UN PROJET DE JOURNAL
vérité, tous les principes utiles et les idées, qu’il présente comme neuves, sont tirés du livre de Gordemoy^; celui du Père Laugier, plus brillant par les grâces du langage que solide par le fonds du raisonnement, a beaucoup séduit les lecteurs superficiels, mais a été exposé à des critiques très solides de la part des gens entendus dans cet art. J'avoue que je ne puis m’empêcher de craindre que ses prétentions ne le portent à décider aussi légèrement sur tout.
Il ne vous est pas possible d’être à la fois le protecteur des artistes et celui de quiconque se déclareroit leur persécuteur. Il faut donc, si ce journal a lieu, qu’il prenne un parti décidé de se refuser à la critique ou d’en user si sobrement et avec tant de modération qu’il ne puisse offenser ni décourager personne. Ce livre peut dégénérer en très peu de temps en critiques, railleries, décisions hasardées, et un auteur, quel qu’il soit, se persuade bientost que la critique amuse le public et fait vendre son livre. L’intérest le détermine et ce n’est plus qu’une suitte périodique d’injures qui désoleroit les artistes, feroit fermer les atteliers et tomber les expositions publiques, bien plus utiles aux arts que les raisonnemens des gens de lettres qui ne le connoissent presque jamais. Il est donc nécessaire qu’il y ait un obstacle insurmontable qui empêche ces inconvéniens.
Je ne conçois qu’un moyen, mais qui me paroist essentiel; c’est que cet ouvrage soit entièrement sous vos ordres; que, de même que le privilège du Mercure dépend
I. VEssai sur l’architecture (lySS, in-12) et les Observations sur l’architecture (1765, in-12) de l’auteur ont provoqué des critiques de La Eont de Saint-Yenne et de Guillaumot, dont on trouvera les titres , le détail et l’appréciation sous les n“* 1476-1477 du Catalogue Goddé.
Le livre de l’abbé de Cordemoy, chanoine régulier de Saint- Jean-de-Soissons, supérieur de la Ferté-sous-Jouarre, est intitulé : Nouveau traité de Vart de l’architecture ou l’Art de bastir, utile aux entrepreneurs et aux ouvriers. Paris, J. -B. Goignard, 1714, in-4“, pl. Quérard signale du même une Réponse (dans les Mémoires de Trévoux) aux critiques dont ce livre avait été l’objet; la Table de ce journal, rédigée parle P. Sommervogel, ne fait mention ni de l’une, ni de l’autre.
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uniquement de M. le comte de Saint-Florentin, de même celui-cy soit absolument attaché aux droits de votre place, aussi bien que la nomination de l’auteur, et que ce droit vous soit accordé spécialement parle Roy. Par ce moyen, vous serés toujours le maistre de diriger l’auteur sur la manière de traitter une matière aussi délicate. J’envisage un autre avantage à ce que ce privilège vous appartienne. Cet ouvrage bien fait peut devenir très intéressant et d’un grand débit; ce pourroit être par la suitte une grâce considérable qui dépendroit de vous et dont vous pourriés faire du bien à plusieurs, comme on a fait avec raison à l’égard du Mercure. Il y a plus : ce seroit peut-être le seul moyen d’arrêter les autres critiques, en vertu du privilège donné par arrest du Conseil du Roy qui attribueroit à ce seul auteur l’article des arts que chaque journaliste se pique de traitter bien ou mal.
Je ne dois point vous cacher que ce seroit un démembrement assés considérable du Mercure dans lequel cet article ne seroit bientôt plus rien, mais comme cet ouvrage peut être traitté d’une manière toute différente et plus instructive, ce n’est pas une raison suffisante pour vous arrêter. Je présume aussi que M. l’abbé Le Blanc pourra vous faire ses représentations et prétendre qu’un tel ouvrage doit appartenir à l’historiographe des Bâtimens, mais il n’est que trop certain que son caractère trop décisif empêche qu’il ne soit l’auteur convenable dans ce cas.
Ce sur quoy j’insiste, c’est que vous en soyés absolument le maistre, sans quoy je vous suplierois de vous y opposer très fortement. Il ne peut rester dans les bornes de la modération nécessaire qu’autant que vous le dirigerés. Il ne peut être bon et instructif qu’autant qu’il sera fait de concert avec les deux Académies, et comment ce concert peut-il avoir lieu si vous n’êtes pas à la tête à tous égards? Ces Académies ont toujours le projet de faire imprimer leurs mémoires. L’extrait qu’on se propose d’en donner leur ôtera le mérite de la nouveauté. Qui donnera cet extrait, si ce n’est les secrétaires des deux Académies qui, d’ailleurs, doivent être les censeurs de cet ouvrage afin qu’ils n’y laissent rien passer d’offen-
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sant contre les membres de ces corps qui sont à tous égards sous votre protection? De cette manière, nous pouvons lui aider beaucoup ; les éloges demandent beaucoup de justesse pour laisser à chacun ce qui lui est dû et ne pas confondre les habiles gens avec les médiocres; on peut sans injure douter des lumières de M. Laugier sur ces arts; si M. Soufflotyveut bien concourir, j’ose croire que cette union avec nous lui sera fort utile.
Je suis, avec un profond respect. Monsieur, votre très humble serviteur.