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PRÉFACE

L'étude que nous publions ici a paru en articles dans le journal le Monde. Composée au jour le jour, par fragments détachés, selon les exigences de la presse quotidienne, elle n'a pas d'autre unité que celle qu'elle emprunte à la Lettre Pontificale dont elle suit le texte. Nous déférons à d'amicales instances en réunissant ces aiticles, mais sans nous faire l'illusion qu'il en puisse résulter une œuvre synthétique. Pour doiiixcr au présent écrit ce caractère, il eût fallu le refondre entièrement. Tel qu'il est, il présente dans leur ensemble les enseignements de l'Encyclique et en indique les références aux principales questions de droit ou de fait qui préoccupent nos contemporains. Dans quel esprit est conçu notre commen-

taire? — C'est ce que nous croyons devoir déclarer nettement au lecteur.

Tout d'abord nous avons cherché à dépouiller toute pensée personnelle et à rendre le plus fidèlement possible la pensée du Saint-Père. Cette tâche nous était rendue facile par la merveilleuse clarté du document. Toutefois, pour dégager la doctrine à la fois spéculative et pratique qui ressort de rEncyclique, il faut encore une certaine attention, car la matière est complexe, l'absolu y côtoie le relatif; et celui qui aborde cette lecture sans s'être détaché de ses propres idées est exposé à négliger ce qui les contrarie pour voir uniquement ce qui paraît les appuyer.

S'il est permis d'apporter ici un aveu, nous dirons que cette disposition sincère nous a' procuré à nousmême un avantage immédiat. Très opposé depuis longtemps à la tlièse libérale^ nous n'étions pas éloigné d'admettre que le régime rigoureusement conforme à la thèse catholique relevait plutôt de l'idéal que de l'histoire, n'ayant pu entièrement prévaloir à aucune époque sur les passions des princes ou des peuples. Nous avons été très frappé en rencontrantdans l'Encyclique l'affirmation contraire : Fuit aliquando tempus quum Evaagelica philosophla guhernaret civitates. Nous avons entrepris pour nous-même une revue rapide des âges de foi et nous avons constaté que le jugement historique qui relègue le droit chrétien dans la catégorie de l'idéal est un jugement sommaire qui mérite revision. Entreprendre cct'c

re vision pièces en mains, époque par époque et province par province (car le règne du bien ici-bas est malbeureusement épisodique), seraitun travail digne de la science catholique. Nous n'avons pu qu'indiquer cette tâche et souhaiter de voir des érudits consciencieux et sincères s'attacher à la poursuivre. Mais il nous a été doux de reconnaître qu'à faire taire ses préjugés devant la parole du Pape, même suï une question de fait, on trouve, avec le mérite de la soumission, le bénéfice d'un accroissement de lumières.

Quand on étudie dans cet esprit l'encyclique Immortale Dei^ on y trouve d'abord un résumé substantiel et lumineux de tout l'enseignement traditionnel du Saint-Siège sur le droit public ; puis des vues pleines de sagesse sur l'application des principes immuables à des situations changeantes ; des éclaircissements destinés à prévenir de déplorables confusions; enfin des conseils pratiques donnés avec autant d'autorité que de douceur.

Il y a tout cela dans l'Encyclique. Prenons garde de n'en voir qu'une partie. Ce serait trahir la pensée du Pape. Son œuvre, dit-on, est pacificatrice. — Assurément. Mais ce qu'il a voulu faire, c'est la paix dans la vérité totale, dans la vérité bien comprise, dans la vérité sagement appliquée. S'attacher seulement à l'un de ces éléments, le montrer à part et dire : C'est là toute l'Encyclique, serait dénaturer l'œuvre de Léon XIII et rallumer les guerres éteintes. Les uns isoleront tel passage où le Pape fait une place assez

large à la tolérance et s'écrieront : Voilà Tabsolution du libéralisme ! Les autres, avec plus de raison, mettront en lumière des passages décisifs en faveur des droits de la vérité et s'écrieront : Voilà la condamnation de la Société moderne ! Et, pour avoir séparé ce que le Pontife avait uni, on moissonnera la discorde là où il avait semé la paix.

Il y aurait une autre manière d'amoindrir les effets salutaires de l'acte pontifical : ce serait d'accepter docilement tout ce qu'il enseigne, mais de nier que jamais la doctrine qu'il formule ait été méconnue dans l'Eglise. Ne serait-ce pas donner à entendre que Grégoire XVI et Pie IX ont combattu des erreurs chimériques ou qui n'avaient cours qu'en dehors des rangs catholiques ? La première supposition est injurieuse au Saint-Siège; la seconde est contraire à l'histoire.

Oui, comme nous le disons dans notre étude, depuis longtemps, sur la question de libéralisme, la doctrine est fixée, et il n'y a plus entre catholiques que des procès de tendances. Mais qui donc a fait Taccord doctrinal ? Ce sont les encycliques Mirari vos et Quanta cura. Ls( première n'a été qu'imparfaitement comprise. La seconde a porté îe dernier coup à une erreur qui existait.

Que cette erreur fût de bonne foi ; qu'elle s'alliât chez d'admirables chrétiens à une foi vive, à un zèle d'apôtres, à un amour de l'Eglise dont plus d'un parmi nous leur envierait les ardeurs, il n'est pas

permis d'en douter. Mais il y avait dans leur esprit une conception fausse : ils intervertissaient les rôles respectifs de la liberté et de la vérité. La vérité est le but, la liberté le moyen : ils faisaient de la liberté le but, et la vérité gardait alors ce qu'elle pouvait.

Nous avons entendu contester ce fait. Non, nous disait-on, les chefs de l'école catholique libérale n'allaient pas si loin. Ils laissaient bien à la liberté son rôle de moyen. Ce qu'ils voulaient c'était se servir d'elle pour faire pénétrer dans la société moderne, pervertie par la Révolution, tous les éléments de vie chrétienne qu'elle était capable de recevoir.

On nous a cité, à l'appui de cette assertion, deux écrits de circonstances qu'il nous a été tout ensemble doux et pénible de relire; car, à comparer ces pages ardentes, ce style éclatant, cet accent sincère et généreux aux pauvretés de la polémique contemporaine, on mesure avec tristesse l'espace parcouru depuis trente ans sur le chemin de la décadence.

Le premier en date est une brochure de Montalembert publiée en 1852 sous ce titre : Z)e5 intérêts catholiques au xix^ siècle. Cet admirable pamphlet est consacré à l'éloge de la liberté politique et de la liberté de conscience. Mais il est juste de reconnaître que ces libertés, même la seconde, ne sont pas présentées comme autant de droits absolus. Le contraire même est nettement affirmé dans le passage suivant :

« Encore une fois, je n'entends professer ici aucune

« théorie absolue, universelle, exclusivement appli- « cable à tous les siècles et à tous les peuples. Je « prétends seulement que, chez la plupart des peuples « chrétiens et dans l'état actuel du monde, la liberté « est un bien, unbien relatif] non absolu. Sauf en « ce qui touche aux lois directement établies et ré- « véléespar Dieu, je tiens que l'absolu est en tout « l'ennemi de la vérité, telle qu'elle s'adapte à Tin- « firmité humaine ^ »

Le second écrit parut en 1856. C'est un coup d'œil rétrospectif jeté par le comte de Falloux sur l'histoire du parti catholique pour expliquer comment ceux qui de 1845 à 1849 avaient marché la main dans la main, s'étaient séparés depuis 1850 et étaient devenus des adversaires. La loi consacrant la liberté de l'enseignement avait été pour beaucoup dans cette scission funeste. L'avènement de l'empire elle partage des catholiques en autoritaires et libéraux avaient fait le reste.

L'école àaV Univei's avait trouvé que la loi de 1850 ne donnait pas assez à l'Église et laissait tropà l'Etat. On aurait voulu l'abolition de l'Université et, pour l'enseignement catholique, une pleine autonomie rehaussée de privilèges.

M. de Falloux, avec Mgr Dupanloup, M. Thiers, M. Moléet les autres, croyait qu'aller jusque-là c'était tout compromettre ; qu'à trop demander on risquait

1. Des intérêts catholiques au xix^ siècle, par le comte de Montalembert, 3'' édition, p. 86. Paris, Lecoffre, 1852.

de tout perdre. Il y avait là une divergence politique sur une question d'opportunité.

Mais en préparant la loi du 15 mars, M. de Falloux écartait expressément le principe rigoureusement libéral qui consiste en ceci : déclarer à la vérité que la puissance publique Fignore comme telle et ne lui fait sa place au soleil qu'au nom du droit commun. Ecoutons-le exposer lui-même la théorie qui l'a guidé.

« Un partisan notoire de la liberté religieuse, entrant « pour la première fois dans un ministère, avait à « opter entre deux lignes parfaitement distinctes : « laisser subsister l'enseignement de l'État sans s'en (( m^êler, sans y toucher, et autoriser l'Église, par (.< le petit nombre de mesures qui dépendaient unice quement de la signature ministérielle, à créer au « sein du pays de petites oasis d'éducation catholique ; « ou bien entreprendre d'une façon plus régulière et « plus efficace la réforme de l'enseignement public (( en y comprenant l'enseignement de l'État.» L'auteur expose les inconvénients du premier système qui n'aurait pas survécu au cabinet. Puis il reprend :

« Le second parti était plus complexe, exposé à « plus d'obstacles, mais compensait ces obstacles « par l'étendue et la solidité. En entreprenant de « faire pénétrer les salutaires influences de la (( religion dans renseignement général de la « société^ on rencontrait tout d'abord le contact de « l'Université, corps puissant, etc., on rencontrait « du même coup la nécessité de tenir compte de

« l'état delà société elle-même, de lois et de mœurs « qui n'étaient nullement préparées a une réforme « radicale. »

Et plus loin : « Si le bienfait de la législation « nouvelle ne s'était étendu que sur eux (les fils des « vrais chrétiens), ce bienfait, quelque grand qu'il « eût été en lui-même, n'eût produit que des effets « imperceptibles par rapport à l'ensemble de la « nation. Or est-ce le vole de V Eglise^ dans un pays (.(. comme la France, de se borner à former de petites a plialanges sacrées ? Est-ce le rôle des catholiques (( de se cantonner d'avance et d'eux-mêmes dans un « coin delà société française? Cela peut être imposé « à FEglise comme une épreuve, cela répugne à son « esprit large et à son -cœur maternel... L'Eglise ', « n'est point une secte, c'est une famille et une « patrie. Quand on veut la servir ci son exemple et « selon ses vues, cest V expansion ciu on ambitionne « pour elle. Ojî s^applique à lui faire prendre clans « V éducation et le gouvernement de toutes les âmes « la part qui se concilie, dans Vintérêt même delà « foi, avec le respect des consciences, le droit public « etVétat général de la nation. On ne la cantonne « pas dans de petites citadelles..., on ne rêve pas « pour elle, comme un bien idéal, le sort des pro- « testants sous l'édit de Nantes en attendant qu'il « fût révoqué \ »

1. Le Parti catholique, par le comte de Falloux, p. 39-44. Paris, Bray, 1856.

Voilà certes de nobles, paroles, voilà des pensées dignes d'un vrai catholique. La loi deiSoO est bien présentée ici dans son vrai jour, comme une loi non de liberté seulement, mais de patronage chrétien.

Il était juste de rendre cet hommage à deux des plus illustres chefs de Fécole libérale. Il fallait leur donner acte de ces déclarations importantes qui montrent la pureté de leur foi. Et cependant ces citations ne suffisent pas à nous convaincre qu'avant 1864 le libéralisme eût déjà cessé d'exister à l'état de doctrine erronée dans l'esprit de tous les catholiques.

D'abord, on se mettait en règle avec l'encyclique de Grégoire XVI en ne se déclarant pas partisan d'une liberté absolue et illimitée. La trace de cette préoccupation se retrouve sans cesse sous la plume des écrivains à la fois libéraux et catholiques qui ont écrit avant le Syllabus. Nulle part elle n'est plus visible que dans cette page de Montalembert qui précède immédiatement le morceau que nous venons de citer : « Faut-il maintenant que je m'explique « sur ce que j'entends par liberté ! Serai-je soup- « çonné de vénérer sous ce nom ancien et sacré les « inventions de l'orgueil moderne, l'infaillibilité de (c la raison humaine, la sotte hérésie de la perfec- « tibilité indéfinie de l'homme, la consécration de « l'envie sons le nom d'égalité, l'idolâtrie du nombre « sous le nom de suffrage universel et de souveraineté « du peuple? En serai-je réduit à me défendre de « toute complicité avec les prédicateurs de la liberté

« illimitée^ absolue ? yes])èYe que non. Ce que j'aime « et ce que je désire, c'est la liberté réglée, contenue, (( ordonnée, tempérée ; la liberté honnête et modérée^ « la liberté telle que Font proclamée, recherchée, « conquise ou rêvée les grands cœurs et les grandes a nations de tous les temps, dans l'antiquité comme « depuis la Rédemption ; la liberté^ qui, bien loin « d'être hostile à Fautorité, ne peut coexister qu'avec « elle, mais dont la disparition fait trop souvent (( dégénérer l'autorité en despotisme. »

La liberté réglée vaut mieux que la liberté illimitée. Dans l'ordre politique cette liberté réglée est même, selon nous, absolument préférable au despotisme. C'est aussi la pensée de Léon XIII dans son Encyclique. Mais dans l'ordre politico-religieux, la liberté de conscience et des cultes, même réglée par les lois civiles, peut ne pas faire à la vérité chrétienne les avantages auxquels elle a droit. Si l'on s'en tient là pour se plier aux nécessités des temps, l'Eglise l'approuve, c'est la tolérance. Si l'on rationnait ainsi la vérité sans y être contraint par les circonstances, il faudrait reconnaître dans cette conduite l'influence de l'erreur libérale qui met le droit commun^ ou le droit des hommes, au-dessus du droit de Dieu.

Et puis cette sagesse, celte mesure que nous avons signalées avec bonheur sous la plume de MM. de Montalembert et de Falloux, se retrouvent-elles dans tous leurs écrits? N'ont-ils pas été emportés par l'ardeur des controverses bien au delà des limites

LE DROIT CHRÉTIEN ET LE DROIT MODERNE i\

qu'ils avaient su reconnaître ? Là liberté n'est-elle pas devenue pour eux l'objet d'un culte, et n'en sontils pas venus à penser que, si un autre régime avait pu convenir h l'enfance de la civilisation chrétienne, le régime du droit commun convenait seul à son âge adulte ; que sans excuser les crimes qui ont accompagné l'émancipation des sociétés medernes, cette émancipation même marquait un progrès sur le passé des âges chrétiens et réservait à FEglise une situation préférable à celle qu'elle a toujours revendiquée?

Nous posons ces questions aux lecteurs assidus des écrits de cette brillante école, à tous ceux qui, comme nous, ont bu avec avidité dans leur jeunesse à ces sources d'éloquence trop tôt taries. N'est-il pas vrai que l'impression générale produite par cette lecture répondait à ce que nous venons de dire et faisait de nous des partisans convaincus de la /Ae^e libérale? On plaidait en faveur du passé les circonstances atténuantes, on excusait saint Grégoire VII, on défendait timidement saint Pie V, mais on glorifiait l'ère nouvelle, on lui faisait un mérite d'avoir remplacé la protection du bien par une liberté commune au bien et au mal.

L'Encyclique de 1864 a trouvé beaucoup d'entre nous dans cet état d'esprit. Elle fut pour plusieurs une épreuve, mais une épreuve salutaire. J'étais à Rome quand elle parut, j'achevais mes études théologiques, et je n'oublierai jamais la surprise, l'émo-

tion, l'inquiétude où me jeta la lecture de ce document doctrinal. Je vis clairement qu'il y avait quelque chose à changer dans ma conception delà société. Le premier moment de stupeur passé, je relus l'encyclique Mirari vos, si profondément oubliée depuis quinze ans, je la rapprochai de celle de Pie IX; il n'y avait pas de doute possible : la tradition catholique était incompatible avec la théorie impliquée dans le libéralisme : pour demeurer fidèle à la première, il fallait réformer profondément la seconde.

Le souvenir de celte évolution intérieure sera ineffaçable dans mon âme. Commencée dans la tristesse et dans le trouble, elle s'acheva dans la joie et dans la paix. Mais depuis lors il m'a été impossible d'admettre que Terreur libérale n'eut jamais existé; car j'avais à la fois conscience et de l'avoir constatée en moi-même et de ne l'avoir pas inventée.

Ce qui est vrai, selon moi, c'est que l'année 1864 vit finir cette erreur. Je n'ai pas lu une ligne, écrite par un catholique postérieurement à cette date, qui la formule de nouveau en sa forme théorique. Et voilà pourquoi les accusations de libéralisme m'ont toujours semblé depuis lors injustes ou excessives.

Ce qui a survécu aux doctrines, ce sont les tendances. Et c'est pour cela qu'il restait quelque chose à faire pour pacifier les esprits dans l'unité. Ce rôle glorieux et bienfaisant était réservé à Léon XIII. Distinguer dans les tendances libérales ce qui est bon,

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ce qui est indifférent, ce qui est dangereux et mauvais, marquer ainsi avec netteté le terrain de l'accord nécessaire et circonscrire celui de la liberté permise, c'était rendre aux enfants de l'Eglise un suprême service. Honneur au Pontife, honneur au Père à qui nous devons ce bienfait I

INTRODUCTION

Par ce temps de libre-pensée, la parole du Pape est encore, quoi qu'on fasse, un événement pour le monde. Lorsque parut^ il y a deux mois, l'encyclique Immortale Bei, la presse incroyante et la presse frivole ne furent pas les dernières à s'en occuper. Et l'on a remarqué avec raison que le ton de leurs commentaires a été généralement convenable; qu'un certain respect pour la personne du Pontife, un hommage plus ou moins explicite rendu à son caractère, à ses intentions, à sa sagesse; que les jugemenis mêmes, si imparfaits qu'ils soient, portés sur sa doctrine, distinguent ces appréciations du langage familier aux journaux impies ou profanes quand ils traitent les questions ecclésiastiques.

Il était équitable de leur en donner acte. Cela fait, nous retrouvons toute notre liberté pour juger à notre tour ces juges iocompétents d'un enseignement qui les dépasse. Les uns, ne voulant voir que les concessions de tolérance faites aux besoins des temps, ont cherché dans l'encyclique de Léon XIII une atténuation, quedis-je! une rétractation inavouée de celles de Pie IX. D'autres ont traité avec dédain ce qu'ils appellent l'inévitable phraséologie de la Curie romaine, pour courir aux bons endroits et signaler comme des nouveautés dans la bouche d'un Pape l'éloge de la civilisation et de la liberté civile. Quelques-uns ont fait ressortir au contraire la fermeté des affirmations doctrinales, pour en conclure qu'en vain Léon XIII cherche à déguiser sous des dehors conciliants l'intransigeance

essenlielle au catholicisme; la logique des principes est, disent-ils, plus forte que les hommes et quiconque a bien lu l'Encyclique devra conclure qu'entre la religion dupasse et la société moderne le conflit est irréductible.

Ce qui manque à tous ces théologiens d'occasion, c'est la notion même de l'Église et de sa mission. Ils paraissent ignorer qu'elle ne dispose pas de son enseignement; qu'à l'exemple de Jésus lui-même, parlant en tant qu'homme, elle s'en va répétant à travers les siècles : « Ma doctrine n'est pas la mienne ; elle est la doctrine de Celui qui m'a envoyé *. » Ils ne comprennent pas davantage — et cette ignorance leur est commune avec les protestants — que, simple témoin de la vérité révélée, l'Église en est d'ailleurs le témoin vivant, divinement assisté non seulement pour ne pas trahir son mandat, mais pour l'exercer avec àpropos, selon le besoin des âmes et la convenance des temps. La perpétuité du dogme, le développement de son exposition, le progrès dans la manière de concevoir la vérité immuable et d'en adapter l'expression aux situations changeantes, en un mot ce que les docteurs appellent Veniendement catholique^ intelleclus catholicus, voilà ce dont ils n'ont pas l'idée. Il faut peut-être leur pardonner de mal saisir ce qu'ils n'ont, jamais appris, mais c'est à la condition qu'ils s'abstiendront d'en raisonner et surtout d'en juger.

Au reste, l'attention des Athéniens de Paris ne pouvait être longtemps retenue par d'aussi graves pensées. Le courant des affaires, les événements du jour, les intrigues de la politique intérieure, les périls du dehors, voilà plus qu'il n'en faut pour leur faire oublier l'Encyclique. Telle ne saurait être la disposition des catholiques. Ils peuvent d'autant moins perdre de vue les leçons du Vicaire de Jésus-Christ que ces incidents mêmes, qui passionnent

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