‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 187 sur 276 · J. des Cognets, Étude déjà citée, p · texte numérisé non relu

J. des Cognets, Étude déjà citée, p

Une dernière indication, très sommaire, mais suggestive, nous est fournie par l'album I. Dans cet album, Lamartine a surtout recopié et mis au net certaines poésies esquissées ou brouillonnées sur l'album III, ainsi Le Passé et L'Esprit de Dieu. Cette dernière pièce, terminée le 12 mai 1822, est portée sur les feuillets 23-26. Au verso du folio 34 figure cette indication : « Fragment III. Le Crucifix », avec le reste de la page en blanc.

Cette indication nous permet, ce me semble, de penser qu'en mai 1822 un « fragment » plus ou moins important du Crucifix était prêt pour être recopié, mais que le poème n'était pas encore terminé. Il paraît en effet très probable que le Crucifix a été composé en plusieurs fois. Le poème ne donne pas l'impression d'un ouvrage venu d'un seul jet, et je pense que Lamartine a fait ici comme il fit pour Ischia, Le Passé, le IVe morceau des Préludes : il a commencé, laissé, repris, puis abandonné, puis repris encore son poème ; enfin un jour est venu où il lui fallut mettre ensemble ces fragments écrits séparément. C'est ainsi qu'il produisit une poésie étrange, où l'art, où l'artificiel même se trouve mêlé à l'élan lyrique. Chacun a pu le remarquer; il y a dans ce poème deux éléments très différents : une scène fictive, d'un romantisme plutôt fâcheux, et une méditation religieuse, d'une belle envolée lyrique, où l'on sent frémir une profonde émotion. Ces deux éléments, qui se touchent et se côtoient sans se combiner, forment, à mon avis, un ensemble sans cohésion et d'un effet disparate : cela gâte tout l'ouvrage.

Que l'on veuille bien se reporter au texte du Crucifix. Si, après la seconde strophe, on passe par-dessus toute la scène fictive pour reprendre la lecture à la strophe XII : « Placé près de ce cœur... », on a une suite parfaite, non seulement des idées, mais aussi du mouvement lyrique. L'élan se poursuit ainsi jusqu'à la fin de la XX" strophe : « 0 toi qui sais mourir ! » Ce vers termine tout naturellement le sens et l'élan des strophes de lyrisme religieux ; il satisfait pleinement l'esprit et ne laisse rien à désirer après lui. Les onze strophes ainsi déterminées formeraient, selon moi, la pièce primitive.

Mais, un jour, vint au poète l'idée de cette fiction d'une scène mortuaire à laquelle il aurait assisté, lui, étranger, seul avec le prêtre des dernières prières, seul auprès de Julie dénuée , croirait-on, de tout secours, sans mari, sans famille ; scène remplie de circonstances extraordinaires, invraisemblables, où l'on retrouve des réminiscences du roman d'Atala1 et comme une vision obsédante du fameux tableau

1. « Je me souviendrai toujours des premières gravures de poèmes qui frappèrent mes regards d'enfant. C'étaient Paul et Virginie, Atala, René » (Nouvelle préface de Jocelyn, 1840).

de Girodet ; scène de pure fantaisie ultra-romantique, où l'excellent prêtre, indulgent aux faiblesses humaines, rappelle quelque peu le père Aubry... N'insistons pas : cette fiction est déplorable, et l'on se demande comment Lamartine pouvait écrire, en parlant du Crucifix : « Tout y est vrai ». (Commentaire), Mais non, tout y est faux, au contraire ; et M. Charles, dont M. Léon Séché prétend, avec tant d'assurance1, que Lamartine avait attendu la mort pour publier Le Crucifix, n'eût certainement jamais reconnu dans cette fiction littéraire2, d'un romanesque si outré, la scène funèbre du 17 décembre 1817, sur laquelle nous avons aujourd'hui des données très précises \ — Oui, tout est faux dans cette fiction, sauf les deux strophes VII et VIII, dont le réalisme est, peut-on dire, tout auréolé de poésie, et l'admirable strophe IV, où Lamartine nous peint ce que l'on pourrait appeler la « transfiguration » du visage de Julie après la mort, cette « auguste beauté » ,cette « majesté » des traits qui suit le moment suprême, cette « expression céleste » dont parlaient les lettres de Virieu et du Dr Alin.

Cependant il fallait intercaler cette fiction dans ce que j'appelais tout à l'heure la composition primitive. Après les derniers mots de la seconde strophe : « ... tiède encor de son dernier soupir », est venue se placer tout naturellement l'évocation de la scène funèbre : « Les saints flambeaux jetaient etc. ». Mais après la strophe X, comment reprendre le mouvement primitif, l'apostrophe au crucifix : « Placé près de ce cœur »? Lamartine alors écrit la strophe XI, couplet de transition plutôt maladroit et faible, où interviennent de nouvelles inventions du poète. Qu'est-ce que cet « arbre » qu'il aurait « planté sur la tombe » d'Elvire? A grand'peine avait-il pu la trouver, cette « tombe sans nom », dans un cimetière de village loin de Paris »4, lorsqu'il était allé, en septembre ou octobre 1818, y faire un pieux pèlerinage et « s'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de reverdir... » ; et il n'y avait certainement planté aucun arbre. Quant au chiffre de « sept » ans, j'y verrais volontiers une notation du dernier moment, lorsqu'il arrangeait ses poésies pour faire le recueil de 1823.

Voilà donc la scène fictive insérée dans la pièce lyrique. La méditation religieuse s'arrête avec la XXe strophe. Mais nous voilà bien loin d'Elvire ; le poète, pour ramener à elle notre pensée, écrit la strophe XXI sur les mêmes rimes que la première, dont elle est

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