LIVRES D^ARCHITECTURE
DU XVI» SIÈCLE Par M. Charles Saunier.
On peut s’étonner que les vieux livres d’architecture, — j’entends ceux qui sont antérieurs aux ouvrages de Perrault, de Marot et de Blondel, — ne soient pas plus recherchés, consultés, commentés. En dehors du charme qui s’attache aux productions du passé, ils ont de si belles qualités! Leur texte rachète quelques obscurités de langage par une foule d’expressions fortes, pleines de charme ; leurs glossaires techniques, dont maints termes ont vieilli, demeurent néanmoins très significatifs; enfin, sous prétexte de géométrie et de perspective, — de « scénographie », comme on disait alors, — on y trouve des lois de mise en place que nos contemporains devraient bien réapprendre. Faute de les connaître, de les raisonner, ils sont enclins à la copie servile du passé qui, lui, disposait de solutions infiniment plus variées. Enfin, dans ces livres d’architecture, il y a les figures. Quels grands artistes les ont dessinées? Si jamais on le découvre, bien des points d’histoire de l’art seront élucidés.
Les planches des livres d’architecture du xvi® siècle sont généralement gravées sur bois. Le trait ferme et un peu fort donne de l’ampleur et de la richesse à la
LIVRES d’architecture
figure; elle se colore, tourne, prend vie. C’est dans la représentation d’une colonne, de la volute d’un chapiteau, de l’arc d’une porte que cette sorte de gravure montre toutes ses qualités. S’agit-il d’une oeuvre antique, le bois, chargé d’encre et aidé par les menues inégalités du papier et les accidents du tirage, donnera la sensation de l’usure de la pierre; il adoucira aussi les angles sans que la figure perde de son élégance et de sa valeur démonstrative. On n’obtiendra plus cela avec le burin : le trait sera plus précis, même précieux, mais il ne donnera aux figures qu’une allure de lavis impeccable.
Et puis, à lire les textes, à tourner les pages sonores restées bien blanches des éditions de la première moitié du xvi« siècle, l’émotion poigne. Qu’on imagine le trouble suscité dans le monde des constructeurs par les premiers traités d’architecture. Si les adeptes des doctrines renaissantes trouvaient en eux la bonne parole, c’était la déchéance, la mort, pour les représentants des vieilles familles de maçons dont les générations s’étaient transmis les recettes sûres qui avaient permis l’érection des cathédrales, des palais, des maisons aux pierres fleuries. Car, ces livres consacraient la fin de cet art médiéval, si riche et triomphant que, dans sa dernière phase, on l’a qualifié de flamboyant. Un art nouveau, inspiré de l’antique le remplaçait, Vitruve retrouvé en devenait l’oracle. Quoique les préceptes de l’auteur latin, souvent obscurs, fussent librement interprétés par les disciples, l’esthétique n’en demeurait pas moins nouvelle, sans point de contact avec le passé. Ici, comme dans les autres branches de l’activité humaine, ce fut l’imprimerie qui agit. Le savoir de Marc-Vitruve Pol-
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lion était demeuré lettre morte, tant qu’il était resté enclos entre les pages d’un manuscrit. Et, ceci, d’autant plus que les dessins qui le complétaient n’avaient pas été conservés. Son traité, ainsi amputé, restait inintelligible même à beaucoup de professionnels. Seul, un Léonard de Vinci aurait pu, à la lecture du grimoire, restituer les figures. Les premiers éditeurs n’ayant pas réussi à joindre un tel artiste, les éditions incunables du manuscrit retrouvé par le Pogge à la bibliothèque de Saint-Gall parurent sans illustrations, privées même des citations grecques dont l’emplacement fut, toutefois, ménagé, afin de permettre leur adjonction manuscrite. A i486 remonte la première édition de Victruvii Pollionis ad Cesa~ rem Augustum de architectura liber primiis (et sequentes /X, ex recens. Joan. Sulpitii Verulani).^ accompagnée de Sexti Jiilii Frontini viri consularis de aquis quœ in uî'bem influiint libelliis mirabilis (cum emendationibus Pomponii et Sulpitii). Ce serait une impression romaine composée avec les caractères de Georges Herolt. Cette édition princeps fut suivie de deux nouvelles éditions données : l’une à Florence, en 1496, par Antonio di Francesco, selon Proctor; l’autre à Venise, chez Simon Bevilaqua, 1497.
Ainsi présentés, ces livres ne peuvent atteindre encore que les curieux de haute culture, non les « studieux d’architecture ». Il faut le xvi® siècle, son élite intellectuelle, pour que les Vitruve enfin complétés prennent toute leur importance. A les commenter, à les illustrer, s’efforcent artistes et érudits. Mais, ces premiers commentateurs et dessinateurs ne joignent l’antique qu’après nombre de tâtonnements. L’épuration de leur goût, ou, si l’on préfère, l’abandon gra-