LES LAUDF.S ET COMPLAINCTES DE PETIT PONT
8 Si fort que en vivant je ne vie. Parquoy déviant me dévie, En definant fine ma fin, Et si est ma fin infinie 12 Mes inclinant incline inclin.
Pourtant de ingenieulx engin Attedié de injures fatigant, Je vueil voulant de vouloir tout enclin i6 Me complaindre complainte complaignant.
Je, Petit Pont, assis en lieu plaisant Dedans Paris, tout au beau de la ville, Au fort sur l'eaue vélocité courant,
20 Hault eslevé plus que n'est bastille. En tour quarrée fort et puissant stille. Imprenable de tous les environs, Porte soubz moy grant passer de la ville.
24 Combien que soys appelle Petit Pont, Je sers de tout et fust ce de prisons. Prisonniers sont en moy plusieurs enclos Chantant les chans de diverses chansons,
28 Jamais je n'euz minute de repos,
Les prisonniers chantent hault gresle et gros. Tant en y a qu'ilz ont grosse disette. Mais bien fournis de mordans et de gros,
52 V'ous le voyez a leur pendant pouchette ; Bien peu en voy qui quelque bien leur gette, Hz sont hays par leurs malles façons, Chascun leur dit : « Mon aulmosne est ja iaicte,
M « Donner ne fault pour Dieu a telz larrons. » Puis ilz disent : « Espoir jamais n'aurons, « De fain nous fault mourir et cy entendre, « Et quant plusieurs maulx enduré aurons
38 « Pour noz meffaitz on nous mènera pendre. » Pensez quant j'oy telle complaincte tendre De ceulx qui sont enfermez dedans moy, Hz vouldroient bien de dueil qu'allasse fendre,
42 Et que je fusse sans huys et sans paroy. Et puisung tas, je ne sçay quelle arrov, Mules, muletz de monsieur et madame Qui passera plaisantant dessoubz moy
46 Sans dire guare a homme ne a femme.