PENDANT LES
DERNIÈRES ANNÉES DU XVIR SIÈCLE Par M. André Blum.
Aux environs de l’année 1689, après que la politique de Louis XIV à l’égard des protestants de France eut provoqué contre lui des haines et des coalitions, de la Fayette traça un tableau très profond des alarmes du grand roi : « Le roi, écrit-elle \ paraissait assez chagrin. Premièrement, il était fort occupé, et c’était de choses désagréables, carie temps qu’un peu auparavant il passait à régler ses bâtiments et ses fontaines, il le fallait employer à trouver des moyens de soutenir tout ce qui allait tomber sur lui. Les Hollandais, on leur avait déclaré la guerre. Les affaires d’Angleterre allaient si mal que l’on craignait tout au moins qu’il n’y eût un accommodement entre le roi et le prince d’Orange, qui retomberait entièrement sur nous, et on trouvait même que c’était le mieux qui nous pût arriver. Il fallait nécessairement que l’Angleterre et la Hollande se joignissent pour
I. de la Fayette, Mémoires de la cour de France^ Amsterdam, 1731.
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nous faire du mal. Le dedans du royaume n’inquiétait pas moins le roi. Il y avait beaucoup de convertis qui gémissaient sous le poids de la force, mais qui n’avaient ni la force de quitter le royaume, ni la volonté d’être catholiques. Ils recevaient tous les jours des lettres de leurs frères réfugiés, et quand ils songeaient que tout le monde était contre le roi, ils ne doutaient point qu’il ne succombât et qu’il ne fût obligé de leur accorder le rétablissement de leur religion. Outre les nouveaux convertis, il y avait beaucoup d’autres gens mal contents dans le royaume qui se joindraient à eux si la fortune penchait plus du côté des ennemis que du nôtre. Le roi voyait tout cela aussi bien qu’un autre. »
Malgré ses inquiétudes justifiées, il ne se laissa pas accabler par ses adversaires. Un des moyens qu’il employa pour résister à leurs attaques fut d’exciter contre eux les passions populaires. Pour y réussir, il jugea utile de favoriser le développement d’images satiriques susceptibles de remuer l’opinion et de porter un coup aux ennemis du pays. Dans les dernières années de son règne, la caricature est pour ainsi dire une institution nationale et officielle. Elle est une arme dont Louis XIV entend se servir contre les Anglais et les Hollandais pour les rendre ridicules en France et dans toute l’Europe.
Il avait déjà usé de ces gravures épigrammatiques contre les Espagnols et elles a^^aient remporté un vif succès. Elles raillaient habilement les allures fanfaronnes de ces capitans qui, la moustache en croc, le feutre sur l’oreille, faisaient les matamores et cessaient leurs rodomontades dès qu’ils apercevaient des
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Français ^ Le même procédé satirique fut employé contre les Hollandais pendant la guerre de Hollande. Une série de pièces de Jean Lenfan^ mettait en scène des coqs français pourchassant des grenouilles hollandaises. D’autres faisaient allusion à la déroute des marchands confédérés de fromages (de Hollande)^ ou aux digues des Pays-Bas rompues par l’inondation. Une gravure intitulée : La comtesse de Hollande à r article de mort âgée de cent ans environ^ représente la Hollande étendue sur un lit et entourée des autres nations qui assistent à son agonie. Le Suédois lui tâte le pouls, le Danois examine la langue, l’Anglais lui ordonne un vomitif, le Français de grandes évacuations. La malade dit au prince d’Orange : « Je ne puis faire de testament. Rendez à César ce qui lui appartient et tâchez de garder mon court. »
Mais après le traité de Nimègue, la Hollande, loin de périr, reprenait de nouvelles forces. La ligue d’Augsbourg, dans laquelle le stathouder de Hollande Guillaume d’Orange avait fait entrer tous les ennemis de Louis XIV, ranimait les espérances des Hollandais. Ils ne désiraient pas résister seulement aux desseins ambitieux du roi et lui opposer un contrepoids nécessaire à l’équilibre européen, mais ils songeaient en même temps à venger les protestants des persécutions que leur avait fait subir Louis XIV depuis la révocation de l’Edit de Nantes. La révolution d’Angleterre de 1688, qui eut pour conséquence de renverser Jacques II et d’appeler au trône
1. Voir une collection de ces images dans le recueil de Marolles de la Bibl. nationale, Cabinet des Estampes, f. i, 2, 3.