‹ MélangesChapitre 71 sur 104 · SUR LA NATURE DE DIEU · texte numérisé non relu

SUR LA NATURE DE DIEU

Le nom divin : Être.

[Fragment de la Leçon 11,)

Nous avons l'analogie entre l'Être divin et l'être créé, mais voici le contraste. Pourquoi à cet être ne donnons-

nous pas d'épithète? C'est à cause de l'opposition qui cxisle entre l'Être absolu et l'èlre parlicipé.

Dans l'être participé, la perfection croissante va de pair avec une restriclion croissante des condilions de lèlre. L'exlension diminue à mesure que la compréhension augmente. Il faut multiplier les qualificatifs pour exprimer celle ascension dans l'échelle de l'être : l'homme est un être créé, matériel, végétatif, animal, raisonnable. La pyramide monte en se rétrécissant, elle se rétrécit en montant. Supprimez une épithèle, vous supprimez un degré d'être. C'est que la base était l'être indéterminé, l'être dépourvu de toute propriété, de toute intensité, l'être abstrait.

Mais en Dieu ce n'est pas cela. La base, c'est la réalité souverainement intensive. Qu'ajouter à cela? Des distinctions qui aident seulement notre œil myope à parcourir successivement les régions de cette immensité actualisée. Si vous allez au delà de ces distinctions mentales, si vous commencez à restreindre, vous diminuez votre notion de Dieu au lieu de la perfectionner.

Eh bien ! maintenant, je le demande, puisque le problème des origines est inévitable, quel est le véritable principe des choses l Est-ce cet être indéterminé quiest le fond commun de toutes choses ? Les panthéistes le veulent ainsi. Ils tirent alors le plus du moins ; et ils ne s'aperçoivent pas que cet être indéterminé n'est qu'une abstraction, et ne peut avoir de réalité que dans une intelligence réelle.

Nous, nous disons : le principe, c'est ce qui est réel par soi, Eiis a se, ce qui ne dépend de rien autre pour être soi-même. Voilà le vrai support de toute causalité. Voilà le terme véritable de toute finalité. Voilà l'A et l'O du monde.

Celte antériorité nécessaire de l'être sur le néant, de la perfection sur l'imperfection, de l'absolu sur le re-

COURS DE THÉODIGÉE 215

latif, de l'être source sur l'être participé, de l'infini sur le limité, c'est là, Messieurs, ce qu'il y a de vrai dans le platonisme, dans l'ontologisme. dans le cartésianisme, etc.. L'erreur de ces écoles a été de confondre l'ordre ontologique avec l'ordre logique, de vouloir que les choses se présentent à notre esprit selon leur priorité essentielle et non pas selon leur priorité notionnelle, de ne pas voir que nous remontons le courant de la vérité allant de l'embouchure à la source, et que forcément alors nous devons rencontrer les réalités dans l'ordre inverse de leur subordination objective.

Mais les panthéistes commettent une confusion analogue et de bien pire conséquence. Au lieu d'associer témérairement la marche de notre esprit à la marche des choses, ils subordonnent misérablement la marche des choses à celle de notre esprit. Ils ne disent pas, eux : ma pensée procède du parfait à l'imparfait, mais ils disent : la réalité procède de l'imparfait au parfait. C'est une nouvelle manière d'identifier les deux ordres, mais en leur donnant à tous deux le néant pour point de départ.

Si nous leur disons : mais comment le plus peut-il sortir du moins dans la série des choses ? 11 nous répondent : et comment le plus peut-il sortir du moins dans la série de vos pensées ?

A cela nous répliquons : le plus sort du moins dans la série de mes propositions, mais non pas dans la série de mes pensées, parce que j'ai une force native d'induction qui me rend capable de concevoir le plus à l'occasion du moins : et celte force native, je la tiens de mon Créateur, qui a en Lui toute force et toute actualité.

Ainsi l'analogie ne vaut rien ; les panthéistes ne peuvent pas emprunter notre argumentation contre les ontologistes, pour étayer leur théorie de l'évolution.

Il reste qu'ils ont tort et dans les procédés et dans les conclusions. Les ontologistes ont tort seulement dans le procédé ; mais ils concluent avec nous à l'antériorité réelle de l'Être^ du Parfait.

Notion de l'immensité absolue de Dieu.

{Fragment de la leçon VIL]

1° L'être corporel est prisonnier de l'espace dans toutes ses parties. Toute réalité douée de masse occupe un lieu, n'en occupe qu'un^ est en rapport de présence purement extérieure et par ses surfaces avec les réalités qui occupent les lieux contigus, en rapport de distance variable avec les réalités non contiguës. L'une des qualités essentielles de la matière, l'impénétrabilité^ consiste précisément en cette exclusion réciproque que se signifient mutuellement les réalités matérielles à l'égard des lieux qu'elles occupent respectivement : « Tu n'occuperas pas mon lieu en même temps que moi. »

On pourrait donc essayer de définir la loi de l'espace par cette formule : limpossibilité pour des êtres doués de masse d'exister autrement qu'en dehors les uns des autres.

Je dis : pour des êtres doués de masse, afin de laisser de côté la fameuse question de la constitution intime de la matière : cette masse: réduite à son minimum — s'il y a un minimum — est-elle composée d'atomes dépourvus de masse et maintenus dans leurs rapports d'action réciproque par une loi purement dynamique? C'est l'hypothèse des dynamistes; dans cette hypothèse, on ne peut pas dire que les monades de Leibniz, ou les points matériels de Boscovich, qui sont les unités composantes de la masse minimum, soient soumis aux lois de l'espace géo-

COURS DE THÉODTCÉE 217

métrique comme les masses qu'ils constituent^ mais ils sont les éléments constilutifs de l'espace, et par conséquent n'en sont pas indépendants; ils sont la relation primitive, invisible et profonde qui supporte la relation postérieure, observable et superficielle que nous appelons l'espace géométrique. Au fond de l'être matériel serait cachée la force immatérielle dont les groupements primitifs produiraient l'étendue et l'apparente inertie de la matière. Voilà une première façon de concevoir l'espace.

L'autre façon est celle des atomistes. Selon eux, la divisibilité de la matière, qui n'a pas de limite idéale, a des limites naturelles, physiques. En divisant toujours, on trouve l'atome, physiquement indivisible et pourtant étendu encore. Pour constituer cet atome, cette étendue indivisible, ou ne recourt plus à l'hypothèse de points immatériels ou de forces simples agissant les unes sur les autres; mais, ou bien on renonce à toute explication, ou l'on va demander à la doctrine d'Aristote et des Scolasliques sur la matière et la forme une solution de l'ordre purement métaphysique. On admet alors que cet atome se décompose, non pas physiquement, mais mélaphysiquemenl en deux éléments : l'élément d'unité, d'aclivilé, de modification^ de spécification, c'est la forme ; — l'élément de divisibilit'^ de passivité, de permanence, d'identité, c'est la matière.

Dans cette hypothèse, très obscure j'en conviens, mais très conforme au bon sens^ très souple aux exigences de la science et qui me paraît contenir et envelopper la vérité, sinon la préciser et la définir, dans cette hypothèse, dis-je, l'assujettissement nécessaire de la matière auxlois de l'espace est encore plus évident que dans l'hypothèse dynamiste. Car tout ce qui est matière réelle, existante, jusqu'à l'atome inclusivement,'cst doué de masse et sujet

à l'étendue. En poussant l'analyse au delà de l'atome, on franchit le domaine du réel pour entrer dans l'abstrait, car la forme et la matière ne se séparent que par l'abstraction dans l'être existant ; là où elles se séparent réellement, l'être périt et fait place à un autre.

Ainsi la loi de l'espace, entendue au sens le plus étroit, domine l'être matériel : un seul être dans un seul lieu ; une seule partie de l'être divisible dans une seule subdivision du lieu.

2° L'être spirituel est-il soumis à la même condition d'existence? Oui, d'une certaine manière appropriée à sa nature. On peut distinguer entre la présence des esprits aux esprits et la présence des esprits aux corps.

Les esprits que nous connaissons, c'est-à-dire les esprits humains, ne sont présents les uns aux autres que par 1 intermédiaire des corps^ car ils ne se connaissent pas et n'échangent rien sans cet intermédicure. Yuilà une limitation très étroite de leur présence réciproque. Il faut la proximité des corps, ou des moyens de communication à distance pour que les esprits puissent être dits présents l'un à l'autre. Et cette présence n'est jamais immédiate. Il y a toujours entre les deux esprits un signe sensible, matériel, parole, cri, geste, écriture, etc.. Nous n'avons aucune expérience d'une présence purement spirituelle d'esprit à esprit.

... L'esprit n'ayant pas de parties et le corps en étant composé, la présence de l'esprit au corps est nécessairement différente de la présence du corps au corps. L'esprit peut être présent à la fois à toutes les parties d'un corps divisible, par conséquent à toutes les subdivisions dun lieu, à la condition d'agir simultanément et immédiatement sur toutes ces parties. Mais 1 expérience nous montre toujours celte présence limitée à un certain

COURS DE THÉODIGÉE ^'^^

spaco, circonscrit au moins par les dimensions du corps

vivant ..

Mais remarquons que cet assujettissement est une im-

liperfection, qu'il va relâchant ses liens à mesure qu'on

isélève dans l'échelle des êtres; donc, a priorï,\\ convient

Ide nier de l'Être divin cet assujettissement et de dire que

Dieu existe en dehors des lois de l'espace.

Tel est en gros le sens de cette proposition : Dieu est absolument immense. C'est la parole de Salomon : Cœlim et cœli cœlorum te capere non possunt.

Essayons de l'approfondir. L'immensité relative, dont nous ne nous occupons pas ici, c'est l'omniprésence. Suflira-t-il, pour caractériser l'immensité absolue, de dire qu'elle est le fondement de l'immensité relative ? Ce sera vrai, sinon la vérité complète.

Supposez une créature relie : Dieu lui est présent. — Une seconde : de même. Et sic in infinilunu Pourquoi est- Il présent ? Par action d'abord, comme créateur et conservateur : action intime, donc présence intime. — Par essence ensuite, parce que, s'il n'était pas présent, cette absence ne pourrait pas venir dune exclusion imposée du dehors: elle serait donc essentielle à Dieu, mais en même temps elle serait une limitation ; or une limitation essentielle, c'est la négation de l'Être divin. Donc c'est l'exigence intrinsèque de l'Être divin qui veut qu'il soit présent réellement à toute créature, dès qu'elle devient réelle. Et cette exigence radicale de l'omniprésence, c'est en Dieu un attribut absolu, c'est l'immensité.

Page 1