‹ MélangesChapitre 4 sur 104 · JOAN., V.I · texte numérisé non relu

JOAN., V.I

ropinion dans l'ordre politique, empruntent leur principale gravité au désarroi des esprits, aux contradictions des doctrines, à l'oubli des principes sur lesquels repose la civilisation véritable.

Nous reprendrons donc par parties le document pontifical et il ne nous aura pas été inutile de laisser ceux du dehors traduire en courant l'impression juste ou fausse, malveillante ou favorable, qu'ils en ont reçue.

Nous aussi, nous avons reçu d'une première lecture une impression que l'étude attentive a rendue plus profonde. Quand le Pape a parlé, nous n'avons pas dit : Causa finita est, car, à vrai dire^ il n'y avait plus, depuis longtemps, de cause pendante entre catholiques sUr cette grave question des rapports des deux pouvoirs dans une société chrétienne. Mais nous avons dit : L2/X et pax! la lumière et la paix!

Oui, c'est bien la lumière qui rayonne de cette magistrale exposition. L'encyclique Dluturnum avait déjà dissipé bien des équivoques sur l'origine, la nature et les conditions d'exercice de la puissance publique dans l'ordre temporel. Celle-ci vient éclairer d'un jour à la fois plus éclatant et plus doux l'œuvre sociale du Christ, le rôle de l'Eglise dans ses relations avec la société civile. L'enseignement traditionnel du Saint-Siège, notamment celui de Grégoire XVI et celui de Pie IX, revivent sous la plume de leur auguste successeur. Et cependant c'est bien l'œuvre propre de Léon XIII. On la reconnaît à la grande allure du style, aux proportions à la fois amples et mesurées, au langage tout ensemble élégant et sobre, d l'élévation philosophique de la pensée, enfin à une certaine chaleur contenue, mais communicative, qui rend la foi plus facile au moment même où elle est exigée.

La lumière donc, mais aussi la paix! Le même Pontife,

dont l'aiitorilé s'interpose avec tant d'à-propos et de force pour couper court aux divisions des catholiques, fournit à ses lidèles enfants le vrai terrain de leur concorde et sait leur faciliter l'union qu'il leur commande. L'union se fera sur la vérité immuable et non sur des compromis suspects; mais cette vérité, mieux comprise, paraîtra à plusieurs plus aisée à reconnaître. Des distinctions nécessaires, auxquelles en d'autres temps il a fallu recourir pour maintenir aux enseignements suprêmes leur vrai sens et en montrer la vraie portée, se trouvent ici dans le texte même du document; et l'autorité plus grande qu'elles empruntent à cette haute provenance est faite pour rendre impossibles de regrettables confusions et des malentendus funestes.

Quand Grégoire XVI lança la célèbre encyclique Mirari vos, il s'agissait d'avertir les meilleurs enfants de l'Eglise : Lamennais^ déjà en proie au démon de l'orgueil, mais encore fidèle; Lacordaire et Montalembert^ qui devaient le rester toujours. Au début d'un siècle nouveau, parmi les ruines amoncelées du passé, au milieu de l'incrédulité des hautes classes et de l'indifférence des masses, ces grands esprits, ces cœurs ardents cherchaient où s'appuyer pour reconstruire l'édifice de la société chrétienne. Témoins de l'entraînement qui portait leurs contemporains vers les institutions politiques favorables aux libertés civiles, ils avaient cru trouver dans la facilité presque illimitée de tout dire, de tout écrire et de tout faire, la forme nouvelle de la conquête qui devait étendre sur notre âge le règne de Jésus-Christ. Epris euxmêmes d'un enthousiasme juvénil pour ce droit public nouveau que l'expérience n'avait pas encore jugé, ils en étaient venus bien vite à formuler des thèses absolues là où ils n'auraient dû rédiger que des programmes d'action. La liberté était entre leurs mains une arme puis-

lh: droit chrétien et le droit moderne 19

santé au service de la vérité. A force de vanter ce noble instrument, ils oubliaient son rôle subordonné et lui assignaient l'importance suprême. Pour eux, une société se perfectionnait, non plus dans la mesure de la vérité qu'elle savait reconnaître, mais dans celle des libertés qu'elle osait proclamer.

Il y avait dans ces illusions généreuses de tels périls, un tel oubli des droits supérieurs de la parole de Dieu et des besoins les plus profonds de l'âme humaine, que le gardien de la doctrine dut intervenir et jeter son cri d'alarme. Ce cri fut l'encyclique Mirari vos. Il retentit douloureusement dans l'âme des trois amis; la superbe précipita le chef dans la révolte; la soumission filiale sauva les deux disciples. Après un premier moment de stupeur, ils reprirent courageusement leur tâche de serviteurs et d'enfants de 1 Eglise ; et l'histoire du christianisme au xix^ siècle a écrit dans son livre d'or leurs œuvres immortelles.

Le mouvement même do leur zèle les engagea de nouveau dans des luttes fécondes, où la liberté leur servait encore de cri de ralliement. Une seconde fois, dans l'ardeur du combat, il leur arriva de prendre le moyen pour la fin. Tous leurs anciens compagnons d'armes ne les suivirent pas dans cette nouvelle campagne. Une scission se produisit dans l'École ullramontaine. Le groupe ^cVUnivers passa tout entier à l'Empire, au régime autoritaire et devint le contempteur de la liberté politique. Le groupe de Montalembert se fit une religion des doctrines contraires et en vint peu à peu, dans l'entraînement des luttes quotidiennes, à revendiquer presque au même titre deux choses aussi différentes que les libertés politiques et les libertés religieuses. Le mot même de liberté semblait n'avoir plus pour eux qu'un seul sens. Ils défendaient par les mêmes arguments les institutions qui pro-

tègent le citoyen conlrc l'arbitraire et celles qui facilitent la diffusion de Terreur et du mal ^

L'encyclique Quanta cura fut un rappel solennel et, quoi qu'on en ait pu dire, un rappel opportun des principes oubliés. Les événements qui avaient précédé cet acte de Pie IX le rendaient vraiment nécessaire. En effet^ tandis que des catholiques sincères, en haine du despotisme, exagéraient le culte de la liberté, des hommes d'Etat sans scrupules invoquaient à leur tour le prétendu droit des nationalités pour légitimer d'injustifiables usurpations. Le progrès, la civilisation, le libéralisme, toutes lesidoles modernes émigraient dans le camp delà force brutale. On ne les invoquait plus au profit de la religion opprimée, de la vérité enchaînée, de la justice méconnue; on parait de ces noms honorables des entreprises iniques, de flagrantes violations du droit. Ce qu'on exaltait en Italie, ce que le gouvernement français consacrait par son patronage, c'était pour les peuples le droit à la révolte, pour les princes le droit de spolier leurs voisins et d'enlever au Saint-Siège ses provinces.

Pie IX pouvait encore moins se taire devant celle scandaleuse corruption des mots que devant les dangereuses équivoques où se laissaient entraîner de bonne foi plusieurs de ses fidèles enfants. De là cette longue série de protestations éloquentes, dispersées dans ses brefs, dans ses allocutions consistoriales, et dont la substance fut condensée par ses ordres dans le catalogue d'erreurs appelé Syllabus.

Faut-il s'étonner, après cela, de trouver dans les documents émanés du Saint-Siège sur ces graves matières, durant les deux derniers pontificats, un ton plus sévère,

1. Malgré certaines observations qui nous ont été faites, nous maintenons cette assertion, mais en l'entourant des réserves formulées dans la préface (p. 5).

une préoccupation plus visible d'opposer une digue au flot montant des faux principes?

Vingt années ont passé depuis l'encyclique de Pie IX, vingt années pleines d'événements sinistres qui ont tristement donné raison à la clairvoyance et à la fermeté du vicaire de Jésus-Christ. Citons à ce sujet un remarquable passage de l'article que M. Thureau-Dangin consacrait l'autre jour, dans le Français, à la lettre de Léon XIII. Cette appréciation d'un catholique sincère, qui fut aussi un libéral convaincu, mérite d'être relevée, commel'indice du travail important qui s'est fait dans les esprits de bonne foi :

c( Les principes que l'Encyclique expose avec une autorité magistrale sont les mêmes qu'exposaient les prédécesseurs de Léon XIII, ceux qu'ont enseignés tous les docteurs : Bellarmin et Suarez au xvi^ siècle, saint Thomas d'Aquin ait xm% saint Augustin auiv^. Que ces principes contredisent certaines idées nées delà philosophie du dernier siècle et introduites dans la société politique par la Révolution, nous ne le nions pas. Il fut un temps où une partie de l'opinion eût supporté impatiemment cette contradiction; mais aujourd'hui les déceptions ont du la rendre plus facile et plus humble. Elle a vu à l'œuvre les doctrines que la raison humaine avait prétendu substituer à celles delà vieille société chrétienne^et il ne lui paraît pas qu'il y ait lieu de se féliciter et de s'enorgueillir des résultatsproduits. N'est-ce donc pas de la bouche môme des fils de ce siècle, de ceux qui semblaient le plus étrangers aux croyances de l'Église, que s'est échappé comme un cri de douleur et d humiliation, l'aveu de la faillite révolutionnaire? Aussi aujourd'hui pas un esprit réfléchi et de bonne foi qui ne doive reconnaître que, dans les principes inaugurés en 1789, à côtéd'idéesgénéreuseSjfécondes, qui, bienloin d'être repu-

diées par le christianisme, sont revendiquées par lui, il y a eu des erreurs graves, des sophismes périlleux, dont les Français et, entre tous, les libéraux sincères ont depuis lors trop souffert pour en vouloir à celui qui les leur signale. y>

Voilà une première raison qui peut expliquer le caractère plus tempéré qu'on reconnaît à l'encyclique Immortale Del. Elle s'adresse à des espris qui ont progressé vers la vérité et à qui ce rapprochement commencé devait rendre moins sensible le contraste des doctrines. On pourrait encore en donner d'autres motifs. Certains catholiques n'avaient-ils pas abusé à leur tour des énoncés dogmatiques si sagement formulés par le Saint Siège? N'avaient-ils pas isolé certains principes des conditions d'application qui aident aies comprendreetpréparentàles accepter? Plus d'un indice nous porte à croire que le Pape s'est préoccupé du péril de malentendu que ces excès de paroles pouvaient faire naître, des obstacles inutiles qu'ils pouvaient susciter à l'action civilisatrice de l'Église dans notre temps. Et voilà pourquoi, en instruisant les uns par les choses qu'il enseigne, il a voulu avertir et guider les autres par la manière de les enseigner.

Mais c'est peut-être trop insister sur l'explication d'un fait dont on a, ce nous semble, beaucoup exagéré les proportions. Entre les lettres de Léon XIII et celles de Pie IX, nous ne trouvons pas^ quant à nous, de si profondes différences. Que, l'esprit pacifié par la lecture de l'encyclique récente, on relise les documents du dernier pontificat, qu'on les relise dans leur texie et non pas dans les commentaires passionnés auxquels ils ont donné lieu de part et d'autre, et l'on verra que, si tous les principes articulés par Pie IX sont affirmés de nouveau par ; Léon XIII, tous les tempéraments admis par Léon XIII se retrouvent, tantôt en substance, tantôt en propres

termes, sous la plume ou sur les lèvres de Pie IX.

On nous opposera le Syllabiis. On nous dira que ce document célèbre qui a soulevé tant de contradictions ne contient précisément aucune de ces réserves prudentes qui préviennent l'abus et dissipent l'équivoque.

La réponse est facile. Le véritable document doctrinal de i864 n'est pas le Syllabus, c'est l'encyclique Quanta cura. Là le Pape parle à tous les fidèles et son langage est intelligible à tous. Mais comme Pie IX voulait, dans cette circonstancesolennelle, donner une direction àl'enseignement catholique, il a jugé utiled'annexer àl'Encycliqueun recueil de propositions erronées dressé selon la méthode scolastique et fait pour servir de répertoire aux théologiens.

Dans une récente lettre pastorale, l'éminent cardinal Lavigerie a mis pleinement en lumière le caractère propre du Sijllabus et l'abus qu'en ont fait ceux qui trouvaient leur intérêt dans le travestissement des doctrines.

« Pie IX, de sainte mémoire, n'avait voulu que dresser (( dansle Syllabus, comme l'indique ce nomlui-même,une « table des erreurs réprouvées par lui durant les années « antérieures de son pontificat. Il s'était donc contenté « d'en reproduire les formules et de s'en référer, pour « les explications nécessaires, aux actes dans lesquels ces « erreurs se trouvaient visées. Mais ces formules, des- « tinées aux pasteurs, aux théologiens, aux canonistes, à c( ceux-là seulement, en un mot, qui, par profession, s'oc- « cupent de ces matières difficiles rtqui avaient d'ailleurs « seuls entre les mains les documents pontificaux néces- « saires à leur complète intelligence, furent sur l'heure c( signalées par des voix ennemies à l'animadversion des « foules, qui ne pouvaient ni les apprécier ni les com- « prendre.

ce Sans tenir compte des règles suivies dansTÉglise pour

« riiiterprétation des coadamnations doctrinales, conc( fondant de parti pris et les contra iictoires et les con- « traires des propositions notées^ne voyant même pas ou c( feignant de ne pas voir que quelques-unes de ces force mules erronées n'étaient condamnées que pourl'omis- « sion des distinctions nécessaires, ils mêlèrent tout aux c( yeux d'un public léger et ignorant^ en France surtout, « des choses religieuses. Ils changèrent ainsi le caractère « d'un document qui rappelait simplement des condamc( nations anciennes déjà, et qui avaient semblé au « moment où elles avaient d'abord été prononcées aussi « simples que légitimes. Ils le transformèrent enfin en « une déclaration de guerre violente^ méditée, contre la c( société contemporaine. C'est par là qu'ils parvinrent à a donner à des vérités, sur lesquelles tous les hommes a sensés sont d'ailleurs d'accord, les plus odieuses couce leurs.

« Ils affectèrent, en effet, de trouver dans le Syllabus :

a La consécration doctrinale du droit divin, tel que « le définissaient les légistes des anciennes monarchies;

a La condamnation de toutes les autres formes de c( gouverneme»nt^ et, en particulier, celle des gouverne- « ments démocratiques ou parlementaires;

« La condamnation en bloc de la société moderne;

« Du progrès dans les sciences ;

« De toutes les libertés ;

« Celle de la tolérance religieuse, et la préconisation de (( la force comme moyen de propager et de faire triompher « la foi ;

K Par suite^ la condamnation des constitutions politi- « ques des Etats contemporains, l'impossibilité pour les « catholiques de les accepter et de les servir;

« En un mot, je le répète, une déclaration de guerre ',( absolue, universelle, à la société politique, telle qu'elle

a est organisée de fait dans la vieille Europe et dans les « Etats du nouveau monde.

« Nul thème, ils le savaient, n'était plus propre à soule- « ver un temps et un pays où l'expérience du malheur « n'avait pas fait tomber encore des illusions surlesquelles « un si grand nombre commencent à ouvrir les yeux, et « à qui des conquêtes brillantes et utiles dans l'ordre « des sciences^ dans l'étude de la nature, de récents « triomphes sur les champs de batailles inspiraient une (( superbe confiance. »

Pour remédier à un si grand mal, que faut-il? Donner aux choses l'emploi pour lequel elles sont faites; Pie IX a écrit ses encycliques^ a prononcé ses discours pour toute la chrétienté; il faut répandre eu leur teneur ces enseignements pleins de chaleur et de lumière. Il a fait dresser le Syllabus pour l'École ; c'est aux maîtres et aux disciples d'étudier ce document en lui-môme et dans ses références aux écrits d'où sont extraites les erreurs qu'il formule. Aucun travail n'est plus utile pour un esprit rolléchi et préparé par l'étude, aucun n'est plus propre à donner de la précision aux pensées et de la fermeté à la doctrine. Et pourquoi ne ferait-on pas aussi le syllabus de Léon XIII? Ce serait une belle tâche à proposer aux amis de la grande théologie? On verrait alors avec plus d'évidence le parfait accord de l'enseignement des deux pontifes, et si l'on voulait encore les comparer l'un à l'autre, on serait moins frappé, croyons-nous, des traits qui les distinguent que des ressemblances qui les rapprochent.

Avant d'aborder l'étude de la nouvelle Encyclique, il nous a paru nécessaire de déterminer le cadre historique dans lequel elle vient se placer et d'expliquer le caractère de ce grand acte par les antécédents qui l'ont préparé. Maintenant il faut laisser parler Léon XIII et suivre pas à pas le développement de la doctrine.

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