrée vient pour la première fois de prononcer ce nom qui va bientôt le remplir.

En présence d'un texte aussi précieux, d'un récit aussi vivant, aussi empreint de réalité que celui des Actes, l'historien ne pouvait mieux faire que de se borner au rôle de traducteur. Ce rôle, nous félicitons M. Trognon de l'avoir adopté au début de son livre, et d'y être demeuré fidèle toutes les fois que le silence ou l'insuffisance des textes ne l'a pas obligé d'en sortir. M. Bungener est trop prédicateur pour bien raconter ; M. Renan, qui pourrait exceller dans ce genre, sacrifie trop souvent à des préoccupations d'exégèse et à une défiance innée contre tout ce qui n'entre pas dans son système. Le récit de M. Trognon captive, parce qu'il est vraiment un récit, parce qu'il marche avec son sujet, parce qu'il fait oublier l'auteur pour ne nous occuper que du héros.

Toutefois, après avoir fait entrer saint Paul sur la scène comme il y entre dans l'histoire, il fallait bien se recueillir un moment, interroger les documents épars et leur demander tout ce qu'ils peuvent nous dire sur les antécédents du personnage qui vient d'apparaître. C'est ce que fait M. Trognon, comme M. Bungener, en rapprochant les indications contenues ailleurs dans les paroles mêmes de saint Paul. Nous apprenons ainsi que Paul était natif de Tarse, en Cilicie. M. Renan, dans les Apôtres^ accorde à ce municipe une très grande importance. C était avant tout, parait-il, une cité savante, et, sans excepter

'Athènes et Alexandrie, la plus riche de tout l'empire en écoles et en instituts scientifiques. Nous croyons volontiers, avec M. Renan, que cette haute culture littéraire eut peu d'influence surja formation intellectuelle de saint Paul. Les Juifs formaient au sein des villes grecques , et romaines une population séparée, qui avait ses mœurs, son quartier, ses habitudes à part. Saint Paul nous apprend lui-même, dans son Épître aux Galates, qu'il fut nourri dans l'amour et la connaissance de la loi, dans l'esprit intolérant de la secte pharisaïque. Son style grec, chargé d'hébraïsmes et d'incorrections, montre assez d'ailleurs qu'il n'avait pas fréquenté les écoles des rhéteurs de Tarse. C'est à Jérusalem qu'il se fit instruire. Il nomme lui-même son maître dan? la science de la loi : c'est Gamaliel, et M. Renan se met bien gratuitement en contradiction formelle avec le témoignage de saint Paul, lorsqu'il veut que ce Gamaliel n'ait pas été pharisien, ou lorsqu'il insinue dans une note que c'est peut-être l'auteur des Actes qui a prêté ce langage à saint Paul, pour le plaisir de mettre son héros en rapport avec le plus célèbre docteur de Jérusalem. Si Paul n'imita pas à l'égard des premiers fidèles la sage tolérance dont Gamaliel avait donné le conseil au sanhédrin, est-ce une raison pour dire qu'il n'avait pas reçu de ce maître la connaissance et l'amour de la loi? Serait-ce la première fois qu'on verrait un élève ardent et emporté d'un maître discret et modéré?

Nous voyons poindre ici cette fatale tendance à introduire l'arbitraire dans l'appréciation des témoignages. M. Renan fait des sources historiques de l'histoire sacrée un usage qui déconcerte également les incroyants et le? fidèles. Pour lui, les Évangiles, les Actes sont des docu ments authentiques : et l'Allemagne aussitôt de réclamer contre cet excès d'orthodoxie; mais l'orthodoxie n'a pas sujet de s'applaudir, car bientôt le critique français va

nous apprendre que, si lesÉvangiles sont des récits authentiques de témoins oculaires, les trois premiers ne sont guère qu'un recueil de légendes où presque tout est faux, sauf l'impression générale qui reste des personnages; que le quatrième est un traité dogmatique où l'on fait parler Jésus à plaisir pour le besoin de la thèse et comme il n'a jamais parlé; que le livre des Actes, auquel néanmoins il prodigue les éloges, a été composé dans un but de conciliation et de panégyrique et contient par conséquent force détails suspects. Armé de ce principe, voilà l'auteur en campagne; il parcourt les faits appuyés sur un même témoignage, et, suivant les préoccupations de sa métaphysique ou les inspirations de sa physiognomonie, il admet ceux-ci, rejette ceux-là, sans donner à ce discernement d'autre autorité que celle d'une affirmation reproduite en plusieurs endroits de son livre, d'abord cauteleuse, puis de plus en plus hardie.

Il fallait signaler dès le début ce parti pris, dont les ouvrages de M. Renan sont malheureusement entachés. Nous tâcherons plus loin de montrer dans ses opinions philosophiques la source véritable de ses jugements bizarres comme de ses négations arbitraires. Pour le moment, revenons à saint Paul.

C'était trop peu pour le farouche zélateur de la loi d'avoir rendu contre Etienne le témoignage du sang : il fallait noyer dans le sang de ses frères la religion dont Etienne avait été le premier martyr. Ici se place dans le livre des Actes et dans toutes- les biographies de saint Paul le récit émouvant de la persécution ordonnée par la synagogue contre l'Église naissante; on voit Saul, instrument tout ensemble et instigateur de la haine des pharisiens, solliciter du sanhédrin la mission de zélateur. La Judée ne suffit plus à sa fureur; il veut aller jusqu'à Damas poursuivre et exterminer le troupeau dis-

perse du Christ. C'est au milieu de ce sinistre voyage que s'accomplit le plus grand événement de sa vie : un phénomène étrange s'est produit sur la route. Saul entre à Damas aveugle, atterré, déjà disciple de Jésus et demain son apôtre. Que s'était-il passé ?

Si les documents faisaient défaut, il serait permis de se livrer aux conjectures. On pourrait alors suivre M. Renan dans celles qu'il s'est plu à orner de toutes les grâces, et, qu'on nous passe le mot, de tous les miroitements de son style fantaisiste. Que la route de Jérusalem à Damas prenne aux approches de cette dernière ville un aspect riant et frais qui fait oublier l'Orient ; que le voyageur, haletant au sortir des brûlantes régions de la Gaulonitide et de riturée, retrouve en cette heureuse contrée l'impression de |la paix et du bonheur, je ne le veux point «contester ; mais je ne vois rien là qui ait pu préparer saint Paul à ce transport au cerveau qu'on voudrait substituer à l'action de la grâce. Aussi M. Renan n'insiste pas sur cette influence ; il se hâte de pénétrer dans l'âme de Saul, et là, avec une clairvoyance singulière, il découvre un trouble et des remords dont personne, pas même celui dont il s'agit, n'avait jamais soupçonné l'existence. Toutes les fois que saint Paul parle de son voyage à Damas, il se peint lui-même sous les traits d'un fanatique qui croit servir une sainte cause par de saintes violences ; jamais 4in doute, jamais une hésitation, jusqu'à l'instant subit où son âme est transformée. Voilà ce qu'atteste saint Paul. Mais qu'importe? M. Renan a besoin d'autre chose ; il lui faut une progression de pensées, de réflexions, de reproches intérieurs pour disposer l'âme du voyageur au changement qui va s'accomplir: la chaleur, la fraîcheur, la fatigue, un accès de fièvre, un éblouissement, une ophtalmie et même, si vous le voulez, un coup de tonnerre (pour(juoi se refuser un coup de tonnerre ?), voilà

les ingrédients qui doivent se combiner pour former^ avec les remords imaginaires du persécuteur, ce composé visiblement gênant pour le critique et qui s'appelle la conversion de saint Paul.

Pour en finir avec cet inqualifiable roman, il faut suivre Paul à Damas ; l'ophtalmie dure toujours et la fièvre ne le quitte pas ; on le couche, il a le délire, on parle devant lui des chrétiens et d'un certain Ananie ; aussitôt il s'imagine voir Ananie, qui vient en effet et impose les mains au malade : celui-ci se croit guéri, et comme la maladie était surtout nerveuse, il est guéri. De petites croûtes tombent de ses yeux • {sic), il mange, reprend des forces et se fait baptiser.

Je le répète, si nous étions livrés aux conjectures, celles qu'on vient de déduire seraient déjà destituées de toute vraisemblance. L'arbitraire, la contradiction, le ridicule y dominent ; que sera-ce, quand l'auteur de ces rêveries sera confronté avec un récit authentique trois fois répété en termes presque identiques, dans le livre des Actes, par le disciple et le compagnon de saint Paul, qui sans cesse avait entendu de la bouche de son maître l'histoire de sa conversion? Saint Luc raconte d'abord le fait à sa place 2; puis, par deux fois, il en 'met le récit sur les lèvres de saint Paul, d'abord à Jérusalem ^, sur le seuil de la tour Antonia, lorsque Paul, à peine protégé par les soldats romains qui l'ont arrêté, harangue la populace furieuse ; puis, plus tard, en présence d'Agrippa^ de Bérénice et de Festus^, lorsque, captif, appelant à César, il rend compte de sa foi et de ses espérances devant les curieux et les sceptiques du grand monde.

1. C'est ainsi qu'on ne rougit pas de traduire : Il lui tomba des yeux comme des écailles^

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