UN ÉRUDIT BOLONAIS CARLO-CESARE MALVASIA. 21 I
Carlo-Cesare, fils du comte Galeazzo Malvasia, appartenait à une des familles les plus considérables de Bologne. Il naquit le i8 décembre i6i6. Son éducation fut celle d’un jeune gentilhomme et porta aussi bien sur les exercices physiques que sur la culture de l’intelligence. Il eut pour maître le poète Cesare Rinaldi, qui avait été l’ami d’Augustin Carrache, et qui lui donna, de bonne heure, le goût des belles-lettres et principalement de la poésie. Vers la vingtième année, Carlo Malvasia composa plusieurs recueils de vers latins et italiens, religieux et profanes : Il fior coronato^ De laudibus V enetorum et II Panteon in Pindo^ consacrato ai santi delV anno.
Aussi ne tarda-t-il à faire partie de plusieurs des académies aux noms bizarres qui, à Bologne comme ailleurs, abondaient à cette époque. Les Gelati^ à qui il marquait une préférence, l’élurent pour leur cipe. Malvasia connaissait également la musique et savait jouer de plusieurs instruments.
Dans sa première jeunesse, il servit quelque temps sous les ordres de son cousin, le marquis Cornelio Malvasia, un homme^ d’une grande valeur morale et intellectuelle, qui commandait alors les troupes du pape Urbain VIII. Mais bien que, suivant son biographe, le chanoine Crespi, Carlo fît à l’occasion preuve de courage, il n’avait point l’âme guerrière et il retourna vite à ses études. Les sciences philosophiques, le droit, la théologie lui valurent des succès.
Un voyage à Rome le fit apprécier de plusieurs des personnages de la cour pontificale et notamment des cardinaux Spada et Ginnetti. Les diverses académies l’accueillirent avec enthousiasme, entre autres les Umoristi et surtout les Fantastici qui le nommèrent
principe honoraire. Cette charge fut, par la suite, l’occasion de déplacements à Rome.
Vers l’année i65o, à la suite d’une dangereuse maladie, Malvasia entra dans les ordres. Il approfondit ses connaissances théologiques et il fut agrégé au collège des théologiens le 3 juillet i653. Près de dix ans après, le 6 novembre 1662, il devait succéder à un de ses cousins comme chanoine de la cathédrale, fonction à laquelle il renonça en 1681.
Malvasia n’enseigna pas la théologie. C’est comme professeur de droit qu’il acquit une très grande réputation dans toute l’Italie du Nord. Les Universités de Padoue et de Pavie lui firent des propositions qu’il n’accepta pas, car il ne voulait pas quitter Bologne.
Les loisirs que lui laissaient son canonicat et sa chaire de droit, il les consacrait aux sciences ou aux arts. Il était très entendu à l’astronomie, aux mathémathiques, à l’architecture; il savait dessiner et peindre, ayant travaillé sous Cavedone, un élève des Carrache. Même, il dépassait, suivant son biographe, l’habileté d’un amateur.
Il s’occupait spécialement de peindre, soit à l’huile, soit à fresque, des perspectives et des paysages. Il décora ainsi sa propre maison et un pavillon, un casino qu’il avait fait construire. Obligeant et ne ménageant pas sa peine, il exécutait de semblables travaux chez ses amis.
Il se plaisait à vivre parmi les artistes. Il fréquentait les ateliers les plus réputés. On l’accueillait partout avec plaisir, car c’était un ami sûr et un protecteur généreux. On le prenait à l’occasion pour arbitre dans les discussions esthétiques.
Malvasia, qui n’était pas en vain professeur et
CARLO-CESARE MALVASIA
Bolonais, s’intéressait fort aux questions d’enseignement. Nous voyons ce chanoine et ce juriste à la tête de l’Académie des Ottenebrati, académie de dessin d’après le modèle vivant. Cette école qu’abritait le palais Ghislieri avait été fondée par Tiarini, l’Albane, le Guerchin et Sirani. Elle fut transformée par la suite et placée sous la direction de Battista Bolognini, de Lorenzo Pasinelli, d’Emilio Taruffi et de Carlo Malvasia.
On travaillait beaucoup dans cette Académie qui compta jusqu’à soixante-dix élèves. Malgré leur grand nombre, l’ordre et le silence régnaient. Chaque année, un sujet de concours était indiqué par les directeurs; il devait être exécuté dans un certain délai. Le lauréat recevait le titre de principe et une médaille d’or lui était décernée.
Malvasia s’acquittait de ses fonctions avec un grand zèle. Il s’occupait des jeunes gens, de leurs premiers travaux, des conditions dans lesquelles ils vivaient. Il ouvrait sa bourse à ceux dont il supposait le dénûment. Il cherchait à découvrir chez eux des promesses de talent. C’est ainsi qu’il fit connaître l’infortunée Elisabeth Sirani.
Tout en tenant compte de l’excès d’éloge que renferme la biographie écrite par Crespi, Malvasia nous apparaît comme un homme intelligent et bon. Bien qu’il prît très au sérieux son rôle de directeur d’école des beaux-arts, il faisait preuve de bonne humeur et ne montrait ni morgue, ni excès d’austérité. En 1688, dans les dernières années de sa vie, en proie à ces misères physiques qui l’avaient obligé à résilier son canonicat, nous le voyons offrir un divertissement à ses jeunes étudiants ainsi qu’à ses
concitoyens, un cortège masqué où les disciples de l’Académie Ghislieri représentaient leurs illustres prédécesseurs de l’école bolonaise.
Malvasia avait dépassé la soixantaine, il n’avait donné jusque-là que des recueils de poésies et des dissertations juridiques, lorsqu’il publia en 1678 sa Felsina pittrice^ . On peut dire qu’il avait mis toute sa vie à la préparer. Il avait connu dans sa jeunesse les élèves directs des Carrache. Il avait réuni des archives importantes qui contenaient, entre autres, des lettres de ces artistes. De plus, il avait fait dessiner les principales œuvres qu’ils avaient laissées à Bologne. En dernier lieu, il se rendit à Venise et à Florence pour se documenter.
Malvasia avait eu un prédécesseur dans la personne de Gio. -Antonio Bumaldi qui, en 1641, avait composé un ouvrage en latin : Minervalia Bonon. Civium anademata seu bibliotheca bononiensis cui accessit antiqiiorum pictorum et sculptorum Bonon. brevis catalogus. C’est, comme son nom l’indique, une sorte de répertoire, formé de notices brèves, dont plusieurs sont reproduites dans la Felsina.
Ce livre est dédié à Louis XIV. Un tel choix ne doit pas nous surprendre. Nous sommes à l’époque de la plus grande splendeur du règne de ce monarque. L’écho des magnificences de Versailles parvenait jusqu’en Italie, ne fût-ce que par les artistes français dont Malvasia connaissait certains. Le roi de France
I. Felsma pittrice, vite de’ pittori bolognesi, 2 vol. Bologna, 1678. — Id.^ con aggiunte, correponi e note inédite del medesimo aut07'e , di G.- P. Zanotti e di altri scrittot'i viveyiti. Bologna, 1841. Cette édition contient les opuscules publiés pour et contre Malvasia et la biographie de Malvasia par le chanoine Crespi qui continua la Felsina pittrice.
CARLO-CESARE MALVASIA
était considéré comme le protecteur des arts par excellence. Un ouvrage placé sous son égide ne pouvait manquer d’acquérir une certaine réputation pour le plus grand bénéfice de Bologne et de son école de peinture.
Louis XIV n’ignorait pas le nom de Malvasia. Le marquis Cornelio, dont il a été déjà question, avait commandé, comme lieutenant général, l’armée au service du roi de France en Italie, armée dont François L'^de Modène était généralissime. Le roi remercia Carlo Malvasia par le don de son portrait et de la série des gravures d’après les Batailles de Le Brun. Mais le courrier, qui transportait ces cadeaux, fut arrêté et dépouillé.
Ayant appris le fait, le prince dédommagea Malvasia en lui envoyant une nouvelle miniature dans un cadre enrichi de brillants. Deux sonnets imprimés en tête de la Felsina pittrice, l’un où l’auteur s’adresse au voleur, l’autre dédié à Le Brun, font allusion à ces événements. Ce présent causa un très grand plaisir au savant bolonais. Par son testament du 22 décembre 1692, il laisse ce portrait, qu’il considère, dit-il, comme la chose la plus précieuse qu’il ait en ce monde, à l’Archiconfrérie de la Bienheureuse Vierge de la Vie, mais il dicte ses conditions :
« Jamais ce bijou ne pourra être engagé ni vendu. Dans les grands jours de fête, il ornera l’autel de la Madone; on devra l’exposer le jour où le chapitre de la cathédrale se transportera à Sainte-Marie de la Vie pour la messe anniversaire de Malvasia. »
Les relations de l’auteur de la Felsina pittrice avec la France ne se bornèrent pas là. Il se hâta d’adresser à l’Académie royale de peinture et de sculpture ses
deux volumes accompagnés d’une lettre. Le procèsverbal du 19 novembre 1678 accuse leur réception’. L’Académie devait conserver assez longtemps le souvenir de Malvasia. En 1710, trente-deux ans plus tard, de La Fosse lira, le 4 octobre et le 6 décembre, une traduction de la vie des Carrache d’après l’historiographe bolonais^. Il faut ajouter que l’attention des membres de la Compagnie venait d’être rappelée sur celui-ci par l’apparition des opuscules deVittoria et de Zanotti dont il sera question plus loin et où des lances étaient rompues à son sujet. Ces deux livres avaient été offerts à l’Académie, l’un en 1706, l’autre en 1708. L’Académie consacra sept séances, durant
1. « Ce jour, l’Académie assemblée, Monsieur du Metz y estant a présenté deux tomes curieusement reliez, trestant de l’histoire des peintres bolognés, composés par Mons^*’ conte Charle-Cesare Malvasia, lesquels il avait adressé à Monsieur l’abbé de la Chambre pour donner à l’Académie accompagnés d’une lestre de sivilité qu’il a escrite à l’Academie, à laquelle la Compagnie a ordonné au secrétaire de faire responce » (Procès-verbaux de l’Académie de peinture et de sculpture^ t. II, p. iSg). Ces deux volumes existent à la bibliothèque de l’École des beaux-arts {n“ gcjb A [Réserve]). Ils ont en effet une reliure assez originale, en veau marron. Les plats, décorés d’une façon identique, comprennent un assez large encadrement avec, dans des médaillons, des couronnes de formes différentes. Au centre, des rameaux forment un ovale rempli par un soleil rayonnant; de la partie inférieure de ces branches part une chaîne qui tient suspendue une palette avec des pinceaux.
La première page porte une dédicace en vers tracée d’une écriture grande et ferme :
« Mentre, o dotti Signori,
Del mio debile ingegno
Qui un picciol parlo a tributarvi io vegno
Chiedo scusa a l’ardir, menda a gli errori;
Che non ho, corne è in voi. Tarte, e i colori, Ossequios® servo.
« Carlo Malvasia. »