LES PLANS DE CATHERINE II POUR LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE
L'impératrice Catherine II a fait deux fois la guerre aux Turcs, la première fois malgré elle, ceux-ci la lui avaient déclarée pour arrêter ses agissements en Pologne ; la paix de Kutchuk-Kainardji mit lin à cette guerre glorieuse pour les armes russes. Irritée par l'annexion de la Crimée et du Kouban, la Porte commença les hostilités contre la Russie une seconde fois en 1787, avant même de déclarer la guerre, et malgré la menace que l'internonce lui avait fiite que l'Autriche interviendrait si elle attaquait la Russie. Les défiites de la Porte et l'intervention de la Prusse, de l'Angleterre et de la Hollande amenèrent la conclusion des traités de Sistova (5 août 179 1) et d'Iassi (19 janv. 1792). L'Autriche n'acquérait qu'Alt-Orsova et une frontière plus régulière sur l'Unna, la Russie en revanche voyait ses limites portées du Dniepr au Dniestr.
Cet agrandissement était cependant bien en dessous des ambitions et des espérances de l'impératrice. Dès le 13 novembre 1782, elle avait obtenu l'assentiment de Joseph II à la création d'un royaume de Dacie comprenant la Moldavie, la Valachie et la Bessarabie, et à l'érection d'un empire grec à Constantinople pour son plus jeune fils Constantin. L'Autriche devait avoir Chotin, la Valachie jusqu'à l'Aluta, la Serbie, la Bosnie, les possessions de terre ferme de Venise, l'Istrie et la Dalmatie. Venise devait être indemnisée par les îles grecques. C'était l'expulsion des Turcs d'Europe. Les événements militaires de 1787-89 prouvèrent cependant que
la marche vers Constantinople était plus difficile qu'on ne l'avait cru. Les Russes ne parvinrent même pas à faire sur le Danube autant de progrès que dans la guerre de 1 768-1 774. Les difficultés des transports par terre, les maladies, suite des privations, et la nécessité de garder un littoral s'étendant du Danube au Kouban, réduisaient leurs armées à de f;iibles avant-gardes lorsqu'elles arrivaient au delà du Danube.
Contre cette difficulté, il n'y avait pas de remède en 1768- 1774. C'est seulement après cette dernière date que l'annexion de Nikolaiev et de Sébastopol avait enfin fourni le moyen de créer une flotte russe sur la mer Noire. Mais l'administration n'était pas le côté brillant de Catherine IL La création de cette flotte avança lentement jusqu'en 1787 ; elle fut ensuite poursuivie avec énergie par Potemkine, mais ce n'est qu'en septembre 1791 que la seconde bataille d'Ienikale donna pour la première fois aux Russes une supériorité navale marquée. Néanmoins, en dépit de la faiblesse de sa flotte, dès 1789, l'impératrice avait projeté de laire attaquer directement Constantinople par mer. Le 20 juillet 1790, S. R. Voronzov, ambassadeur de Russie en Angleterre, écrivait de Richmond à son frère :«Le comte de Bezborodko m'avait écrit, l'hiver dernier, qu'à la fin d'avril ou au plus tard au commencement de mai, le prince Potemkine ferait par mer une tentative sur Constantinople. Nous sommes au mois de juillet, nous avons des nouvelles d'Lissy de la fin de juin, et notre armée n'a pas bougé encore '. » Le secret sur ses desseins militaires n'était pas une des forces de Catherine II, non seulement tous les principaux diplomates russes en étaient informés, mais même ses ennemis. Le 2 mars 1791, Frédéric Guillaume II écrivait au sultan pour le mettre en garde contre le plan attribué à Potemkine de partir au printemps d'Oczakow pour prendre Varna et ensuite de là se diriger sur Constantinople^.