VINGT FABLES D ESOPE
« Bon jour mon conipcrc, comme te portes-tu ? » Mais il n'avoit garde de entrer dedens, toutesfois le lyon le pria finablement qu'il V cntrast comme les aultres. Respondit que non feroit. Il interroga pour quelle cause ? Respondit : « Pource que je voy les vestiges et les traces de ceulx qui y sont entrez, mais je n'en ay veu nul yssir ne retourner. » Par cecy appert comment il ne fait point aulcuncsfois trop seur entrer es maisons des princes. Et se d'aventure on y est entre, on doibt bien adviser comment on en doibt sortir.
Contre les paresseux qui ne veulent besoigner quant il ont oportunite.
Le formy tirant et serchant en yver hors de sa tayniere et tormiere le froment et aultrc ble que elle avoit assemble en l'esté, fut priée et requise très instamment du cicade ou crignon mourant de fain ad ce qu'il luy plcust de partir aulcune chose pour vivre, lequel formy demanda audit grelet ou crignon : « Que faisoyes tu maleureux durant l'esté ? que n'en as tu assemble et amasse connue moy ? » Respond : « Je n'avoye pas oportunite ne loysir, car j'estoye parmy les hayes et les champs ou je chantoye et me faisoye ouir. » Lors le foriuy riant et tirant son grain dedens sa case commença dire : « Se tu as chante en este, dance et fais des saulx en yver. » Par ceste fable nous est donne a entendre que l'en ne doibt point estre en oisiveté, mais bien employer son temps altin que en puissions passer l'yver et dur temps de viellesse sans dangier d'aultruy, mais par les diligences que nous aurons faites en nostre jeunesse.
Ces choses dessusdictes ont este extraictcs des iablcs de Esopet, lesquelles pour oster l'ennuy des hommes pevent estre aulcunesfois récitées en sermons et prédications publiques, quant le cas et matière le requièrent, car il y a plusieurs integumens et moralités comprises, lesquelles font beaucop a l'édification de l'omnic. Toutesfois on doibt bien cautement et prudammcnt adviser commc on les amené a son propos, de paour qu'on ne esmeuve a ris et moquerie le peuple gros et rustique, qui en l'église doibt estre induit a plour et pénitence. Aultre cause peult estre assignée, c'est assavoir de paour que le peuple ne prist par ce sur le prescheur exemple de perdre temps à la narration de telles fables. De cestuy Esopet qui fist ces fables est incertain s'il fut celluy qui l'an premier de Cirus fut occis à Delphis, comme tesmoigne Eusebius, ou s'il fut ung aultre.
Ces fables ne sont point inconnues. M. L. Hervieux, au tome II (éd. de 1894) *-^^' ses Fabulistes Latins, p. [234J-245,
8o HUGUES VAGAXAY
donne le texte latin de Vincent de Beauvais d'après la deuxième édition de Mentellin, 1473. Au tome I, p. 455-9, il est parlé des trois éditions françaises du Miroir, mais on ne donne pas le texte : réparons cette omission en citant le début du passage relatif à Esope d'après l'édition de Verard du 29 septembre 1495.
Du quart livre de Vincent hystorial [I, cix].
De Esope et de ses fables faintcs moralement contre les nialeureux envieux, chapitre ii.
L'an premier du règne de Cyrus Esope des delphins destruit. De cestui Esope sont fables élégantes et familières. Lesquelles ung nomme Romulus translata de grec en latin, et les envoya à son filz Tyberim, ainsi lui escrivant : En la cite de Acticque Esope homme grec et ingénieux a ses familiers et servans enseigne quelles choses les hommes doivent observer. Et affin qui monstre la vie et les meurs des hommes, il amené a prouver chascune fable oyseaulx et bestes et arbres parlans, et pource moy, Romule, de parole grecque les ay translatées en latine. Et vrayement, mon tîlz Tybere, se tu les Hz et y advise de plain courage, tu trouveras les choses joyeuses qui te dourront causes de rire et te agueront l'engin.
Si comme contre les malicieux et accusateurs de faulx, il faint ung aignel et ung loup ayant soif vindrent a ung ruissel pour boire et au contraire l'ung de l'autre bevoyent ; c'est assavoir le loup bevoit au hanlt du ruissel et l'aignel au bas ung peu loing. Quant le loup vit l'aignel, il dist : « Tu m'as troublée mon eaue que je boy. » L'aignel pacient dist: " Comment t'ay je troublée ton eaue ? elle vient de toy a moy ? » Le loup respondit: « Tu ne dis pas vray. » Et l'aignel dist : « Je n'ay point mal dit. — Ton père, dist le loup, m'a fait plusieurs maulx. » Et en la fin de la noise et altercation, le loup de malicieuse voix dist : « Et parles tu encores a moy, larron ! » et incontinent se dressa encontre l'innocent et luv osta la vie.
Le caractère archaïque de cette traduction imprimée quatre ans après la deuxième édition de la Mer des Histoires, semble inviter les historiens de la langue française h éviter les généralisations et les affirmations basées sur un seul texte. La Mer des Histoires vit ses éditions revues et augmentées se suc-
VINGT FAliLi-S d'ÉSOPE 8i
céder jusqu'au milieu du xvi^ siècle, alors que le Miroir historial ne fut plus imprimé après 153 i : la tâche fut sans doute jugée trop dure qui eût modernisé le vocabulaire et la syntaxe de Vignai ; on le fit pour la Légende cJore'e, mais il s'agissait d'une œuvre bien plus populaire et bien moins longue.
Hugues Vaganay.