L'Amour médecin, Au lecteur
2. Mesnard, Notice de L'Amour médecin, dans l'édition des Grands Ecrivains.
Lansox. — Mélanges. 14
On est un peu étonné peut-être quand on voit l'engouement du xvne siècle pour Voiture. Le sévère Boileau lui-même, tout en lui reprochant à l'occasion ses équivoques, ne le cite presque jamais sans manifester pour lui la plus vive admiration : il dit : Horace et Voilure, Malherbe et Voiture, La Fontaine et Voiture, et ces rapprochements de noms lui semblent aller d'eux-mêmes. Et nous, songeant à la lettre du Brochet, à la lettre de la Berne, aux stances A une demoiselle qui avait les manches de sa robe retroussées et sales, aux Lanturlu ou aux Landriri, à tant d'autres « gentillesses », nous sommes surpris, voire choqués de telles comparaisons.
De bons juges ont ressenti cette impression, puisqu'ils ont trouvé a. propos de montrer qu'il convient de s'en défier, a Lorsqu'on veut ressaisir en lui l'écrivain ou le poète, dit Sainte-Beuve, on a besoin d'un effort pour être juste », et Brunetière vante quelques-unes de ses poésies «exquises, très supérieures à beaucoup de celles de Cl. Marot, et comparables aux plus vantées de Voltaire », quelques-unes de ses lettres « très jolies » ou même « vraiment émues ». Ces apologistes de Voiture ont célébré ses Stances à Silvie, son sonnet à Uranie où respire une « tendresse voluptueuse et passagère », son Impromptu pour Anne d'Autriche, et surtout VEpître à AI. le Prince « pièce charmante, philosophique et de la plus douce veine »; ils ont célébré telle ou telle lettre à mademoiselle de Rambouillet pour ce qui s'y manifeste sous le badinage d'amitié sincère et de véritable dévouement, ou telle belle image de YEloge du comte dOlivares, ou telle épître fort grave et très noble à M. de Puylaurens, ou enfin et surtout la grande lettre sur Richelieu, « véritable pièce historique..., pages qui égalent sur ce grand sujet ce qu'on a pu dire de mieux ». Et ils ont indiqué qu' « il y avait un homme de grand sens dans Voiture, qu'il y avait peut-être, sous l'homme aimable et sous l'ingénieux badin, un homme sérieux qui n'a pas eu le temps ni les occasions de se dégager. » Encore est-ce là une justice insuffisante; car c'est un fait que le Nain de Julie a été mêlé aux grandes affaires politiques, qu'il a été chargé de missions délicates en Espagne, et que les dépêches qu'il a dû envoyer alors aux chefs de son parti, nous montreraient peut-être cet « homme sérieux » tout « dégagé ».
VOITURE MORALISTI.. 211
Enfin on a récemment réédité ses Lettres amoureuses ; et si parfois on y trouve trop d'esprit ou d'ingéniosité, parfois en revanche, elles sont aussi passionnées que délicates. Est-il rien de plus heureux par exemple que cette réponse à sa maîtresse, — qui lui avaitreproché sans doute l'involontaire indiscrétion de ses airs satisfaits?
Puisque vous avez tant de peine que je ne sois trop heureux, et que vous yous mettez tant en peine de tout ce que j'imagine, comme si vous étiez responsable de mes pensées, encore faut-il que je vous les ouvre et que je vous explique une fois ce que c'est que ces confiances dont vous me faites tant la guerre. Que je meure, je vous en dirai la vérité, et, sachant combien votre esprit est pénétrant et comme vous êtes toute dans mon âme, je n'oserais prétendre de vous y cacher quelque chose. Je vous jure que je n'ai jamais espéré, ni désiré, ni imaginé même par souhait, d'être aimé de vous comme je vcus aime. Vous trouvant si fort au-dessus de ce qui est ici-bas, je n'ai point cru que vous fussiez capable de cette sorte de passion qui lie deux âmes de même nature. Mais, de la sorte que les esprits de là— haut s'affectionnent quelquefois aux hommes et prennent soin de leur conduite, j'ai cru que vous me pouviez vouloir du bien et qu'il était impossible que l'âme la plus généreuse du monde ne fût pas touchée de la plus pure affection qui fût jamais. Cela étant ainsi, je vous avoue qu'il est arrivé souvent qu'une de vos actions, un souris, un regard, une rougeur dans une favorable rencontre, m'ont fait imaginer que vous ne me haïssiez pas, — mais imaginer si faiblement que cela ne se peut pas appeler croyance, mais quelque chose de moindre que l'opinion : un soupçon, un doute, qui nageant légèrement dessus mon esprit, y laissait une trace de lumière et remplissait le reste de mon âme de contentement et de joie. Voilà d'où viennent ces gaîtés et ces satisfactions qui vous offensent si fort. Si, après vous les avoir expliquées, vous les trouvez encore injustes, je suis prêt de les laisser. Car, quand je le pourrais, je ferais, sans mentir, scrupule d'être heureux si vous ne le vouliez pas et,* vous ayant donné mon âme tout entière, je vous en laisse la conduite. C'est à vous à en disposer et à voir ce que vous aimez mieux qu'elle soit : heureuse ou malheureuse.
Mais il me semble qu'il y a aussi dans Voiture un moraliste épars, — que l'on n'a pas assez montré ni même découvert. Au milieu de ses badinages ou au détour de quelque épisode de son roman inachevé, Histoire oVAlcidalis et de Zélide, se cache mainte fois quelque réflexion ingénieuse, pénétrante, profonde même, et vraiment digne de cette époque qui eut une curiosité psychologique si aiguisée. Tantôt ample, ornée d'images, elle prend presque l'allure d'un petit symbole; plus souvent resserrée en sentence, elle rappelle les maximes d'un La Rochefoucauld.
Il m'a paru qu'il n'était pas sans intérêt de rassembler quelquesunes de ces réflexions. D'ailleurs certaines d'entre elles posent un problème curieux. On sait que Pascal, après la mort de son père, s'est mêlé au monde et à la vie mondaine. Son maître en « honnêteté », — ou du moins celui qui prend à son égard un ton et une attitude de maître, c'est Méré. Mais il est tout naturel de penser que Pascal ne s'est point contenté des leçons de ce professeur et qu'il a dû rechercher d'autres
gaides, plus vraiment autorisés. N'a-t-il point lu alors l'an leur à la mode, Voiture? Rien n'est plus vraisemblable : à qui mieux s'adresser? Or entre certaines lignes de Voiture et certaines pensées connues, j'ai pu établir des rapprochements qui, — si je ne m'en suis point exagéré l'importance, -'-permettraient d'affirmer qu'en effet Pascal a lu Voiture et qu'il s'en est souvenu.
Dans les salons du temps et surtout dans celui de l'incomparable Arthénice, les problèmes du cœur étaient le sujet favori des conversations. Il n'est donc pas étonnant qu'on relève chez Voiture des réflexions sur l'amour, la jalousie, l'amitié, l'agrément, les femmes. C'est son chapitre Du Cœur*.
L'amour, pour être bien reçu dans les âmes, y fait d'ordinaire son entrée accompagné de la joie et de la beauté, et n'y fait point de mal et de violence que lorsqu'il croit être maître de la place et qu'il s'est rendu assez puissant pour ne plus craindre d'en être chassé.
L'amour entre les personnes de haute condition est comme un feu sur une tour, qui ne se peut cacher et qui est vu de bien loin.
De tant de déplaisirs que l'amour traîne avec soi, l'absence est un des plus sensibles2. Il y a bien quelques douleurs aiguës, comme celle de la jalousie, qui percent et poignent davantage. Mais il n'y en a point de si pesante et de si dure à supporter, ni qui accable tellement toute sorte de vigueur.
L'amour a accoutumé de prêter toutes ses joies à grosses usures. Il se fait payer de tout à point nommé, et ce n'est pas son ordinaire, de laisser si longtemps en repos ceux qui lui doivent.
Comme les fleurs ne nous sont jamais si agréables qu'au commencement du printemps ou à la fin de l'automne, les unes pour leur nouveauté, ou les autres pour ce que nous pensons que nous les allons perdre, les plaisirs de l'amour ne nous touchent aussi en nulle saison si sensiblement que dans la première jeunesse ou vers le déclin de notre âge. C'est une si grande satisfaction et un plaisir si rare à un vieillard d'être aimé, qu'il n'y en a point qui, sur cette opinion, ne devienne jeune et ne rallume ses cendres. Mais, de la même sorte que le soleil, luisant loin de nous, fait les ombres plus grandes, lorsque l'amour éclaire cet âge dont il est naturellement éloigné, il y fait naître de grands ombrages.... [La jalousie], qui est ailleurs un effet fortuit de l'amour, en est un accident inséparable en tous les hommes de ce climat. Ils ne croient pas qu'un grand désir puisse être sans une grande crainte ; et l'amour et la jalousie sont là deux jumeaux qui naissent toujours ensemble.
Que c'est une traîtresse passion que la jalousie, et qu'elle se glisse aisément en nous, au déçu de notre raison !
On jouit avec plus de contentement d'un bien que l'on croyait avoir perdu ; et les amitiés, qui après avoir été interrompues viennent à se renouer, ont quelque ardeur que les constantes et vieilles amitiés n'ont pas.
Combien peu de chose c'est que l'amitié, quand elle n'est pas passionnée !
1. Noter déjà combien certaines idées s'accordent avec celles du Discours sur les Passions de l'Amour.