CHAPITRE V^' DE ESOPET
Esopet Adelphus poète estant en grant bruit ou temps de Cyrus roi des Perses nasquit en Grèce en la cite Actique, Estoit homme ingénieux et prudent, et fut occis comme dient aulcuns l'an pre-
68 Hugues vagaxay
micr de Cyrus roi des Perses. Il tist aulcunes tables moult élégantes et joieuscs, par lesquelles il baille aux hommes plusieurs beaulx enseignemens touchans leur vie et gouvernement. Et furent lesdictes fables de puis par Romulus translatées de grec en latin, et baillées a son filz Tibertinus. Et affin qu'il monstre plus plaisamment les meurs des hommes, il introduit oyseaux, arbres et bestes brutes parlans ensemble : lesquelles choses aguisent l'engin et délectent l'entendement. Parquov en mettrons aulcunes en ce présent livre.
Et premièrement contre calumnieux et gens qui ne demandent que occasion de faire desplaisir.
Ilfaint que ung agneau et ung lou vindrent d'aventure boire en ung mesme ruisseau : le lou buvoit au dessus, et l'agneau au dessoubz et assez loing d'icelluy. Quant ledit lou vit l'aigneau, il luy commença a dire : e Maulvais garnement, tu m'as trouble l'cauc que je vouloye boire. » L'aigneau humblement respondit : « Sire lou, saulve vostre grâce, il n'est pas possible naturellement que l'eaue retourne de bas en hault. » Dist le lou : « Ha, je voy bien que c'est, tu me desmens et contredis. » L'aigneau respond : « Monseigneur, pardonnez moy. Je ne vous cuide avoir en riens mesdit ne fait injure. » Puis dist le lou : « Tu veulx faire comme ton père, lequel m'a este tousjours contraire et m'a fait le plus de maulx qu'il a peu. ^) Finablement après plusieurs alter[c]ations le lou impétueusement dit : « Ha, larron, répliques tu encor contre moy? » Ces paroles dictes, il vint a l'aigneau qui estoit innocent et l'estrangia cruellement. Ainsi font ceulx qui ne demandent que occasion de nuyre a aultruy.
Contre ceulx qui se délectent de faire desplaisir a aultruy et nuysent a eulx mesmes .
Une soris voulant passer ung grand fleuve pria une fois la grenouUe que elle luyaidast, laquelle respondit que aussy feroit elle voulentiers, combien que elle n'en eust point de voulente. Ainsy ladictc grenoulle print ung gros fil et le lya au pie de la soris, puis commença a nager. Qiiant elles furent au millieu du fleuve, ladicte rayne désirant faire noyer la soris se plonga au parfond de l'eau. A l'opposite resistoit la soris, qui par force au dessus de l'eaue se soustenoit. Ce pendant, ung hua ou escourte volant par dessus ledit fleuve ravit de ses grifz ladicte soris, et hi ravne seinblablement lyee audit Hl. Parquoy apert que celluv qui veult nuyre a aultruy nuyst souvent a soy mesmes.
Contre les couvoiteux et insaciables.
VIXGT TABLES d'ÉSOPE 69
Comme ung chien passoit par dessus ung pont portant en sa gueule une pièce de chair, il vit en l'eaue estant au dessoubz dudit pont l'ombre de la chair, de laquelle il cuida que ce fust une aultre pièce plus grande que la sienne. Ainsi soubz espérance de aler prendre l'autre, il lessa choir en l'eaue celle qu'il tenoit. En quo}' il fut lourdement deceu, car il nen eut tinablement ne l'une ne l'autre, en temps que celle qu'il portoit fut perdue en l'eaue, et l'ombre consequamment. Parquoy apert que ceulx qui demandent ce qui n'est pas a eulx et ne se contentent point de raison perdent souvent le leur et l'autruy.
Contre ceulx qui se acompaignent a plus grans que eulx.
Une vache, une chievrc, et une brebis se acompaignerent une foys au lyon pour aler ensemble a la chasse, en promettant l'un a l'autre par leur foy et serment que quelque chose qu'ilz prinscnt, ilz feroient loyale part, et equale distribution l'un a l'autre. Quant ilz furent es bois ilz prindrent ung cerf, lequel fut divise en iiij parties. Puis dist le lyon : « La première part sera pour moy, en tant que je suis lyon et roy par dessus toutes bestes. La seconde est mienne en tant que je suis plus fort que nul de vous. La iij^ semblablement en tant que j'av couru plus fort que vous. Et s'il y a aulcun de vous qui se mette a la iiij'^ part, il sera mon ennemy mortel. » Par ce moien il eut tout et les autres rien.
Contre ceulx qui font plaisir a maulvais garnemens et ingratz.
Comme le loumengoit des os, l'ung se mist d'aventure de travers dedens son gosier, dont il fut si grevement moleste qu'il promist de donner grand pris a cel luy qui pourroit tirer tel os. La grue qui a le col et le bec longs fut priée tresinstamment pour donner aide et médecine audit lou, laquelle se efforça de ce faire et acomplir, dont linablement tira ledit os de la gorge dudit lou. Apres ce, demanda estre rémunérée comme le lou avoit promis . A laquelle respondit : « O misérable grue, tu es moult ingrate de mes vcrtuz et forces ! congnois que lors que tu avoyes ton col dedens ma gorge, je te eusse estranglee et devouree de mes dens se j'eusse voulu. Et pour ce ne demande aultre loyer et tu feras que saige. » Par ainsi n'eut la povre grue aultre rnmuneration du maulvais lou .
Contre ceulx qui croyent trop facilement a gens qui les flatent. dont après se repentent.
Lors que ung corbeau eut pris ung frommaige sus une fenestre, et puis s'en fust vole sur ung hault arbre, ung regnart le vit d'aventure qui ala au dessoubz de luy, en désirant menger du from-
yO HUGUES VAGANAY
maige. Parquoy luy dist en le loant : « O noble corbeau, est il créature au monde semblable a toy en beaulte ? Tu as une lueur et resplendisseur de plumes incredible. Tu as une voix la plus doulcc, ung chant le plus mélodieux, et une organe le mieulx retentissant de tous les oyscaulx du monde. Et pource je ne me puis saouler quant je peux ouir telle mélodie. » Le corbeau ovant les paroles du regnart print une vaine gloire dont il se efforça de chanter mieulx que par avant. En ouvrant son bec, le frommaige cheut qu'il tenoit, lequel fut legierement recoeillydu faulx regnart, par ainsy il perdit son frommaige et se repentit grandement en recongnoissant sa folie.
Pour monstrer que l'omme est craint et redouble tant que la force luy dure.
A l'eure que le lyon qui avoit este fort estoit devenu vicl et grève tellement qu'il n'y avoit plus en luy que la peau et les os, vint a luy le porc sanglier, escumant et course, lequel de ses dens crochus le detrencha en vengance d'un cop que par avant avoit receu d'icelluy lyon. Semblablement vint le thoureau, qui de ses cornes le hurta cruellement. En après vint l'asnc qui de ses piez de derrière le frappa au front. Apres ce, ledit lyon plorant et gémissant commença dire : « Quant j'estoye eu ma force chascun me honnoroit, tout le monde me craignoit, on avoit grant fraieur en me voyant seulement, mais maintenant je congnois cculx a qui j'ay este gracieux, aux quelz j'ay aide, et que j'eusse bien blece se j'eusse voulu, sont ceulx qui me tourmentent et font le pis qu'ilz pcvent. »
Contre ceulx qui se ingèrent de exercer ofliccs et vouloir faire choses desquelles ilzsont indignes.
L'asne voyant que chascun jour le petit chien faisoyt chiere a son maistre, et semblablement le seigneur au chien, tellement qu'il estoit souefment nourry delà table de son seigneur, et que les serviteurs luy donnoient tousjours quelque lopin friant, il commença dire en par soy en ceste façon : « Se monseigneur et ses serviteurs ayment ce chien qui est une beste ville et immunde et qui ne luy sert de riens, combien me doibt il avmer ? Je suis beaucoup plus noble et meilleur et plus utile qu'il n'est. Je sers en plus de négoces qu'il ne fait. Je aporte en l'ostel le boys qu'on y brûle et l'eaue qu'on y boit, et dequoy on se sert en la cuisine. En oultre je porte les immundices et ordures hors la maison, et fais infinitz aultres services. Parquoy me semble bien que je suis digne de plus grand honneur. » Ainsy l'asne considérant ces
VINGT TABLES D ESOPE yi
choses, vit d'aventure son seigneur entrer dedeiis sa maison, vint au devant de luy en saultant et recanant. Et puis en cuidant se jouer, mistsespiez de devant sur les espaules de son maistre, lequel commença incontinent a crier a l'aide, voiant la folie, importunite et pesanteur de Tasne, cuidant qu'il fut enrage. Pour lequel cry toute la famille fut esmeue, et vint voir la cause de tel cry, laquelle congnue, fut l'asne bastu de pierres et de gros bastons, tellement que on luy rompit les costes, les os, et tous les membres. Et puis fut gete es champs comme mort et inutile a toute œuvre.
Contre ceulx qui font desplaisir a gens de petit estât.
Comme ung lyon dormoit enmy les boys, vint d'aventure une soris des champs, laquelle couroit après une aultre de telle radcur et course, que elle passa par dessus le lyon, dont il fut esveille et print de sa pâte ladicte soris, laquelle luy requist très instamment d'avoir mercy et pardon, en tant que elle ne l'avoit point fait a son essieu, mais d'aventure.
Le lyon pensant en soy mesme quelle vengance il pourroit avoir et quel lionneur il acquerroit en ce faisant et en metant a mort ladicte soris, luy pardonna et la lessa courir. Apres peu de jours, ledit lyon cheut en une fosse, en laquelle estoit entrelasche et pris es lags, ou estoyent lyens et cordes de diverses façons, dont commença a getcr crysdoloreux. Quant la soris le ouyt, elle acourut vistement a luy. La cause de son cry congnue, elle luy dist : « O lyon ! n'ayes point de paour, car je te rendray le plaisir que tu me as fait. Je ne suis point ingrate, et sv ay puissance de toy aider. » Lors commença considérer les lieux des ligatures, et puis ronger les nerfz, couper les cordes moyennant ses dens, par ainsy deslya et délivra ledit Ivon. Doncques pour conclusion appert qu'on nedoiht pas nuvre a tous ceulx sur lesquels sa puissance se estend.
Contre ceulx qui ne se soucient point de l'endemain.
Ung larron voulant de nuyt desrober aulcuns biens trouva le chien de la maison en laquelle il vouloit exercer et acomplir son larcin, auquel il getta du pain affin qu'il se teust et ne abayast point. Le chien considérant telle chose dist au larron : « Tu me donnes du pain, non pas pour plaisir ne prouflit que tu me vueillcs, mais pour mon détriment et dommaige, car se tu m'en donnes maintenant, tu n'as pas intention de m'en donner demain quant i'aray grant fain ; et pourtant tu te abuses : je ne pense point seulement a la vie et provision présente, mais j'ay devant les yeulx le temps advenir. Et pource par ung morseau de pain ne me clorras
HUGUES VAGANAY
point les machoueres, mais, se ne t'en vas, je abayeray et crieray au larron si hault contre toy, que je esveilleray mon maistre et tous ses serviteurs. i>
Contre ceuk qui sont espoventez de peu de chose.
Une fois advint que une montaignc gemissoit et faisoit sv grans crys que toute nation a l'environ en fut espoventee et perturbée, car on ne savoit quelle chose vmaginer. Finablement, après plusieurs doubtes, ladite montaigne enfanta une soris. Parquoy furent rapaisez en leurs couraiges.
Contre ceulx qui sont trop pusillanimes et ne pevent vivre en leur estât et condition.
Un temps fut que les lièvres firent conseil entre eulx et délibérèrent de soy lesser précipiter et trébucher misérablement en une fosse, pource qu'ilz cstoient en crainte continuelle et jamais en seurete, vindrent au port d'ung fleuve ouquel cstoient grenoilles et raynes infinies, lesquelles voyans lesdis lièvres eurent aussy grande fraveur comme eulx, donc se jetterent incontinent dedens l'eaue. Quant les lièvres congnurent ceste chose, l'ung d'iceulx commença a dire : « Nous ne sommes pas seulx qui ont crainte et paour, ces bestes cy en ont leur part. Kt pource je conseille que nous vivons comme avons acoustumc, car tel temps de crainte et de paour ne durera pas tousjours. » Doncques ceulx qui ne pevent porter ne souffrir aulcun mal quant ilz seurvient, doibvent considérer et en eulx mesmes regarder le mal que les aultres endurent.
Pour monstrer que l'en ne se doibt point porter orgueilleux ne vanter des biens qu'on a d'aultruy.
L'oyseau apelle le gay voyant en son chemin belles plumes de paon estans a terre, les prist, s'en orna, et aux siennes les joignist et mesla. Apres contenna et desprisa ses compaignons et aultres oyseaulx de son espèce, et voulut se associer a la compaignic et iropeau des paons. Quant ilz virent, congnoissans iceliuy estre incongnu, presumptueulx et non point de leur sorte, luy osterent injurieusement ses plumes, le batyrent de leurs talons et mordirent moult aigrement sans le lesser jusques a ce qu'ilz le tindrent comme mort. Cela fait, le povre gay craignant beaucop, retourna a ses compaignons, desquelz il avoit plusieurs injurie ou temps qu'il estoit orne de plumes d'aultruy. D'aventure vint l'ung d'iceulx, lequel luy dist : « Se tu eusses avme et este content des robes que ta nature te avoyt ottrovee, tu n'eusses point este injurie d'iceulx paons, ne déboute de nous. « Doncques appert que on se doibt contenter de son estât.
VINGT lABLHS D KSOPI-: 73
Contre ceulx qui locnt les choses qui leur sont dommagables, mais par opposite vitupèrent celles qui leur sont utiles et prouffitables .
Nostre poète faint que ung cerf buvant de une clere fontaine et voyant ses cornes, commença grandement a les loer, mais par opposite vitupéra ses jambes et cuisses qui estoyent gresles et menues. Ce pendant vindrent les veneurs huans avec leurs chiens aba3'ans, lesquelz queroient ledit cerf, lequel moyennant l'agilité de ses jambes eschappa d'iceulx, courant par la plaine et parmy^ les champs. Mais quant il vint en la forest grande et espesse de branches, ne peult sy vistement aller pour la magnitude et longueur de ses cornes qui le retindrent et retardèrent tellement qu'il fut pris. Lors icelluy voyant sa mort prouchaine dist : « J'ay vitupère les choses qui me estovent utiles, c'est assavoir mes jambes, et ay loe celles qui me ont deceu et este nuy^sibles. »
Contre ceulx qui se dient mieulx valoir que les aultres.
Dit Esopet que la mouche et le formy avoient ensemble altercation moult grande, pource que l'une se disoit mieulx valoir et estre pins digne que l'autre. Premièrement disoit la mouche : « O misérable formy, te veulx tu acomparer a moy ? Se tu le fais, tu es trop presumptueuse de telle chose ymaginer, car en moy sont loenges infinies.
duant on fait aulcuns sacrifices en immolant les aulmailles et bestes, je suis celle qui première taste et gouste des tripes et du sang du sacrifice. Quoy plus ? Je suis chascun jour assise sur la teste du roy. Je baise la royne, ses damoiselles et ses belles bourgoises en leurs rians bouchettes et joues vermeilles, je chemine sur leurs blancz tetins. Et tais avec ce infinies aultres choses dignes de mémoire, desquelles absolument tu ne fais riens. Et pource tu doibs toy taire et sans plus te vanter. » Respond le formy : « O malheureuse mouche, tout ce que tu dis peult estre alegue contre tov et ta miserablete : tu loes et prises ce que tu devroyes despriser. Tu te vantes de ce que habites es cours des roys et des princes, avec ce que tu baises les belles dames. Et pource, je te demande se d'iceulx es désirée, et se c'est a leur requeste, ou se tu y vas sans mander ? Chascun scet la vérité, chascun congnoist que on te chasse de tous costez, et que se tu y peulx estre empoignée tu y es en maie journée. En oultre tu n'as bruit ne vie fors en este seulement, car en yver tu meurs de maie froidure sanglantement. Et moy par oposite, fais grande chiere en yver aussi bien qu'en este et vis en seurete. Parquoy est trop manifeste que tu te vantes folement, et que tu ne peulx estre bonnement comparée a moy. »
74 HUGUES VAGANAY
Contre le povre orgueilleux.
Il faint que la grenoille ou raine voyant en ung pre ung bœuf paissant, qui estoit gros et grant, pensa en soy mesmes, que elle seroit aussy grosse et aussy grande comme luy, se elle povoyt emplir sa peau, parquoy elle se enfla et demanda a ses petis grenoillcs : « Suis je aussy grosse comme luy ? » Respondirent nenny. De rechief se enfla, et leur demanda scmblablement, lesquelz respondirent encor que nenny. Apres ce, voulut encor se enfler, et ne peult, mais rompit sa peau, dont mourut misérablement. Pour cestc cause est dit en commun langaige : Ne te enfles point trop de paour que tu ne crevés.
Pour monstrer que ceulx qui sont en prospérité ne doibvent point faire injure a aultruy considère que le roc de fortune est muable.
Le cheval orne de frain d'or et d'argent, pare d'une belle selle, plaisante housse, et d'aultres riches ornemens, rencontra d'aventure en ung passage estroit l'asne venant de loing, et charge d'ung pesant feiz, parquoy ne povoit pas aller legierementnesov destourner de sa voye, dont ledit cheval lu}' dist orgueilleusement : « Se je creoye mon couraige, je te tueroye a ceste heure en donnant coupz de piedz, car tu as bien veu que je venoye, et sy ne t'es pas arreste ne destourne a coste pour me laisser passer a mon ayse. » Le povre asnc oyant ces menasses et orgueilleuses paroles ne dist mot, mais s'en alla simplement sa voye tout marmiteux. Aulcun espace de temps après ce, advint que le cheval estoit tout maigre et rompu de courir la lance et de chevaucher, tellement que son maistre lefist servir a charier piastre, a porter fiens et immundices, et luy bailla parement telz comme affiert a tel office. Lors estant en tel estât fut du maistre asne rencontre qui commença a le moquer et dire en cestc façon : « Combien te ont prouffite tes précieux ornemens, pompes et orgueil dont as use par cy devant ? Tu dois bien congnoistre que en nulle chose ne prouffitent. Ht pource sers maintenant es offices rustiques et villains comme nous sans plus toy orgueillir. »
Contre ceulx qui par trahison lessent leurs compaignons, et soubz espérance de mieulx avoir se accompaignent a leurs adversaires.
Lors que les chcvaulx batailloyent contre les oyscaulx, et que la bataille estoit forte de chascun coste, la chavesoris voyant que la fin de la bataille est moult doubtcuse, congnoissant en oultre que les chevaulx estoienten grant multitude, se despartitdes oyseaulx et associa ausdis chevaulx, espérant qu'ilz seroient victorieux. Apres vint l'aigle soudainement se joindre aux oyseaux, par le moyen de
VINGT lAIÎLES D ESOPE 75
laquelle principallement lurent icculx chevaux surmontez, et les oyseaulx victorieux.
Pour laquelle victoire fut paix criée entre les deux parties. Mais la chavesoris qui dcsloyaumcnt avoit laisse sa compai<>nie, c'cstassavoir les oyseaulx, fut condannee par sentence de estrc esplumee par telle manière qu'il ne osast se trouver de jour en la présence d'aultres oyseaulx quelconques, mais volast seulement de nuyt. Ainsi est de ceulx qui cuident entretenir deux parties : car ilz ne sont agréables a l'une partie ne a l'autre .
Contre les flateurs et ceulx qui leur favorisent et sousticnnent le menton.
Au temps jadis advint que deux hommes, l'ung bon et vray, l'autre maulvais et menteur vindrent a la province des singes. Lesquelz arrivez furent veulx d'ung singe qui estoit capitaine et maistre de tous les aultres, lequel fist iceuk hommes incontinent amener devant soy, et estre interroguez quelle chose ilz vouloient dire de luy. Mais avant fist venir aultres singes devant soy asseoir a dextre et a senestre, et se assist ou millieu comme il avoit veu autre fois faire aux roys, princes et gouverneurs, puis dist devant tout le monde : « Qui suis-je maintenant ? » Respondit l'ommc mensongier et menteur. « Vous estes ung grant empereur ou ung grant roy. » Interroga de rechief. « Quelz sont iceulx estans a Fentour de moy ? » Respondit : « Hz sont les contes, barons, chevaliers, escuiers, et gentilz hommes de vostre maison. »
Quant ce maistre singeoyt telles paroles il fut bien joyeulx, et commanda donner grans dons a cclluy dont avoit ainsy csteloe. L'autre homme qui n'avoit intention que de dire vérité, considérant telle façon de faire dist en parsoy : Se mon compaignon par dire mensonges est ainsy rémunère, quelz biens me fera l'en se en moy interrogant je respons bien! Incontinent fust questionné de monseigneur le singe, disant : « Toy bon homme dis à ton advis qui je suis, aussy quelles créatures sont ceulx que tu vois a l'entour de moy ? » Respondit : « Tu es ung singe pour tout potage, et semblablement ceulx qui sont à l'environ de toy. » Ces paroles dictes, commanda d'estre deciré de leurs ongles et à bons dens, pource qu'il avoit dit vérité cuidant bien faire. De ceste manière et condition, sont les maulvais hommes qui ayment malice, fallace et menterie, mais par opposite heent honnestete et vérité.
Contre ceulx qui par vertu ne pevent riens, mais n'ont seulement que plet.
Nostre poète faint que l'asne venant de jouerrencontra d'aventure
yé HUGUES VAGAXAY
le lyon venant de l'autre coste et luy dist : « Montons au coupelet de ceste montaigne, et la je te monstreray combien plusieurs me craignent. » Auquel obtempéra le lion. Quant ilz y furent l'asnc commença recaner et crier selon sa nature sv horriblement que tous les regnars, lièvres et aultres bestes 03'ans tel cry, furent espoventez sy merveilleusement qu'ilz s'en fuirent toutes. Lors dist le lyon à l'asne : « Ta voix est si hideuse que se je ne te eusse congnu je m'en fusse legierement fuy comme les aultres. »
Pour monstrer que on ne doibt point decepvoir aultruy.
Nostre poète faint comme l'escoufle ou huât estoit sus une branche en spéculant de quel coste venoit le vent, il vit d'aventure le nid du rossignol ouquel estolent les petis. Survint le perc visiter son nid, lequel voyant telle escoufle qui de coustume destruisoyt et devorovt les petis oyseaulx, luy pria qu'il pardonnast aulx siens.
Respondit que aussy feroit il, mais qu'il dist quelque jolye chancon. Lors le rossignol commença a chanter, combien qu'il n'eust nulle joye mais fut parfondement marry en cueur. Tel chant finy, dist l'escoufle : « Tu n'as point bien chante, et pource je mengeray tes petis oyseaulx ».
Ce pendant seurvint l'oyseleur avec ses gluons et autres instrumens, lequel lascha sa reiz dont ledit hua fut tost pris et abatu a terre. Et pour ce ceulx qui se délectent de tromper ou decepvoyr aultruy, doibvent penser et craindre que eulx mesmes ne soient trompez.
Contre ceulx qui baillent le baston duquel il sont bastus.
Dist Esopet : Quand la cuignie fut faite homme elle pria aux arbres de luy donner ung manche de boys qui fust fort et ferme, laquelle requeste fut accordée. Quant le fer et le manche lurent bien joingz et disposez ensemble, l'omme commença couper quelconques arbres il luy plaisoit, dont tous les arbres furent bien esbahys. Et en regardant l'ung l'autre, dist le chesne au fresne : « Nous avons bien gaigne et desservy d'estre ainsy pugnis, quant à nostre ennemy avons ottroye la chose dont sommes tourmentez et abatus. » Et pource on doibt saigement se garder de bailler a son ennemv chose dont luv puist nuire.
En recommandation et loenge de liberté.
En une journée que le lou deambuloit parmy les boys il rencontra ung chien gros, gras, grant, bel, et en bon point, auquel il dist: « Mon frère, dont vient ce que tu es sy gras et en sy bon point ?»
VINGT FABLES D liSOPE ']']
Le chien respondit : « Pource que je suis custode et gardien de la maison et la détiens des larrons, on me donne de bon pain, gras os a ronger, lesquek souvent sont tous couvers de chair chascun me gettc quelque morseau. J'ay de l'eaue à mon appétit, je couche a couvert et descouvert ainsy comme il me plaist. Par ainsy je passe le temps sans soucy, dont me engresse comme tu vois. » Puis dist le lou : « Je vouldrov bien estre comme toy, et que je trouvasse mon esculee drecee sans me soucier de pourchasser ainsy ma vie a courir et recourir, car je n'ay ne bien ne jove, ne nuyt ne jour. » Le chien luy dist : «Se tu veulx vien t'en avec moy et ne doubte rien, je feray tant que tu auras comme mov. » Kn allant le lou se apperceut que le chien avoit le col use d'une chayenne, parquoy dist : «Dont procède cecy ? » Respondle chien : « Pource que je suisaulcunesfoys terrible, on mehe d'une chayenne par le col, mais de nuvt je suis toujours deslye, voys entre les maisons de ça et delà, et dors où il me plaist. » Lors dist le lou : « Il ne m'est point nécessite de vivre en telle servitude. Je veul estre en mon libéral arbitrcet aller à toute heure où bon me semblera, es champs, es bovs ou en la ville, et menger puis montons, puis brebis, puis vaulx, puis vaches, selon ce qui me viendra à l'appétit. Ht pource je vueil retenir ma manière de vivre que j"av de long temps acoustumee, demeure en la tienne se tu veulx. i)
Contre ceulx qui veullent vivre sans riens faire.
Paint le poète Esopet. Les mains, piez et aultres membres est03'ent indignez et marriz contre le ventre tellement qu'ilz ne luy vouloient riens donner pour vivre, disans qu'il ne faisoit nulle œuvre, mais estoit toujours en oisiveté. Ainsy furent aulcuns jours oisifz comme luy, durant lesquelz jours ne luy administrèrent viande aulcune dont le ventre crioit a chascun jour alafain. Quant le ventre eust jeusne longuement les aultres membres furent sy lasches et sy vains qu'ilz ne se povoient porter, parquoy voulurent bien lors donner viande au ventre, mais il la refusa disant qu'il n'en vouloit point et qu'il avoit clos les conduis, par lesquelz devoit la viande passer. Par ainsy le ventre et les membres périrent tous ensemble.
Contre les envieux avarie ieux.
Le singe pria le regnart qu'il luy pleust donner ung petit de sa queue qui estoit trop grande, aftin qu'il en peust couvrir ses fesses qui sont tant laides et tant infâmes, h^t disoit ledit singe au dit regnart pour persuasion que telle queue pesante de grande longueur et traynant par terre, ne luy estoit utile en riens. Auquel respondit le regnart : « Se elle estoit sy longue et sy grande que je ne
78 HUGUES VAGANAY
peusse aller sans la trener par terre, par dedens la boe par les buissons et par lesespincs sy n'en aroics tu ja, car je ne vueil point que tu soies embely de ma queue ne de ce qui est mien. »
Geste fable est pour vous, envieux et avaricieulx, qui aves des biens plus qu'il ne vous appartient, et qui ne vous servent de rien. Vous séries bien marris se les aultres avoyent aulcun bien, et aymes plus que les biens soient perdus, qu'on s'en serve aulcunement.
Contre ceulx qui désirent la mort affin que après ne soient plus en peine.
Ung marchant allant en aulcunes foires et marchandises, menoit son asne charge de merseries, frappoit des bastons et piquoit d'aguillons pour le faire haster affin qu'il venist plus tost a son jour. Pour laquelle cause l'asne souvent en ses regrets desiroit a mourir, ymaginant que après sa mort n'auroit plus nul labour ne tribulation, iinablement fut sy las et sy travaille qu'il y laissa les houscaulx, après ce fut escorchc et de sa peau furent fais taburins, cribres et aultres instrumens sur Icsquel/ incessamment on frappoit, dont il fut moult esbahy après sa mort, voyant qu'on le tourmciitoyt aussy bien lors comme devant. Pour ceste cause appert qu'on ne doibt point désirer la mort, car on ne scet qu'on deviendra tinablement.
Contre ceulx qui dient qu'ilz n'ont cure d'une chose quant ilz voient qu'ilz n'en pevent finer.
Le regnart ayant grant liiin regarda d'aventure une grapc de raisins ou de meures pendue en ung arbre bien hault pour laquelle avoir il se efforça souvent en se levant sur ses ergos et piez de derrière cuidant y atteindre et parvenir, hnablcment quant il veit qu'il perdoit sa peine il se départit desplaisant et marry en disant qu'il n'en vouloit point, et que elles n'estoient pas asses meures, mais estoient aigres et ameres. Telle fable peult estrc convenablement alléguée contre gens cautelleux et ypocrites, lesquelz en leurs couraiges sont très ambicieux d'offices et de bénéfices et se efforcent de parvenir. Et toutesfois ilz disent qu'ilz n'en veullcnt point.
Contre ceux qui ne craignent point entrer es maisons des princes et seigneurs.
l.c lyon venant sur Taage de viellesse laignit qu'il estoit niahuie et entra dedens sa caverne, en laquelle alloient les aultres bestes le visiter, mais quant ilz estoient dedens jamais n'en yssoyent car il les mengoit. Le regnart considérant ceste chose venoit souvent devant la fosse et caverne dudit Ivon en le saluant et disant :