CI. s., I, p
fut envoyé au supplice. D'après le récit de ces dramatiques événements, il est naturel que nous n'ayons pas de monnaies de Tenues, au type du grand Roi, pour la période insurrectionnelle de son règne qui commence la cinquième année, en 357, pour finir avec l'incendie de Sidon et la mort de Tenues, en 350.
Les monnaies du groupe D nous offrent un nom royal dont les initiales sont 00 (^i7) . En nous autorisant des autres noms qui, tous, sont abrégés par leurs deux premières lettres, nous devons croire qu'ici également il s'agit d'un nom de roi, et cela avec d'autant plus de raison que les monnaies aux deux aïns portent également des années de règne. Mais quel nom peut bien être représenté sous cette forme étrange ? J'ai longtemps cherché et je ne tiendrai pas le lecteur au courant de mes hésitations et de mes conjectures. Après avoir mis à la torture le vocabulaire sémitique, j'ai dû reconnaître qu'il serait impossible de trouver un nom phénicien pouvant s'adapter à une pareille transcription initiale et en même temps être vraisemblable pour un roi de Sidon. J'en ai conclu que le nom dont les premières lettres sont en phénicien deux aïns devait être un nom étranger, et qu'il s'agissait, vraisemblablement, d'un prince n'appartenant pas à la race royale de Sidon ; rien de plus naturel que de supposer qu'Artaxerxès III Ochus imposa aux Sidoniens un gouverneur de son choix, après l'incendie de leur ville et le supplice de Tenues. Mes recherches dans cette voie ont été plus heureuses ; car des preuves historiques me permettent d'affirmer
que cet étranger fut Évagoras II, roi dépossédé de Salamine.
Rappelons quelques événements historiques.
Tandis qu'avait lieu en Phénicie la révolte de Tenues, une autre guerre s'était élevée à Cypre, c guerre, dit Diodore de Sicile (XVI, 42), qui se compliqua avec les détails de celle [de Phénicie] ». Les neuf rois de Tîle de Cypre firent alliance avec les Phéniciens et répudièrent la suzeraineté du roi de Perse. Artaxerxès III Ochus chargea le satrape de Carie Idriœus avec T Athénien Phocionet Evagoras II, ancien roi de Salamine, de faire rentrer sous le joug l'île insurgée. L'armée de Phocion et d'Evagoras vint mettre le siège devant Salamine, où se renferma le roi rebelle et usurpateur Pnytagoras. Les événements en étaient là dans l'île, quand, sur le continent, Sidon succomba et Tenues fut mis à mort. Je cite à présent textuellement un passage de Diodore (XVI, 46), auquel on n'a pas, jusqu'ici, prêté toute l'attention qu'il mérite : « Le roi de Salamine Pnytagoras (ou Protagoras) osa soutenir le siège. Evagoras réclamait la souveraineté de Salamine, comme l'héritage de ses ancêtres, et il espérait qu'avec l'appui des rois des Perses il serait rétabli sur le trône. Mais bientôt, calomnié auprès d'Artaxerxès qui penchait déjà pour Pnytagoras, Evagoras renonça à l'espoir de recouvrer Salamine. Toutefois, après s'être justifié des accusations portées contre lui , il obtint du roi une soui^eraineté en Asie^ plus considérable que celle quil avait perdue (oXXtqç T^jyeixovtaç T^Çiciôrj xaxà ti?)v 'Aafav |jiei^ovo<;j. Mais ayant mal conduit son gouvernement.
il dut se réfugier de nouveau dans Tîle de Cypre, où il fut arrêté et condamné au supplice. »
Voilà un texte bien formel, qui nous apprend que le roi Artaxerxès Ochus donna en Asie un royaume à Evagoras II, roi chassé de Salamine. Ceci se passait en 350-349, immédiatement après Tincendie de Sidon et le supplice de Tennès. Diodore racontant les événements de Phénicie laisse à entendre que les descendants, ou au moins le fils de Tennès, n'ont pas régné à Sidon : .c'est ce qu'ont déjà remarqué les rédacteurs du Corpus Inscriptionum seniiticarum^ dont j'invoquerai en passant le témoignage \ Où donc pouvait être cette principauté, donnée en Asie par le roi de Perse à son fidèle Evagoras ? N'est-il pas logique de penser que c'était le royaume de Sidon, devenu vacant à ce moment même et incontestablement plus considérable que celui de Salamine, comme le veut Diodore? Cette hypothèse se changera en certitude, si nous rappelons l'affinité qui existait entre les Phéniciens et une partie des Cypriotes, leurs rapports commerciaux, leur communauté de langage ; si nous nous souvenons enfin que, vingtcinq ans auparavant, un autre roi de Salamine, Evagoras I (410-374), avait déjà possédé, un instant, une partie de la côte de Phénicie.
Diodore ajoute qu'Evagoras II ne resta pas longtemps à la tête de son royaume asiatique : xaxoiç Se Ta xaTà Ti?]v àp-^-^v StotxiQcxaç, îfuynzi'kiv elç Kuicpov. Or,
1. a Qui legerit Diodoram (XVI, 43 et s.), non credet filium hujus Tenns Sidone regnayisse, Tel a Persis regni incrementa accepisge. » C. I. .$., T, p. 20.
en nous reportant aux monnaies du groupe Z), nous constatons que le roi dont le nom est représenté par les deux aïns ne régna que trois ans. L'accord est donc parfait entre le texte de Thistorien grec et les dates monétaires. C'est bien à Sidon qu'Evagoras II fut roi, et le nom de ce prince a été orthographié en phénicien sous la forme N^IJiyj. Sur les monnaies, à légendes grecques, qu'Evagoras II fit frapper à Salamine avant d'être dépouillé de son trône cypriote, son
nom est abrégé EV A • ^>^ ^'^'^ P^^* 'à ^"^ ^^s monnaies de Sidon avec 37^ ne font que transporter en phénicien les deux premières syllabes du mot grec*. Ainsi la légende de nos médailles, si singulière au premier abord, se trouve justifiée, aussi bien en ce qui concerne l'orthographe qu'au point de vue de l'histoire . En plaçant, entre la mort de Tenues et l'avènement d'Evagoras, un interrègne d'un an, nécessité par les désastres de Sidon et les négociations d'Evagoras avec le grand Roi, le nouveau règne commencera en 349. Cet étranger qui venait ainsi établir sa domination sur les ruines fumantes de leur ville, les Sidoniens ne durent le supporter qu'avec colère, Evagoras était l'ami et le représentant du roi qui avait fait de Sidon un monceau de ruines ; son joug fut odieux. Aussi, à la première occasion, dès que furent réparés les maux de la dernière guerre, Evagoras fut-il chassé et obligé, dit Diodore, de regagner Cypre. Nous ignorons les détails de cette révolution
1. ETagoras ïl a également fait frapper à Cypre, à l'occaBion de sa lutte contre Pnytagoras, des monnaies sur lesquelles se trourent les deux lettres phéniciennes OO. Nous nous proposons d'étudier ce monnayage méconnu jusqu'ici, dans un travail ultérieur.
qui eut lieu en 346 ; mais le nom de Straton donné au successeur d'Evagoras, aussi bien par les médailles que par les historiens, semble prouver que les Sidoniens restaurèrent leur vieille dynastie nationale. Straton II, qui régnait à Sidon quand parut Alexandre, était vraisemblablement un descendant de Straton le Philhellène.
« Après avoir pris possession de la ville de Byblos, qui lui fut livrée, Alexandre, dit Quinte Curce, se rendit à Sidon, ville célèbre par son ancienneté et par le renom de son fondateur. Straton y régnait sous la suzeraineté de Darius ; mais comme il se soumit plutôt par la volonté des habitants que par la sienne propre, il fut jugé indigne de garder la royauté, et Héphestion eut la mission de choisir pour roi celui des Sidoniens qu'il jugerait le plus digne de ce rang élevé. » Suit, dans Quinte Curce, l'histoire d'Abdalonyme, auquel Alexandre fait livrer le mobilier royal de Straton ^
C est à ce Straton II que doivent être attribuées les monnaies très communes du groupe E. Son nom mritt^^l337 s'y trouve abrégé parles initiales ^O Ç^^)i comme celui de Straton I le Philhellène sur les médailles, de style plus ancien, du groupe B. D'après les dates fournies par ces pièces, Straton II régna
1. Diodore de Sicile (XVII, 47) commet une errear évidente en plaçant l'histoire d'Abdalonyme à Tyr et non à Sidon. Il faut éviter aussi de confondre le roi de Sidon Sraton II avec Straton» fils du roi d'Aradus Gérostratos (Arrien, II, 13, 7). M. Droysen parait être tombé dans cette erreur, quand il dit : « Quinte Curce mentionne vers cette époque un roi Straton de Sidon ; mais eesi une erreur » (Droyseo, Hist. de l'heUén,^ trad. Bouché-Leclercq, I, p. 278, note). Nos monnaies viennent confirmer le témoignag'e de Quinte Curce d'une manière éclatante.
treize ans au moins, et comme son règne, suivant le récit de Quinte Curce, confirmé par le témoignage d'Arrien et de Diodore, prend fin en janvier 332, on doit donc le faire commencer en 346, Tannée de la chute d'Evagoras II.
A partir de la conquête d'Alexandre, les rois de Sidon, de même que ceux de Gébal, n'eurent plus le droit de battre monnaie en leur nom; ils durent se contenter d'émettre des monnaies d'or et d'argent au nom et aux types d'Alexandre. Nous venons donc de passer en revue, dans l'exposé qui précède, toutes les monnaies des rois de Sidon, et cet examen nous a permis d'établir comme il suit la succession des règnes :
1. — Un roi inconnu, dont les monnaies sont anépigraphes, et dont le règne se termine en 374 (groupe i4). PI. XI, fig. 1, 2, 3, 4.
2. — Straton 1 le Philhellène, dont le nom est abrégé 337, et qui règne douze ans, de 374 à 362 (groupe B), PI. XI, fig. 5, 6, 7, 8.
3. — Tenues, dont le nom est abrégé ^n, et qui règne douze ans, de 362 à 350 (groupe C). PI. XI, fig. 9, 10.