LA SCIENCE DE DIEU
L'acte créateur et conservateur est donc le lien qui unit le nécessaire au contingent^ l'infini au fini. Cet acte est essentiellement un acte intelligent. Ce sont les traces d'intelligence laissées par cet acte
dans le monde, qui nous ont conduits à reconnaître l'existence de Dieu.
Si nous avons différé jusqu'ici à parler de l'intelligence ou de la science en tant qu'elle est un attribut divin, c'est qu'autrement il eût fallu à chaque instant supposer connu ce que nous avions à dire de la création.
Connaissant maintenant l'acte créateur, sachant qu'il suppose en Dieu la connaissance, nous pouvons étudier la nature de cette connaissance.
Pour Dieu, comme pour tout être intelligent, l'objet de la connaissance se distingue naturellement en deux ordres : le moi et le non-moi.
De là, deux questions. Connaissance que Dieu a de luimême. Connaissance qu'il a des autres êtres.
La première question a déjà été équivalemment traitée à propos de la vie de Dieu.
L'intelligence est le premier acte de la vie parfaite. Elle doit donc se rencontrer dans l'être parfait : et dans rêtres3ul nécessaire, l'objetnécessairedelaconnaissance, c'est d'abord lui-même. Ainsi Dieu se connaît nécessairement.
Mais ce n'est pas assez dire. L'être divin n'est pas seulement intelligible, il est tout l'intelligible : et pourquoi? Parce qu'il est tout l'êlre. Une chose n'a d'intelligibilité qu'autant qu'elle a de réalité; on ne connaît pas le rien; et la réalité est intelligible par elle-même, dès là qu'il y a une intelligence capable de la saisir. Or, l'être de Dieu est tout l'être; il n'y a pas de réalité extérieure qui puisse ajouter quelque chose à l'énergie, à la perfection, à la valeur d'être de l'InQni.
Tout ce qui pourra exister en dehors de Dieu sera une
reproduction partielle, incomplète de son être; comme la science arithmétique d'un enfant desept ans est une reproduction incomplèleetpartielle de la science d'unLeibnitz ou d'un Newton. L'être de la créature n'ajoute donc aucune réalité intelligible nouvelle à la réalité intelligible de l'être divin.
Voilà pourquoi nous avons dit, en parlant de la vie de Dieu, que Dieu se connaît lout entier dans une seule idée. Et la théologie, dépassant ici les limites de la philosophie rationnelle^ nous a montré cette idée divine revêtue d'une personnalité propre, et naissant du Père comme le Fils consubstantiel de sa pensée.
Ainsi Dieu trouve en lui-même son subjectif et son objectif : il n'a pas besoin d'aller chercher, comme nous, son objectif dans le non moi.
Mais si Dieu trouve en lui-même tout l'intelligible, s'ensuit-il qu'il ne connaisse que lui-même? qu'il ignore ce qui n'est pas lui ?
Comment le supposer, puisque rien n'est en dehors de lui que ce qu'il a fait? Dieu peut-il ignorer ce qu'il fait? Il agirait donc en aveugle?
Non; Dieu n'ignore rien de ce qui est, ni de ce qui peut être hors de lui; mais c'est en lui-même qu'il connaît toutes choses. Et comment?
Il connaît tous les possibles dans sa propre essence.
Il connaît toutes les existences dans sa volonté créatrice.
l'' Connaissance des possibles. Quand Dieu considère sa propre essence, il y reconnaît sa réalité absolue, infinie; mais il conçoit aussi la possibilité d'une reproduction limitée et incomplète de cette réalité : comme le savant
dont nous parlions, conçoit non seulement l'ensemble des connaissances qu'il possède, qui font sa science^ mais la possibilité pour un autre homme d'en savoir beaucoup moins que lui. Suivant que Dieu considère tel ou tel degré possible de reproduction limitée de son être, il a l'idée d'une créature possible, il conçoit une espèce; comme notre savant peut concevoir à son gré, au-dessous de lui, tel ou tel degré de connaissance dans son élève. Ce que Dieu peut faire pour tel ou tel degré d'être en particulier, il le fait pour tous les degrés possibles dont le nombre est indéfini; et il les conçoit en une seule idée, qui embrasse à la fois, comme d'un regard simple et universel, toute l'étendue de l'être infini, et la possibilité inépuisable qu'il y a pour lui de le reproduire imparfaitement à des degrés divers. C'est ainsi qu'il connaît tous les êtres possibles, et tous les actes possibles des êtres possibles, par conséquent toutes les vérités absolues et toutes les vérités conditionnelles, tout ce qui peut faire l'objet d'une proposition vraie.
Saint Thomas dit : Deus essentiam suam perfecte cogno^ scit'j unde cognoscit eam secundum omnem modum quo cognoscibilis est. Potest autem cognosci non solum secundum modum quo in se est, sel secundum quod est participabilis secundum aliquem modum similitudinis a creaturis... Sic igitur, in quantum Deus cognoscit suam essentiam ut sic imitabilem a tali creatura, cognoscit eam ut propriam rationem et ideam hujus crealuvx ; et similiter de aliis \
Ainsi les possibles sont confondus dans l'être divin, comme la statue dans le bloc de marbre; rien ne peut les en distinguer que la volonté hypothétique ou absolue que Dieu a ou pourrait avoir de les créer.