UN PROJET DE JOURNAL
tement des manuscrits de la Bibliothèque nationale (ms. fr. nouv. acq. 2774); la seconde est de Charles- Nicolas Cochin, consulté par le destinataire, et elle a passé dans le commerce des autographes avantd’entrer dans les riches séries de la Bibliothèque d’art et d’archéologie de la rue Spontini ; leur rapprochement fortuit permet donc de suivre la naissance et la mort du projet conçu par Laugier et si prestement étranglé par le conseiller favori, presque toujours écouté, du directeur des Bâtiments du Roi durant le règne de sa sœur, la marquise de Pompadour :
Monsieur,
Tous les projets favorables aux arts doivent être soumis à vos lumières et le succès est infaillible si vous voulez bien les appuyer. Il me semble que cette partie manque d’une ressource que tous les amateurs lui souhaitent et qui fournirait de grandes utilités. Les arts devraient être la matière d’un ouvrage périodique spécialement consacré à recueillir tous les détails qui leur appartiennent et à satisfaire pleinement la curiosité du public à cet égard.
J’ai conçu le projet d’un ouvrage périodique à qui je donnerais pour titre : L’État de l’art en France. Cet ouvrage, dont il paraîtrait un volume chaque mois, ferait connaître toutes les nouveautés d’architecture, de peinture et de sculpture, en donnerait la description, désignerait les auteurs, le temps, le lieu, les circonstances; il y aurait un article pour les belles productions de nos manufactures et pour les singularités de nos arts mécaniques ; un article qui serait le résultat des conférences des Académies de peinture et d’architecture; un article qui présenterait l’éloge historique des artistes; un article, enfin, où serait l’extrait des ouvrages qui traitent de l’art.
Je crois, Monsieur, qu’un pareil journal serait très intéressant et tout avantageux au progrès des arts. Je m’offre à en être l’auteur. Mon dessein serait de vous le dédier. Il faudrait que vous eussiez la bonté de vous intéresser à son exécution, en me procurant les matériaux qui me
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seraient nécessaires et qu’un homme de lettres ne peut obtenir que par votre protection.
Si vous me faites l’honneur de m’accorder une audience et de me donner jour et heure pour cela, j’aurais celui de vous exposer entièrement mon projet.
Je suis, avec respect. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
L’abbé Laugier.
Paris, quartier Saint-Paul, rue des Trois-Pistolets.
22 décembre 1759.
Marigny apostilla dès le lendemain la lettre de l’abbé Laugier et la transmit à Gochin qui ne fit pas attendre sa réponse :
Monsieur,
Je ne puis qu’approuver le journal spécialement affecté aux arts. Il y a même longtemps que j’en avais conçu le projet, mais pour en remplir l’idée, que cependant je n’avais pas conçue d’une manière si étendüe, je sentis qu’il faudrait se livrer à un travail qui me détourneroit trop de mes affaires principales. D’ailleurs, il eut toujours été nécessaire d’y associer un homme de lettres pour veiller à la diction. C’est en conséquence de l’idée où je suis que cela peut être utile et agréable que j’avois goûté le projet de la Feuille nécessaire^ qui me fût communiqué par des auteurs, le croyant propre à remplir une partie de ce plan, mais je ne tarday pas à m’appercevoir que ces Messieurs aimoient à raisonner à tort et à travers sans consulter personne qu’après coup; je les abandonnay.
M. l’abbé Laugier, homme éloquent et de beaucoup d’esprit, paroît plus propre à cet employ. Il est connu dans les arts par un livre sur l’architecture dont, à la
I, La Feuille nécessaire^ contenant divers détails sur les sciences^ les lettres et les arts, fondée en 1769 par Boudier de Villemert et Soret, ne dura qu’une année; elle fut remplacée par V Avant-Coureur (1760-1773), i3 vol. Ces deux recueils d’annonces et de réclames, fort raillés par les contemporains, sont aujourd’hui très légitimement recherchés.