Cf. La Fontaine : L'absence est le plus grand des maux
Les véritables grâces, et qui touchent le plus, consistent principalement en de petites choses, en certaines actions, certains mouvements du corps et du visage, dans lesquels, sans être quasi-aperçues, elles font leur effet.
La longue vie est le supplice des femmes qui ont mis tout leur bonheur à traîner après elles une foule de captifs et d'adorateurs.
Mais la part même que Voiture a prise aux événements politiques et aux révoltes des grands suffit à nous avertir que les salons où il fréquentait n'étaient pas toujours des « cours d'amour ». On y parlait politique aussi, on y conspirait, non sans danger. Et le sentiment de ce danger inspire à Voiture des réflexions plus graves, fatalistes même, sur les vicissitudes humaines, sur les hasards de la fortune, les dons des héros et des grands, les jugements du peuple ; il lui inspire aussi des sentences morales qui ont parfois un accent stoïcien, qui parfois expriment une sagesse résignée.
Sans mentir, la Fortune est une grande trompeuse ! Bien souvent, en donnant aux hommes des charges et des honneurs, elle leur fait de mauvais présents; et pour l'ordinaire, elle nous vend bien chèrement les choses qu'il semble qu'elle nous donne '.
La Fortune a de tout temps accoutumé de prendre bien bas ceux qu'elle veut mettre bien haut, et, pour faire mieux connaître son pouvoir, elle se plaît à former de rien ses créatures.
Quoi que nous disions de la Fortune, il faut avouer qu'il n'y a point de prudence comme la sienne. Elle établit ses desseins de si loin et les conduit par des chemins si cachés qu'il est impossible à notre prévoyance de les empêcher, et, malgré notre conduite, elle vient toujours à bout de ce qu'elle entreprend.
La Fortune est la meilleure mère du monde, et il ne peut arriver de mal aux enfants qu'elle veut adopter.
Que sert d'échapper d'un malheur à une personne malheureuse? et quelle assurance y a-t-il nulle part, pour ceux que la Fortune veut poursuivre?
Il n'y a point de « caractères » comme ceux de la bonne fortune, ni de bouclier qui couvre si bien que le sien. Ceux qu'elle garde peuvent aller nus au milieu des épées ; et, pour ceux à qui elle en veut, il n'y a point d'armes à l'épreuve, dont elle ne trouve le défaut.
Ceux qui sont dans une place que l'on mine secrètement ont pour l'ordinaire plus de crainte de tous les autres périls que de celui que les va perdre, et demeurent en repos tandis que l'on creuse leur tombeau et que l'on prépare sourdement la mine qui les doit accabler en un moment.
L'expérience n'est nécessaire qu'aux âmes communes; la vertu des Héros vient par d'autres chemins, elle ne monte pas par degrés et les ouvrages du ciel sont en leur perfection dès leurs commencements.
Comme aux lieux les plus froids du Septentrion, il se trouve quelques veines d'or aussi fin que celui des Indes, quoique non pas en si grande quantité; ainsi, en toutes sortes de climats, la Nature se plaît quelquefois à produire des naturels riches qu'elle instruit et dresse elle-même, et à qui elle donne sans étude toutes les lumières nécessaires.
1. Cf. encore La Fontaine : La Fortuno vend ce qu'on croit qu'elle donne
C'est de tout temps que le peuple a cette coutume de haïr en autrui les mêmes qualités qu'il y admire. Tout ce qui est hors de sa règle l'offense. Et il souffrirait plus volontiers un vice commun qu'une vertu extraordinaire.
Il n'y a rien qui exhorte tant à savoir bien mourir que de n'avoir point de plaisir à vivre.
Le meilleure preuve de n'avoir point failli est de ne point craindre. La vaillance a ses bornes aussi bien que les autres vertus, et, comme toutes les autres, elle doit être accompagnée de la prudence. L'on ne répare jamais rien en périssant.
Et voici des analyses ou des maximes dont la mélancolie semble jurer avec le nom de Voiture :
... Zélide crut que la Fortune l'avait mise dans un état où il n'était plus en sa puissance de la secourir ni de lui nuire. Ainsi elle était dans cette funeste tranquillité où sont ceux qui ne craignent et n'espèrent plus rien et qui s'attendent de finir leur maux en achevant leur vie. Et, parmi tant d'infortunes, elle n'avait pas au moins le travail de chercher des remèdes, qui est une des plus grandes peines des malheureux.
... [Obtenant ce qu'elle désirait], Zélide, qui, jusque là, dans le fort de ses maux et de son désespoir, n'avait pas jeté une larme, se sentit alors attendrir de joie — et de pitié qu'elle eut .d'elle-même, songeant au malheur où elle s'était vue, — et commença à pleurer 'abondamment, comme les misérables ont accoutumé de faire, lorsque, dans leur tristesse, ils voient luire quelque sorte d'espérance.
Les malheureux n'osent se fier aux promesses de l'espérance dont ils ont été tant de fois abusés.
Les joies des misérables ne durent guère.
La plus agréable solitude a toujours quelque chose de mélancolique.
D'autres réflexions semblent inspirées à Voiture par des expériences personnelles. Il a senti en lui la petite piqûre d'une jalousie professionnelle; il a éprouvé l'amabilité ou la condescendance passagère de quelque ennemi ; au milieu des pénibles voyages que lui imposent ses missions politiques, il aura fait effort pour se persuader que du moins ces fatigues sont favorables à sa santé physique et morale ; il aura reçu quelque avis amical ou subi un de ces affronts que sa roture lui attirait parfois ; et il écrit :
L'on a — à parler franchement — quelque dépit de lire des choses qui l'on ne pourrait écrire.
C'est un des avantages que les méchantes personnes ont sur celles que ne le sont pas, que toutes les bontés qu'elles font sont beaucoup mieux reçues et qu'il semble que la rareté donne encore quelque prix à l'action.
Le vrai secret pour avoir de la santé et de la gaîté est que le corps soit agité et que l'esprit se repose. Les voyages donnent cela. Pour l'ordinaire, il nous arrive tout au rebours : lorsque nous pensons nous reposer, nous nous travaillons le plus. . . et la moindre mauvaise affaire tourmente davantage que le plus mauvais temps ou le plus mauvais chemin.
Je serais bien marri qu'on pût me reprocher ce renversement de cervelle, d'aimer mes fautes et d'aimer moins en même temps celui qui me les aurait découvertes.
La véritable noblesse vient des actions de vertu, qui nous donnent une
seconde naissance, meilleure et plus glorieuse que la première Celui qui
est né roturier peut renaître gentilhomme, et remplir sa vie de lumière, malgré l'obscurité de son origine.
Mais j'ai hâte d'en arriver aux réflexions qui auraient pu inspirer Pascal. Voiture écrit :
Toutes nos puissances sont si faibles et si limitées que nous ne sommes capables que des choses médiocres ; et, comme une grande lumière nous aveugle et qu'un grand bruit nous assourdit, les grandes douleurs non plus que les grandes joies ne se sentent point.
On reconnaît le fameux développement de Pascal dans Disproportion de Vkomme. Ce sont la même idée, la même expression « nos puissances », les mêmes exemples, lumière et bruit, et le même rapprochement entre les sensations et les sentiments. Pascal n'a fait que développer le texte de Voiture.
Cette ressemblance donne, je crois, beaucoup de force à quelques autres ressemblances, moins marquées, mais qui, en se multipliant, se renforcent l'une l'autre :
Que s'il est vrai qu'une des principales fins de la philosophie est le mépris de la vie, il n'y a point de si bon maître que la colique, et Socrate ni Platon ne persuadent pas si puissamment. Elle m'a donné depuis peu une leçon de dix-sept jours dont il me souviendra longtemps et m'a fait considérer beaucoup de fois combien nous sommes faibles, puisqu'il ne faut que trois grains de sable pour nous abattre.
C'est le « grain de sable » de Cromwell, d'autant plus curieux à noter que Cromwell est mort de la fièvre et non de la gravelle, que par conséquent le détail n'a pas été fourni à Pascal par quelque document historique.
La crainte et l'espérance sont deux vents de notre âme qui ne cessent quasi-jamais et il n'y a guère de tempêtes en elle quand l'un des deux ne l'agite pas. Le présent n'étant jamais qu'un point, ne nous serait quasipas considérable, si l'une ou l'autre de ces passions ne nous faisait encore sentir l'avenir.
C'est la pensée : Nous ne nous tenons jamais au temps présent... et le fondement de toute la théorie du divertissement.
A la vérité, la noblesse tient un grand rang dans l'ordre des biens de la fortune et c'est un avantage qui sert à en acquérir beaucoup d'autres. Mais il y a bien des choses plus désirables en la vie, et ce serait une des dernières que je m'aviserais de souhaiter.
Si on ne pouvait être généreux sans être ce que les Latins appellent « generosus » ; si l'on ne pouvait avoir l'esprit beau, l'âme forte, grande et relevée ; si la santé, la réputation et les richesses dépendaient de là
nécessairement ; alors, il n'y aurait point de consolation... Mais il n'en va pas ainsi, grâce à Dieu.
C'est la pensée : Que la noblesse est un grand avantage....
J'aime un peu plus la vérité quand c'est moi qui la trouve que quand c'est un autre qui me la montre.
Pascal dit : « On se persuade mieux pour l'ordinaire par les raisons qu'on a soi-même trouvées que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres. » Et la comparaison de ces deux phrases me paraît admirablement faire ressortir ce qu'il y a de semblable et ce qu'il y a de différent. C'est la même observation psychologique. Mais tandis que Voiture en tire en souriant un simple aveu malicieux et candide, Pascal, lui, l'examine en philosophe et en apologiste et il en tire un des passages les plus féconds de son Art de persuader. Certes il y a en lui un esprit d'une autre ampleur et d'une autre portée qu'en Voiture. Mais s'il est vrai que Voiture ait pu, sur quelques points de détail, inspirer Pascal, du moins est-il bon de lui en faire honneur. Et si peutêtre de plus sceptiques ne voyaient dans tous ces rapprochements que de simples rencontres, il y aurait lieu de les signaler encore : ce n'est pas un petit mérite de s'être rencontré avec un Pascal.
G. Michaut,
Professeur à la Faculté des lettres
de l'Université de Paris.