‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 216 sur 220 · ET DANS · texte numérisé non relu

ET DANS

QUELQUES COLLECTIONS DE CETTE VILLE Par M. Jean Guiffrey.

Ce n’est pas sans un sentiment de tristesse que s’établit une liste d’œuvres ayant quitté leur pays d'origine pour venir se fixer, définitivement presque toutes, dans une contrée lointaine, que l’historien, l’artiste, le critique d’art n’ont pas encore pris le parti de visiter fréquemment. On peut cependant citer bien des exodes semblables à ceux que nous constatons actuellement. Le Louvre serait-il aussi riche si François U*', Richelieu, Mazarin et Louis XIV n’avaient fait venir à grands frais quelques-uns des plus purs chefs-d’œuvre des maîtres italiens? Gharles- Quint et Philippe II en Espagne, Charles P*’ en Angleterre, Frédéric II en Prusse, Christine en Suède, Joseph II en Autriche, Catherine II en Russie et bien des princes allemands agirent de même; que ce soit par la force des armes ou par la puissance de l’or, les princes et les nations arrivés à un certain degré de force et de maturité, de richesse et de bienêtre attirent du dehors les œuvres d’art qui leur font

encore défaut et qu’ils convoitent : ils réussissent le plus souvent à les conserver. Plus rude que jamais est aujourd’hui la lutte : toutes les grandes nations se montrent également avides de posséder les plus belles oeuvres du passé ou des maîtres modernes et sont surtout jalouses de ne point se laisser dépouiller. On a pu autrefois, et encore pendant une partie du XIX® siècle, laisser se disperser en France d’admirables collections dont les débris allaient enrichir les galeries étrangères sans presque qu’on y prît garde. Maintenant le sentiment national s’émeut dans des circonstances analogues et il réussit, en Italie, en Angleterre, en Espagne surtout, à retenir définitivement des chefs-d’œuvre prêts à partir. De pareils exemples sont encore bien rares chez nous, où la faute commise au xviii® siècle, en n’accueillant aucun tableau de Watteau, ni de Fragonard, par exemple, dans le Cabinet du roi, devait se renouveler au XIX® siècle, puisqu’aucune peinture de maîtres comme Millet et Manet ne fut acquise de leur vivant par l’État ou réservée pour ses galeries et que de nos jours Degas est aussi injustement dédaigné F Ne pourrait-on pas souhaiter au moins que les nations aient assez de discernement pour reconnaître les maîtres qui les honorent, assez de générosité pour s’assurer la possession de quelques-unes de leurs œuvres principales? Qu’elles laissent, après cela,

I. Faut-il rappeler que l’État français n’a jamais acquis de peintures de Watteau, de Fragonard ni de Manet? Pour Millet seulement, il s’est fait adjuger à sa vente posthume deux études secondaires et a acheté depuis un portrait, œuvre de jeunesse malhabile, dénuée de toute maîtrise, et une figure contestée. La générosité des amateurs a, il est vrai, suppléé largement à son indifférence. Suffit-elle à l’excuser?

sans regret inutile, ce qu’elles ne peuvent saisir, aller porter au loin leur influence et affermir leur renommée !

L’art français pénétra en Amérique par les maîtres modernes. N’était-ce pas, au reste, tout naturel? Les jeunes gens qui traversaient l’Atlantique pour compléter à Paris leur éducation artistique avaient su faire partager à leurs compatriotes leur admiration pour les maîtres qui les attiraient. Ils préparaient ainsi un exode vers le Nouveau-Monde des œuvres de nos meilleurs artistes qui n’est pas terminé encore.

Aussi aurons-nous tôt fait de signaler les peintures antérieures au xix® siècle qui se trouvent à Boston, parmi lesquelles quelques-unes sont notables. Alors que certains maîtres italiens, flamands et allemands des xv^ et xvi^ siècles sont représentés par des peintures importantes au Muséum of fine Arts, au Fogg Muséum de l’Université de Harvard^ ou dans le pittoresque palais de M“<^ John Gardner, à Fenw'ay Court, l’art français antérieur au xvii^ siècle ne figure que par un portrait d’homme, contemporain de Charles IX, chez M*"« Gardner. Une réplique, raconte son aimable propriétaire, était autrefois exposée dans les salons de Chantilly, et un éminent critique américain, M. B., l’étudiait avec un soin extrême; un jour qu’il était l’hôte du duc d’Aumale, celui-ci, intrigué, s’informe du motif d’une attention si particulière, que l’importance de la pein-

I. Un tableau représentant l’Annonciation y est classé à l’École française. C’est une œuvre hybride du xvU siècle dont l’origine ne paraît pas encore établie. Sur les collections du Fogg Muséum, voir Muséum of fine Arts Bulletin^ Boston, n® 3g, vol. VII, june igog.

tare ne semblait pas justifier. M. B. avoue alors qu’il connaît l’original de ce portrait en Amérique, à Boston, chez Gardner. Dans les nombreuses visites que M. B. fit depuis à Chantilly, il ne revit jamais ce portrait présumé du duc d’Angoulême. Un jeune prince, d’une vingtaine d’années à peine, est représenté, de trois quarts à gauche, imberbe et les traits doux. Il est vêtu de noir, coiffé d’une toque noire ornée d’une plume blanche et d’un joyau. Une chaîne d’or mince, retenant un bijou, est passée à son cou. C’est un de ces portraits, à fond vert clair, que l’on attribue habituellement à Corneille de Lyon. Celui-ci est d’une très belle qualité et d’une excellente conservation.

On ne peut être surpris que le xvii^ siècle soit très peu représenté dans les galeries américaines. Le goût des amateurs et des artistes de ce pays les attire vers les œuvres des maîtres réalistes, comme la Hollande et l’Espagne en a produit au xvii^ siècle et la France au xix^. Les compositions historiques, les sujets classiques ou mythologiques sont presque totalement exclus des grandes collections des États-Unis où, par contre, abondent les portraits, les paysages, les scènes de genre et les natures mortes, en un mot tout ce qui est la représentation d’une réalité, l’étude d’une chose matérielle.

Aussi est-ce une ironie presque symbolique que de signaler tout d’abord dans le xvii® siècle français le Flamand Philippe de Champaigne, de qui un beau portrait d’Arnaud d’Andilly a été donné en 1906 au Musée de Boston. Arnaud est en buste, tourné de trois quarts à droite, le regard de face, l’expression est grave, le vêtement sévère, la tête coiffée d’un bon-

CONSERVÉS AU MUSÉE DE BOSTON. SSy

net noir; ce buste, sans mains, se détache sur un rideau de soie grise, en avant est une base de pierre dans laquelle est gravée la date 1649. Ce portrait est donc antérieur d’une année à celui du Musée du Louvre.

A cela se bornerait le xvii® siècle français dans les grandes galeries de la ville de Boston si, tout récemment, un tableau important de Claude Lorrain n’était entré au Musée de cette ville. Le Parnasse y est figuré : sur les pentes ornées de lauriers et d’oliviers aux teintes bleutées du mont Hélicon, que domine un temple circulaire orné de statues et entouré de vieux arbres, Apollon, entouré des Muses, est assis sur le bord de la fontaine d’Hippocrène, jaillie sous le sabot de Pégase qui s’éloigne à droite. L’eau descend en cascade la pente du mont sacré et se répand en nappe au premier plan, formant un petit étangque sillonnent des cygnes. A gauche, le paysage s’étend en plaine verdoyante et ondulée jusqu’à la mer béotienne que parcourent des barques aux voiles blanches. Le ciel clair et léger est parcouru de petits nuages pâles. Ce tableau, signé et daté de 1681, porte dans le Liber veritatis le n° ig3 avec les notes suivantes, au recto : Roma^ 16(^1 ^ et au verso : Quadro fatto per ilL Cônestabile Colonna 1680. Smith le catalogue sous le n® 193.

Claude avait déjà peint en 1664 un tableau [Paysage avec Psyché) pour le connétable Colonna, actuellement chez Lord Overstone (L.-V. 162), et, d’autre part, il a traité plusieurs fois ce sujet de Parnasse où, ici, Raphaël semble l’avoir quelque peu inspiré. Un de ces tableaux se trouvait en 1824 dans la collection Lapeyrière. Le tableau du Musée de

Boston a figuré autrefois dans les collections du Rev. H. Carret Wolsh Porter Esq. en Angleterre. Il passa en vente chez Christie, en 1804, et il fut adjugé alors 12,000 guinées; il figure ensuite dans les galeries Eyrard à Paris, Smith et Stanley à Londres. Il a été gravé par Dubourg.

Ne cherchant à nous arrêter qu’aux œuvres notables, à cela seulement se borne pour nous actuellement à Boston la représentation picturale du siècle de Louis XIV. Comme M. Henry Lemonnier a fait de cette époque l’objet de prédilection de ses études, il trouvera certainement, avec nous, que c’est bien peu de chose. Le xviii^ siècle n’est guère plus riche, non qu’il soit, comme le xvii® siècle, d’esprit trop classique pour être vivement goûté en Amérique, mais son allure libertine ou tout au moins galante n’est pas faite pour plaire à une société sévère. On apprécie les meubles, les objets d’art de cette époque plus que la peinture et la sculpture L Pourtant, c’est l’un des plus libres de nos peintres qui triomphe au Musée de Boston, parmi quelques œuvres françaises du temps de Louis XV et de Louis XVI : François Boucher. Il y est représenté par deux grandes compositions signées et datées de 1767, encadrées encore de magnifiques boiseries sculptées et dorées. Elles représentent une Halte près dhme fontaine et un Retour du marché. Dans l’une, près d’une rivière que traverse un pont, est assise, à gauche, une jeune femme

I. Est-il besoin d’ajouter que cela ne va pas sans quelques exceptions? Faut-il rappeler ici, par exemple, la décoration de Fragonard acquise par M. Pierpont-Morgan et récemment transportée à New-York, ou la collection exquise de Mrs Simmson, à NeAv-York. Mais on ne pourrait pas citer beaucoup d’exemples semblables en Amérique.

CONSERVÉS AU MUSÉE DE BOSTON. 53g

portant un petit enfant; près d’elle trois enfants jouent ou dorment. Derrière elle, un homme fait boire un âne et une vache ; à droite, des bohémiens conduisent une caravane de chameaux, de vaches et de moutons. L’autre tableau nous montre un homme, à gauche, conduisant un âne chargé de paniers et de divers ustensiles, que suivent ou accompagnent des moutons et des vaches. A droite est assise une jeune femme, près d’elle un enfant joue avec une colombe et un homme décharge un bœuf porteur de paniers où sont couchés des agneaux. Au second plan, une femme est montée sur un cheval ; des paysans, d’autres femmes et des enfants, suivis ou précédés de troupeaux, se dirigent vers la gauche.

On peut se demander s’il ne faut pas reconnaître dans l’un de ces deux tableaux la Ma?'che de bohémiens ou Caravane « dans le goût de Benedetto di Castiglione » du Salon de 1769, le dernier auquel Boucher prit part, et les deux compositions, la Halte à la fontaine et le Retour du marché^ de la suite de quatre sujets peints pour la décoration de l’hôtel Richelieu et vendus le 18 mars i852. Les dimensions portées au catalogue, 9 pieds de largeur sur 6 pieds 6 pouces de hauteur, ne sont que des indications sommaires, pourtant elles sont fort voisines des dimensions des toiles du Musée de Boston ; 2™o6 de haut sur de large pour l’un et 2*^09 sur 2”^75 pour l’autre; traduites en mètres, les dimensions portées au livret de 1769 seraient 2"^io6 de hauteur sur 2^916 de largeur. Il n’est pas jusqu’à cette évocation de Benedetto di Castiglione qui ne semble trouver ici sa confirmation dans cet amoncellement désordonné d’animaux domestiques, d’ustensiles et de personnages, dans cette

confusion de choses et de gens qu’affectionnait dans ses caravanes le maître génois, alors fort goûté; c’est peu d’années après, en 1785, que fut acquise, au prix de 2,000 livres, la grande Caravane exposée encore au Musée du Louvre. Si donc notre hypothèse devait être adoptée. Boucher aurait exposé en 1769 une des compositions, peintes en 1767, qui devaient décorer l’hôtel Richelieu, et ce retard de deux ans entre l’exécution de la peinture et son exposition s’explique tout naturellement par le fait qu’il ne participa pas au Salon de 1767. La toile exposée alors serait une des deux compositions, le Retour du marché^ actuellement conservées au Musée de Boston, à qui elles furent données en 1871 par les héritiers de Mr. Peter Parker.

M*"® John Gardner possède de Boucher un charmant tableau : sept Amours volant parmi les nuages, jouant avec des guirlandes de fleurs ou tenant des flambeaux; ils entourent un char d’or enguirlandé de draperies roses et attelé de deux cygnes ; près d’eux, des colombes se becquètent; c’est une œuvre d’une exécution libre, souple et d’une coloration très fraîche.

Par ses qualités précises, son exécution large bien que soignée, surtout par ses sujets réalistes, Chardin devait avoir en Amérique des admirateurs. C’est en effet un des maîtres du xviii® siècle français qui est le plus prisé, bien que le nombre de ses tableaux ayant traversé l’Atlantique soit encore restreint. Le Musée de Boston possède de lui deux natures mortes. L’une, signée et datée de 1733, nous montre divers ustensiles de cuisine, un chaudron, un mortier de bois et son pilon, une poivrière, un poêlon, un pot de faïence blanche posés sur une table, près d’une serviette, d’un poulet plumé, de rognons, de côte-

lettes et d’un pain. L’exécution en est soignée et un peu timide encore, comme on peut le remarquer dans les premières œuvres du maître. On sait qu’il exposa au Salon de lySq, avec la Dame cachetant une lettre^ du Palais impérial de Berlin, « ... des animaux morts ou vivants » que le laconisme du livret ne permet pas de songer à identifier. L’autre nature morte, nous montrant un coin de table chargé d’une théière blanche, de raisins noirs et blancs, d’une poire à droite et deux marrons à gauche, est d’une facture plus large. Elle est signée et datée de 1764 et fut donnée en i883 par Mr. Martin Brimmer au Musée. Mme Ditte, à Paris, possède une répétition de cette seconde nature morte, non signée (n^ 7 du Catalogue de l’exposition Chardin-Fragonard, 1907, et n® 109 du Catalogue de l’œuvre de Chardin^ par Jean Guiffrey). Saura-t-on jamais si cette peinture figurait au Salon de 1765 parmi les tableaux de fruits, — l’un représentait une Corbeille de raisins^ — qui y furent exposés par Chardin?

Les autres œuvres françaises du xviii^ siècle sont toutes des portraits, si toutefois on peut reconnaître un portrait dans cette figure en buste de jeune femme toute vêtue de blanc, coiffée d’un chapeau blanc orné d’une plume et de dentelles qui est d’un heureux arrangement. On y retrouve le charme alangui et mou de certaines autres figures de Greuze. Il y a toutefois plus d’individualité ici dans le regard et dans les traits. Ainsi que ce peintre fit souvent, ce buste de jeune femme est peint sur une toile ovale. Il se présente de trois quarts à droite, le regard de face, les cheveux châtains tombant en boucles sur les épaules, qu’un châle de linon ne recouvre que par-

tiellement, laissant découverte la poitrine. Est-il nécessaire d’ajouter que cette peinture, connue sous le nom de Chapeau blatte^ jouit à Boston d’une popularité presque égale à celle de la Cruche cassée ou de la Laitière à Paris?... Presque aussi connu, mais d’allure plus austère, est le grave portrait de Franklin par Duplessis, en buste, presque de face, les cheveux longs tombant sur les épaules, vêtu d’un large habit rouge à collet de fourrure. Il existe de ce portrait de nombreuses répliques, et Duplessis exposa, aux Salons de 1779 et de 1801, deux portraits de Franklin; le Metropolitan Muséum de New^-York possède depuis i8g5 une réplique de cette figure qui porte au dos l’inscription : « Peint par Duplessis pour obliger le vicomte de Bussy ^ » Le tableau du Musée de Boston appartient, ainsi que le Chapeau blanc de Greuze, à une riche bibliothèque léguée à la ville au début du xix® siècle et qui les prêtèrent, avec bien d’autres tableaux précieux, au Musée en 1876.

L’heureuse sagacité de M. Pierre de Nolhac pourrait s’exercer sur le portrait de jeune femme de Nattier qui voisine avec l’effigie de Franklin. C’est une femme dans la maturité de l’âge que l’embonpoint paraît guetter. Le peintre nous la montre de profil, à mi-corps, la tête tournée presque de face, les cheveux poudrés, vêtue d’une robe blanche laissant nus les avant-bras, la poitrine à demi dissimulée par une écharpe de soie vert d’eau. La jeune femme tient, sans doute pour évoquer l’image de Diane, une flèche à deux mains. Le fond est un paysage sombre. Ce portrait, d’une coloration fraîche et d’une facture souple,

I. L’Académie des beaux-arts de Philadelphie possède un autre portrait de F’ranklin par Duplessis.

a fait partie de la collection Thomson ; il fut légué en 1874 au Musée par Charles Summer.

A cela se réduit, ou peu s’en faut, la représentation de l’Ecole française avant le xix^ siècle. Il faut l’avouer : la moisson est maigre. Elle ne serait guère plus abondante si nous avions pris le Metropolitan Muséum de New-York comme objet de notre étude au lieu du Musée de Boston. Nous l’avons dit en commençant, les Américains en général ne s’intéressent pas encore beaucoup à nos vieux maîtres. Par contre, leur enthousiasme fut violent pour nos peintres de l’École de Barbizon^ Ils mirent de bonne heure en action leurs moyens puissants pour s’assurer quelques-unes de leurs principales œuvres, et il fallut qu’un Chauchard luttât avec eux, sur leur terrain même, pour en reconquérir quelques-unes. Ici encore, nous trouvons leur indifférence pour les classiques : ni David, ni Prud’hon^, ni Ingres ne figurent en bonne place dans les grandes galeries de ce pays. D’Ingres, toutefois, on peut voir à Boston, dans la maison de M*"® Sears, deux précieux portraits d’hommes à la mine de plomb. Le portrait du Marquis de Pastoret^ que nous avons acquis l’an dernier à la vente Pierre Decourcelle avait précisément pour but de représenter au Musée de Boston, en attendant mieux, l’art du portrait en France dans la première moitié du xix® siècle. L’œuvre est conçue dans la tra-

1. On trouve dans les collections américaines de nombreux tableaux de Georges Michel qui y représente presque seul notre école du début du xix® siècle. L’imitation des maîtres hollandais, qu’il affectionnait, l’avait fait, dès longtemps, apprécier de ce côté de l’Atlantique.

2. Le Musée de Boston a acquis les deux figures de Prud’hon intitulées V Abondance à la vente Henri Rouart.

dition de notre école, d’une exécution serrée et consciencieuse ; elle occupe une place très honorable dans notre histoire artistique du xix^ siècle et peut compter même parmi les mieux venues de Paul Delaroche, que l’observation attentive de son modèle a ici fort bien servi. On sait qu’il fut peint en 1829 et terminé peu de temps avant la chute de Charles X, qui entraîna, naturellement, celle de son chancelier.

De Delaroche à Delacroix, la transition est brusque, la facture calme, mesurée et un peu solennelle de l’un ne préparant pas à la fougue, à la hèvre, à la passion de l’autre. Pourtant, la chronologie nous invite à signaler, après le portrait du marquis de Pastoret, la Mise au tombeau que Delacroix peignit en 1848. Le hdèle Rohaut, qui a catalogué ce tableau sous le n° io3q, nous dit qu’il fut peint pour le comte de Geloës et que le maître en parlait comme une de ses meilleures œuvres. Il fut exposé au Salon de 1848 et à l’Exposition universelle de i855, fut gravé par Boilvin et passa à la vente Faure. La pose des figures, leurs attitudes, leurs expressions, leur groupement autour du corps livide du Christ, dans l’ombre crépusculaire, justifient la prédilection de Delacroix et font de cette peinture douloureuse et puissante une de ses œuvres les plus poignantes. Delacroix est représenté ici par une autre œuvre importante, une Chasse au lion^ pleine de mouvement, de soleil et d’éclat. C’est le tableau catalogué par Rohaut sous le n° 1349. Un lion, au milieu, au premier plan, a terrassé un Arabe, que deux cavaliers, armés l’un d’un sabre et l’autre d’une lance, cherchent à dégager. Au second plan, à droite, un troisième cavalier vient se joindre aux deux autres, et, au milieu, trois Arabes à

pied harcèlent une lionne de leurs armes. La toile est signée et datée de i858. Elle a conservé une étonnante fraîcheur de coloration. Après ces deux peintures importantes, une simple mention est due à deux esquisses : Descente de croix et le Christ sur le lac de Géné^areth (Rohaut, n® i2i5), et à un beau dessin à la plume avec de larges lavis de bistre représentant des Pêcheurs ramenant leurs filets que conserve le Musée de Boston. Dans les collections particulières de la ville ne peuvent être citées que quelques esquisses ou études pour la Noce juive au Maroc^ le Massacre de Scio^ pour le Marc-Aurèle mourant du Musée de Lyon et un joli tableau représentant un Campement arabe (collections de M^^®® Helen et Louisa Hooper et de M»"® Bancel La Farge) ’.

Si Delacroix n’a encore à Boston qu’un petit nombre d’admirateurs, il n’en est pas de même de Corot qui, dès longtemps, fut très apprécié en Amérique, où ses œuvres authentiques sont fort nombreuses, sans parler de tout ce qui lui est injustement attribué. De ce maître aussi, le Musée possède une œuvre maîtresse : le Dante et Virgile^ donné par Mr. Quincy A. Schaw. C’est le tableau que Corot offrit le i5 février 1874 à l’administration des beauxarts pour 1 5,000 francs, mais inutilement. L’année suivante, le tableau figurait à la vente posthume du maître (n® 149 du Catalogue de Moreau-Nélaton), où il fut adjugé i5,ooo fr., juste le prix demandé à l’État par Corot. Ce tableau, qui porte la signature :

I. On peut mentionner en outre deux ou trois Delacroix dans la collection de Mrs Q. A. Shaw : Tigre couché, toile (Rohaut, n“ ioo5?). Une Marine (Étretat?), VEducation d’Achille, aquarelle, étude à la plume de Chevaux se cabrant.

C. Corot, et où les animaux auraient été peints par Barye, fut exposé au Salon de 1859, sous le n° 688; il demeura, comme une œuvre préférée, dans l’atelier de Corot pendant toute sa vie. Il faut déplorer que ce beau tableau ait considérablement noirci. Corot en fit une réplique réduite en i8y3 qui fut exposée à Boston en 1908. Sans nous arrêter aux œuvres secondaires de Corot que possède le Musée : Bords de rivière^ près de Gisors, un Paysage au soleil couchant^ à un problématique portrait de Rude^ nous signalerons, dans les collections bostoniennes, une charmante figure (ï Eurydice blessée rattachant sa sandale (n°20oo du Catalogue Moreau-Nélaton), dans la collection de Miss Helen Hooper qui possède en outre une Vue de Villeneuve-lès-Avignon^ toute grise et ensoleillée, une vive étude de la Piazzetta à Venise (coll. de M*“= Fred. Frothingham), un tableau très important nous montrant des Nymphes dansant sous bois^ composition en hauteur, chez M‘«® Evans, une gracieuse figure d'Ophélia dans la collection de M"^® Kimball. Quant aux paysages de bords de rivières, sous bois, etc., ils sont si nombreux que nous ne pouvons songer à en entreprendre ici le dénombrement. Qu’il nous suffise, pour finir, de mentionner un léger et fluide paysage en hauteur, daté de 1870', que possède Mr. Bartlettet de dire que cinq importants paysages et une figure de Marguerite lisant (inachevé) sont conservés dans la célèbre collection de Mrs. Quincy A. Schaw.

Ce n’est pas Corot pourtant qui fait la gloire de

I. Beaucoup de ces tableaux sont conservés depuis longtemps en Amérique et ne figurent pas dans le catalogue de Moreau-Nélaton.

cette dernière galerie, mais une série peut-être unique au monde de soixante peintures, pastels et dessins de J. -F. Millet acquis autrefois, par l’intermédiaire du peintre américain William Morris Hunt, ou directement, au peintre de Barbizon. Quelques-unes de ces œuvres sont fort célèbres, et il faut mentionner parmi les tableaux : Un homme et une femme plantant des pommes de terre^ Homme taillant la vigne, la Tonte des brebis, la Récolte du sarra\in (Salon de 1875, vente Fr. Hartmann, n® 5, grand pastel au Musée de Boston), Femme cousant à la veillée près de son enfant endormi, V Homme bêchant, Une ferme au bord de la mer. Une Marine, avec un premier plan de rochers et de moutons. Une nature morte, coin de table avec deux poires, une pomme et un couteau à manc*he d’ivoire, le Semeur, Deux femmes cousant à la veillée, la Femme au rouet, le Tonnelier, Une femme menant sa vache le soir à Vabreuvoir, Une mère apprenant à tricoter à sa fillette; parmi les pastels : la Grande bergère, de la collection Chauchard, avec un très bel effet de soleil couchant et de nombreuses variantes, V Agneau nouveau-né. Une femme faisant paître deux vaches, la Veillée, l’Etoile du berger. Berger ramenant son troupeau. Chevaux à V abreuvoir le soir, la Forêt en hiver. Un homme et une femme couchés à l’ombre d’une rrleule et dormant, le Passage d’oies sauvages, deux Etudes d’herbes et de fleurs de coucou, grandeur naturelle, l’Eglise de Gréville, Coin de poulailler. Deux hommes labourant (dessin dans la collection H. Rouart, le pastel mesure environ un mètre de largeur), Lapin dans les bruyères le soir. Coin de ferme au clair de lune, la Gardeuse d’oies. Parmi les dessins, nous avons

remarqué la première pensée de la Baratteuse du Musée du Louvre ^ . Cette admirable série de Millet est encore peu connue et n’a jamais été photographiée. Son possesseur, mort depuis peu, en était quelque peu jaloux et n’ouvrait sa porte qu’à ses amis, par crainte des importuns. M»"*^ Quiney A. Scha^v a maintenu cette tradition, aussi ne nous a-t-il été possible d’y pénétrer encore que deux ou trois fois et pendant peu d’instants et cela nous excusera de n’en donner qu’une sèche nomenclature. Presque toutes ces œuvres de Millet sont groupées dans une salle d’assez petites dimensions, dont tous les murs en sont garnis, et on ne pourrait s’imaginer l’impression que l’on éprouve à pénétrer pour la première fois dans ce sanctuaire. On est véritablement ému de connaître tout à coup l’existence, dans une petite maison de campagne en bois, d’une pareille réunion d’œuvres précieuses dont quelques-unes méritent d’être classées parmi les chefs-d’œuvre du maître, bien que

I. Afin de donner de cette remarquable série au moins une liste à peu près complète, nous mentionnerons en outre, comme tableaux : Bergère assise, Homme bêchant, Deux paysans assis à terre, toile inachevée; comme pastels : Deux femmes gardant deux vaches. Homme taillant un cordon de pommier. Bergère tj'icotant assise à l’ombre d’un rocher. Ferme sur le bord d’une route (ferme de Millet?), la même Ferme du côté de la cour. Troupeau de vaches et de moutons dans une forêt de sapins, Paysans mettant en sac des pommes de terre; enfin, comme dessins ; Femme se coiffant, Femme assise à terre au pied d’un pommier et tricotant. Paysan poussant une brouette de fumier, trois paysages à la plume et à l’aquarelle, la Leçon de tricot. Laboureur ramenant ses chevaux le soir au clair de lune, l’Agneau nouveau-né, Femme assise à terre, et croquis à la plume de la Forêt par temps de neige, le Bon Samaritain, la Résurrection, Berger assis au pied d’un arbre, Fileuse debout, plume et aquarelle.

CONSERVÉS AU MUSÉE DE BOSTON. 5/{g

n’ayant jamais eu l’honneur tapageur des sensationnelles enchères \

L’influence du peintre William Morris Hunt et son admiration pour J. -F. Millet ne se sont pas exercées uniquement sur Mr. Quincy A. Schaw, nombreux ont été autrefois les amateurs bostoniens qui ont recherché les oeuvres de Millet, il s’en trouve encore un bon nombre dans la ville, quelques-unes furent données au Musée, et c’est de là que sont revenues en France quelques toiles excellentes, comme la Grande Chevrière de la collection Chauchard. Le Musée de Boston possède une grande flgure de jeune fille, coiffée d’un chapeau de paille, assise à terre à contre-jour dans une campagne immense et qui, gardant des chèvres, s’est interrompue de filer pour contempler quelque chose devant elle. Cette œuvre paraît dater de la même époque et avoir été exécutée sous la même influence que la Grande Chevrière du Louvre. La vaste plaine ensoleillée de • ce tableau est d’une magnifique exécution, toute baignée d’air, de lumière et d’une étonnante profondeur. Il faut mentionner aussi comme une œuvre importante XeRuth etBoo:{ ou le Repos des moissonneurs^ dont Mr. Walter Gay possède le dessin rehaussé de couleur^ et qui, daté de i85o, c’est-à-dire des premières

1. La même maison renferme des peintures et des sculptures italiennes du xv® et du début du xvi® siècle, des tableaux de Troyon {Grand paysage., Femme conduisant des vaches), de Rousseau {le Marais au Bas Bréau, Un marais au soleil couchant, la Forêt au soleil couchant, inachevé) et six aquarelles de Barye {Deux lions marchant. Tigre couché, Tigre marchant, Lionne couchée et Ours couché), etc.

2. Ce dessin a été récemment donné avec quelques autres très importants de Millet, de Daumier et de Rousseau par Mr. Walter Gay au Musée du Louvre.

années où Millet a représenté des paysans, présente ainsi un particulier intérêt. Le Musée possède quelques autres œuvres de ce maître : la Leçon de tricot^ Femme trayant une vache^ Bergère sous les arbres le soir^ Laveuses emportant leur linge au bord d'une rivière le soir^ qui donnent de ce maître l’idée la plus complète. Quelques pastels : rOrage^ la Récolte de sarra:{in, le Printemps^ etc., et une cinquantaine de magnifiques dessins au crayon noir, au fusain ou à la plume relevée d’aquarelle sont en outre conservés au Musée de Boston. Dans la ville, quelques amateurs possèdent des tableaux ou des dessins de Millet, nous ne pouvons ici en donner une énumération qui serait fort monotone. Mentionnons toutefois Y Homme répandant du fumier^ peint en iSSq et qui appartint à Rousseau, et Une femme étendant du linge qui figurèrent tous deux à la vente de la collection Hartmann, aujour- • d’hui chez Mr. Higginson, trésorier dp Musée de BostonL

Dupré, Troyon, Rousseau, Barye sont en outre représentés par quelques œuvres dans les collections bostoniennes. Toutefois, ces peintures ne sont pas parmi les plus notables, et nous nous contenterons, avant de terminer cette étude déjà trop longue sans doute, à ne mentionner que : de Daubigny, le Tonnelier, daté de 1672, dans la collection de Mr. Bartlett; de Gustave Courbet, de qui se trouvait depuis longtemps à Boston les Demoiselles de village^ aujour-

I. De Millet, Mr. Edward Forbes possède un magnifique pastel de la Herse^ dont le tableau à l’huile est conservé, on le sait, à la Galerie nationale de Berlin, et Mr. Barlett Un berger rentrant son troupeau de vaches le soir et Un paysan et une paysanne assis à terre près d'une meule, études, etc.

d’hui à NcAV-York, l’admirable tableau la Curée dans la collection de Mr. Henri Sayles, qui peut être considéré comme un de ses chefs-d’œuvre. Ne citons que pour mémoire V Automédon de Henry Régnault et V Eminence grise de Gérôme au Musée de Boston, pour arriver à l’école impressionniste, qui compte à Boston de nombreux admirateurs.

De Manet, on doit d’abord citer le Portrait de sa mère^ chez M*^® John Gardner, qui est une œuvre exceptionnelle où les colorations fraîches et claires des chairs font un contraste saisissant avec le vêtement uniformément noir ; puis la Femme en gris mangeant des cerises, chez M”^« J . Montgomery Sears, plus une grande esquisse de V Exécution de Maximilien et une charmante pochade éé Enfant jouant aux Tuileries, au Musée de Boston. De Degas, un Portrait de femme (anciennes collections Mignon et Manzi) chez M™e John Gardner, des Chevaux de courses et des Danseuses au repos au Musée, le pastel des Sœurs Mante et des dessins chez M"^® J. M. Sears, des dessins aussi et des pastels chez quelques autres amateurs.

Quant aux paysages de Monet, de Pissaro, de Sisley, on pourrait les cataloguer en très grand nombre à Boston. Un fait le prouvera. Peu de temps après mon arrivée au Musée, on décida d’y organiser une exposition de Cl. Monet. Quelques coups de téléphone furent donnés et le lendemain on recevait une cinquantaine de très beaux paysages de ce maître prêtés par des amateurs de la ville; on aurait pu aisément en réunir beaucoup plus. Cette faveur pour les impressionnistes ne se ralentit pas, chaque année une ou deux expositions sont organisées dans des galeries privées et toujours les acquisitions y sont nombreuses.

Est-il besoin de rappeler, en terminant, que la bibliothèque de la ville a reçu de Puvis de Chavannes une parure incomparable? C’est une grande émotion que de voir, au milieu des agitations, des bruits incessants d’une ville américaine moderne, le calme paisible, l’harmonieux recueillement des compositions du grand maître français. Très lointaines des tendances de l’école moderne américaine, ces peintures ne sont peut-être pas appréciées à leur juste valeur, mais, à travers le temps, elles conservent leur sereine grandeur et représentent de la façon la plus noble les aspirations élevées de notre école contemporaine.

Boston, 22 janvier igi3.

IMAGIERS MODERNES

Par M. André Marty.

Le goût instinctif des enfants pour le dessin est, actuellement, encouragé dès l’école primaire. Quel que soit le métier ultérieurement choisi, l’éducateur pense avec raison que l’intelligent maniement du crayon aidera plus tard l’ouvrier à obtenir le premier rang. Malheureusement, les familles ne s’en tiennent pas toujours à la sage utilisation de l’enseignement reçu. Nous sommes loin de la défiance qu’éprouvaient à l’égard des « artistes peintres » nos aïeux de la période romantique. Éblouis par les prix fabuleux qu’atteignent certaines toiles, la luxueuse existence des peintres en vogue, les jeunes gens poursuivront de longues années l’espoir du prix de Rome ou des récompenses au Salon. Le plus souvent, la déception sera cruelle, et la société comptera quelques déclassés de plus; mais l’erreur fut manifeste. On a pris l’art pour un métier.

Mieux inspirés, d’autres parents ont résolument orienté les aptitudes artistiques de leurs fils vers ce que l’on appelait hier encore les arts mineurs. Cette qualification dédaigneuse a fait son temps. Le merveilleux essor de l’Union centrale des Arts décoratifs, l’assiduité des visiteurs de sa bibliothèque, le succès des expositions qu’elle organise attestent le légitime crédit dont jouissent auprès de nos contem-

IMAGIERS MODERNES

porains les métiers d’art du bois, de la pierre, de la céramique, du verre et du métal; et les bons artisans qui leur doivent fortune et honneurs s’ingénient à leur tour à former des élèves.

Faut-il cependant conclure que tous ceux qui se sont raisonnablement engagés dans cette voie ont pour jamais renoncé à leur idéal primitif du tableau, de la statue ou du palais monumental ? Ce désintéressement définitif ne risquerait-il pas au surplus de nous priver peut-être d’œuvres de valeur? S’il sied de prémunir les débutants contre l’illusion d’une destinée qui n’est pas la leur, ne conviendrait-il pas en même temps de ménager à des vocations encore incertaines la possibilité de revenir aux études supérieures, si d’aventure se révèle par la suite chez un jeune homme la caractéristique du génie?

La difficulté est de trouver des industries où les œuvres d’art les plus diverses comme tendance, époque, matière, et toujours d’ailleurs justement réputées, puissent sans cesse passer, pour les besoins du travail, sous les yeux de l’ouvrier. C’est cependant ce qu’a permis la récente constitution de la Société de reproduction des dessins de Maîtres.

En moins de quatre ans, un essai dans ce sens a déjà donné d’heureux résultats. Sans reconstituer positivement le cadre étroit des corporations de Fancien régime, on a pu retrouver, comme le souhaitait dernièrement un avisé critique, quelque chose de leur esprit. Tout d’abord, l’exécution des reproductions en fac-similé avait été confiée à des artistes éprouvés. Mais rincessant accroissement des souscripteurs au recueil et les multiples publications iconographiques.

PORTRAIT D’HOMME Dessin attribué a Robert Nanteuil {Musée du Louvre)

Fac-similé exécuté par des jeunes gens de treize à dix-huit ans

IMAGIERS MODERNES

dues à l’initiative de M. Jacques Doucet, obligèrent à dresser des apprentis à faire de l’art comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Déjà les bibliophiles vont s’écrier avec Molière que pour les servir « le maître n’est déjà pas trop bon luimême ». Hâtons-nous de répondre que ces « sortes d’élèves valent parfois mieux que les maîtres », parce que fort heureusement leur personnalité ne s’est pas encore éveillée et qu’ils exécutent naïvement, si compliquée soit-elle, la besogne qu’on leur a préalablement divisée. Ce n’est point l’irréalisable monastère esthétique jadis rêvé par Huysmans, et il convient parfois de rappeler aux novices la règle du silence. Mais, passionnés pour le métier librement choisi, ils s’assagissent vite en la quotidienne compagnie de leurs nouveaux amis, les maîtres de jadis. Angelico, Pisanello, Raphaël, le Poussin, Rembrandt, Watteau, Fragonard, les Saint-Aubin, Ingres, Delacroix, Corot, ces noms glorieux leur deviennent familiers avant même qu’ils sachent les situer dans leurs époques respectives, comme de notre temps, élèves de l’École des Beaux-Arts, nous l’apprenions au cours toujours applaudi de M. Lemonnier. Souhaitons qu’un jour, sortant du rang, l’un de ces jeunes gens puisse utilement aller entendre son successeur.

En attendant, des notions de chronologie et d’esthétique très générales leur sont données deux fois le mois. Tour à tour, le Musée qui contient le plus de spécimens typiques de l’époque étudiée est choisi pour la synthétiser. Ainsi les objets parlent à leurs yeux; et si ces excursions trop rapides ne les ramènent pas encore très, instruits, ce n’est déjà plus

IMAGIERS MODERNES

l’ignorance complète. Chaque soir, une séance de dessin réunit une heure toute l’équipe dans l’atelier, après la journée de travail. La besogne rangée, on s’installe en demi-cercle autour d’un plâtre antique ou d’un objet usuel et, deux fois par semaine, ils reçoivent les conseils d’un de nos vieux amis, ancien pensionnaire de la villa Médicis. Ils ne rêvent point de destinées si hautes; il s’agit pour l’instant d’étayer sur une connaissance plus sérieuse du dessin et des proportions un sentiment de la couleur, indispensable à leur métier, et sans lequel ils n’y sont pas admis. Si plus tard ils voyagent, ce ne sera pas sans doute en vue de créations nouvelles, mais, beaucoup plus modestement, pour prendre sur place, sans la trahir, les modèles de tons exacts d’une œuvre à reproduire. Et c’est ainsi déjà qu’au printemps dernier, pour la publication en couleurs des fresques de Fra Angelico à Saint-Marc de Florence, le plus habile d’entre eux eut la joie d’entreprendre utilement, dès l’âge de dix-huit ans, un voyage en Toscane et à Rome.

La proximité d’une œuvre de jeunesse permet le facile recrutement de nouveaux apprentis quand il est nécessaire. Leurs parents les confient volontiers. Ils savent qu’on ne les accepte pas sans avoir constaté d’évidentes dispositions, que l’atelier est pour eux comme une seconde famille; qu’unis par la même pensée de solidarité affectueuse leurs aînés sont appelés à reprendre dans un avenir relativernent prochain et à continuer l’œuvre entreprise. Ils profiteront des résultats acquis sans avoir connu les difficultés au début rencontrées, les années employées à constituer

IMAGIERS MODERNES. SSy

progressivement un groupe de collaborateurs dévoués et capables. Laissant aux concurrents l’erreur de la surproduction, qu’ils persévèrent alors joyeusement dans l’amour de leur art, le constant souci de perfectionnement esthétique, l’inaltérable désir de mutuelle entr’aide. Suffisamment garnie de vrais amis, l’étroite maison du philosophe grec est encore, de nos jours, la plus souhaitable demeure.

iW- '^MÉ'vf “ ' -'■ / \

aSi,, ... ■-.''*^®':^ -^ti.yt<iï^

iP't'f '> i i 'i^*4lÿOTW^môfci:al.di^^ '^1

p, i: , ; ''-n- <|erx^2r‘ ^

Ejy .’î*' ; • y- 'A

0 •’■ 'v^ • . '^\. lto:ef .

^ «“liji» * •' I A^ ’iükiO^i ■r:ié6^^'b^ii^y]Xp ''^

' ;\; iu\-r ^•ttf^C'^t?t->ïi<‘‘r»'. 'P «>/•*>. l- -’'f^

'.^ - / î.ii •■■lr*.c^Clt^ a4.: ui|tsj ïtzu* ^%gj: ,

'■'v'..,, (tür-MliCty

^‘■' aj-.'?!'* ‘/i TLA^h r ùfLrLA : '*■' ^

crv^ct;yic éîp-iiU';ti»i)^

iMêPÆ ' ■ \. ^vrv''**’ *' ‘vi " t Vj

r., ^.. ; • . ^ "’* 4w XK.iiV;iî?;Ta|>p;X'nü;- cuaejd il

'■ :/v.;./"‘:i?^ - , -SiJ^iiiiV' i^lm'^. iieÀ..%i:uçn^ ^U■imr^ jl^oir .^>^iiù4 -y

Page 1