LETTRES DE GUGLIELMO LIBUI
A M. Victor Cousin, rue d'Enfer, 14.
Monsieur,
Je m'étais présenté chez vous pour vous dire où j'en suis relativement à l'affaire du Journal des Savants. N'ayant pas eu l'honneur de vous rencontrer, je vous écris ce petit mot pour vous rendre compte de la situation de la chose et pour vous prier de m'aider de votre influence.
J'ai vu M. Biot : il m'a expliqué la chose que j'avais mal comprise par M. Feuillet '. Il paraît qu'on s'est entendu pour prendre parmi les géomètres physiciens le rédacteur ordinaire qui doit remplacer M. Abel Rémusat, en même temps qu'on remplace M. Cuvier, assistant royal, par un érudit orientaliste, etc. («^). M. Biot m'a assuré que, si vous me protégez un peu, je peux être sûr d'être nommé; car M. de Sacy a promis de m'appuyer de tout son crédit. C'est même lui qui a proposé la combinaison que je viens de vous exposer. Et si M. de Sacy n'appuie pas les orientalistes, ils se trouveront en minorité ^. D'ailleurs cette combinaison devrait satisfaire tout le monde ; elle pourrait m'être infiniment utile sans nuire aux intérêts du journal. M. Biot a eu la bonté de faire valoir mes recherches historiques sur les sciences 5 et d'observer que l'histoire scientifique n'est pas représentée dans le journal.
Je réclame de nouveau votre appui en ma faveur et vous prie...
Jeudi 21 juin [1838].
P. S. M. Biot m'a parlé de votre projet relativement au cours du Collège de France. Il ne croit pas possible ce que vous pen-
1. Bibliothécaire de l'Institut, membre libre de l'Acad. des Sciences morales.
2. Bien des détails de cette lettre sont obscurs. D'abord elle porte pour date 21 juin: elle appartient évidemment à l'année 1858 (où le 21 juin tombe un jeudi), puisque, si A. Rémusat était mort en 1832 du choléra, Fréd. Cuvier, dont il s'agit ici, n'est mort que le 24 juillet 1838 et que c'est lui que Libri a remplacé au Journ. des Savts., le 20 août (Monit. du 4 sept.) ; encore faut-il admettre qu'un mois plus tôt on se préparait déjà à disposer de sa place. Ensuite il faut admettre que Silvestre de Sacy par qui Libri espère tenir les orientalistes en échec, n'est pas le savant, mort en février, mais son fils, le futur membre de l'Académie Française. Enfin comment peut-on avoir à combattre les orientalistes pour une combinaison qui leur fait leur part; et, d'un autre côté, réserver une place à un géomètre physicien, est-ce favoriser Libri qui est un mathématicien pur?
3. Surtout, évidemment, son Histoire des Mathématiques en Italie.
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sez ; car il craindrait de trop blesser M, Lévy '. En conséquence, il y a urgence de profiter de l'occasion favorable du Joimial des Savants ; et je vous en prie de tout mon cœur.
Mon cher Maître, Nous avons besoin de votre appui pour l'élection de M. de Pontécoulant ^ qui se décide lundi prochain. J'irai vous voir pour cela, mais je vous supplie (de la part de M. Poisson aussi) d'agir en faveur de notre candidat qui a été attaqué lundi dernier en comité secret de la manière la plus déloyale et la plus injuste. M. Poisson nia chargé de dire à tous nos confrères que ce serait une grande injustice si M. de Pontécoulanl n était pas nommé 5. Parlez-en à MM. Thénard et Gay-Lussac qui sont déjà bien disposés 4, Tâchez surtout que le général Trézel parle à M. Milne Edwards 5 : parlez et faites parler à M. de Prony et à toutes les personnes qui peuvent nous aider. La nomination se fera à 2 ou 3 voix de majorité tout au plus 6. Il faut donc ne laisser rien d'intenté. Il faudrait chauffer Pouillet, il faudrait parler à M. Cauchy le père 7 pour qu'il agît sur son fils qui est bien disposé. Adieu, mon cher maître; nous
comptons sur l'appui de la philosophie.
Votre admirateur s,
19 mai [1859]. G. Libri.
1. Je pense qu'il s'agit ici du maître de conférence de mathématiques à l'École Normale qui, auparavant, avait, en outre, suppléé Biot à la Sorbonne.
2. Gust. de Pontécoulant, fils de l'historien, pair de France, se présentait à l'Académie des Sciences où l'inimitié d'Arago l'empêcha d'entrer. Cette inimitié était un de ses titres au dévouement de Libri dont je raconte ailleurs la longue querelle avec Arago. — Dans une autre occasion, Libri s'est entremis en faveur de Phil. Chasles, ainsi qu'en témoigne une lettre de lui (18 mai 1841) dont je dois la connaissance à un jeune et distingué professeur M. R. Sturel.
^. Les mots en italique sont soulignés dans le texte : Libri avait d'abord écrit qtiil regarderait 'comme une grande injustice ; il a biffé et renforcé l'expression.
4. Thénard et Gay-Lussac seront les principaux membres du parti de la résistance à Arago, qui se formait alors, par les soins de Libri, à l'Académie des Sciences.