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SAINTE-BEUVE

Par M. Alphonse Roux.

Il y a peu d’apparence qu’un historien de la critique d’art, en France, s’occupe jamais de Sainte- Beuve, et, en vérité, cet oubli ne constituerait pas une lacune. Mais si l’auteur des Lundis s’est taillé son vaste domaine dans la critique littéraire et si c’est là qu’il faut aller l’étudier, on trouve dans son œuvre un certain nombre d’articles qui intéressent l’art, et ses rares incursions en un genre qui n’était pas le sien suffisent pour retenir quelque peu l’attention sur un aspect du talent de Sainte-Beuve dont on ne s’est encore guère soucié et pour tâcher d’ajouter quelques discrets coups de crayon à la physionomie de cet analyste subtil et curieux*.

Les articles d’art de Sainte-Beuve, — et il n’en est guère que cinq ou six, — arrivent assez tard dans son œuvre. De plus, ils n’ont jamais été amenés directement par le désir d’étudier des tableaux, des statues

I. Au lendemain de la mort de Sainte-Beuve, Ph. Burty publia un article intitulé : Sainte-Beuve critique d’art {Galette des beaux-arts, i®’’ nov. 1869). C’est une étude très légitimement élogieuse et du reste assez intéressante, car Burty avait connu le critique. Toutefois, elle est vague et assez superficielle.

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OU des monuments. Ce n’est guère qu’à l’occasion de livres que le critique parle d’art. On reconnaît bien là sa méthode, grâce à laquelle il s’est avancé sur tous les domaines, même, par exemple, à l’occasion et à l’aide des Mémoires du général Jomini, sur le terrain de la stratégie ^ Il n’aborde ces sujets artistiques qu’avec prudence et en toute modestie. « S’il m’est permis d’avoir un avis en telle matière », dit-il dans son article sur Fromentin; « en peinture », écrit-il une autre fois, au sujet de Delécluze, « je parlerais comme un ignorant si j’entrais dans le détail » ; ou encore à l’occasion du livre de Champfleury sur les Le Nain : « Je ne puis guère, sans sortir de mon domaine, qui est déjà bien assez étendu et assez vague comme cela, me mettre à mon tour à décrire en détail les principaux tableaux des frères Le Nain et m’appesantir sur le caractère de leurs œuvres. » Il semble même, en général, que le critique veuille borner son rôle à faire connaître l’ouvrage qui sert de prétexte à son article et qu’il s’efforce de cacher sa personnalité derrière celle de l’auteur du livre dont il s’occupe. De la sorte, il n’arriverait à l’artiste qu’au travers de son commentateur. Il use en effet de ce

I. Ces articles sont consacrés à Léopold Robert (au sujet de la réédition du livre de F. Feuillet de Couches ; Léopold Robert^ sa vie, ses œuvres et sa correspondance), Causeries du Lundi, t. X. — Delécluze (à l’occasion de la publication de scs Souvenirs de soixante années), Nouveaux Lundis, t. III. — Les frères Le Nain (à propos du livre de ce titre publié par Champtîeury), N. L., t. IV. — Viollet-le-Duc (à la suite de la publication des Entretiens sur l’architecture), N. L., t. VIL — Fromentin, bien que le titre soit simplement celui de son roman, Dominique {Ibid.). — On doit ajouter, dans les Portraits contemporains, t. II, la réimpression, au lendemain de la mort de Huet, survenue le 9 janvier 1869, d’un article paru dans le Globe (23 oct. i83o). Il y a ajouté une note.

procédé dans son article sur les frères Le Nain. D’autres fois, il est surtout curieux d’analyser l’ame de son « sujet » plutôt que d’expliquer ses tableaux. C’est ce qu’il essaye dans son étude sur Léopold Robert. Il applique à ce peintre la méthode d’observation et d’analyse qui lui fut si chère en critique littéraire. Malgré cela, il est, volontairement ou non, amené à faire connaître ce qu’on pourrait appeler son esthétique. Il est des cas, notamment dans son article sur Delécluze, où il se découvre à fond et arrive sans détour, sinon tout à fait à des théories, — ce qui surprendrait chez lui, — du moins à de nettes opinions et presque à une ferme profession de foiL Quoique littérateur, Sainte-Beuve use d’une méthode qu’aucun spécialiste ne répudierait et il évite de tomber dans le défaut qui guette ses confrères et que les écrivains d’art appellent de la « littérature ». Il sait ou il sent que le point de départ de la critique d’art est l’impression esthétique : « Comme il n’y a rien de tel en littérature que de lire et en art que de regarder et d’observer, je décrirai encore deux de leurs tableaux d’intérieur [des Le Nain] et je les rendrai sous l’impression exacte qu’il m’ont laissée » [Les frères Le Nain^ N. Z.., t. IV, p. 125-126). Cette méthode modeste et réaliste a été trop méconnue par tous ceux, — les académiques surtout, — qui ont

I. Il écrit, dans la note ajoutée à la réimpression de son article sur Huet : « ... Les peintres novateurs étaient nos frères, et la lutte que nous engageons pour nous-mêmes, nous la soutenions aussi pour eux. J’ai toujours paru ne m’occuper d’art qu’incidemment; j’en ai rarement écrit, bien persuadé que, pour être tout à fait compétent en ces matières, il faut y passer sa vie; mais je n’ai cessé, tant que j’ai pu, de voir et de regarder, et je n’ai pas laissé l’occasion de dire mon mot et de donner mon coup de collier à ma manière. »

jugé au nom de principes et de théories, d’après un modèle idéal. Les procédés d’investigation appliqués par Sainte-Beuve à l’étude des œuvres littéraires le servaient en matière artistique. En fait, ses descriptions sont non seulement précises, mais bien vues. C’est ainsi qu’il écrit, au sujet de la Nativité de Saint- Etienne-du-Mont, qu’il va voir avant d’en parler, ce qui est de bon exemple, et d’exemple méritoire de la part d’un quasi amateur : « Le manteau de saint Joseph est gris, d’un blanc crayeux à la manche; c’est le ton caractéristique. Il y a aussi de ces étoffes rouge-brique, une pendue en l’air, l’autre dans le vêtement de la Vierge, qui sont une marque distinctive dans les tableaux des Le Nain. » Quand on a su observer, malgré soi on compare, et Sainte-Beuve dit plus loin au sujet des mêmes peintres : « Ne cherchez dans ce tableau [un Intérieur] aucun groupe ni arrangement : c’est bien le contraire de Léopold Robert. Aucun personnage ne se lie à l’autre; il y a des trous entre eux. » Il y a des trous parce que les Le Nain ne sont pas hantés par l’idée de la composition, surtout de la composition classique, tandis que Léopold Robert, malgré son vif désir de réalité, se souvenait trop qu’il était passé par l’atelier de David et que dans les toiles de celui-ci les groupes semblent plutôt dressés par un sculpteur que brossés par un peintre.

Sainte-Beuve savait donc regarder un tableau. Il semble qu’il ait dû avoir une sorte d’initiation, d’autant qu’il discernait avec perspicacité les caractères distinctifs d’une œuvre et que, par exemple, il voyait fort clair dans le talent de Léopold Robert lorsqu’il écrivait à son sujet: « Il voulait donc relever le sujet par

le Style et y introduire d’une façon ou d’une autre une pensée ». Il est aussi de ceux qui ont compris que les Romantiques aient « accueilli et salué M. Ingres à son retour d’Italie », et il reproche à Delécluze de s’obstiner à voir en celui-ci « l’école pure de David continuée », ajoutant du reste : « et cela n’est pas plus vrai qu’il ne le serait de dire qu’André Chénier est de l’école classique précédente ». Pourlittérairequ’elle est, cette comparaison ne manque pas de justesse, ne serait-ce qu’à cause de la sensualité profonde de ces deux maîtres. Il saisit encore fort bien qu’il ne suffit pas de proclamer David et Girodet comme ses maîtres pour être leur disciple, car tout dépend de l’application qu’on fait de leurs préceptes. En art comme en littérature, nous savons en effet combien les disciples continuent étrangement parfois ceux qui furent leurs maîtres. Il n’y a qu’à se rappeler de quel atelier demi-davidien sont sortis bon nombre de Romantiques ou à certains autres égards quels multiples élèves divers a formés le bon Léon Cogniet. Nous ne saisissons guère pourtant dans la vie de Sainte-Beuve ce qui a pu le conduire à cette sorte d’initiation dont il est question plus haut et qui est nécessaire à quiconque veut parler d’une œuvre d’art. Mais c’était un génie éminemment assimilateur et sans doute il savait tirer le meilleur parti possible du livre d’art qu’il venait de lire. De plus, il avait fait partie du Comité historique de la langue^ de la littérature et des arts^ fondé par Guizot en i835. Avec les membres de ce comité, notamment avec Didron, Lassus, Lenoir, il fit de nombreuses « courses archéologiques », suivant sa propre expression. En profita-t-il beaucoup? Pas assez à son gré, car, nous dit-il en son article sur

Viollet-le-Duc, « je faisais cela poétiquement, c’està-dire vaguement et au gré du rêve ». On peut sans doute supposer qu’il retira de ces « courses » plus de bien qu’il ne le dit et que la conversation des artistes avec lesquels il se trouva en relations lui fut plus profitable qu’il ne l’avoue.

D’autant que Sainte-Beuve ne se borne pas à des descriptions ou à des réflexions de détail, il y a vraiment chez lui des idées esthétiques qui indiquent que leur auteur eût été capable de s’essayer en ce genre de la critique d’art où plus d’un de ses confrères de la critique littéraire s’exerçait. Dans son article sur Viollet-le-Duc (p. 171), nous lisons en effet : « A ne voir que l’esprit, il y a plus de rapport véritable entre les grands artistes de la Grèce et nos vieux maîtres laïques, bâtisseurs de cathédrales, qu’entre ces mêmes Phidias ou Ictinus d’immortelle mémoire et les disciples savants, réguliers, formalistes qui croient les continuer aujourd'hui. » En 1864, cette remarque n’était pas devenue encore le lieu commun qu’elle nous paraît aujourd’hui. Nombreux étaient ceux qui ne saisissaient aucun rapport entre l’architecture de notre xiii® siècle et celle du temps de Périclès. C’est qu’on regardait trop à la surface, qu’on s’arrêtait aux détails et que quelques-uns seulement s’occupaient de « l’esprit ». Il est assez remarquable que le littérateur Sainte-Beuve ait été du nombre de ces derniers. Il a su comprendre aussi que l’architecture était avant tout un art pratique et que la beauté d’un monument comprenait en ses éléments indispensables la juste adaptation à son objet. « Sa doctrine, écrit-il à propos de Viollet-le-Duc, bien simple et si peu suivie aujourd’hui, est de faire des édifices pour leur desti-

nation, et non pour la seule apparence extérieure. « Cette phrase devrait devenir un axiome en matière d’architecture. Après l’avoir lue, nous ne serons pas surpris de trouver la suivante qui en est la suite logique : « Oh! qui nous rendra une architecture originale, si elle est encore possible, celle de la société présente et à venir? » C’est encore la doctrine de l’adaptation, c’est donc une forme de réalisme en opposition à l’idéalisme des théoriciens, à l’idéal préconçu, à l’imitation.

Sainte-Beuve serait-il donc un réaliste? Mènerait-il le même combat artistique que le « consciencieux Thoré )), comme il l’appelle lui-même? A lire certains passages de ses articles, on pourrait presque aller jusqu’à le supposer. Fromentin avait écrit dans Un été dans le Sahara : « Costumer la Bible \ c’est la détruire; comme habiller un demi-dieu, c’est en faire un homme... Comme, à toute force, il faut vêtir l’idée, les rhaîtres ont compris que dépouiller la forme et la simplifier, c’est-à-dire supprimer toute couleur locale, c’était se tenir aussi près que possible de toute vérité. » Sainte-Beuve répond : « Raphaël et Poussin ont donné à leurs personnages hébreux des costumes romains. C’était un anachronisme, mais ils ont obéi au goût de leur temps et leurs chefs-d’œuvre ont consacré l’erreur. » Il ne leur fait « d’une inadvertance ou d’une imperfection ni un titre, ni un mérite », et il conclut qu’il vaut encore mieux costumer les Hébreux comme les Arabes modernes, ce qui n’est qu’approximatif, que de les vêtir comme les Romains, ce qui est faux. Il lui arrive même, en une sorte

I. Il veut dire : revêtir les personnages de la Bible des vêtements des Arabes modernes.

d’apostrophe à la Réalité, d’écrire : « Tu es le fond de la vie, et comme telle, même dans tes aspérités, même dans tes rudesses, tu attaches les esprits sérieux et tu as pour eux du charme. » Seulement, il ajoute : « Et pourtant, à la longue et toute seule, tu finirais par rebuter insensiblement, par rassasier, tu es trop souvent plate, vulgaire et lassante. « C’est dans l’article sur les frères Le Nain que se trouve cette page où Sainte-Beuve dévoile le fond de sa pensée sur la réalité dans l’art. A celle-ci il demande d’ajouter trois choses ; le style^ le sentiment^ Vidéal (cf. p. i38). Voilà donc un réalisme singulièrement mitigé. Il ne faut pas oublier, pour s’expliquer cette atténuation, que Sainte-Beuve admire fort Raphaël, — ce qui le sépare du réaliste Courbet, surtout de ses boutades et hâbleries, — parce que l’auteur des fameuses Vierges a « pour loi et pour règle secrète un caractère suprême d’unité et d’adorable fusion ». C’est encore lui qui, comparant, à la suite de Chamheury. Poussin aux frères Le Nain, mais concluant d’autre manière que le biographe de ces derniers, écrit : « Poussin, dans le touchant ou le grave de ses scènes champêtres ou autres, introduisait un principe supérieur dont les Le Nain ne se doutèrent jamais, je veux dire l’idéal antique, le groupe composé avec harmonie et contraste, un type habituel de beauté romaine, un souvenir des jours d’Evandre et de l’Arcadie : la réalité chez lui était commandée par une vue supérieure et une pensée » (p. 128). Pareille déclaration eût été approuvée par tous les académistes. Là où Sainte-Beuve s’éloigne de ceux-ci, c’est que s’il est mis dans la nécessité de choisir entre l’idéal antique (celui des pseudo-classiques et de la

plupart des académistes de son temps) au détriment de la réalité, et la réalité au détriment de cette « beauté » d’école, il opte pour la réalité. S’adressant à celle-ci, il écrit : « Que si tout cela (style, sentiment, idéal) te manque et que tu te bornes strictement à ce que tu es, sans presque nul choix et selon le hasard de la rencontre..., eh bien! je t’accepterai encore, et s’il fallait opter, je te préférerais même ainsi, pauvre et médiocre, mais prise sur le fait, mais sincère, à toutes les chimères brillantes, aux fantaisies, aux imaginations les plus folles ou les plus fines, — oui, aux Quatre Facardins eux-mêmes, — parce qu’il y a en toi la source, le fond humain et naturel duquel tout jaillit à son heure et un attrait de vérité, parfois un inattendu touchant, que rien ne vaut et ne rachète » (p. i38). Sainte-Beuve est donc loin de l’académisme. Il incline vers le réalisme ou mieux encore vers la vérité et la sincérité, vers la spontanéité candide. Le parti pris de l’école chère à Thoré et plus tard à Gastagnary lui déplairait, mais c’est ce parti pris outrancier qui seul le rebuterait.

C’est que, en somme, et en dépit de ce qu’on vient de lire contre les « chimères brillantes », les « fantaisies », les « imaginations », Sainte-Beuve tient surtout au romantisme. Vers 1860, époque autour de laquelle se placent ses articles d’art, il y a longtemps qu’il s’est séparé de V. Hugo et que son romantisme littéraire s’est singulièrement assagi. Malgré cela, il profite, en 1862, de la publication par l’académique critique d’art des Débats^ Delécluze, de ses Souvenirs de soixante années^ pour faire avec une fougue et une fermeté qui ne lui sont pas habituelles une sorte de profession de foi : « J’ai affaire au fond à un adver-

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saire. M. Delécluze, critique d’art, n’a cessé de combattre, de railler, de chicaner, de diminuer ou de nier le mouvement que j’aime,' dont je m’honore d’être, moi indigne, dont tous les amis, toutes les admirations de ma jeunesse ont été, dont tous ceux qui survivent sont encore. Il n’a jamais voulu comprendre que ce qu’il appelle la bourrasque romantique avait de grandes et bonnes raisons d’être... » « En peinture (je parlerais comme un ignorant si j’entrais dans le détail, mais en un seul point principal j’ai conscience d’avoir raison), il était bon que l’école de David finît et fût déclarée finie; la contemplation du tableau des Sabines ne menait plus à rien; les Gérard, les Gros eux-mêmes, les Guérin, les Girodet n’étaient pas des maîtres à faire des élèves supérieurs ou égaux à eux si ces élèves ne se retournaient contre eux ou, du moins, ne s’éloignaient bien vite de ces guides à bout de voie et usés sur la fin de leur carrière. Il fallait qu’avec Bonington un rayon clair et lumineux, une lumière légère vînt baigner et inonder le ciel des marines et des paysages; qu’avec Géricault une réalité puissante et d’après la forte nature osât reparaître et se montrer; qu’avec Eugène Delacroix une langue de feu vînt serpenter à travers les larges toiles et avertir le spectateur ébloui qu’après tout et avant tout un peintre est un peintre. » Non seulement, en cette page, Sainte-Beuve prend nettement position, mais il sait voir avec précision ce que la jeune école apportait de principes heureux et féconds avec ses précurseurs ou avec son grand représentant. Que le romantisme n’ait pas tenu toutes ses promesses, peu importe ici. L’auteur de l’article sur Delécluze ne nous dit du reste pas que la peinture

détinitive est enfin trouvée ; il se contente de marquer la nécessité qu’il y avait, au début du xix« siècle, à se défaire de l’école davidienne et d’indiquer ce que furent quelques-uns des apports nouveaux. C’est de toute justesse. Il profite encore de cet article pour venger Huet des attaques persistantes et acrimonieuses du même Delécluze; cela encore fait honneur à la fois à sa fidélité d’ami pour le paysagiste et à son sens artistique qui lui a permis de voir en l’auteur de VInondation à Saint-Cloud le « précurseur qui fut l’un des premiers à entrer dans la voie et à exprimer dans ses vastes paysages, où le détail peut laisser à désirer, les aspects d’ensemble, le sentiment profond et sacré de la nature ». Cet éloge mérité de Huet sert à mieux saisir ce que Sainte-Beuve aimait dans le romantisme, c’était le retour à la vérité, nous l’avons vu, à la nature, ce qui est tout un, mais non point à la nature froidement copiée, impersonnellement traduite. Et c’est bien là l’essence du romantisme : la réalité extérieure interprétée et transposée par le « moi », le fameux « moi » des lyriques qui devint si vite envahissant, gagna les romanciers, les auteurs dramatiques, même les historiens. Cet élément nouveau en notre littérature et en notre art devait réchauffer les deux classicismes vieillis, celui des écrivains et celui des artistes, mais il ne pouvait se suffire; la suite l’a montré. Sainte-Beuve semble avoir vu l’écueil de cette exaltation du « moi ». Lui qui fait un mérite à Poussin d’avoir, en ses tableaux, commandé la réalité « par une vue supérieure et une pensée », il a compris que le mélancolique Léopold Robert avait tenté une gageure bien imprudente en s’efforçant de mettre le fond de son âme en ses

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tableaux. Si cette gageure a été perdue, c’est sans doute parce que Léopold Robert avait essayé une entreprise au-dessus de ses forces ; mais n’est-ce pas aussi, dans la pensée de Sainte-Beuve, que la peinture ne peut pas traduire certains sentiments réservés plutôt à la poésie? L’art romantique, — et L. Robert était romantique en quelque mesure, — devait plus tard ne pas assez distinguer entre la poésie et l’art. Les académistes, avec leurs allégories, leurs symboles et leurs sujets mythologiques ou historiques, n’ont d’ailleurs pas su plus exactement discerner les limites naturelles de la peinture ou de la sculpture. L’histoire de l’art présente maints exemples instructifs des dangers que la méconnaissance des limites respectives des arts, tout incertaines qu’elles peuvent paraître et qu’elles sont en réalité, a fait courir à plus d’un artiste, même à plus d’un genre. A chacun son domaine. Sainte-Beuve a eu, dans une certaine mesure au moins, conscience de la vérité de ce principe.

Si l’article sur Delécluze apporte quelque précision aux idées artistiques de Sainte-Beuve, il sert encore à compléter à un autre point de vue la physionomie de celui-ci. Grâce à ces pages, en effet, nous apprenons ce qu’il pensait du rôle propre au critique d’art. Delécluze était volontiers dur et tranchant, sa critique surtout se faisait hautaine^ ; à son dogmatisme

I. Si l’on veut savoir ce que pensait de lui un de ses justiciables, il n’y a qu’à se reporter à la lettre que Huet écrivit à Sainte-Beuve pour le remercier de l’article auquel il est fait allusion ici et que M. Léon Séché a publiée pour la première fois dans la Revue de Paris du i5 juin 1908. On y lit notamment ; « Pendant plus de quarante ans, cette larve posée sur les feuilles des Débats a de sa bave taché, hétri, sali tout ce

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froid, Sainte-Beuve opposait le ton « cordial et réchauffant » de Diderot. Delécluze a a, dans l’application, ajoutait- il, oublié qu’un critique est aussi un praticien qui prend l’art où il est et qui en tire le meilleur parti pour l’élever, pour le nourrir... Les conseils de critique à artiste sont utiles, mais ils ne valent que s’ils sont accompagnés d’une sympathie intelligente ». La sympathie intelligente suppose des qualités de cœur et d’esprit, des mérites d’homme et de professionnel. Du reste, peut-on bien comprendre si l’on n’est pas capable d’aimer? Sainte-Beuve rejetait le dogmatisme tranchant comme étroit et stérile, comme mesquin et cruel. Serait-ce qu’ici Sainte- Beuve se rapprocherait, sans y faire attention, de Chateaubriand qui réclamait une critique bienveillante et dès lors, disait-il, féconde? Pourquoi pas? Ce n’est, du reste, pas la plus aisée, si on ne la confond pas avec la critique indifféremment bénisseuse. Voilà pour la manière de traiter les artistes vivants. La question se pose de façon différente lorsqu’il s’agit des morts, surtout de ceux qui sont morts depuis longtemps. A ce sujet, Sainte-Beuve, dans un article sur Taine (Causeries du lu7idi^ XHI), raconte l’anecdote suivante : « Lfn jour que devant une toile de Raphaël un de nos peintres modernes, grand esthéticien encore plus que peintre, homme à vastes idées et à plans grandioses, avait développé devant quelques élèves une de ces théories sur l’art chrétien et sur l’art de la Renaissance, où le nom de Raphaël, sans

qui était une fleur, tout ce qui pouvait être un fruit. J’accorde d’après vous à M. Delécluze qu’il était plus bête que méchant et qu’il suffit d’arracher à cet affreux bourgeois son bonnet de coton... »

cesse invoqué, sert de prétexte, il se retourna tout d’un coup en s’éloignant, et, en homme d’esprit qu’il est, il s’écria : « Et dire que s’il nous avait entendus « il n’y aurait rien compris. » Sans doute le peintre en question était un homme d’esprit et qui ne voulait pas s’en faire accroire; il ne se prenait pas plus au sérieux qu’il ne le méritait. Mais tout de même il faut préférer à cette boutade spirituelle et juste la réflexion de Sainte-Beuve qui ajoute : « Je ne voudrais jamais que telle chose se pût dire de l’auteur, de l’artiste que l’on explique, même après des siècles, et que l’on commente. » Nous retrouvons en cette parole non seulement un très sain principe de critique d’art, mais encore cet amour de la « réalité » qu’on a vu plus haut appliqué à un objet quelque peu différent. Les œuvres d’art valent par elles-mêmes ; elles ne doivent pas servir de prétexte à de brillantes et fantaisistes dissertations. Chacun de nous les sent avec sa propre sensibilité et dès lors y trouve quelque chose d’irréductible et de personnel. Mais s’il s’agit d’explication et de commentaire, ce subjectivisme n’est plus de mise. Pour expliquer ou commenter Raphaël ou Rembrandt, il faut autant que possible se mettre dans les conditions historiques, morales, artistiques où se trouvèrent Rembrandt ou Raphaël; en d’autres termes, il faut s’objectiver et penser à l’œuvre dont on parle plutôt qu’à la façon dont on en parle. Le conseil n’est pas mauvais à donner à des critiques d’art.

Il est pourtant donné par un écrivain qui ne s’occupa d’art que par hasard, rarement et sans régularité. Mais cet écrivain, avec son intelligence souple et diverse, avait compris qu’un roman ou un tableau, une tragédie ou une statue, un poème ou un monu-

ment, malgré certaines analogies profondes, doivent se peser avec des balances différentes. Il s’était donné la peine, bien que ses digressions dans le domaine artistique fussent exceptionnelles, de réfléchir sérieusement sur ce dont il parlait. Aussi, sans chercher à établir une théorie complète, il a exprimé en général des idées intéressantes et personnelles. Ces idées montrent en Sainte-Beuve un admirateur du romantisme artistique, ce qui ne doit pas nous surprendre, et un fidèle de la réalité, ce qui n’est pas non plus pour nous;étonner. Même au temps où il était poète, ce ne fut pas un lyrique enthousiaste, il restait près de la simple nature; son esprit d’analyse l’y obligeait. Que fût-il devenu si, à son tour, il s’était adonné à la critique d’art? Il y a fort à croire qu’il se fût mis en bonne place, tout au moins est-il certain qu’il paraît avoir professé quelques idées généreuses et intelligentes sur ce genre.

Ce qui est encore plus certain, car ce n’est plus du domaine des hypothèses, même les plus vraisemblables, c’est que, pour un « profane », Sainte-Beuve n’a pas le moins du monde mal parlé d’art.

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