DISCOURS FRANÇAIS, 2« PRIX DES VÉTÉRANS
Matière. Un vieux Conseiller au Parlement au Coadjuteur de Paris, depuis Cardinal de Retz (1649).
Il sait qu'il parle à un homme dont le courage ne redoute rien; il ne s'arrêtera donc pas à lui développer les périls auxquels il s'expose.
Il se souvient aussi qu'il s'adresse à un politique raffiné qui fait profession d'être dégagé de ce qu'il appelle les préjugés du vulgaire ; qui n'est touché ni du droit divin des rois, ni du mauvais renom attaché à la qualité de rebelle.
On comprend, après tout, qu'on puisse être tenté de sortir de l'ordre établi pour faire quelque chose de grand. Mais que peutil résulter des intrigues parmi lesquelles s'usent stérilement les frondeurs? Quelles grandes pensées le Coadjuteur peut-il poursuivre dans les conditions où il est placé, et à quelle cause peut-il être utile? Que gagnera la chose publique à toutes ces menées ?
Que s'il prétend s'autoriser pour cette entreprise du caractère sacré dont il est revêtu, qu'il se demande d'abord s'il en respecte la sainteté, pour avoir le droit de s'en prévaloir. Qu'il examine ensuite si la vraie grandeur de l'Eglise ne consiste pas à s'élever au-dessus des intérêts profanes, plutôt qu'à se mêler dans les querelles de ces intérêts : les temps de la Ligue sont bien passés.
Au reste, il n'y a que les ambitieux vulgaires qui procèdent par la voie des intrigues et des agitations. Celui qui veut le vrai progrès se sert d'un apostolat autrement honorable. Il a la foi de ses convictions avec le respect des lois établies.
Dieu réserve peut-être à la France de grandes transformations sociales, et il faut espérer qu'elles ne coûteront au pays ni larmes, ni sang ; car il n'y a rien de solide, ni de vrai que
Aià b MÉLANGES
dans la modération. Mais enfin, le jour n'est pas encore arrivé, et les misérables agitations de la Fronde sont plus faites pour en retarder que pour en hâter l'avènement.
Monseigneur, permettez à un vieillard qui vous a suivi d'un œil inquiet au début de votre brillante, mais périlleuse carrière, de vous faire entendre aujourd'hui, avec les conseils de son expérience^ les prières de son amitié. Dans les troubles qui viennent d'agiter Paris, nous avons tenu, vous et moi, une conduite bien différente : averti par mes cheveux blancs, j'ai préféré, au danger des honneurs, l'obscurité du repos; emporté 'par la fougue de votre âge et de votre humeur, vous avez acheté^ au prix d'audacieux efforts, une illustration dont je ne sais si je dois vous féliciter ou vous plaindre. Aujourd'hui, la Fronde est tombée^ le Parlement vient de rentrer en grâce avec la Cour; seuls, les princes demeurent intraitables et ne peuvent pardonner au favori leur captivité. C'est à vous de voir à qui vous voulez vous unir : d'un côté, la cause royale vous réclame; de l'autre, des rebelles recherchent votre alliance. Je sais que les périls où vous entraînerait cette alliance sont peu propres à vous faire reculer. Votre courage se plaît à braver le sort; les émotions et les dangers, voilà vos plaisirs; le nom de chef de parti, voilà l'objet de vos vœux. Je n'essayerai donc pas de vous vanter les douceurs du repos, ni les avantages de la paix. Mais si votre sûreté vous touche peu^ il est d'autres motifs qui vous doivent émouvoir; peut-être mon âge et mon attachement à votre personne me donnent-ils le droit de vous indiquer ce que me semblent exiger aujourd'hui votre honneur, votre devoir, votre caractère sacré.
Cependant, qu'ai-je dit : honneur, devoir ? Sur ces termes mêmes, sommes-nous bien d'accord? L'honneur,
M. d'hulst, lauréat du concours général 414 c
d'après vous, consiste à se distinguer à tout prix; quant au devoir, en vous dégageant de ce que vous appelez les préjugés du vulgaire^ vous avez confondu sous ce nom bien des choses qui sont pour moi sacrées et inviolables. Le droit divin des rois de France, l'antique majesté de leur trône ne sont pas capables de vous arrêter dans la voie de la rébellion ; ce nom même de rebelle n'a rien qui vous effraye; au contraire, il vous plaît, il flatte votre unique passion, la passion de la renommée. Pour moi, je trouve la fidélité plus glorieuse que la révolte. Je comprends néanmoins qu'on soit parfois tenté d'entreprendre quelque chose d'extraordinaire, même contre Tordre établi ; mais il faut que ce changement qu'on médite serve à la gloire ou à l'intérêt du pays; il faut que l'égoïsme ne nous fasse jamais sacrifier le repos de l'État à notre ambition personnelle. En tout temps, on a su distinguer le fauteur de séditions et le champion de la liberté, le perturbateur de la paix publique et le défenseur des peuples opprimés. Si vous avez mûri un projet noble et généreux, votre audace est louable, votre entreprise glorieuse. Si vous agissez pour vous seul, je ne crains pas de vous le dire : dans cette triste carrière, vous êtes déjà trop fameux pour votre honneur.
Eh bien, Monseigneur, je vous le demande, quel a été votre but dans la Fronde? Quelle grande pensée vous conduisait ? Je vous parle ici sans détour, comme un vieillard à un jeune homme, à un ami. rjésiriez-vous seulement renverser le Mazarin? Mais fallait-il pour cela allumer le feu de la discorde, partager la ville et la Cour en deux camps ennemis ? Un ministre tombe dans quelques excès : est-ce un motif suffisant pour autoriser une guerre civile ? Le remède, quand mémo il eût dû réussir, n'était-il pas cent fois pire que le mal ? |0u bien vouliezvous défaire l'œuvre de Richelieu, rendre à la noblesse
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son ancienne puissance, arrêter le progrès de Tautorité royale ? Mais à qui vous ètes-vous allié pour cet objet ? Aux princes? Vous les avez eus longtemps pour ennemis. M. le Prince assiégeait Paris quand vous le défendiez ; ses troupes battaient vos Parisiens enrubannés, vos cavaliers bourgeois. Quels étaient donc vos amis % Beaufort? Il fut votre rival. Le peuple? 11 riait des Corinthiens. Que prétendiez-vous faire? Quelle cause serviez -vous? Ah! Monseigneur, je crains bien que le désir de faire du bruit ne vous ait égaré; que vous n'ayez aimé le trouble pour le trouble, et qu'un éblouissement soudain ne vous ait entraîné au hasard dans le camp de la révolte. Mais aujourd'hui que la paix est rendue à la France, aujourd'hui que Paris fatigué demande du repos et rappelle son prince, ne craindrez-vous pas que, si vous persistez, votre erreur ne se change en crime ? Ne serez-vous jamais las de rechercher la renommée, aux dépens même de votre véritable gloire ?
D'ailleurs, quels sont vos titres pour oser lever l'étendard de la révolte? Le Parlement a revendiqué ses droits usurpés ; les princes leur autorité menacée ; mais vous, que vous avait-on ravi? Ministre de Dieu, vous n'avez de pouvoir que sur les âmes; ce pouvoir, on vous l'a laissé. Gardez-vous de vous prévaloir, pour autoriser vos téméraires entreprises, du caractère sacré dont vous êtes revêtu. Ce caractère vous désigne à notre respect, mais il vous oblige aussi de vous en rendre digne. Y songezvous assez. Monseigneur ? Craignez d'oublier des devoirs certains pour des droits imaginaires. Durant les trouJDles civils, votre place était à l'autel, non à la tête des factieux. Voyez vos collègues, ces vénérables prélats de TÉglise de France, leur nom a-t-il été prononcé dans ce temps de désordre? Ont-ils fait autre chose que d'implorer pour leurs frères égarés les lumières et les secours du Ciel ?
M. d'hULIsT, lauréat DU CONCOURS GÉNÉRAL 414 6
L'Église est toute spirituelle , ses ministres doivent s'élever au-dessus des intérêts profanes, et laisser les hommes agiter au-dessous d'eux leurs querelles et leurs jalousies. Le temps n'est plus où la barbarie de l'Europe avait besoin d'être adoucie par l'intervention directe de l'Église, où les évêques exerçaient sur les affaires temporelles une influence salutaire, bien que parfois abusive. La Ligue elle-même est passée; on ne verra plus la France appeler l'étranger au nom de la Religion, et méconnaître le légitime héritier du trône de saint Louis. Les prêtres ont disparu de la scène politique. Si vous aspiriez à la gloire du tribun, il fallait^ Monseigneur, renoncer à cette pourpre romaine qui fait l'objet de tous vos vœux.
Mais je veux oublier un instant la sainteté de votre ministère ; sans me souvenir que je m'adresse à un évêque, je ne veux plus voir en vous qu'un homme d'État avide de gloire. Quoi ! souhaitez-vous'd'être confondu avec la foule des ambitieux vulgaires, qui n'ont d'autres armes que l'intrigue et l'émeute? Si réellement vous avez un but noble, agissez noblement, par des voies légitimes. Jamais la violence n'est l'instrument du sage; ce n'est pas dans la sédition, c'est en lui-même qu'il trouve sa force ; la foi de ses convictions est son glaive, le respect pour les lois est son bouclier. Celui-là seul peut réformer son siècle, qui est lui-même sans reproche. Comment corriger l'injustice par l'injustice, l'abus du pouvoir par l'abus de la liberté? Pour travailler au vrai progrès, il faut s'abdiquer soi-même, renoncer à l'ambition privée, braver les attaques de l'envie, souffrir jusqu'à l'obscurité. Tôt ou tard, les peuples reconnaissent leur bienfaiteur; et mieux il a supporté l'ingratitude, plus on admire sa constance, plus on exalte son dévouement.
Peut-être, Monseigneur, Dieu réserve-t-il à la France de
grandes transformations sociales. Vous avez pressenti ce mouvement; mais il ne faut rien précipiter, si l'on ne veut tout perdre. Plus on attaquera la royauté par la révolte, plus on rendra pesant le joug de l'autorité. La Fronde n'a obtenu aucun résultat heureux; elle a, au contraire, irrité le pouvoir et provoqué l'oppression. Croyez-vous avoir tout fait en éloignant le favoril 11 reviendra plus fort que jamais, et sa mort même ne vous affranchira pas de ce que vous appelez la tyrannie. Le jeune roi a déjà fait connaître son caractère: il a Tâme haute et fîère; tout pliera devant lui, et sa puissance grandira de tout ce qu'il ajoutera à la gloire de la France. Mais peut-être après lui une ère nouvelle s'ouvrira, ère de réforme et de liberté. Puisse ce changement, désirable en soi, ne coûter à notre pays ni larmes, ni sang ! Puisse la royauté se mettre elle-même à la tête de cette grande œuvre! Mais si le peuple veut précipiter les réformes; si, dans son impatience, il arrache par la violence ce qu'il doit attendre du droit; s'il ose porter sur le trône une main sacrilège, je tremble qu'en voulant améliorer il ne détruise, et qu'après avoir renversé il ne sache plus reconstruire. Puisse cette crainte être vaine 1 Mais si, par malheur, l'événement la confirme, j'espère qu'après une triste expérience la France deviendra enfin plus sage, et se rangera sous les lois d'un pouvoir ferme et doux, capable d'allier à la force du gouvernement monarchique les avantages d'une liberté tempérée.
Maurice d'Hulst,
EJève de rhétorique au collège Stanislas. (U Instruction publique^ 1884.)
Pages
Préface
Le droit chrétien et le droit moderne.
Préface 1
ÏQtroduction 15
Chap. I. Le droit nouveau et l'origine du pouvoir. . 30
— II. Les devoirs de l'autorité .33
— III. Evidence et obscurité de la vérité religieuse. 41
— IV. Les rapports des deux pouvoirs 47
— V. Les bienfaits du droit chrétien 56
— VI. Les méfaits du droit moderne 70
— VIL Les malentendus 75
— VIII. Les tempéraments pratiques 81
— IX. Les éclaircissements et les conseils 88
Conférence aux dames sur la question du libéralisme,
22 janvier 1889 95
Conférence au Cercle catholique à Bruxelles, 28 janvier 1889. — A propos de 89 105
Conférences sur la religion au collège Stanislas(1871-1872).
lï-e Conférence. — La question du Dieu personnel M3
2« Conférence. — L'existence du Dieu personnel prouvée par la préexistence d'une intelligence
ordonnatrice 117
3^ Conférence. — d'une volonté créatrice. 118
4^ Conférence. — iNature de Dieu 120
5®^ Conférence. — Les attributs de Dieu 122
6« Conférence. — La vie de Dieu 124
7« Conférence. — Notion générale de la Trinité 127
8« Conférence. — Distinction des trois personnes
divines 129
9« et 10« Conférences. — Les processions divines. . . . 133 11« Conférence. — Dieu Créateur. Nature de l'acte
créateur 173
Pages
12^ Conférence. — Dieu Créateur. Principe et motif
de l'acte créateur 140
13® Conférence. — Dieu Créateur. Moyen de lacté
créateur 1 42
14^ Conférence. — L'acte conservateur. Dieu Providence 145
15« Conférence. — L'inimcnsitc et l'éternité de Dieu. . . . 148
16® Conférence. — La science de Dieu loi
17® Conférence. — Connaissance des contingents 155
18« Conférence. — La volonté de Dieu 158
19^ Conférence. — Idée générale de la religion 161
Cours de Théodicée à l'Institut catholique en 1881. L'existence d'un Dieu personnel.
Plan du Cours 165
Leçon II. Importance, actualité de la question. . 167
— ni-IV. Démonstration de l'existence de Dieu
dans la philosophie gréco romaine. 167
— V. Démonstration de l'existence de Dieu
depuis l'origine du Christianisme :
1° chez les Pères de l'Eglise 168
— \I. Démonstration de l'existence de Dieu
depuis l'origine du Christianisme ; 2° chez les théologiens : saint Anselme et saint Bonaventure 169
— VII. Saint Thomas d'Aquin; 3° chez les
philosophes cartésiens 170
— IX . Préliminaires sur la finalité et sur l'in-
duction téléologique 170 et 179
— X. La finalité dans les sciences cosmogra-
phiques 171
— XI-XIII. La finalité dans les sciences biolo-
giques... 171 et 183
— XIV. La finalité dans les sciences physiques. 171
— XV-XVI. Préliminaires sur la causalité. 172 et 189
— XVII. Argumentation contre le système de la
causalité immanente 173
— XVin. Démonstration positive de la causalité
transcendante 174 et 191
— XIX. Les preuves morales 17t
— XX. Comment se complète lanoliondeDieu. 176
Pages
Leçon XXl-XXII. L'acte créateur 177 et 194
— XXIII. L^Être divin. Réalité de l'idéal. 178 et 198 Cours de Théodicée à l'Institut catholique en 1882. La
nature et l'action de Dieu.
Leçon II. L'Aséité, notion-mère 207 et 213
— III. Corollaires de l'Aséité : L'unité divine. 208 IV- Y. — L'infmiié divine 208
-- VI- VII. — — Immutabilité ,
éternité, immensité absolues de
Dieu 211 et 216
— VIII. L'action interne, la vie de Dieu 220
— IX. La vie divine d'après les données de
la Révélation 221
— X. L'action externe de Dieu 222
— XI-XU. La science et la prescience de Dieu.
222 et 223
— XIII. Le vouloir divin 224 et 233
— XIV-XV. La conservation et le concours divin. 225
— XVI. L'omniprésence divine 225 et 237
— XVII, Le gouvernement divin. .. , 226