‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 101 sur 276 · Mss. Rawlinson, A, 188. Fos · texte numérisé non relu

Mss. Rawlinson, A, 188. Fos

plénipotentiaires anglais, c'est-à-dire à Buckingham et Arlington qui, avec Halifax, allèrent négocier à La Haye en 1672. D'ailleurs, dans un autre passage de cette même lettre, Veiras nous apprend qu'en 1670, il était à Londres. L'hypothèse de Marchand, qui clôt en 1667 le séjour de Yeiras à Londres, ne paraît donc pas acceptable1.

D'autre part, nous savons, par la lettre de Veiras dont je viens de parler, qu'il était à Paris vers 1674 ou 1675. Nous savons aussi que son Histoire des Sevarambes, dont la première partie, qui parut d'abord en anglais à Londres, est datée de 1675, n'obtint un privilège pour l'édition française qu'en 1676. Aussi reprendrai-je à mon compte un argument de Marchand, très judicieux, mais qui avait dans son article le défaut d'être en contradiction formelle avec l'hypothèse par laquelle il fixait le départ de Veiras, à la chute de Clarendon, en 1667 :

Pour moi je trouverais plus vraisemblable que l'auteur se trouvant en Angleterre et sachant l'anglais, avait commencé d'y faire imprimer son ouvrage en cette langue, mais qu'ayant été obligé de se retirer en France, il y fit reprendre et continuer son histoire en français.

Si donc c'est entre 1672 et 1676 que Veiras, compromis dans la chute d'un ministre anglais, dut quitter Londres, ne sommes-nous pas conduits à supposer qu'il s'agit de la disgrâce, survenue en 1674, de Buckingham ou d' Arlington, les deux ministres de la Cabale, autour desquels nous l'avons déjà trouvé, l'an 1672, en Hollande2? Il est vrai que ni l'un ni l'autre ne se retira en France comme avait fait Clarendon, en 1667, mais il faut remarquer que Buckingham en avait eu longtemps l'intention, ainsi qu'en témoigne la correspondance de Ruvigny avec le ministre des Affaires étrangères de France 3. Veiras avait pu partir en pensant que son maître le rejoindrait bientôt. Et nous savons, du reste, que Buckingham dont la politique fut alors, assez trouble, conspirait avec de médiocres gens 4, parmi lesquels un Veiras n'était point déplacé 5.

1. On dira peut-être qu'il est revenu en Angleterre, après un premier départ. Mais il est difficile d'imaginer que le même homme ait pu s'attirer successivement la confiance de Clarendon, et celle des ministres de la Cabale, Ruckingham ou Arlington.

2. Notons que sa présence dans l'entourage de ministres de la Cabale, explique très bien les relations que Le Clerc affirme qu'il eut avec Locke, le conseiller de Shaftesbury.

3. Archives des Affaires étrangères. Correspondance d'Angleterre, t. CXI, f<>8 82, 144, 199, t. CXII, f° 31.

4. Voir en particulier un extrait de la Vie du Comte de Clarendon, cité par Cobbett, dans sa Parliamentary History, t. IV, p. 135.

5. J'accepte, faute de preuves du contraire, l'affirmation quo Veiras était dès 1665 en Angleterre : son séjour aurait donc duré au moins neuf ans. Pourtant, comme il parle dans sa préface de l'Histoire des Sevarambes des opérations maritimes de la guerre de 1672, à laquelle il fait encore une allusion précise

Retour en France. Vie laborieuse et besogneuse. — Revenu à Paris, vers 1674, il semble bien que c'est là que Veiras a désormais vécu. Plus d'aventures, sinon les difficultés quotidiennes d'une vie nécessiteuse ; plus de vastes horizons, plus d'intrigues d'état : il s'installe à demeure dans un coin de la grande ville, au faubourg Saint-Germain, rue de Bussi (1677-1678) \ rue du Four (1680-1682) *, rue Sainte-Marguerite (1683) 3 : il ne perd pas de vue le Petit-Marché Saint-Germain. C'est l'époque où il publie ses divers ouvrages ; à vrai dire, il avait peut-être déjà donné quelques pièces 4, mais elles sont inconnues. Il obtient, le 13 février 1676, privilège pour la première partie de son Histoire des Sevarambes : elle est imprimée pour la première fois, le 26 janvier 1677, et paraît avec une dédicace à Riquet, baron de Bonrepos, l'illustre compatriote de Veiras, le créateur du canal du Languedoc. Le 20 août 1677, nouveau privilège, à la fois pour la seconde partie de VHistoire des Sevarambes et pour une Grammaire méthodique. C'est bientôt, le 18 décembre 1677, que la fin des Sevarambes est imprimée. La Grammaire française, elle, ne paraîtra que le 17 novembre 1681, et l'abrégé anglais, de cette Grammaire, le 17 avril 1683. Il vend lui-même ses livres, mais il a d'autres profits : il enseigne le français et l'anglais à des disciples des deux nationalités, il enseigne l'histoire et la géographie, fait des traductions quand on lui en demande : il fait tout ce que fait un homme qui a besoin de gagner sa vie. Voici d'ailleurs ce que son biographe nous apprend sur cette période :

A son retour, on lui a souvent proposé un emploi, mais comme il ne voulait pas changer de religion, cela demeura sans effet. Enfin, quand il vit qu'il n'y avait aucun espoir d'émerger, dans l'impossibilité de faire mieux, il résolut de donner des leçons de langue anglaise et française 5,

dans le fragment de lettre, cité plus haut, on peut se demander si, à distance, l'ami de Veiras qui a conté sa vie n'aurait pas confondu les faits et les années ; la bataille de Texel étant demeuré un des exploits les plus fameux du duc d'York, il aurait parlé de cette campagne navale au lieu de celle de Solsbay. En effet nous savons qu'au cours de cette dernière campagne Buckingham avec Halifax séjourna sur le bateau du duc d'York (Archives des Affaires étrangères. Correspondance d'Angleterre, t. CV, f08 119 et 120). En supposant comme tant d'indices nous l'ont fait croire, Veiras attaché à Buckingham, nous aurions une explication plausible de sa présence inattendue sur un vaisseau-amiral.

1. « Entre un apothicaire et un pâtissier », spécifie la feuille de titre de VHistoire des Sevarambes (2e partie).

2. Cf. la feuille de titre de la Grammaire méthodique, et une déclaration notariée qui se trouve à la bibliothèque Bodléienne (Ms. Rawlinson, A, 188, f° 260).

3. Cf. la feuille de titre de Y Abrégé, anglais, de sa Grammaire.

4. Du moins l'affirme-t-il dans la dédicace de VHistoire des Sevarambes (lre partie tout en reconnaissant que ces pièces, il les a publiées « sans les dédier à personne et même sans y mettre son nom ». D'ailleurs, peut-être ne s'agit-il que de l'édition anglaise des Sevarambes.

5. Marchand indique qu'aux Provinces-Unies, à la date où il compose son article, bien des Français réfugiés en Hollande se souviennent encore d'avoir eu Veiras pour précepteur et d'avoir reçu de lui ses livres en cadeaux.

comme aussi d'histoire et de géographie, qui lui permirent, connue il disait de « rouler ». I ne fois que deux jeunes comtes de Lichtenstein se trouvèrent à Paris, la place de gouverneur auprès d'eux lui fut offerte, et il la remplit en effet, pendant leur séjour dans cette ville '.

Il fut un grand ami des Jansénistes ; mais il ne pouvait s'empêcher de railler souvent, pour leurs absurdités, les prêtres vulgaires qui pourtant lui demeuraient attachés, et à cause de ses nombreux mérites, prenaient bien tout ce qui venait de lui ; par eux il aurait pu avoir un grand avancement, si seulement il avait voulu se rapprocher d'eux.

Ailleurs, l'ami de Thomasius rapporte que « ses conférences étaient fort suivies de gens de lettres et d'abbés qui lui firent une réputation d'homme d'esprit », et il cite parmi ceux qui faisaient un cas particulier de notre homme, le célèbre géographe M. Sanson ~.

Combien de temps dura cette vie besogneuse à Paris, c'est ce qu'on ne sait point. Après la publication, en 1683, de l'abrégé anglais de sa Grammaire, je n'ai plus trouvé trace de Veiras. Il apparaît qu'il ne s'est point converti -au catholicisme, et, puisqu'aussi bien on n'a point d'indication qu'il ait émigré, cela laisse croire, qu'il n'a pas dû survivre de beaucoup à la Révocation de l'Édit de Nantes, si même il a vécu assez pour la voir. Bayle, en 1691, dans un passage bien vague de sa Cabale chimérique, en parle comme s'il vivait encore. Mais ce passage même prouve que si Bayle avait vu autrefois Veiras il ne le connaissait point bien intimement. Quant au biographe, informateur de Thomasius, dès 1689, il parle de Veiras au plus-que-parfait, comme d'un disparu.

L'homme. — Le biographe ami de Veiras fait de lui un bel éloge :

Sa taille et son visage avaient quelque chose de spécial, et il avait ce qu'on appelle une physionomie heureuse. Toutes ses actions étaient bien éloignées de l'hypocrisie, mais tendaient à l'honnêteté et il avait un goût singulier pour la morale : il en faisait volontiers des discours, car il avait l'élocution facile et agréable.

Négligeons ici des agréments physiques, auxquels Veiras donnait peut-être quelque prix lui-même, puisqu'il insiste, à plusieurs reprises, sur le mérite à cet égard du capitaine Siden ou de son héros Sevaris. Contentons-nous de discuter la valeur morale de Veiras. Or son atti-

1. On peut même se demander s'il n'eut pas un poste, presque officiel, dans la maison du jeune duc de Chartres. Sa Grammaire en effet porte sur le titre, et dans la préface, qu'elle a été composée pour l'instruction particulière de Mgr le duc de Chartres. Mais peut-être ne faut-il voir là qu'une preuve, entre tant d'autres, de la popularité dont jouissait le jeune prince, né en 1674, et qui était le second héritier de la couronne. Je n'ai pas trouvé trace de Veiras sur 1rs états des maisons princières que j'ai pu consulter.

2. Il s'agit, sans doute de Guillaume Sanson. Nous avons retrouvé un livre de ce savant, donné en cadeau par Veiras, à l'un de ses élèves, Jean Graverol, de Nîmes (l'homonyme et probablement le neveu du pasteur protestant, plus tard réfugié à Londres).

tude, au cours d'une affaire sur laquelle des documents édifiants nous sont parvenus, nous laisse bien penser que ce pauvre homme, dans une vie étroite et misérable, faisait peut-être souvent de beaux sermons de morale, mais ne craignait point à l'occasion de faire argent de tout, môme de sa parole et de ses amitiés.

Parmi les personnages qui fréquentèrent le logis de Veiras à Paris, entre 1675 et 1679, et qui réclamèrent ses services pour des traductions, et peut-être quelques travaux cartographiques, il y avait un aventurier anglais, qui se faisait appeler le colonel Scott ', et que Veiras avait autrefois connu à Londres, dès 1670, et rencontré à nouveau en 1672, dans les Provinces-Unies. Les relations entre les deux hommes étaient fort amicales. Quand il avait les poches pleines d'argent, Scott aimait à venir rue du Four, et offrait à Veiras un bon dîner que les amis faisaient monter de chez le traiteur voisin ; bien plus, quand son hôte était gêné, Scott offrait de lui prêter quelques pistoles, et même quelques louis : « manières d'agir fort obligeantes, et, dit Veiras, c'est ainsi qu'on se fait de vrais amis "2 ». Point toujours pourtant.

Il arriva en effet que ce même Scott, pour se venger du Secrétaire de la Marine d'Angleterre, Pepys, qui l'avait fait arrêter comme espion quelque temps en 1678, tenta d'impliquer Pepys dans le fameux « complot papiste » et l'accusa de trahison en faveur du gouvernement français, accusation qui entraîna d'abord la chute de Pepys, et son internement à la Tour de Londres, en 1679. Bientôt, Pepys, désireux de se justifier, fit de grandes dépenses pour recueillir, tant en France qu'en Angleterre, des témoignages établissant l'indignité de son accusateur. C'est alors que Veiras, l'ami et l'obligé de Scott, entra en scène et, profitant de ce que son intimité avec Scott lui avait appris sur ce personnage, offrit, pour un bon prix, sa déposition contre le colonel.

Il sut que le beau-frère de Pepys, Balthasar Saint-Michel, était venu en France pour recueillir des informations, et il s'arrangea pour lui faire savoir qu'il avait bien des choses à dire ; mais en même temps, qu'il entendait ne point avilir, en le donnant à trop bon compte, un témoignage comme le sien. Aussi, au mois de juillet 1679, devant des Anglais résidant à Paris qu'il avait toutes raisons de croire en relations avec Saint-Michel, il faisait sans scrupule une déclaration de principes :

Il avait reçu récemment la visite d'un M. Saint-Michel, et bien que le dit Saint-Michel ait causé avec lui sans aborder le sujet, il avait bien vu de quoi il s'agissait, qu'il voulait recueillir des informations sur le colonel John Scott ; mais bien que je connaisse, disait-il, assez de ses mauvaises actions,

1. Sur ce personnage singulier, voir une plaquette : G. D. Seuil, Dorothea Scott, Printed for private circulation, Oxford, 1883, in-8.

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