‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 200 sur 276 · Edit. Réaume et Caussade, t. II, p · texte numérisé non relu

Edit. Réaume et Caussade, t. II, p

gné (Faeneste, IVe partie, ch. vm, ix, x). Peut-être cependant un trait du personnage a-t-il été suggéré par L'Es toile.

Dans le chapitre intitulé Le Cordelier, le frère Lubin, faisant preuve d'un esprit de tolérance remarquable, tire des mains de la populace, à la veille de la Saint-Barthélémy, le huguenot Bernard de Mergy. De la même manière on voit dans L'Estoile un des plus fougueux j indicateurs, de la Ligue, Lincestre, sauver contre toute attente deux dames huguenotes.

En ce mois, deilx honnêtes dames de Paris, de la religion... tombèrent «Mitre les mains du peuple, qui, sans autre figure ni forme de procès, les vouloit saccager et traîner en la rivière, étant reconnues de tout le monde pour huguenottes qui n'alloient point à la messe, d'où elles furent recouvrées et garanties miraculeusement par Lincestre, un ... des plus séditieux et fendans prédicateurs de Paris qui ne prêchoient que le sang et le meurtre, principalement contre telles gens, au logis duquel à cette occasion ces deux dames furent traînées par cette populace furieuse, afin d'avoir plus de couverture de les faire mourir.... Et toutesfois, comme si de loup en un instant cet homme eût été transformé en agneau, et devenu tout un autre homme, elles trouvèrent en lui tant de douceur et d'humanité, qu'après avoir conféré amiablement avec elles, remontré et disputé sur les points de leur religion, les ayant trouvées fermes, et résolues d'y persister,... non seulement les conduisit lui-même en lieu de sûreté, les tirant des mains de cette populace enragée, à laquelle il fit accroire qu'elles étoient toutes réduites et converties à retourner à la messe, encor qu'elles n'en eussent rien promis ; mais aussi leur donna moyen d'évader et sortir de la ville, et leur aida en ce qu'il put... (t. XLV, p. 403-404).

Comme Lincestre, le frère Lubin se porte garant auprès du peuple de la prochaine conversion de son protégé et s'efforce ensuite, sans succès d'ailleurs, d'opérer lui-même cette conversion. Mais chez Mérimée le ton général de la scène est celui qui convient au caractère jovial et badin du moine.

Mérimée a donc tiré des Registres- Journaux de L'Estoile quelquesunes des figures et des scènes par lesquelles il a cherché à faire revivre l'époque des guerres de religion. De la même source proviennent plusieurs traits de détail qui, par le rappel de menus faits appartenant à cette époque, concourent à donner au livre un air de vérité historique.

Ainsi c'est d'après L'Estoile que Mérimée rapporte dans une note de sa préface, en l'atténuant un peu, une pittoresque boutade de Charles IX au sujet du mariage projeté entre sa sœur Marguerite et Henri de Navarre :

Mérimée, p. vu :

Le pape faisait des difficultés pour donner les dispenses nécessaires au mariage de Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, avec Henri IV, alors protestant : « Si le saint-père refuse, dit le roi, je prendrai ma sœur Margoton sous le bras, et j'irai la marier en plein prêche. »

L'Estoile, t. XLV, p. 73 :

Si M. le Pape fait trop la beste, je prendray moy-même Margot par la main, et la mèneray épouser en plein prêche.

Dans le chapitre Le Converti, Georges de Mergy cite à son frère les deux « mauvais vers » suivants, relatifs au meurtre du duc François de Guise par Poltrot de Méré.

Autant que sont de Guisards demeurés Autant a-t-il en France de Mérés.

Ces deux vers sont pris textuellement dans L'Estoile (t. XLV, p. 58).

Lorsque les amis de Georges de Mergy font au jeune Bernard les honneurs de la capitale, ils lui apprennent les sobriquets de plusieurs personnalités du temps :

Voyez-vous, lui disait-on, ce conseiller si pâle et si jaune? C'est messire Petriis de finibus, en français Pierre Séguier, qui, dans tout ce qu'il entreprend, se démène tant et si bien, qu'il arrive toujours à ses fins. Voici le petit capitaine Brûle-bancs, Thoré de Montmorency ; voici l'archevêque de Bouteilles, qui se tient assez droit sur sa mule attendu qu'il n'a pas encore dîné (p. 51).

L'Estoile a fourni deux de ces sobriquets1 :

T. XLV, p. 204 (à la suite d'une notice nécrologique sur Séguier) :

Les drôles du palais lui avoient donné le nom de messire Pierre de finibus (note de l'édition Petitot : On lui donne le surnom de Pierre de finibus pour faire entendre que par son travail et son industrie il étoit parvenu à ses fins).

T. XLV, p. 165 :

Le samedy 24 mars, veille de Pâques, mourut à Paris le cardinal de Guise, qui étoit demeuré le dernier de six frères de la maison de Guise : néanmoins

1. L'autre, celui de Thoré de Montmorency, paraît venir de l'Histoire universelle de D'Aubigné (édit. De Ruble, t. II, p. 5), où il s'applique d'ailleurs non à Thoré, mais à son père le Connétable.

mourut jeune comme en l'âge de quarante-huit ans.... On l'appeloit le cardinal des bouteilles, parce qu'il les aimoit fort et ne se mêloit guères d'autres affaires (pie de celles de la cuisine.

Dans la première édition de la Chronique, Mérimée, au chapitre des Jeunes courtisans, faisait dire à l'étourdi Béville :

« Ventre de Loup ! comme ces messieurs de la Vache à Colas prennent un air sérieux quand ils parlent de la religion. »

D'autre part, dans le chapitre Le rendez-vous, Mme de Turgis disait à un certain moment à son amoureux Bernard :

« Je vous croyais de la Vache à Colas. »

La Vache à Colas disparut des éditions postérieures '. Peut-être Mérimée avait-il noté dans le passage suivant de L'Estoile ce sobriquet injurieux donné aux protestants :

Le samedi 10 de ce mois (septembre 1605), on trompetta des defîenses par la ville de Paris de plus chanter par les rues la chanson de Colas ; et ce sur peine de la hart, à cause des grandes querelles, scandales et inconvéniens qui en arrivoient tous les jours, jusques à des meurtres. Cette chanson avoit été bâtie contre les huguenots par un tas de faquins séditieux, sur le sujet d'une vache qu'on disoit être entrée dans un de leurs temples près Chartres ou Orléans, pendant qu'on y faisoit le prêche ; et qu'ayant tué ladite vache, qui appartenoit à un pauvre homme, ils avoient après fait quêter pour la lui payer. Or à Paris et par toutes les villes et villages de France on n'avoit la tête rompue que de cette chanson, laquelle grands et petits chantoient à l'envi l'un de l'autre en dépit des huguenots, devant la porte desquels pour les agacer cette sotte populace la chantoit ordinairement ; et étoit jà passé en commun proverbe, quand on vouloit désigner un huguenot, de dire C'est la vache à Colas ; d'où procédoient une infinité de querelles et batteries, ceux de la religion s'en formalisans fort et ferme (t. XLVII, p. 499).

1. Le texte devint, à partir de 1832, dans le premier passage : « Messieurs les parpaillots », et dans le second : « Je vous croyais protestant. » Remarquons que la première de ces corrections aurait dû en entraîner une autre à la fin du chapitre La chasse :

« Tiens, parpaillot ! » dit le roi en plongeant son couteau dans le côté du cerf, et il tourna la lame dans la plaie pour l'agrandir. Le sang jaillit avec force, et couvrit la figure, les mains et les habits du roi.

Parpaillot était un terme de mépris dont les catholiques désignaient souvent les calvinistes. Ce mot et la manière dont il était employé déplurent à plusieurs ....

Il est peu logique d'expliquer au chapitre x un terme employé sans explition au chapitre m.

Lanson. — Mélanges. 24

Signalons, pour terminer, quelques archaïsmes de langage, employés par Mérimée en vue de la couleur historique, et qui paraissent lui avoir été suggérés par Lestoile :

Mérimée, p. 229 :

... Depuis peu le menton de Mergy était toujours rasé avec soin, et sa moustache, désespérément frisée, empommadée et peignée avec un peigne '1«' plomb, formait comme un croissant dont les pointes s'élevaient bien audessus du nez.

L'Estoile, t. XLV, p. 160 :

... Le Roy désespérément brave, frisé et gauderonné....

Mérimée,p. 214 (c'est Charles IX qui parle, s'adressant à Cohgny) :

... Vous savez si je vous aime, et moi je sais que vous êtes à moi corps et âme, tripes et boyaux.

L'Estoile, t. XLV, p. 147 (compte rendu des harangues prononcées le 17 janvier 1577 aux États de Blois) :

Versoris, avec son compagnon le président L'Huillier, offrit le corps et les biens, trippes et boyaux, jusqu'à la dernière goutte du sang et jusqu'à la dernière maille du bien1.

Mérimée, p. 332 :

Ce maudit Bras-de-fer (La Noue), ce Jean-qui-ne-dort, ne sauroit déjeûner qu'il n'ait donné un réveille-matin à nos tueurs de petits enfants.

L'Estoile, t. XLV, p. 68 :

Au mois d'avril, le comte de Brissac, jeune seigneur de grande espérance, fut tué d'un coup de mousquet tiré de la petite ville de Mucidan, en recon-

1. Mérimée peut aussi s'être en cet endroit souvenu de Rabelais (Prologue du 1. II) : « ... tout ainsi comme je me donne à cent mille panerées de beaux diables, corps et âme, tripes et boyaux, en cas que je mente en toute l'histoire d'un seul mot.... »

noissant cette bicoque que tenoient les huguenots auxquels ce seigneur servoit de réveille-matin, pour la générosité qui etoit en luy '.

On connaît maintenant l'essentiel de la dette de Mérimée envers Pierre de L'Estoile. Elle est assez considérable et l'on devait s'y attendre. Les Registres-Journaux de L'Estoile nous offrent, sur l'époque que voulait peindre Mérimée, l'un des témoignages les plus expressifs et les plus vivants que nous possédions. Mérimée ne pouvait ni les négliger, ni les lire sans profit.

Gustave Dulong.

1. La même expression se rencontre, en un sens légèrement différent, chez Monluc (Coll. Petitot, t. XXII, p. 520) : « Par ce réveille-matin que vous douterez aux gens de guerre par vos lettres, vous monstrerez à tout le monde que vous ne voulez oublier ny laisser en arrière le don de grâce que Dieu a mis en vous. »

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