‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 118 sur 276 · L'Amour médecin, III · texte numérisé non relu

L'Amour médecin, III

208 MÉLANGES I.ANSoN.

Notre science — dit le premier — fait profession et promet de guérir les maladies du corps, et de l'âme aussi, mais non pas proprement ni principalement, mais alors seulement que l'âme souffre et se sent de l'indisposition du corps : car alors elle se trouve mieux quand le corps est guéri '.

Et Clitandre, avec la même gravité doctorale :

Comme l'esprit a grand empire sur le corps et que c'est dV lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir ù guérir les esprits avant que de venir au corps2.

Il est difficile de croire que, de ces deux textes, le premier ne soit pas la source du second. Cependant ils se contredisent ! Le médecin grec affirme l'influence du physique sur le moral, Clitandre, au rebours, l'influence du moral sur le physique : il faut donc « guérir les esprits ». Pourquoi? rien de plus logique, et rien qui fasse mieux comprendre comment un Molière imite.

De ce que la médecine s'avoue impuissante à guérir les maux de l'âme quand ils ne procèdent pas du corps, il résulte nécessairement que les soins d'Acestinus seraient, dans l'espèce, supeiflus ; il n'a donc plus qu'à se retirer, ce qu'il fait. Et n'est-ce pas ce que font aussi, quoique moins vite et moins dignement, dans la comédie de Molière, les Bahis, les Macroton, les Tomes, les Desfonandrès? Clitandre devait tenir un autre langage, lui qui se moque des autres médecins ', lui dont la robe n'est qu'un prétexte pour s'introduire auprès de sa belle. A se faire fort de réussir, mais par une autre thérapeutique, là où les autres ont échoué, et à se dire médecin des âmes, il s'en donne un second pour rester en scène sous les yeux du père crédule, pour s'assurer du cœur de Lucinde et pour mener à bonne fin son amoureux stratagème.

C'est avec la même liberté, la même souplesse dans l'imitation que Molière a transposé dans le ton de la comédie les graves propos des personnages d'Héliodore et transformé leurs caractères pour les accommoder aux conditions du genre ou à ses intentions satiriques. C'est ainsi que, sous le nom et les traits de Sganarelle, le bon Chariclès n'est plus qu'un sot, un père grotesque dont l'esprit étroit se plaît à combattre et à contrarier les penchants de la nature. C'est ainsi que les judicieux, modestes et courtois médecins d'Héliodore sont, sous sa plume, devenus les cuistres dont le babil pédantesque et les grossières « contestations » prouvent à Sganarelle lui-même la vanité et la « forfanterie de leur art1 ». Qu'est-ce à dire, sinon que le génie transforme jusqu'à les rendre méconnaissables les matériaux qu'il utilise? Ce petit impromptu, comme dit Molière lui-même, a beau

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