LA VIE INTÉRIEURE D'UN CONVENTIONNEL DISCIPLE DE JEAN-JACQUES
(d'après un manuscrit inédit).
Quelle fut, dans le plus intime et le plus secret de ses pensées ou de ses désirs, la vie d'un conventionnel, choisi parmi les plus obscurs et les moins agissants ; si nous parvenons à le savoir, nous aurons chance d'avoir du même coup une idée plus nette sur les tendances intellectuelles, religieuses ou morales de la Convention, et comme une moyenne en regard des phénomènes tératologiques que sont les illustres. Ce témoignage que nous cherchions, un conventionnel lourdois, tout à fait oublié, nous l'apporte ; une confession à la Jean- Jacques, mais plus sincère, puisqu'elle n'était point destinée au public. D'une plume tremblante, appuyée, lourde et large, qu'on devine tenue par une main de mourant, pressée et désespérée, l'auteur a tracé sur le titre et sur plusieurs feuillets l'expression de sa volonté dernière : à brûler. V H ermite des Pyrénées (de ce terme vieillot, si à la mode vers 1820, Picqué baptise ses souvenirs), n'est pas une apologie. Avec une candeur dont le lecteur sera bientôt juge, il se raconte à luimême et pour lui seul, pour le simple plaisir de les évoquer, les aventures de sa vie. Il a soixante-quinze ans en 1823, quand il commence et quatre-vingt-deux en 1830, quand il ajoute des notes marginales à la première rédaction. Visiblement, et comme il arrive à cet âge, sa jeunesse plus que tout l'intéresse, beaucoup plus que sa vie politique, si mince : 300 pages pour la période qui précède 89, et 200 pour tout le reste '.
1. Nous devons au plus obligeant des bibliothécaires, à M. Bérot, d'avoir pu étudier à loisir le manuscrit de Picqué, conservé à Bagnères-de-Bigorre. Ce manuscrit est inédit, moins les pages consacrées à la Convention, les plus insignifiantes à notre gré, publiées par L.-G. Pélissier dans Souvenirs et Mémoires, 15 juillet-15 août 1899. Le même érudit a fait paraître dans les Annales du Midi. 1889, p. 288 à 334, une longue biographie de Picqué. Mais il nous semble qu'il ait négligé l'essentiel, je ne dis pas seulement les œuvres imprimées de Picqué, dont il ne fait pas état, mais encore tout ce qui révèle une âme de ce temps, avec ses habituelles façons de sentir, d'entendre la vie. Si dénué qu'il ait été, nous, c'est l'intérieur que nous visons.
Selon L.-G. Pélissier, l'intelligence de Picqué était « trop ouverte ». Ailleurs
Le style de Y H ermite est abrupt et saccadé; le récit, des plus décousu. A mesure qu'elle se ravive en son imagination de vieillard, Picqué raconte sa jeunesse, tant bien que niai. Chance de sincérité unique que cette absence d'artifice : il ne saurait pas, comme tel grand magicien, arranger ou transfigurer son passé.
Sa vie intérieure est toute imprégnée de l'influence rousseauiste. Elle y baigne comme en son élément naturel et sympathique. Entre le Pyrénéen et le Genevois, si l'on ôte le génie, que d'affinités ! C'est I»' même désir de confiance, le même appétit de mutuelle bienveillance et d'amour que la vie déçoit. C'est le même orgueil de timide, la même sauvagerie, la même inclination à la paresse, le même penchant à rêver les mêmes chimères : tout ce qui fait d'un homme un inadapté, et bientôt un raté. D'où l'âpre révolte du plébéien, qui ne se croit plus à la place que mérite l'excellence de son âme. Dans la plus triste aventure de sa vie, qui sait si cet homme, habitué à se modeler sur Rousseau, n'a pas vu quelque secrète analogie avec son maître? A raconter ainsi, sans étonnement, des hontes que jusqu'ici l'on enterrait au plus secret de soi-même, ou que l'on murmurait seulement à l'oreille d'un prêtre, Picqué laisse voir qu'il a trop lu les Confessions.
C'est un pré-romantique, tout spontané, nullement littéraire, du moins de façon consciente1. Il appartient à la génération des âmes sensibles et, comme tous les pré-romantiques de cette époque, quand le romantisme, sous la Restauration tentera de devenir une école, ce vieillard, non plus que ses contemporains Baour-Lormian ou Xépomucène Lemercier, ne comprendra que ceci est sorti de cela.
Il était né en 1748, à Lourdes, petit village pyrénéen. Son père, médecin de campagne, mourut à quarante ans des fatigues de sa rude profession. Sa mère, une paysanne âpre et dure. Comme d'autres pré-romantiques, Picqué, victime de la même mésentente familiale, connut l'isolement précoce, douloureux. A neuf ans, on le met au collège chez les Doctrinaires de Tarbes. L'oncle Gertou, trésorier du chapitre, chez qui il était pensionnaire, surveilla son apprentissage
il nous montre ce provincial assez emprunté « se haussant vite au niveau des persifleurs parisiens », ou bien encoro ce député silencieux « renfermé dans la tour d'airain de ses souvenirs » et jugeant « avec une hauteur dédaigneuse ces petits politiciens » (les ministres de Louis-Philippe). Le lecteur, textes en main, appréciera cette psychologie.
Non, le tableau de la Convention n'est pas le « morceau capital » de VHermite. L'historien de la vie politique n'apprendra rien de Picqué, mais beaucoup l'historien de la sensibilité et de la vie française.
1. Le rousseauisme trouve en Picqué tant de prédisposition à lui faire accueil, qu'à peine peut-on dire que ce soit de la littérature.
grammatical, en même temps que celui de deux cousins coureurs et menteurs. C'était, au dire de son élève, un pédant libertin, « grand, vêtu de noir ». La tante, vieille coquette, un peu sotte, aimant trop le vin muscat, recevait dans sa chambre à coucher les fréquentes visites de son confesseur, le P. Pathaumon. Au prix de quelques friandises, les enfants faisaient le guet, et au cri d'Harpagon, répété avec de grands éclats de rire, prévenaient le « pénitencier » du retour du mari.
I t ranges collèges d'autrefois! Les élèves se défendaient à coups de couteau contre le fouet du correcteur, surprenaient les chanoines poudrés et musqués au sortir de la maison des grisettes, les chansonnaient pour le divertissement de la petite ville. Picqué, septuagénaire, se rappelait avec délices la maudite cloche qui sonnait le réveil matinal et riait encore d'avoir attaché au banc la houppelande noire du régent de quatrième. Un demi-siècle à peine, et le tambour remplacera la cloche en des lycées devenus, pour jamais, des casernes.
L'abbé Lapeyre, homme simple, le prépara à la communion. « Le commencement du Pater me sembla beau, écrit Picqué en 3823, se faisant plus vicaire savoyard qu'il ne fut. Je ne compris rien au Credo, rien aux mystères redoutables.... Dieu et mon prochain étaient déjà le sommaire de ma croyance ».
S'il apprenait peu, c'était avec goût, tout ce qui lui plaisait. Il se passionna pour la botanique et la géologie. Promeneur infatigable, il passait des heures délicieuses sur les rives de l'Adour et de l'Echez, et le soir, rentrait bien las, « chargé d'un gros paquet de plantes, les poches pleines de cailloux ». Il quitta le collège ne sachant rien, mais la curiosité éveillée.
« Je n'ai rien appris, nous dit-il, mon cœur m'a conduit, ce que je sais, je l'ai senti. » Autodidacte à la manière de Jean-Jacques, et primaire toute sa vie, une bibliothèque de famille lui fournira les lectures les plus disparates, les vieux écrivains à côté des livres à la mode : Montaigne et Rabelais, Cervantes et Lesage, La Fontaine, le Télémaque, les romans de l'abbé Prévost et ceux de Mme Riccoboni, les œuvres de Sterne. Saint-Preux lui révéla son cœur. Paresseux et rêveur, sa jeune tête s'exaltait dans la région des chimères. Ses journées « s'écoulaient sans divertissement, sans travail et sans ennui ». Moins préservé qu'il ne le croit contre les effets d' « une imagination tendre, mélancolique et voluptueuse », « facilement entraîné au paroxysme de la joie et de la douleur », il se surprenait « avec un enthousiasme attendrissant, involontaire », livré avant que d'être déniaisé, à <( une agitation vague, sans objet déterminé ».
Ainsi se formaient les traits ineffaçables de son caractère : paresse, sauvagerie, gaucherie, et, pour sa vie de célibataire inappréciable ressource, le goût et l'art de vivre seul, qui lui valut bientôt des Lourdois la réputation d'homme singulier, d'original :
L'apprentissage de la solitude et les habitudes d'une existence à part m'ont donné des jouissances délicieuses : peu de personnes les connaissent. Elles m'ont été utiles, mais ne pouvant s'arranger avec la vie uniforme du collège, et, dans la suite, incompatibles avec la gêne ou si l'on veut avec les agréments de l'orgueil, de l'ambition et de l'ennui de la société (quel style !), je m'y suis trouvé, (dans la société), entièrement étranger, el (1rs lors, si l'on veut, ridicule, singulier. J'en conviens, s'il me manque les mœurs, les modes, les usages, le beau langage usités, qui ne s'apprennent que pour éviter avec soin certaines locutions, supprimer quelquefois une partie des mots, retenir l'inflexion de voix avec laquelle ils doivent ètir prononcés, suivre enfin le formulaire de toutes les politesses voulues par le goût et les servitudes de la société, science qui établit une énorme distance entre ceux qui la possèdent et ceux qui l'ignorent, je suis un barbare.
Qu'il est fils de Rousseau, je veux dire comme il aime parler de lui sans se connaître, se duper de sophistiques raisons, s'illusionner sur son vrai caractère, masquer son orgueil par de la timidité \ sa paresse l'appeler indépendance, et ne pas voir que toutes ses indécisions, le manque absolu de volonté et de discipline amènent les déboires d'une vie manquée, les révoltes de l'âge mûr, les sombres mécontentements du vieillard.
Venu à Toulouse pour apprendre le métier d'avocat, il aime mieux continuer ses études de botanique. Bon prétexte à se promener et à ne rien faire.
Rien ne me paraissait aussi ridicule, déclare notre jeune homme toujours prompt à s'excuser, que cette savanture inutile et présomptueuse qu'on prend pour la science même, échange de mensonges et d'agitations en sens contraire, de tourments et de contraintes pour passer le temps et pour savoir vivre à la manière de la société, qui... met à contribution ceux qui peuvent l'amuser.
Ces réflexions sages et folles, comme on voudra les appeler, me tenaient lieu de société et d'argent ; j'ai depuis déploré la perte de cinq à six années les plus propres à cultiver l'esprit... J'allais ainsi .devant moi sans projets, sans soucis, jouissant de deux grands biens, l'indépendance et la paix. Jamais je ne me suis trouvé plus près du bonheur que dans cette impuissance de penser à l'avenir, sachant m'amuser d'un arbuste, d'un insecte, jouissant d'un beau jour de printemps. Ce secret contentement, je ne dois pas l'oublier, écartait toute ambition de gloire, de réputation et de fortune. Les erreurs ont prolongé ma jeunesse.
Je ne faisais aucun progrès dans les maximes et les usages du monde, sauvage au sein d'une grande population amoureuse.... Les trois filles de l'imprimeur Moquemaurel (?) chez qui je logeais, perdaient leurs continuelles agaceries ; elles échouaient devant ma timidité. Bonne Annou !
1. « Cette timidité a fait que je ne me suis pas assez estimé moi-même. »
Vous me fîtes part, mais plus tard, des leçons que vous receviez de l'abbé Barrère. C'est le premier moment d'où je puis dater ma liberté et, chose étrange, je n'en fis pas mauvais usage. Cette position nourrissait une teinte prématurée de mélancolie ; elle vint se mêler à mon caractère pour ne plus me quitter et s'associer à des passions ardentes.
Il ne nous laisse rien ignorer. Nous verrons bientôt quelques effets de cette timidité amoureuse, nouveau trait de ressemblance avec son maître, et comment incapable de jouer les Valmont, il sera mieux fait pour quelque autre rôle.
Tout anticlérical qu'il se donne dès sa jeunesse, et tant qu'il méprise « ces nuées d'abbés dont la vanité et l'argent faisaient toute la vocation », et qui encombraient les cafés de la Place Royale, le jeune étudiant n'était pas sans de très vagues velléités religieuses. « Livré, écrit-il en son langage plus maladroit encore que grossier, à ses habitudes solitaires, paresseuses, aux tourments des désirs, des idées perdues et erotiques, il cherchait la solitude dans le silence des cloîtres. »
La mort de son père, qu'il aimait, le bouleversa. Dans son désespoir, il se dirige vers une église et tombe sans connaissance à la porte de la Chartreuse. On le recueille. « Je me trouve dans les bras de Dom Salle, chartreux, mon parent. J'allais le voir quelquefois dans sa cellule, dans mes jours de silence et de solitude ; la douleur pleure et conte ses maux, elle rend dévot. J'éprouve la puissance des idées religieuses et du lieu solitaire où je me trouve, au milieu d'hommes muets, tout entiers, à la prière pour se consacrer au service du ciel. Ces lieux devaient me retenir, y fixer ma vie, je le pensais.... Se seraitelle accordée avec une âme aimante, qui n'avait rien à se faire pardonner, rien à expier? L'erreur ne dura pas longtemps. »
Toujours aussi clairvoyant sur lui-même, Picqué soupçonne-t-il la qualité de sa vocation? Sans même tenir compte de l'orgueil que traduisent ces dernières paroles, nous avons déjà reçu des confidences qui nous la font trouver singulière. Mais il est bon de noter en passant qu'il n'est pas, de pure essence, irréligieux et qu'il a subi le charme d'une très vague et rousseauiste dévotion. Et puis, il a été élevé par des prêtres. Leur influence reste encore plus vivace que l'ancien conventionnel ne voudrait le reconnaître. Dans une heure de détresse il se tourne vers Dieu.
Sans doute l'obligation de succéder à son père et sa perpétuelle inconstance le font brusquement changer de voie. De 1765 à 1768 il étudie la médecine à Montpellier, ville cosmopolite, peuplée d'étrangers qui viennent y chercher leur guérison. Entre temps, il trouve le loisir de visiter la Provence et l'Italie, et, ses études terminées, il revient
à Lourdes. Médecin à la mode du temps et qu'à Toulouse déjà la puanteur de la dissection effrayait, il apporte à ses malades les «secours d'une âme tendre », rassure les timides, essuie les larmes. Sceptique en matière de remèdes, il n'emploie le plus souvent que le miel, l'ail « thériaque du pauvre », le vin, et pour les fatigués, prescrit le repos. Revenant avec ses contemporains aux plaisirs simples, il aime vivre familièrement avec les « bons et francs montagnards », dont il partage le lait de chèvre et la pâte de maïs, les fraises sauvages. Sur les montagnes où fleurissent la digitale des déserts dorés, le rhododendron violacé, la gentiane bleue, que d'heures rythmées par « la voix rauque des torrents, le frémissement de l'orage dans la cime des pins », que de courses paisibles par les nuits ou au petit matin, quand s'élève « ce vent frais, qui suit le lever du soleil », et que la chaleur réveille les parfums des fleurs.
Années les plus heureuses de sa pauvre vie, assurément, et dont le souvenir réchauffe encore le cœur du vieillard, mais tourmentées de nombreuses aventures et d'une grande passion. Surpris il se réfugie à Vignorques, et là, sans aucun confident, parcourt en vrai sauvage les lieux les plus écartés de la montagne. Après six mois d'une lutte morale qui n'a fait que développer l'obsession de son amour, dans un accès de souffrance intolérable, il a connu, un soir d'automne, les émotions les plus désordonnées :
Nous étions à la fin des beaux jours. Les bergers avaient ramené les troupeaux dans la vallée. Privé de l'asile que j'aurais trouvé parmi eux, je m'enfonce dans un massif de coudriers pour y passer la nuit. Les cris lugubres du butor, du milan, et le croassement des corneilles me tiennent éveillé. Il était temps de regagner la maison et d'échapper à cette débauche de sentiments mystérieux, inexplicables. Je suivais le grand chemin qui me ramenait à Vignorques.
Et, tout à coup, dans un groupe de pèlerins, il retrouve, pour quelques instants, Johanna, qu'il n'avait pas revue depuis son « malheur ».
Dans sa vie solitaire, un confident était nécessaire. Le jeune Doléac revenait aux Pyrénées, ne rêvant que Paris. Enfin, il trouvait un ami. Mais, bientôt, nouvel orage. Une aventure de galanterie, pour nous obscure, et où éclate le coup de pistolet d'un jaloux, oblige Doléac à fuir en Espagne et conduit Picqué à Toulouse, sous l'inculpation de complicité de meurtre. Suspect comme « encyclopédiste », il fut pourtant mis hors de cause, et, compensation imprévue, élu membre de l'Académie des sciences de Toulouse.
Mais on devine qu'après le drame, le séjour de Lourdes devenait difficile. Taxé d'originalité, entouré d'ennemis nombreux et perfides, « avec le cœur le plus aimant », ne trouvant auprès de sa mère, avare, autoritaire et sèche, aucun réconfort, il part vers ce Paris que lui avait révélé Doléac, indécis jusqu'au dernier moment, attendant
Laxson. — Mélanges. 19
qu'on le retienne. Il part, accablé, en son désarroi, de la malice et de l'indifférence des hommes, la bourse légèrement garnie, sans projets, sans recommandations, se livrant à sa destinée.
Notre Pyrénéen à Paris, c'était Chactas à la cour de Louis XIV. Il fut d'abord étourdi des cris de la rue, du bruit des voitures. Son compatriote, le capitaine Larmant, l'entraîna dans le monde : « Etranger à cette débauche d'esprit, dans une insouciance stupide, je figurais un sauvage au milieu des belles et des beaux esprits. » Il se venge comme il peut de ce monde, où il est si gauche, par des réflexions sur l'uniformité, des caractères dans la société. Une chanson imprudente l'aurait fait embastiller s'il n'avait été un trop mince personnage. Pour se débarrasser de lui, on l'envoie diriger l'hôpital militaire de Barèges.
Toujours à ses irrésolutions, il fut vite las « des bavards estropiés, des goutteux, des joueurs de dupes, des grandes catins vaporeuses, réunies à Barèges de tous les points de l'Europe». Il ne leur échappait que dans la société d'une jeune Bordelaise, prenant pour refuge les lieux les plus effrayants du haut Barèges, les glaces et les sapins. Une courte fugue en Espagne avec Doléac et Larmant, et il revenait à Barèges pour y recevoir le duc de Valentinois, prince héréditaire de Monaco, la duchesse, sa femme, et leur secrétaire l'abbé Ferri, élégant italien.
De passage à Paris, pour y donner sa démission de « gadouard », il attendait la diligence qui allait le ramener aux Pyrénées, quand un envoyé du lieutenant de police Lenoir le convoqua chez le duc de Duras, grand-père de la duchesse de Valentinois. C'était un vieux libertin. « Vos conseils, lui dit-il, sont nécessaires à ma petite-fille. » Introduit dans une chambre voisine, il voit tomber à ses pieds — c'est lui qui le raconte, — une femme dans tout l'éclat de ses vingt-deux ans : « une bouche agréable, des yeux bleus roulant sous de longues paupières, de jolies petites mains ». «Si je ne suis pas le chaste Joseph, nous a-t-il dit ailleurs, je n'ai rien en dissimulation, en séduction, des émules de Lovelace et de ses pareils, hommes à bonnes fortunes, roués ». Il tremblait d'être embastillé. Cédant à je ne sais quelle curiosité aventurière et à la tentation d'évoluer sur un plus grand théâtre, il se résigne, et. généreux jusqu'au bout, il exige la mise en liberté de l'abbé Ferri, que la volage duchesse avait fait emprisonner.
Le duc de Valentinois, «beau jeune homme froid, avare, paresseux et dissimulé », était « trop vain pour être jaloux ».
Avec une espèce de solennité — je laisse parler Picqué — il me conduisit chez sa femme. Elle était encore au lit dans un élégant négligé. Après quel-
ques plaisanteries sur ma sauvagerie, on a fixé de ce jour les égards et la considération dont je dois jouir ; mais, écartant la familiarité, je ne suis ni l'ami ni l'esclave du prince, sans être exempt de quelques mouvements d'égalité, compensation nécessaire pour supporter ma nouvelle existence. Je n'eus jamais à me plaindre de la morgue habituelle de ces importants personnages.
Encore une fois, auprès des grands, il se souvient qu'il a lu Rousseau. Mais nous sommes loin des Charmettes.
Le duc part pour son régiment, un médecin complaisant envoie la duchesse aux eaux du Mont-Dore. Imaginons, dans ce village lointain, l'arrivée d'une grande dame en litière, au milieu de montagnards misérables et à demi sauvages qui, pour la fêter, dansent la bourrée, à la lueur d'une lampe, dans un buron.
Puis, c'est l'installation dans une maison de campagne, aux portes de Clermont, la liaison ostensible « sans obstacle et sans mystère ». « J'ignore encore, avoue l'ingénu, comment j'ai pu supporter les regards curieux et malins des courtisans (ils enviaient mon sort) et les observations des nombreux valets. » Vaine, puérile, instable, elle le promena de Clermont à Issoire, à Lyon, à Genève, à Sallanche et à Chamonix, à Coppet et à Ferney. Même pour lui faire plaisir, elle voulut visiter les Pyrénées, où Picqué fut accueilli par sa mère avec une profusion qu'il n'attendait pas. Il supporta tout, même le retour à Paris, les caprices, la mauvaise humeur de la princesse, le tête-à-tête des longues soirées d'hiver. Parfois il eût voulu fuir le tourment d'une vie dont il ne pouvait se dissimuler la honte. Mais il songeait aussitôt au danger de quitter une femme irritée. Dans l'embarras de s'affranchir, il attendait sa délivrance d'elle-même. Il l'attendit cinq ans et, quand il reçut son congé, il fut vexé.
Rendu à la liberté, notre homme, qui n'avait souffert qu'avec impatience les lazzi des aristocrates, se consolait par des sophismes à la Jean- Jacques. L'agrément habituel d'une voiture lui rendait plus sensible le plaisir d'aller à pied. Aux « niaiseries journalières de l'opulence », à la bonne chère, il préférait le lait d'une chèvre et des fruits.
Revenu dans son pays de Bigorre, il écrivait un Voyage aux Pyrénées françaises ', qu'il publia en 1789, à peu près vers le même temps que les Observations de Ramond. Si nous n'étions obligés de courir, nous aurions plaisir à étudier les relations de Picqué avec le grand poète des montagnes. Picqué, qui se vante de lui avoir sauvé la vie
1. Paris, Le Jav fils, 1789, in-8°, 2* édit., Paris, Mongie, 1828; 4e éd., Paris, Dclion-Devillc, 1832.
sous la Terreur, l'accuse de plagiat ; accusation gratuite, croyons-nous, et qu'on pourrait aisément retourner. Que l'on compare seulement dans les deux voyages la page sur la chapelle de Héas, et l'accent religieux de Ramond à l'anticléricalisme de Picqué. Un an plus tard, dans les Veillées béarnaises l, c'est Picqué au contraire, qui, parlant des bergers pyrénéens, nous semble se souvenir un peu trop d'avoir lu Ramond.
Le Voyage aux Pyrénées eut du succès. Pour se rendre intéressant, l'auteur dans la Préface se donnait presque pour un vieillard : « Arrivé au terme d'une longue et pénible carrière, satisfait d'avoir rempli ma tâche, mes pensées se tournèrent vers les Pyrénées 2. » Après ce romantique début (il a quarante ans à peine), Picqué nous fait un tableau idyllique de la vie en Bigorre : c'est l'état de félicité pastorale, la simplicité des mœurs, l'honnêteté et la mutuelle bienveillance que rêva Rousseau aux lointaines origines de l'humanité. Et puis, tous les espoirs de janvier 1789 : la misère va cesser, la liberté transformer les âmes.
Bagnères-de-Bigorre, alors station à la mode, offre à Picqué une occasion facile, qu'il n'aura garde de laisser passer, d'opposer à la simplicité pyrénéenne la corruption des villes et des civilisés :
Dix mille étrangers de tout état, de tout pays, précipitant leurs pas, courent d'une fontaine à l'autre.... Celle de Salut réunit... la bonne compagnie. La route depuis la ville présente le coup d'œil le plus piquant. Le désordre de la simple parure du matin, la liberté de la campagne, la familiarité dont on jouit aux eaux font naître promptement ces liaisons que le hasard et le rapprochement entretiennent, que le sentiment perpétue rarement. C'est un mouvement, une agitation, une rapidité d'équipages et de porteurs de chaises, une scène mouvante dont les acteurs varient sans cesse. Ajoutez à ces agréments celui de trouver plus de médecins qu'il n'existe de malades, vous aurez une idée de féerie, d'aventure, de roman3.
En cette fin du xvme siècle, Bétharram était le pèlerinage en vogue, comme Bagnères la ville d'eau à la mode. Ici l'anticléricalisme de Picqué reprend ses droits. Lourdement, il raille le mélange de mercantilisme, de plaisir et de dévotion, les boutiques abondamment fournies d'objets de piété, le sermon que débite à la tombée de nuit, au bord du Gave, d'une voix de stentor, l'orateur le plus dru de la contrée, et puis, il nous montre les fidèles, faute de logement, dispersés dans les bois ou dans les cabarets, la danse au son des joyeux galoubets \
Enhardi par ce premier succès littéraire, Picqué publiait l'année