Lamartine, Souvenirs et Portraits, t. III, p
comme la réplique ou l'écho ; et, cette fois, la pièce est bien finie. Mais Lamartine sut-il jamais s'arrêter? Il ajoute encore trois autres Itrophes qui introduisent dans la pièce une conception nouvelle, et qui sont assez peu intéressantes et même bien froides.
Tel me semble avoir été, en ses principaux stades, le travail de composition d'où est sorti Le Crucifix. Cette poésie est faite de plusieurs fragments, dont les points d'attache et comme de suture seraient aux strophes III, XI, XXI.
Notre conclusion sera brève; il ne nous reste, en effet, qu'à dégager les résultats essentiels de toute la discussion précédente.
Et d'abord la tradition qui voulait que Lamartine eût écrit Le Crucifix « sous le coup » de la perte cruelle de Julie, c'est-à-dire en 1818 ou 1819, ne s'appuie sur aucun document ; au contraire, les indications fournies par les manuscrits prouvent que cette tradition ne tient pas debout ; elle doit être résolument abandonnée.
Les manuscrits, rien que par leurs brèves indications, permettent en effet d'établir que Le Crucifix a été conçu pendant le séjour de Lamartine à Aix-les-Bains dans l'été de 1821 ; que l'esquisse en prose, document connu, et les premiers vers jetés sur l'album du poète, sont contemporains des premières strophes du Passé ; que la pièce n'a pas été composée d'un seul jet, mais que le poète l'a portée et méditée longtemps ; que l'exécution de l'ouvrage, aux différentes étapes qu'elle a dû traverser, s'est entre-croisée avec celle du Passé, des Préludes et de L'Esprit de Dieu ; et qu'ainsi ce poème a occupé la pensée de Lamartine au moins jusqu'en mai ou juin 1822, époque où il termina L'Esprit de Dieu.
Enfin nous avons dissocié les parties constitutives du Crucifix : la fiction de la scène mortuaire, la méditation lyrique, les strophes finales. Il nous a semblé que la méditation lyrique contenait vraiment la pensée première et directrice du poète, et que les autres éléments y ont été surajoutés. Ne pouvant nous attarder au détail et faire ressortir combien la scène fictive est artificielle et invraisemblable, nous avons pris soin au moins de marquer les points d'attache où nous semble se faire l'articulation des fragments les uns aux autres.
Un dernier mot encore. Qu'on ne nous accuse pas d'impiété envers le très grand poète lyrique et idéaliste qu'a été Lamartine. L'érudition, les études biographiques, l'examen des manuscrits, la discussion des variantes, ne doivent avoir qu'un objet : nous faire mieux pénétrer dans l'intelligence des œuvres, nous mettre en sympathie avec l'auteur, nous permettre de nous rendre compte des dispositions morales où
il se trouvait lorsqu'il écrivit tel ou tel ouvrage. Tout cela ne peut qu'aider, selon nous, à une meilleure, à une plus précise, plus juste, plus féconde appréciation des œuvres d'art. Dans la discussion qui précède, nous avons essayé de mettre au point la méthode de travail de Lamartine dans l'exécution du Crucifix. Nous n'avons pas dissimulé certains défauts ; c'est que les plus belles productions littéraires sont imparfaites ; comme Le Lac, Le Crucifix est un beau poème, mais où le romantisme a mis sa marque. Les plus belles œuvres d'art sont des œuvres humaines où il faut faire une part, plus ou moins large, à l'esprit de l'époque et à son influence, parfois fâcheuse, sur le talent de l'auteur. C'est justement ce que nous constatons dans Le Crucifix.
Gustave Allais, Professeur à la Faculté des Lettres de l'UnivciMir de Rennes.
Rennes, avril 1914 ; février 1919.