‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 190 sur 276 · REMARQUES CRITIQUES SUR LE TITRE DU RECUEIL POSTHUME DE VIGNY · texte numérisé non relu

REMARQUES CRITIQUES SUR LE TITRE DU RECUEIL POSTHUME DE VIGNY

On sait que le recueil posthume des poèmes de Vigny a été publié par les soins de Louis Ratisbonne sous le titre Les Destinées, qui est commun au volume tout entier et à la pièce fameuse en lerze rime qui lui sert actuellement d'ouverture et de prologue. Puis, en soustitre seulement : Poèmes philosophiques. Toutes les rééditions de Vigny — et elles ont été particulièrement nombreuses à l'occasion du cinquantenaire de sa mort, en 1913 — ont conservé cette disposition. Je me suis moi-même fait scrupule d'y toucher directement, mais n'ai pas hésité à appeler poèmes philosophiques — sans plus — ces derniers vers de Vigny dans mes « notes et éclaircissements » *.

La question, à mon sens, n'est pas sans importance pour la correcte interprétation du poète. Elle dépasse en tout cas le simple problème matériel qui s'est posé à propos des erreurs de transcription ou des fautes d'impression imputables à Ratisbonne 2. S'il est vrai, comme le disent parfois les éditeurs ultra-modernes, que dans un livre nouveau la chose la plus importante est son titre, comment n'en seraitil pas ainsi d'un recueil où s'est concentrée une des pensées les plus réfléchies et les plus anxieuses du xixe siècle?

Vigny lui-même semble avoir hésité et varié à ce sujet. Lorsqu'il publie La Sauvage dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1843, il observe en note : « Les Poèmes philosophiques, dont celui-ci est le

1. Dans l'édition des Œuvres complètes d'Alfred de Vigny publiée chez l'éditeur L. Conard. Le volume des Poèmes fut mis en vente, en juillet 1914, le jour de l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie (fâcheuse conjoncture pour un livre de vers !) Je comptais, à ce moment-là, ouvrir une discussion sur le présent sujet : d'autres soins nous appelèrent

2. Parmi les plus importants de ces lapsus, lire : Mais il renonce et dit... (Mont des Oliviers, v. 133) ; Je soutiendrai ses bras quand il prendra Yépieu (Wanda, v. 51) ; Que tu graves au marbre ou traces sur le sable (Esprit pur, v. 55).

Lanson. — Mélanges. 22

premier, formeront un recueil qui doit faire suite aux Poèmes antiques et modernes....» Et, dix-huit mois plus tard, à propos delà publication, dans le môme périodique, de La Maison du Berger : « Ce poème est le prologue ' du volume des Poèmes philosophiques de M. Alfred de Vigny dont les quatre premiers : La Sauvage, La Mort du Loup, La Flûte, Le Mont des Oliviers, ont été publiés dans cette Revue. »

Parallèlement à ces mentions imprimées, c'est la même désignation qui se retrouve généralement dans les lettres et le journal de Vigny. Sa lettre du 31 janvier 1843 à Camilla Maunoir mentionne, elle aussi, La Sauvage comme « le premier de ces Poèmes philosophiques... ». L'année suivante, le Journal note, pour un Poème philosophique, le sujet symbolique de Yhyène, ou prend texte d'un vers fameux de La Maison du Berger pour en faire la devise même de tout le futur recueil. La collection Spoelberch de Lovenjoul possède la petite feuille do papier réglé où Vigny a tracé côte à côte les deux expressions rivales, la première seule considérée comme un titre :

J'aime la majesté des souffrances humaines.

Ce vers est le sens de tous mes Poème» jihdosophiques. L'esprit d'humanité -', L'amour entier de l'humanité et de l'amélioration de ses destinées.

En revanche, le Journal inédit, entre 1851 et 1853, renferme h ma connaissance trois traces, dont deux catégoriques 3, du futur titre adopté par L. Ratisbonne :

(1851). Les Destinées. Un des poèmes doit être intitulé Les Constellations.

(Juillet 1851). Vue générale du livre des Destinées. Comme dans La Maison du Berger, je mettrai la personne à qui j'écrirai dans un nuage avec un arcen-ciel à ses pieds

(Mars(?)1853, après un schéma que le poète se propose). Telle sera la marche de chaque composition des Destinées.

Pour quiconque a pratiqué Vigny avec quelque assiduité, il semble que ce mot, fatidique entre tous, ne pouvait manquer de s'offrir à l'esprit du poète. Quand on se rappelle quel poids il lui donnait, dès Cinq-Mars et sa prose juvénile A, et quelle aggravation de sens, en

1. Telle était, en effet, la première disposition prévue par lé poète. La maison du berger était comme l'observatoire sentimental d'où Vigny aurait contemplé le spectacle du monde. Peut-être que la pièce Les Destinées aurait pris place, dans la suite du recueil, comme la transition entre l'ancien monde et le nouveau. En 1853, La Bouteille à la mer devait former l'épilogue.

2. Et non de l'humanité, comme l'a dit Ratisbonne dans sa publication du Journal d'un poète.

3. Est-ce vers la même époque que Vigny attribuo la première place, dans son recueil, à la pièce Les Destinées, avec l'épigraphe : «C'était écrit »? « Épigraphe du volume entier à placer sur le titre et le faux-titre », dit une observation de sa main. Mais c'est surtout, à mon sens, un écho du dernier tercet et une allusion au fond de fatalisme que Vigny attribue au dogme chrétien.

4. Cinq-Mars va « accomplir sa destinée » (fin du chap. i); il « rêve à sa destinée » (MS, début du chap. vu) ; et, tout au long du roman, la « destinée » est là, invisible et présente.

quelque sorte, chacune des démarches de sa pensée attribuait à ce vocable, on ne s'étonne guère de le trouver, comme un verbe synthétique et libérateur, sous sa plume. Est-ce à dire cependant que ce pluriel inquiétant et douloureux soit le dernier étal, la manifestation sans appel que Vigny souhaitait pour présenter au monde sa pensée suprême?

Nous ne le croyons pas, et ne voyons à vrai dire aucun texte qui nous y oblige expressément. Peut-être existe-t-elle quelque part, la feuille de papier sur laquelle le poète aurait tracé, sans contestation possible, les mots définitifs que Ratisbonne n'aurait eu qu'à reproduire en 18G4 : en ce cas, toute cette discussion serait vaine. En l'état actuel des choses, il n'y a guère que des contre-indications :

1° Le manuscrit de la pièce liminaire avec cette suscription : 1er Poème philosophique;

2° Le manuscrit du Mont des Oliviers, avec cette suscription : [4e[ [7e] [8e] Poème philosophique;

3° Le manuscrit de Wanda, avec cette suscription à l'encre : 9e Poème ; puis au crayon bleu : 10e Poème ;

4° Et surtout, la liasse préparée par Vigny lui-même, à une date certainement postérieure à 1861, liasse spécifiquement désignée dans l'inventaire joint à son testament et déposé avec celui-ci chez son notaire. C'est la quatrième des liasses renfermant des compositions littéraires ou des papiers relatifs à son œuvre d'écrivain ; or la désignation en est très nette : Poèmes philosophiques.

On s'était bien accoutumé, semble-t-il, dans le cercle restreint, mais attentif, qui savait que Vigny n'avait pas dit son dernier mot, à se servir de ce titre pour désigner les ultima verba du poète. « A peine connaissons-nous, écrivait Auguste Desplaces ', quelques pièces des Poèmes philosophiques, lesquelles ont paru isolées sans trop de sensation : faut-il s'en prendre à l'auteur ou au public? Est-ce la valeur du poète qui baisse, ou l'enthousiasme du lecteur qui fait défaut ? Si La Prison et La Femme adultère eussent pris la place de La Mort du Loup et de La Flûte, croit-on qu'elles auraient soulevé plus d'applaudissements? Il faut que M. de Vigny s'en console.. . . » G. Vattier, de même, dans la Correspondance littéraire des 25 mars et 25 avril 1863 l, annonce « un recueil qui doit s'intituler Poèmes philosophiques ».

La Revue des Deux Mondes fut en somme le seul périodique où Vigny ait trouvé l'occasion de donner quelque publicité aux tout

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