‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 172 sur 320 · C. W. Wahlund · texte numérisé non relu

C. W. Wahlund

Upsal (Suède), 191 1.

Autant que je sache, les savants qui ont traité du développement phonétique du roumain n'ont pas donné de règles précises sur le sort de la contrefinale des mots d'origine latine. Dans la plupart des cas, on s'est contenté de signaler certains mots isolés où la voyelle contrefinale latine a disparu, sans cherchera expliquer pourquoi, dans des cas phonétiquement équivalents, elle s'est maintenue plus ou moins intacte \ M. Meyer-Lûbke, dans sa Grammaire des langues romanes (t. I, § 342), déclare, il est vrai, qu'en roumain a latin passe à a, que u tombe et qu'à la place de e, i on rencontre à « comme voyelle de liaison devant les suffixes » (fringàtor, fugàtor, cà^àmînt, asternàturâ, hunâtate'), mais les exceptions qu'il signale à cette règle restent, pour la plupart, inexpliquées. C'est pourquoi il ne m'a pas paru superflu de soumettre à un examen plus détaillé la question du sort de la protonique non initiale latine en roumain. J'ai dû cependant me borner essentiellement à grouper et à commenter les matériaux recueillis dans les excellents dictionnaires étymologiques de Puçcariu (^Etyinologisches Worterhuch der riimànischen Sprache,

I. Voir par ex. Miklosich dans hs Siliungsherichte der phil.-hist. Classe der Kais. Akad. der Wiss . (Vienne), t. Cil (1883), p. 11-14 ; H. Tiktin, Zs. f. roin. Phil. XII (1888), p. 449 ; Grundriss der rom. PInl. P (1904- 1906), p. 576; Rnin. Elementarhiich (1905), p. 49-50; Th. Alimanesco, Essai sur le vocalisme roumain (Lausanne, 1895), p. 88, 90, 91 ; Th. Gartner, Darstcllung der ruiiuïn. Sprache (1904), p. 103 Çuscd < exsûcare') ; etc.

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I, 1905) et de Candrea-Densusianu {Dictionanil etimologic al limhii romîne. Elementele latine. Fasc. I-III, 1907- 19 10) '.

D'après le témoignage des inscriptions et des grammairiens latins, le latin vulgaire, par opposition à la langue littéraire, présentait déjà un certain nombre de formes syncopées, résultant de la chute de la pénultième ou de la contrefinale \ Il est clair que ces formes syncopées se retrouvent en roumain, en tant que cette langue a gardé les mots en question ou en a formé des dérivés.

C'est ainsi que la forme vetranus {betranus) ' se continue dans le roum. bàtrîn +.

La chute préromane connue d'un I pénultième ou contrefinal entre certaines consonnes (/ et d, r et d, m et «, s et t, g et /, etc.) 5 explique les formes roumaines suivantes :

(/-^) càldare, càldurà, scâlda, încàlii, etc., dérivés de cal(t)dus, roum. cald;

(r-d)înver:(i, vàr^fir, etc., dérivés de vir(j)dis, roum. verde ; cf. *virdia >> var^à (P. 1863) ;

(jn-ii) Diimne~eu, dumneata, domnifà, domnesc, etc., dér. de doiiiQyttis, dom{t)na, roum. domn, doamnà ;

Çs-f) adâposti, etc., dér. de ad-depos(î)tum (P. 21) ou adapposQyum (C.-D. 15), roum. adâpost ;

Çg-l) veghia, priveghia, etc. •< vig{î)larc.

De même, la réduction de -avï- et -avu- en -au-, attestée

1 . En citant ces deux ouvrages je me servirai des abréviations P. et C.-D.

2. Pour la syncope préromane en général, voir E. Gierach, Synltope und Laiitabstujung. Ein Beitragiur Lautgeschichte des vorlitterarischen Franiôsisch (= Beih. ^iir Zs.f. rom. Phil., n° XXIV, 19 10), p. 10 et suivantes.

3. Pour cette forme syncopée, voir O. Densusianu, Hist . de la langue roumaine, t. I, p. 57 et 100.

4. Je passe sous silence, ici et ailleurs, les formes dialectales qui, pour la question qui nous occupe, ne présentent rien de particulièrement intéressant.

5. Pour les formes syncopées en question, voir Lindsay-Nohl, Die lateinische Sprache, p. 212 ; Densusianu, ouvr. cite, I, p. 58 {doniiius) et 83.

pour le latin vulgaire' , se retrouve en roumain, où, en position protonique, cette diphthongue semble normalement avoir perdu son élément labial ^ :

*cavttare >» càuta ' ;

*expavhnentare >> a. roum. spâmînta, roum. mod. spâimînta (forme créée sous l'influence de spaimà < *spàimà <C *expavînien + - a), P. 1611-1612 ;

*excaviilare >> trans. sgàura (C.-D. 721) 4.

Enfin, de même qu'en latin vulgaire Va pénultième ou contrefinal manque entre une occlusive palatale ou labiale et / 5, ainsi le roumain ne présente pas de contrefinale dans les mêmes conditions phonétiques ^ :

1. Voir Meyer-Lùbke, Einfiïhniiig in das Studimn der roman. Sprachiuissenschaft, 2^ éd. (1909), §§ 116 et 131 ; E. Gierach, oiivr. cité, p. 50.

2. Voir, outre a. roum. spâniînta < *expavimentare, les mots suivants, dont il sera encore question plus bas : aliinâ < *ahellona, arunca <; averrnncare, desfâca < *disfabïcare, lâlàloare ■< *laboratoria, pàmînt <^ pavïmentum, spària <[ *expavoriare. Des formes comme càuta (<^ *cavîtare) et sgàiira « *excavûlare) s'expliquent aisément par l'influence analogique des formes accentuées sur le radical (cautà, sgaurâ, etc.).

3. Pour le maintien de la diphthongue an en position protonique, voir la note précédente. — Le Dictionnaire de Candrea-Densusianu (no 295) préfère l'étymologie *cautare (de cautus, pt. p. de cavëre), mais je ne vois pas de raison sérieuse pour croire que l'ancienne diphthongue latine au se soit développée autrement que la diphthongue « préromane » au. Des formes comme au^i (<; audire), làuda (<^ laudare), etc. peuvent être dues à l'influence analogique de aiide (<^ audit), laudà (<[ îaudat), etc. — On serait fort tenté de considérer également le verbe càta comme la continuation de *cavîtare (cf. Weigand, Rum. Jb. II, 222) ; seulement, les autres langues romanes demandent captare (voir P. 312; C.-D. 286; Meyer-Lùbke, Rom. etym. ÎFb., n° 1661). Peut-être càta remonte-t-il dialectalement à *cavïtare, puisque souvent C(f/a et cJ;(/rt s'excluent mutuellement (v. Weigand, Rum. Jb. VI, 26 ; VII, 41 ; VIII, 268 ; IX, 174).

4. Pour le maintien de la diphthongue au, voir ci-dessus, note 2. Gâurice, gduricà, tngàuri, etc. sont des dérivés directs de gaurà « *cavïda) C.-D. 720.

5. Voir Lindsay-Nohl, ouvr. cité, p. 201, note; Densusianu, ouvr. cité, I, p. 86 et 90; Meyer-Lùbke, Einf.^, § 114.

6. Pour la chute normale, en roumain, de la pénultième ïi après c, g et t 0 c) devant /, voir l'étude de A. Taverney dans les Études romanes dédiées à Gaston Paris (1891), p. 276 et suivantes. Cf. Puçcariu, Rum. Jb. VIII, p. 181 et suiv.

Mélanges. i6

242 A. WALLENSKOLD

*ascla (pour ''^astla < assÇu^Ia), roum. asch(^i)c : dér. aschia, etc. ;

circifiyiis, mr. icrcru : dér. mr. ntircîarc, distircFarc (C.-D. 316J;

colicifiyns (lat. cl. caulîciihis), roum. curechin: dér. citrechier, etc. ;

gennc(ii)lum (^geniinc{}iyum'), roum. geiiu(n)cbe, etc. : dér. genu(jï)chia, îngenn{ji)chia, etc. ;

*intortoc{fî)Iare (pour *infoiiiciilûrc), roum. întortochia (P. 889) ;

maniic(û)Jiis (*iiianiinc(^Nyiis, lat. cl. manupulus), roum. mànunchih (mr. nûniicVii^ : dér. mànunchia, etc. ;

oc(jî)lns, roum. or/;/// : dér. oc^/, deochia, etc. ;

mda (lat. cl. aiiricnld), roum. ureche: dér. iirechelnità, etc. ;

pednc(jC)lus, roum. pàduche : dér. pàduchia, pâdnchios, etc. ;

*pnclus (pour *piitiilns) : dér. puchios, puchinâ, etc. (P. 1393);

*ms(j)c(û)lare., roum. ràschia (P. 1441);

triinc(u)lus, roum. trunchiû : dér. trunchia, etc.

cing(iiy.a (>> *clingla > *dinga), roum. chingà : dér. i:/;/«o-M^^, chinga, închinga, etc. ;

coag(jî)lum (>> *claglum > *clagui)i), roum. r/;/rt i,'' : dér. închega, etc. ;

*jiiiig{ûyare (lat. cl. jugidare), roum. jiinghia et dérivés ;

ung{u)Ia, roum. nngh(J)c: dér. megl. naungrariÇP. 1816), etc.

pôpÇiiyus (> *ploplus > *pIopiis), roum. /)/(>/) : dér. /j/op/.f, etc. '.

*cub(ûya, roum. f///rt (P. 434) : dér. .^r/^/rt (P. 1559);

I. Pôpulus et SCS dérivés ont eu, en roumain, un développement anormal (roum. /lo/jor, popora, etc.) ; cf. Puçcariu, Z5. /. rcw. 7V'//. XXVII. 741, et M. H. Tuttle, 7"/;^* Koiiiriiiic Rcview I, 433.

LE SORT DE LA VOYELLE PROTONiaUE EN ROUMAIN 243

*fib{fi)laria, roum. fiitlare.

Les cas où la syncope de la contrefînale remonte indubitablement au latin vulgaire ayant été ainsi éliminés, nous pouvons tout d'abord constater que la contrefînale latine, quelle qu'elle ait été, a disparu en roumain toutes les fois qu'elle a été précédée d'une consonne labiale (i' ou /;), et non pas seulement dans les combinaisons -av{j)-, -av{}i)- et -p(jl)l-, -b{û')l-, mentionnées ci-dessus (p. 2-3 et 4-5). Il faut alors distinguer deux cas : 1° si la contrefînale latine est un a (dans les combinaisons -ava-^ -aba-), il y a probablement eu d'abord vocalisation et amuïssement de la consonne labiale et ensuite contraction des deux a en un ', et 2° si la contrefînale est une autre voyelle, elle s'amuït la première et la consonne labiale vocalisée forme diphthongue avec la voyelle précédente Çau, eu, iii), après quoi les diphthongues au et en se réduisent à a et e ^ :

1° Lat. -ava-, -aba- >> roum. *-aua-, *-aa-, -a- (-a-) :

*clavatorium >> ^clàforiii > mr. critor ; *davatoria >- *clàtoare >> bue. chietoare, dr. (par assimilation) chiotoare (C.-D. 326) 5 ; etc.

*lavatura >» làturî (pi.); spàlàtel et d'autres dérivés de spàla (<C *experlavarè) '^ ; etc.

caballarius > a. roum. càlarin ; caballarîs >» càlare (Ç.-D. 211) 5; *caballaricius >• câlâret ; *iiicûball Icare >> încàleca ; *discaballicare >> descàUca ^ ; etc.

1 . J'admets ce développement, et uon pas, comme première étape, la syncope de l'rt contrefinal, parce que, comme on le verra plus bas, Va contrefinal ne s'est pas, en règle générale, amuï en roumain.

2. On verra par les exemples donnés plus bas que cette monophthongaison dans la syllabe protouique est souvent contrecarrée par l'influence analogique des formes où la diphthongue est accentuée et, par conséquent, s'est maintenue. Cf. ci-dessus p. 3.

3. M. Meyer-Lûbke {Rom. et. JVb., no 1982) admet, dubitativement, l'étymologie *clavîtonus.

4. Des dérivés comme a. roum. làutorïu sont tirés du pt. p. lâitt.

5. Selon P. 253, càlare viendrait de caballarius {*cahaUarie}).

6. Dans les trois derniers dérivés, ce sont les deux svllabcs qui précèdent la contrefinale qui se sont contractées.

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2" a) Lat. ave-, abe-, -abî-, -avî-, -avo-, -abo- > roum. *aii, a (à):

averriincare >> arunca (P. 132)' ; etc.

*abeUona > ahoià, avec son dérivé alwi ; etc.

*disfab)care >> desfàca (C.-D. 568) ;

pavlmenium >» pàniîiit (mr., megl. piminlu, ir. pciiiint) ' ;

*cxpavoriare >» spària {sperid) > ;

*laboratoria (se. dies) >- mr. làlàloarc (C.-D. 942).

b) Lat. -cm-, tvî-, -èbî-, -îbî- >- roum. *-eu- ,-e- : *grëvtttosa >> a. roum. grecioasà (C.-D. 759) ; *ingrëvîcare >>

îngreca '• ;

*cmtatem (pour cmtaton) > r(;/rtf£j 5 ;

*dêbîtoniis >> a. roum. detorhi, roum. mod. dalor ; ^

*bïbîtivus > hepv ;*bïbUicius > a. roum. be^i^ ;*imbïbïlare >>

hnbâta ; etc. '.

c) Lat. -fz;/i- > roum. -m- :

*invîvûlare'^ *înviura, înviora (P. 1903). ^

I. L'étymologie eruncare (Tiktin, Riim.-d. Wh., p. 100) serait aussi admissible, puisque IV initial, devant une consonne simple, devient régulièrement a.

1. Je ne vois pas la nécessité d'admettre, avec M. Puçcariu {El. Wh.., no 125 1), *pavîmentmn pour pavJmentiun.

3. Les difficultés phonétiques dont parle M. Puçcariu (Et. Wh., no 161 5) s'évanouissent complètement, si l'on admet la monophthongaison de àii protonique en à.

4. Greutate, îitgreuna, etc. ont été influencés par o^/rw « *grevis).

5. A cause des autres formes romanes (it. città, fr. cité, etc.) une forme latine avec l dans la syllabe initiale est, au fond, assez problématique. Peut-être, dans ce mot, la labiale s'est-elle amuïe avant la chute de la contrefînale, de sorte qu'on a eu comme forme intermédiaire *cietate, d'où ensuite, par l'absorption de Yi, ceiate; cf. Densusianu, Hist. I, p. 85. M. Meyer-Lûbke (Einf.,- § 172) propose également la forme intermédiaire *cietate, mais la fait venir de cn'(t)talcm , ce qui me paraît peu clair.

6. Dans deida, dCmla, si ce verbe vient vraiment de *dchïlarc (voir Puçcariu, Beih. :{ur Zs. f. rom. Phil. XXVI, 70), on a la diphthongue des formes accentuées sur le radical.

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