‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 199 sur 276 · LES REGISTRES-JOURNAUX DE PIERRE DE L'ESTOILE · texte numérisé non relu

LES REGISTRES-JOURNAUX DE PIERRE DE L'ESTOILE

On sait que Prosper Mérimée a lui-même indiqué, dans la préface de la Chronique du règne de Charles IX, d'après quels écrivains il s'était formé « une idée du français au xvie siècle ». Il nomme à cet endroit Montluc, Brantôme, d'Aubigné, Tavannes, La Noue, et, pour montrer quelle sorte de renseignements suggestifs on peut puiser dans les auteurs de cette époque, il cite une anecdote empruntée à L'Estoile.

On peut croire que Mérimée a lu tous les auteurs dont il parle. Toutefois ces lectures ont été pour la composition de la Chronique d'importance fort inégale. A Montluc, Tavannes et La Noue il n'a emprunté, semble-t-il, que fort peu de choses. Au contraire les biographies de Brantôme, le Faeneste et YHistoire universelle d' Agrippa d'Aubigné, les Registres- journaux de Pierre de L'Estoile l'ont très fréquemment inspiré. J'étudierai ici ce que la Chronique doit particulièrement à L'Estoile1.

Il convient de signaler d'abord que la lecture de L'Estoile a exercé une influence appréciable sur la manière dont Mérimée a conçu plusieurs des personnages de son roman.

Le passage qu'il cite dans sa préface, et qui semble par conséquent l'avoir particulièrement frappé, est le suivant :

La demoiselle de Châteauneuf, l'une des mignonnes du roi avant qu'il n'allât en Pologne, s'étant mariée par amourettes avec Antinotti, Florentin,

1. M. Henri David a relevé les emprunts de Mérimée aux Aventures du baron de Faeneste (Revue d'IIist. litt. de la Fr., 1912, p. 884-894). J'espère moi-même pouvoir publier un jour une étude d'ensemble sur la composition et les sources historiques de la Chronique.

comité des galères à Marseille, et l'ayant trouvé paillardant, le tua virilement de ses propres mains1.

Mérimée a prêté un trait analogue à l'héroïne de la Chronique :

« ... Quant à la Turgis, cessez, je vous prie, de me parler de cette femme ; son nom m'est odieux ; c'est la plus méchante femme de la cour. Vous savez, d'ailleurs, comment elle est veuve !

— On m'en a dit quelque chose.

— Eh bien ! parlez.... Que vous a-t-on dit?...

— Que, surprenant son mari dans un entretien fort tendre avec sa chambrière, elle avait saisi une dague, et l'en avait frappé un peu rudement. Le bonhomme en mourut un mois après » (p. 200).

On remarquera que ce trait est médiocrement d'accord avec l'humeur généralement assez humaine de Mme de Turgis. Mérimée, n'ayant développé dans son roman qu'un seul caractère féminin, l'a composé, au risque de quelque disparate, de tout ce que suggérait à son imagination l'idée d'une dame de la cour au temps des derniers Valois.

Il s'est en revanche efforcé de figurer par toute une série de personnages les diverses nuances que pouvaient revêtir, au xvie siècle, l'incrédulité ou le sentiment religieux. L'Estoile lui a fourni à cet égard quelques précieuses indications.

On sait que le capitaine Georges de Mergy représente dans le roman l'esprit de tolérance appuyé sur le scepticisme le plus radical. On a dit que ce personnage était impossible au xvie siècle. Mérimée aurait pu répondre qu'il avait trouvé dans L'Estoile le portrait d'un de ces francs incroyants. Un détail du texte de la Chronique montre que le passage de L'Estoile avait retenu son attention :

Mérimée, p. 69 :

«... Votre Dieu, je ne le comprends pas, je ne puis le comprendre. Et si je croyais, ce serait, comme dit notre ami Jodelle, sous bénéfice d'inventaire. »

L'Estoile, t. XLV, p. 83 :

Le proverbe qui dit : Telle vis, telle mort, fut vérifié dans Etienne Jodelle, poëte parisien qui mourut cette année (1573) à Paris, comme il avoit vécu ;

1. Mérimée cite avec peu d'exactitude. Les éditions du xvme siècle, et l'édition de la collection Petitot (t. XLV, p. 157), dont il s'est sans doute servi, donnent : qu'il allast et de sa propre main. Je renverrai pour les citations de L'Estoile à l'édition Petitot (Collection complète des mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XLV à XLIX, les quatre premiers datés 1825 et le cinquième 1826) et pour Mérimée à l'édition courante, publiée chez Calmann- Lévy (gr. in-18).

car n'ayant pondant sa vie pas craint Dieu, il ne donna en mourant aucun signe de le reconnoître ; et même en sa maladie comme, il fut pressé de grandes douleurs, étant exhorté d'avoir recours à Dieu, il répondoit qu'il n'avoit garde de le prier ny le reconnoistre tant qu'il lui feroit tant de mal,

et mourut de cette façon avec hurlemens epouventables Il estoit d'un

esprit prompt et inventif, mais paillard, yvrogne, et sans aucune crainte de Dieu, qu'il ne croyoit que par bénéfice d'inventaire.

On remarquera que Mérimée attribue au poète Jodelle la paternité d'une formule qui, dans le texte où il l'a puisée, ne paraît être qu'une appréciation portée par L'Estoile lui-même sur les sentiments de Jodelle.

Il y a quelque rapport entre la fin impie de Jodelle et la manière dont, au dernier chapitre du roman, le capitaine Georges, à son lit de mort, repousse toute consolation religieuse.

Signalons enfin que le capitaine Georges se voit attribuer, dans un passage du roman, l'épithète de « paillard » décernée par L'Estoile à Jodelle, et s'en formalise de façon un peu étonnante (p. 71).

Georges de Mergy possède visiblement les sympathies de Mérimée. Il n'en va pas de même des divers personnages qui, dans la Chronique représentent le catholicisme. Foi peu sincère ou peu éclairée, superstitions et pratiques ridicules, voilà ce qu'on trouve chez presque tous. Pierre de L'Estoile, bourgeois parisien raisonnable, observateur tour à tour ironique et indigné des sanguinaires folies de la Saint- Barthélémy et de la Ligue, a fourni à Mérimée plus d'un trait relatif aux déformations de la foi religieuse au xvie siècle.

Le baron de Vaudreuil, ami de Georges de Mergy, unit la dévotion la plus minutieuse à une vie fort débauchée :

'.( Voyez un peu cette mine de saint, dit Béville à Mergy, c'est le plus fieffé libertin de nous tous, et pourtant il s'avise de temps en temps de nous prêcher.

— Laissez-moi pour ce que je suis, Béville, dit Vaudreuil. Si je suis libertin, c'est que je ne puis dompter la chair; mais du moins je respecte ce qui est respectable » (p. 49).

Un mélange analogue de dévotion un peu puérile et de vie déréglée se retrouve chez Mme de Turgis :

« La Turgis est comme Vaudreuil, dit Béville ; elle fait un salmigondis de la religion et des mœurs du temps : elle veut se battre en duel, ce qui est, je crois, un péché mortel, et elle entend deux messes par jour » (p. 55).

L'original du baron de Vaudreuil pourrait bien être ce Boniface de La Mole dont L'Estoile fait le portrait en ces termes :

... Grand superstitieux qui ne se contentoit d'une messe tous les jours,, mais en oyoit trois et quatre, et quelquefois cinq et six, même au milieu des armées ; et lui a-t-on ouï dire que s'il y eût failli un jour, il eût cru être damné. Le reste du jour et la nuit le plus souvent il l'employoit à l'amour, ayant cette persuasion que la mess 3 ouye dévotement expioit tous les péchés ; de quoy le feu Roy bien averti a dit souvent que qui vouloit tenir registres des débauches de La Mole, il n'avoit qu'à compter ses messes (t. XLV, p. 84).

Quant à la prière latine que Vaudreuil récite en se mettant à table, elle est empruntée à d'Aubigné1. Vaudreuil paraît un mélange de l'élégant La Mole et du grotesque Faeneste.

Les massacreurs de huguenots dépeints par Mérimée dans le chapitre Les deux moines sont des catholiques d'espèce encore plus piètre. On connaît la scène amusante du baptême des deux poules : Baptizo te Carpam et Percham.... Cette scène est directement inspirée d'un passage de L'Estoile :

Il n'y avoit ni ordre ni discipline militaire en l'armée du duc de Mayenne , ni seulement apparence de religion : car quoiqu'ils se dissent catholiques, ils ne laissoient point de manger publiquement de la chair aux jours deffendus ; et pour prouver leur impiété, ils contraignaient les prêtres, le poignard sur la gorge, de baptiser (car ils usoient de ce mot) les veaux, moutons, cochons, etc., et leur donner Us noms de carpes, brochets, barbeaux ; et sur les plaintes qu'on en faisoit au duc de Mayenne, qui ne le pouvoit ignorer, il répondoit : « Il faut patienter, j'ai besoin de toutes mes pièces pour vaincre le tyran » (t. XLV, p. 405).

Il est à peine besoin de faire remarquer avec quel art Mérimée a su tirer des indications contenues dans le texte de L'Estoile un récit animé et des figures pleines de vie ; comment aussi en faisant baptiser les poules de dame Marguerite par un moine de fantaisie, il a rendu plaisante une scène qui autrement eût semblé fort pénible. Au regard de l'exactitude dans la peinture des mœurs, il y aurait peut-être lieu de formuler quelques réserves sur la liberté qu'a prise Mérimée d'attribuer aux fanatiques de 1572 un trait qui appartient en réalité à une époque postérieure et à un milieu sensiblement différent.

Il est pourtant dans la Chronique un représentant du parti catholique pour lequel Mérimée montre quelque sympathie, c'est le joyeux et rabelaisien frère Lubin. Le frère Lubin est surtout inspiré de d'Aubi-

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