Tbracmer, Pergamos^ pp. 22U
A entendre MM. Thraemer et Six, c'était un Gongylide. Mais cette opinion ne peut s'étayer que sur le passage de Xénophon qui signale, en 399, la ])résence, à Pergame, de Hellas, la veuve du premier Gongylos. A la vérité, les monnaies de Pergame portent reffigie, non d'une femme, mais d'un dynaste barl)u et déjà avancé en âge, et ce type monétaire n'a pas laissé que d'embarrasser M. Six; pour l'expliquer, ce savant a recours à une hypothèse invraisemblable : il conjecture que les pièces ont été frap pées par llcllas, à reffigie de son mari défunt. Cette théorie, déjà inacceptable par elle-même, a rinconvénient d'obliger M. Six à admettre, sans preuve aucune, que le domaine des Gongylides était partagé en trois portions. Sur Tune, c'est-à-dire à Gambrium et Pala^ganibrium , régnait Gorgion; sur la seconde, comprenant Myrina et Grynium, régnait Gongylos II, et sur la troisième, comprenant Pergame, aurait régné llellas, la veuve de Gongylos P', au nom d'un (le ses petits-fils; et cette vieille reine aurait fait fraj>p(M' monnaie à l'effigie du prince défunt qui, luinicnie, de son vivant, n(* battit monnaie, à notre connaissance, dans aucune des villes à lui soumises. L'invraisemblance d'une |)areille thèse n'échappera à personne ; elle frappera surtout lorsque nous aurons fixé la véritable attiibution des monnaies en question. |]xan)inons donc de très |)rès les textes qui ont servi de base à des théories si divergentes.
Kn parlant de i'harmoste lacédcinonien Thibron, lorsqu'il vint en Asie Mineure prendre le commandement des forces lacédemoniennes qui luttaient contre les Perses, en 399, Xénophon dit {Ilellen. III. 1, G) : Kal irsXttç népYauLov aèv éxoOjav TcpoaeXaÇe, xal Te'jOpavtav xal AXtTapvav, div Eùp'jaOivr^^ xal TlpoxX?;^ r^pyov ot i-îio AaaapaTou toO \ax£OatuLovto»j.
Si Ton prend cette phrase isolément, — le seul texte où Kurysthénès soit mentionné, — on sera tenté de lui trouver un sens équivoque ; contrairement à ce qu'on pourrait croire de prime abord, elle ne signifie nullement, dit M. Th. Keinach, que Pergame appartint aux Démaratides ; elle rapporte simplement a l'occupation de Pergame par Thibron en même temps que celle de Teuthrania et d'Halisarna où régnaient les d(*scendants de Démarate, Kurysthène et Proclès ». VA en note M. Ileinach ajoute : a L'emploi du relatif pluriel a>v, au lieu du duel, ne prouve rien, étant données les habitudes de langage des Attiques. » Mais on ne pourra manquer d'être d'un avis différent si l'on rapproche la phrase précitée d'autres passages de Xénophon. Partout ailleurs où il est parlé de Proclès, ce personnage est toujours désigné comme possédant,;! lui seul, les deux villes de Teuthrania et d'ilalisarna : Xénophon ra(*ontant ([ue, quehjues semaines avant l'arrivée de Thibron, Proclès se porta au secours des Dix Mille, s'exprime ainsi : -rjvEÇor^Or^ ii xal IlpoxA?;^ ù, AXio-apvr^; xal TcuOpaviaç ô ir.i Ar,aapa-:o'j (Xenoph. Anah. VII, 8, 17).
I']n c()in})arnnt cette phrase avec la précédente, on est iorcé de coiulure que si Proelès est despote de 1\nithrania et d'Halisarna, son frère aîné Kurvsthénès doit nécessairement régner à Pergame. i^a corrélation (les deux textes ne peut manquer de frapper tout le monde; mais nous aurons tout à Theure d'autres |)reuves encore pour affirmer quEurysthénès, fils aîné i\c Démai'ate, était dynaste de Pergame.
laissons aux (iono:vlides et à la thèse de MM.
Tlnaemer (*t Six.
(( L(^ roi (1(* Perse, dit M. Six, récompensa Gongylos du dévouement à sa cause en lui donnant le gouvcrlUMucnl de l^ergamc, Gaud)reion et Palaegambreion, d(» (iryneion et Myrina. » Or, il n'est nullement parlé de P(M*ganu^ dans le passage de Xénophon [Hei/ert. 111, I, ()) sur lecpicl s'appuie M. Six. Après avoir raconté (pi(* 'riiihron icNut l'adhésion de Pergame, Teuthrania et llalisarna où commandaient Kurvsthénès et Proelès, 111s d(» Démarate, Xénophon ajoute :
àocA^ol ovTc;, £'/ovT£; b aiv ràuiÇpetov xai IlaXaiyauiÇ-
c£iov, i 0£ M'Jotvav xal rcJvEiov' oàipov 6i xal a*jTai ai
•jLroiTac £':;j"'£v. « .V Thihron viennent s'adjoindre en ()utr(* (lorgion et (îongylos, deux frères qui possé- (l;iicnt, l'un (lamhrium et Pahegamhrium , Pautrc Mviina (^t (îrvnium. Ces villes avaient été données par l(* Hoi à (iongvlos, hanni parce que seul, à Eretri(\ il avail pactisé avec les Perses. »
Ainsi il n'est point cpiestion de Pergame, et cette
ville n'a nullement été donnée à Gonj»;ylos. Kn rapproeliant les deux fragments de Xénophon que nous avons du disjoindre, il est hors de doute ((ue IVrgame n'a pas fait partie des possessions de Gongylos. Pourcpioi done M. Six a-t-il fait figurer Pergame dans les possessions des (longylides? (^est tout simplement à cause du passage de Xénophon (Anab, Vil, 8, 8) qui raconte ((ue ce général reçut à Pergame Thospitalité ile llellas, la veuve de Gongylos : 'EvreOOev, £t; Kalfxov TTSOîOv cXOovTsr lUcvaaov xaTaXaaÇàvo'jaiv Tf,<; Muo-iaç. 'KvTaOOa 5y) ^evoOTat Hevoçûvrac* *KXXaot, Tf) Fo-^p/'JXo'j
ULT^Tfl 10. TaOTa Si xaOr^YrjO-aaevo'Jc; £7:£ul|£ EXXaÇ;
Tov T£ aOT?); àv£'^icv xal Aa^vaY^cav, ov 'îr£pl T:X£t7Tou £7:oi£rTO. « De là, ils entrèrent dans la |)laine du Ca'ûjue et ils parvinrent à Pergame de Mysie. Là, Xénophon reçut Thospitalité de llellas, femme de Gongylos riîrétrien et mère de (îorgion et de Gongylos... Klle lui donna pour guides son cousin* et Daplmagoras (pfelle tenait en grande estime. »
Ce passage nous apprend cpie llellas, veuve de Gongylos TKrétrien se trf)uvait à Pergame au moment de l'arrivée de Xénoj)hon, et rien de plus. Nous ne sommes nullement autorisés à su|)poser qu'elle régnait à Pergame; pounpioi en effet, comme nous lavons déjà dit, aurait-elle eu, concurremment avec^ ses fils, une part dans l'héritage de son mari ?
Oue Ton veuille bien remanpier, en outre, que Pergame, sur un affluent de droite du Caïque, était rela-
1. Sfin eouêin germain jxvE'yio;) ; M. Six traduit : « «on petit-fil^. »
tivemcMit fort éloignée de Myrina et des autres villes (|ui constituaient le domaine des Gongylides, tandis (jifelle se trouvait, au contraire, tout à fait voisine de Teuthrania et d'IIalisarna, Tapanage des Déinaratides^*
Nous ne sommes plus embarrassés à présent pour llxiM* Tattrihution des monnaies que nous avons décrites plus liaut : elles ont été frappées par Kurysthéfiùs, et elles ])ortent son effigie. Les traits du personnage désignent un vieillard. Cette circonstance cl l(*-mcMne convient à notre attribution et la corrobore, car Déinaratc fonde la dynastie de Teuthrania en 491 <'t meurt v(ms î()0 ; son petit-fils aîné, Eurysthéncs, avait en .'{1)9 un âge nécessairement déjà fort avancé '.
Il rc^ste, à présent, à exj)liquer la présence de llcllas dans la vilU* crKurysthénès : ce point est, à la vérité, fort obscur. Mais il importe de remarquer (pTau moment de l'arrivée de Xénophon à Pergaine, rcUc ville fut le lieu de concentration de toutes les foi'ccs grec(pies cpii voulaient venir en aide aux débris des Dix Mille, et (|ui avaient résolu de secouer le joug des Perses. Ilellas s'y est transportée, ou plutôt peutrtie léfugiée, comme dans une place forte à Tabri d'un coup de main, non |)as seule, mais avec son cousin
1. n«'->rlinry«T a iiiriiu' voulu, à l«»i-i ccpeiidatit, confondre cndcioblc \v* «^iti's ilf TiMithrauia vl do Pcijj;-aMH*. llossolnioycr, Die Crspriinj^ der SUxiit l'rt i^antos, p. 1.'»; cf. (inu/e. Teuthrania, iinns ion Mititheit. Af^ rin«tit. un'h. :ill<Muaii.J. .\thrn. Ahthcll. l. XII ilSS? . p. IVJ.
'J. L hçrti' <r<l«M-ttMiui a <'*tt< attril)U(;r parfoi», à tort, ù Phurnabaie. Sii.. d.in:?la Zrit.schi ift fur yumismatih, l. Vï i'iHTîl), pp. 97-lW.
(àv£'|i6ç) qu'elle donne pour guide à Xénophon. C'est là aussi que se transporte, avec sa troupe, Gongylos, le despote de Myrina et de Grynium : Xénophon nous le dit formellement dans l'épisode où il raconte que luimême, après avoir attaqué, sur les conseils de Hellas, un château fort d'où le Perse Asidate rançonnait la plaine, il fut contraint de battre en retraite sur Pergame ; « Gongylos, ajoute-t-il, apercevant les Grecs en petit nombre, pressés par de nombreux ennemis, sort lui aussi, maigre sa mère, avec sa troupe pour prendre part à l'action' ». Gongylos était donc venu comme sa mère, à Pergame, et cependant nul n'a prétendu, jusqu'ici, que cette ville fut du domaine de Gongylos luimême. Proclès accourt également avec les contingents d'Halisarna et de Teutlirania'; c'est à Pergame enfin que Xénophon remet sa troupe à Tharmoste lacedémonien Thibron. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de trouver Hellas à Pergame, au milieu des forces grecques.
Xénophon s'honore d'avoir reçu l'hospitalité de cette femme, tandis que Gongylos et le dynaste de Pergame lui-même ne sont pas mentionnés dans la circonstance. Cette singularité s'expliquerait peutêtre aisément si nous connaissions la famille et les origines de Hellas.
M. Six a ingénieusement conjecturé que cette vieille reine était une fille de Thémistocle : « son nom insolite, dit-il, fait souvenir de ceux d'Italia, Sybaris
jx£TaT/£Tv ToCî cpyoj. Xenoph. Anab. VU, 8, 16. 2. Xénophon, Anah. VU, 8, 17.
et Asia queThémistocle donna à trois de ses Glles*. » Ce rapprochement permet^ en effet, de soupçonner que tiellas pourrait bien être la fîlle de Thémistocle, et s il en était ainsi, elle se trouvait d'origine athénienne comme Xénophon. La communauté de patrie, le prestige du grand nom de Thémistocle désignaient naturellement cette femme à TAthénien Xénophon qui saisit, dans son récit, l'occasion de rappeler le bon accueil qu il a reçu chez elle. Le despote Eurysthénès, au contraire, était d'origine lacédémonienne, et il faut se rappeler que nous sommes au plus fort de la lutte d'Athènes contre Sparte, en Asie mineure. Pendant toute la campagne qu'il terminait si glorieusement, Xénophon n'avait cessé d'avoir à lutter contre les Lacédémoniens et leurs alliés; il se plaint d'eux à chaque page de son récit. Eurysthénès évidemment n'était pas ennemi, mais il ne devait point, dans tous les cas, être très sympathique à Xénophon.
Pour résumer cette notice en quelques mots, nous avons constaté que Thémistocle n'est pas le seul des réfugiés grecs investis d'un apanage en Asie mineure, qui ait frappé monnaie à son nom ; les descendants de Déniaratc l'ont fait également, ProcIèsàTeuthrania et Eurysthénès à Pcrgame; ceux de Gongylos ont aussi hattu monnaie, ou au moins l'un d'eux, Gorgion, à Gainhrium. Il est d'autres dynastes encore dont on retrouvera sans doute un jour les monnaies. Je connais, pour ma part, des pièces qui ont été sûrement
1. Six, (Inns \c yurni.tm. Chronicie. l8tN)» p. 192, nute 37. Sar les très nonbrou x iMifaiits que, Thôiitistoclc eut de »es deux femmes, Toyes Bossler, Ae fffniibus et famitiis Atticx ^avtrdolalibus^ p. 42.
frappées, soît par des membres de ces familles mômes, soit par des despotes analogues à ceux dont je viens d'esquisser Thistoire, mais je ne puis encore fixer exactement et préciser l'attribution de ces monnaies. Bref, la voie indiquée par M. Waddington, et surtout par M. Six, est ouverte, et Ton peut affirmer dès maintenant, par les quelques exemples que nous avons cités, que les découvertes y seront bientôt assez nombreuses pour constituer un chapitre nouveau dans la numismatique grecque.